‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 43 sur 49 · ABNEGATION DANGEREUSE · texte numérisé non relu

ABNEGATION DANGEREUSE

Melchior s'était posé en homme généreux, et, si on l'avait supposé capable de profiter des sottises de M. de Frémery pour chercher à le perdre dans l'esprit de sa femme, il aurait repoussé cette supposition comme une injure à sa loyauté, et cependant il ne faisait pas autre chose et il le faisait avec d'autant plus de cruauté qu'il le faisait avec bonne foi. Non-seulement il l'avouait coupable, mais encore il le montrait ridicule : ce qui est le plus grand mal qu'on puisse faire à un mari.

— Mais qu'y a-t-il de plus? dit Amélie d'un ton piqué ; car aucune femme n'aime à voir dédaigner l'homme qu'elle aime ou qu'elle a aimé.

— Il y a, répliqua Melchior, que votre mari, pour se mettre au niveau de ce monde plus haut placé que lui et plus opulent, a exagéré les dépenses de sa maison.

— Quoi ! monsieur, lui dit Amélie... ce luxe qui m'entoure...

— Ce luxe, n'est que l'aisance qu'un homme comme lui devait à une femme comme vous ; mais ce n'est pas ici qu'est le luxe, c'est h Paris, dans un train de maison plus complet que vous ne l'avez vous-même, dans de magnifiques chevaux...

— Mais j'ignore tout cela...

— Non, madame... et permettez-moi de parler sincèrement... on vous a tout dit...

— A moi, monsieur?

— A vous, madame... je l'ai entendu...

— C'est-à-dire que mon mari m'a dit. ..

— Pardonnez-moi de descendre dans de pareils détails, votre mari vous a dit : « Pour les quelques mois que vous allez à la » campagne, il faudra que je vous prive de votre voiture ou que » j'aille à pied... Je louerai un modeste remise... » Ce modeste remise est une des plus élégantes voitures de Paris, attelée de chevaux tels que nos plus jeunes fous ne se les permettent pas... Votre mari vous a dit encore : « Vous comprenez qu'il ne serait » pas convenable qu'un magistrat allât tous les jours chez un res- » taurateur... Je mangerai chez moi... » Quand on dîne seul chez soi, madame, on s'ennuie, on invite un ami, puis deux... puis dix.. . Les dîners de M. de Frémery sont renommés à Paris...

— C'est impossible, monsieur !

— Croyez qu'il m'en coûte de vous révéler de pareilles choses, que le premier venu, du reste, aurait pu vous apprendre...

— Mais c'est affreux !

— Non, madame.. . tout cela n'est rien.. .

— Quoi, monsieur?...

— M. de Frémery a cherché à couvrir par des ressources, loyales sans doute, mais hasardeuses, des dépenses qui ne l'avaient pas encore obéré. Ainsi, au lieu d'être forcé d'engager d'abord l'une de ses propriétés en payement d'une dette contractée par lui, il a trouvé dans le jeu un secours inattendu. Un soir, il a gagné trente mille francs chez madame de Favières. Cela lui a semblé une chose facile ; à une exigence nouvelle il a cru pouvoir satisfaire par un gain nouveau, et il a joué, et ce jour-là il a ajouté une nouvelle dette à la dette qui le tourmentait... Que vous diraije, madame? ce gain, cette perte, ont fait scandale... Madame de Favières elle-même a exigé de votre mari qu'il ne jouât plus, dans son salon du moins... Mais, en obéissant en apparence, M. de Frémery n'a pas dépouillé la passion qui l'égarait ; ne pouvant jouer dans un monde où les convenances lui imposaient une certaine retenue, il a joué dans un monde où les fripons trouvent place, et, la veille même du jour où vous avez été si cruellement malade, il avait perdu une somme qu'il est parvenu à payer, vous savez comment. . .

— Comment !. . . s'écria madame de Frémery... Puis elle ajouta :

Ah ! cette signature qu'il m'a demandée... celte prétendue vente qu'