LA LETTRE ANONYME
Une fois que Melchior fut décidé à se rendre à l'invitation d'Amélie, il fit comme tous ceux qui vont à une explication solennelle ; il en chercha le motif, il en prévit le but, il en imagina les incidents, et il finit par croire qu'il était destiné à l'un des rôles les plus désagréables et les plus nobles à la fois de la comédie d'amour : celui de confident et de protecteur de la passion de la femme qu'on aime. Amélie, selon ses suppositions, avait fait une faute, elle était compromise et elle s'adressait à lui pour qu'il la sauvât. C'était là une grande preuve d'estime, une noble confiance dont il eût été fier, si elle lui était venue de toute autre, mais qui, de la part d'Amélie, était un supplice et peut-être une raillerie. Il était dans ces dispositions lorsqu'on vint le prévenir que madame de Frémery était prête à le recevoir. 11 la trouva levée, belle de sa beauté, plus belle encore de cette grâce charmante que donne la pâleur d'une souffrance récente, lorsque les veilles et les larmes n'ont pas encore creusé les traits, flétri le visage, et que cependant on sent qu'elles ont passé sur la jeunesse et la vie. Elle reçut Melchior avec froideur et le salua d'un air glacé.
— Monsieur, lui dit-elle, je ne vous connais que bien imparfaitement, mais vous portez un noble nom; vous êtes militaire, mon père l'était, et il me disait souvent que la générosité, l'honneur, étaient les qualités communes d:un soldat. Vous aimez avec tendresse votre sœur, qui vous aime avec un transport que vos bonnes qualités doivent justifier... Que vous dirai-je, enfin? je vous crois un galant homme, et c'est pour cela que je vous ai fait demander cet entretien.
— Je vous remercie de votre bonne opinion, dit Melchior d'un ton peiné ; car il croyait voir s'approcher la conlidence qu'il avait prévue ; je la mériterai, je vous le jure.
— J'y compte, dit Amélie avec une froideur qui contrastait singulièrement avec ses paroles. D'ailleurs, quel intérêt auriezvous à me tromper ? je ne vous ai jamais, je le pense du moins, blessé dans aucun de vos sentiments, je vous suis fort indifférente. . .
La voix d'Amélie trembla à cette phrase. Un autre moins prévenu que Melcbior eût compris qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait : il se tint immobile. Amélie continua :
— Eh bien! monsieur, expliquez-moi... dites-moi ce qui se passe... quelle est la cause de la querelle de mon mari avec un certain baron de... Pourquoi se sont-ils battus? Que s'est-il véritablement passé au moment où mon cocher est arrivé sur le lieu du combat ?
— J'ai vu le docteur, madame, il m'a dit ce qu'il vous avait raconté, c'est l'exacte vérité.
— Sur votre honneur ?
— Sur mon honneur.
— Quand mon mari a été vous chercher pour vous prier de lui servir de témoin, il ne vous a rien dit qui pût vous faire soupçonner. . .
— Pardon, madame ; mais je ne cherche point à pénétrer dans les secrets qu'on ne veut pas me confier, et je n'ai point épié les paroles de M. de Frémery pour y découvrir autre chose que ce qu'il lui convenait de me dire...
Amélie regarda Welchior avec un profond étonnement; elle s'attendait à plus d'empressement, elle espérait trouver au inoins un ami dans celui dont elle savait que le cœur lui appartenait... Elle baissa !a tête et parut accablée. On aurait cru qu'elle avait oublié que Melchior ('tait là. En effet, après un moment de silence, elle dit avec une tristesse profonde :
— Quel mauvais esprit plane donc sur moi? Quel malheur me menace donc, que, de quelque côté que je me tourne, je ne trouve que des ennemis ?
— Des ennemis ! s'éciia Melchior, dont toute la froideur jouée fut brisée par ces paroles ; des ennemis ! ... Oh ! parlez ! . . . madame, et vous verrez qu'il y a près de vous des cœurs dignes de vous comprendre, des âmes prêtes à tout entreprendre, et même, ajouta-t-il avec tristesse, à tout sacrifier pour vous servir.
Amélie le comprit et fut heureuse de ce dévouement. Quel sacrifice pouvait-il faire pour elle, si ce n'était celui de son amour?
à()4 CONFESSION GÊNEltALÊ.
— Eh bien, monsieur, lui dit-elle, ce médecin que vous m'avez amené m'a expliqué comment vous l'aviez amené... Je vous remercie d'avoir pensé à moi... mais permettez-moi de vous le dire... vous seul y avez pensé...
Melchior baissa les yeux...
— Je comprends que mon mari n'ait pas été instruit de mon indisposition ; mais mon médecin n'a-t-il pas hésité?...
Melchior se tut.
— 11 faut que vous sachiez que le docteur B*** est un vieil ami de mon père, qu'il y a six mois, entre sa fille malade et moi, il aurait hésité, je crois, vers laquelle des deux il devait courir, et aujourd'hui il m'envoie un médecin étranger, sans un mot, sans un regret !
Melchior ne répondit rien.
— Ou mon mari est en danger de mort...
— Non, madame... non, je vous le jure...
— Ou bien il y a quelque chose qui empêche le docteur de venir...
Melchior réfléchit. Un souvenir vague parut se réveiller en lui; il sembla le poser devant lui, le considérer pour bien le reconnaître, et parut épouvanté de ce qu'il y découvrait. Madame de Frémery, qui cherchait dans l'expression du visage de Melchior à deviner le secret qu'elle poursuivait, lui dit vivement :
— Parlez, monsieur, ne craignez rien, songez qu'il y va pour moi du bonheur de ma vie entière...
A ce moment, Melchior résolut de jouer franchement le rôle auquel il se croyait réservé, et il répliqua d'un air embarrassé :
— Je ne sais , madame , quelle conséquence vous voulez tirer des renseignements que vous me demandez ; mais je vous dirai tout ce qui peut vous éclairer, et vous m'excuserez si, en vous redisant ce que j'ai entendu, les paroles que je serai forcé de vous répéter manquent quelquefois de convenance.
— Parlez, monsieur, je suis prête à tout entendre.
— Eh bien, madame , reprit Melchior , au moment où nous nous trouvions sur le terrain avec le témoin de M. le baron de Gabarrou, nous tentâmes d'arranger l'affaire, et, pendant que je causais avec l'un d'eux, j'entendis le baron qui disait à votre médecin : « Je vous préviens que je ne lâche pas (pardon de l'expression!) que je ne lâche pas l'écrit de madame de Frémery. »
Amélie ouvrit les yeux à cette parole. Melchior continua :
— A cette menace de son adversaire, votre mari répondit d'une voix fort irritée : « Cet écrit, monsieur, je vous forcerai bien à me le restituer, car. . . »
— Achevez, dit Amélie, qui vit l'hésitation de Melchior.
« — Car je ne veux rien devoir à cette femme, » fît Melchior en baissant les yeux.
— A cette femme!... répondit madame de Frémery.
— Je puis avoir mal entendu, dit Lesly...
— C'est impossible! lit madame de Frémery... Que mon mari me trompe, soit! mais pourquoi ces termes de mépris?... C'est impossible !...
A ce moment une pensée soudaine sembla illuminer les doutes de madame de Frémery, qui s'écria :
— A moins que la calomnie qu'on a osé me dire en face... Puis elle regarda Melchior, se contint et ajouta :
— Vous étiez donc le témoin de M. de Frémery?...
— Oui, madame...
— En ce cas, je m'y perds...
La lettre que Melchior s'était chargé de remettre à Amélie le brûlait depuis le commencement de cet entretien ; il crut avoir trouvé l'instant favorable pour la remettre, et il dit avec un tremblement dans la voix qui n'échappa point à Amélie :
— 11 y a une circonstance tout à fait étrangère, je le pense du moins, au duel d'hier au matin, et qui peut-être jettera quelque jour sur ce que vous cherchiez à savoir tout à l'heure. J'ai trouvé le docteur dans le pavillon de votre parc, au moment où il venait de ramasser la lettre que voici et qui vous est destinée.
Amélie examina longtemps cette lettre, elle examina Melchior : elle paraissait ne pas comprendre ce que signifiait cet envoi. Mais Melchior avait les yeux baissés, tant il était confus du trouble qu'il pensait causer. Amélie prit la pierre, défit la corde qui retenait la lettre et lut tout haut la suscription : « Pour Amélie. » L'étonnement de sa voix fit lever les yeux à Melchior, qui put examiner madame de Frémery pendant qu'elle lisait la missive si étrangement arrivée. La colère, l'indignation, le désespoir se peignaient tour à tour sur son visage. Enfin elle poussa un cri et parut anéantie.
— Qu'est-ce que cela ? s'écria Melchior. Amélie lui lit signe de sortir.
— Mais, madame... veuillez m'expliquer...
— Sortez !... lui dit-elle d'une voix brève.
— Mais, madame, s'écria vivement Melchior, sur l'honneur I je ne sais de cette lettre que ce que je viens de vous en dire. . .
— Ah! monsieur... fit Amélie avec un regard de mépris... après l'outrage, le mensonge !...
— Madame, encore une fois... je ne sais... mais vous pensez que cette lettre est de moi ?.. .
— Et de qui peut-elle être... si ce n'est de vous ?...
— De moi!...
— Voyons, monsieur... voyons... et ne soutenez pas plus longtemps un mensonge honteux...
Melchior prit la lettre et la lut à haute voix...
« — Amélie. . . »
Il s'arrêta à ce premier mot.
— Pardon, madame... Mais comment avez- vous supposé que, si jamais j'avais osé vous écrire, j'eusse pu commencer ainsi une lettre ?... Ceci doit être une infamie... un crime...
— Le pensez-vous? dit Amélie... Mais alors qui peut savoir i >ut ce qu'il y a dans cette lettre, si ce n'est vous?...
— Mais qu'est-ce donc? fit Melchior... Et il continua sa lect'ire :
« — Amélie. .. Je vous aime et vous l'avez deviné... et lorsque » je vous ai relevée mourante à la place où vous êtes tombée... » lorsque je vous ai emportée dans mes bras... je ne puis vous » dire quel désir insensé m'a pris de vous emporter ainsi loin de » tous les yeux, loin du monde... A ce moment j'ai pensé au bon- » heur de la vie libre des forêts où l'on peut ravir ainsi celle qu'on » aime... »
Melchior pâlit en lisant cette phrase. Sa voix hésita et baissa lentement pendant qu'il continuait :
« — Et puis, lorsque je vous ai vue sur ce lit et qu'il m'a fallu » percer ce bras blanc et pur... ma main tremblait... je n'y voyais » plus... mais il y allait de votre vie... j'ai eu un éclair de cou- » rage... Mais quand j'ai vu couler votre sang, il m'a semblé que » ma vie s'en allait avec lui, et il m'a fallu toute ma raison pour » ne pas fermer sous mes baisers cette blessure que je venais » d'ouvrir... Un mouchoir qui vous appartenait était là... tout » inondé de ce sang précieux... »
A ce moment la voix de Melchior s'éteignit tout à fait, et ce ne fut plus que du regard qu'il acheva cette lettre qui continuait à
exprimer un amour sans raison, sans retenue, et qui finissait par ces mots :
a Ah ! dans cette nuit que vous avez passée tout entière hors » de votre maison, j'ai compris à mon tour que votre cœur avait » besoin d'un amour qui vous fît oublier la trahison de votre » mari. J'ai entendu votre cœur parler dans le désespoir qui vous » tenait éveillée. . . Amélie ! . . . le bonheur appartient à qui ose le » prendre... Amélie !.. cette nuit encore, je serai près de vous... » Si vous osiez pour vous-même ce que vous avez osé pour pleu- » rer sur vos douleurs... »
Melchior s'était remis pendant la fin de cette lecture. Il dit à madame de Frémery :
— Comment la dernière partie de cette lettre ne vous a-t-elle pas démontré que c'est une invention infâme?... Que signifie cette nuit passée hors de chez vous?...
— C'est que c'est vrai, monsieur! dit madame de Frémery...
— Comment?
— Oui, reprit Amélie... j'attendais mon mari... je l'ai attendu toute la nuit... folle, désespérée... car je sais qu'il me trahit...
— Oh! madame, ne le croyez pas!...
— .M. de Lesly, j'ai entendu votre entretien avec M. Balbi, cet entretien où vous avez dit...
Amélie, que l'étrangeté de cette situation avait emportée, s'arrêta en se rappelant que, dans cet entretien où elle avait appris la trahison de son mari, elle avait appris aussi l'amour de Melchior. A son tour elle rougit, baissa les yeux, et se laissa aller à pleurer. Melchior la contemplait avec une anxiété pleine d'assurance. Amélie pleurait, son cœur était plein. Melchior n'eut pas le courage de se taire plus longtemps.
— Pardonnez-moi tout ce que vous avez entendu, madame, lui dit-il... pardonnez-moi un amour que vous n'auriez jamais appris sans cette déplorable circonstance...
— Assez, monsieur... assez... murmura madame de Frémery.
— Cet amour... je ne vous en parlerai jamais... Mais... oh! je vous en supplie, laissez-moi vous remercier... laissez-moi être heureux... laissez-moi être fier de ce que, le sachant... vous m'avez assez estimé pour vous fier à moi, comme à un ami... pour me demander mon dévouement... mon appui... mon zèle... lorsque \uus êles malheureuse... Oh! madame-, madame!... ce n'est qu'à l'âme la plus noble que peut appartenir une pareille
confiance... et cette confiance, je veux la mériter... Ah! jamais cet amour dont vous ne devez plus entendre parler n'a cessé d'être uni au plus profond respect, et maintenant ce respect étouffera dans mon âme toute douleur... toute plainte... Ne serais-je pas resté votre ami?... que puis-je désirer de plus?...
Amélie avait écouté Melchior les yeux baissés , le cœur oppressé... les larmes aux bords des paupières... Il lui avait fallu entendre un aveu qu'elle aurait repoussé avec indignation s'il s'était pour ainsi dire présenté de lui-même; et cet aveu, elle ne l'avait pas écouté sans terreur, mais elle l'avait entendu sans colère. Elle se disait que la circonstance seule faisait qu'elle n'avait pu lui imposer silence ; mais la circonstance n'entrait pour rien dans la joie secrète qu'elle éprouvait d'être aimée ainsi... Joie dangereuse, fatale! car elle était calme, car madame de Frémery était si complètement convaincue du respect qui enveloppait cet amour, qu'elle ne le redoutait pas.
— Eh bien, oui, monsieur, dit-elle à Melchior, je veux me confier à vous... je veux vous demander vos conseils, votre appui, votre protection dans le malheur qui me frappe... Et maintenant dites-moi tout... il le faut... je le veux!...
— Soit! madame, lui dit Melchior. Je vous appartiens... Ordonnez!...
— Non, dit Amélie... je n'ordonne pas... je prie...
— Eh bien, madame, que désirez -vous savoir?...
— Mon mari aime madame de Favières?...
— Non, madame, dit Melchior... Votre mari se trompe sur le sentiment qu'il éprouve... Madame de Favières est une jolie femme, mais elle ne saurait vous être comparée... Elle a un jargon qui passe pour de l'esprit... mais non de l'esprit charmant, naïf, vrai... celui que M. de Frémery doit avoir appris à apprécier près de vous... cet esprit où le cœur parle souvent... Elle n'en a pas!...
— Mais il l'aime!... reprit Amélie, voulant interrompre cet éloge d'elle-même qui surgissait à côlé de la critique de madame de Favières.
— C'est-à-dire, madame, que l'éclat du nom de madame de Favières a séduit M. de Frémery... Le monde brillant où on l'accueille comme une des espérances du parti royaliste l'enivre, l'entraîne, l'éblouit... Madame de Favières, qui veut absolument jouer un rôle dans ce monde, s'est mis en tête de patroner les débuts de M. de Frémery... Ce sont deux jeunes têtes qui se sont mon-
tées sur des idées qui ne tiennent en rien à l'amour, car l'amour puise son ardeur dans des espérances plus nobles, plus simples, plus pures....
— Quel que soit le sentiment qui égare M. de Frémery, dit Amélie froidement , il n'en est pas moins assez puissant pour l'éloigner de moi... et pour lui faire croire à une calomnie... car cette lettre...
— Cette lettre, reprit Melchior, est l'œuvre d'un ennemi bien habile et que vous seule pouvez connaître...
— Mais à qui donc ai-je fait du mal?... A moins, reprit-elle tout à coup, que celte servante que j'ai chassée...
— Une servante! reprit Melchior d'un air d'incrédulité... Ce n'est pas une servante qui a écrit cette lettre.
— Sans doute... mais elle a pu donner à celle qui l'a écrite les renseignements nécessaires... car elle était là lorsque vous vous êtes emparé de ce mouchoir.
Amélie s'arrêta encore... Elle marchait sur un terrain brûlant; elle voulait s'éclairer sur sa position et ne pouvait faire un pas dans ce dédale sans se heurter à cet amour dont il ne devait plus être parlé. Melchior vint à son aide et reprit :
— N'avez-vous pas dit celle qui a écrit cette lettre?... Vous pensez donc que c'est une femme?...
Amélie, ravie de sortir de cette question , s'empressa de répondre :
— Et quelle autre que madame Cantel, quelle autre que ma belle-mère, quelle autre que celle qui a fait mourir mon père de chagrin, peut avoir contre moi une haine aussi profonde?... Quelle autre peut imaginer des moyens aussi bas pour me perdre?... Oh 1 elle ne me pardonnera jamais de l'avoir sauvée, elle ne me pardonnera jamais d'avoir épousé M. de Frémery...
Melchior ignorait l'histoire d'Amélie.
— Je connais madame Canlel, lui dit-il, je sais qu'elle est la plus dangereuse femme du monde, et je ne m'étonne pas qu'elle soit votre ennemie.
— Eh bien, monsieur, reprit Amélie, sachez que cette servante que j'ai chassée a appartenu à madame Cantel... J'ai découvert cela depuis que je l'ai à mon service, mais je ne pensais pas que madame Cantel eût pu la placer près de moi comme un espion...
— Madame Cantel est capable de tout, et, vous n'en pouvez
il Ifi
douter, c'est de là que partent les coups qu'on veiu vous porter. Mais je saurai bien la faire taire...
— Oh! merci, monsieur! s'écria vivement Amélie... et cependant... reprit-elle tout à coup... prenons garde... monsieur!.. Si cette femme possède un secret qui vous appartienne.. .
Melchior parut frappé de cette crainte. Après un moment, il repartit :
— Si cette femme sait des secrets qui me touchent ou qui touchent quelqu'un de ma famille, j'en sais assez pour qu'elle se laise... Mais oublions un moment cette femme, madame, car j'ai un aveu peut-être plus cruel à vous faire, et cet aveu, je vous le dois...
Le ton de Melchior annonçait une confidence sérieuse, et madame de Frémery lui dit avec la plus entière confiance :
— Parlez, monsieur.
— Eh bien, madame, l'amour de M. de Frémery pour madame de Favières n'est pas sa faute la plus grande...
— Comment, monsieur? dit Amélie tout alarmée.. .
— C'est déjà beaucoup!... Mais enfin, reprit Lesly, le monde excuse chez un homme des faiblesses qu'il condamne sans pitié chez les femmes...
En parlant ainsi, Melchior oubliait qu'il s'adressait à une femme dont il armait le cœur contre la tendresse qu'il eût voulu lui inspirer. Madame de Frémery oublia aussi qu'elle parlait à l'homme dont elle avait presque accepté l'amour en s'adressant à lui pour lui demander conseil, et elle repartit assez vivement :
— Et trouvez- vous cela juste, monsieur?
Melchior la regarda. Amélie devint toute confuse. Elle se détourna en ajoutant avec un accent de reproche :
— Ah! monsieur...
— Vous parlez à un ami, madame, à un ami qui vous a juré dévouement et respect... Je conçois votre réponse : c'est celle qui vient aux lèvres de toutes les femmes, c'est la juste révolte dos nobles cœurs contre des préjugés cruels. Honte à celui qui pourrait y voir autre chose! Non, madame, ce regret de votre cœur, je ne le blâme pas, je le conçois.
Melchior, qui voulait rassurer madame de Frémery, et qui pour rien au monde n'aurait voulu avoir l'air de lui prêcher l'oubli de ses devoirs ni aucun des principes qui y conduisent, ne faisait ce-
pendant pas autre chose, et Amélie l'écoutait sans s'apercevoir qu'elle lui donnait raison.
Melchior continua :
— Quoi qu'il en soit, M. de Frémery, en faisant étalage d'un amour qui excite la risée de ceux qui le connaissent, peut irriter la susceptibilité des graves magistrats dont il est le collègue ; mais enfin ce n'est là qu'un malheur qui ne peut porter atteinte à sa considération....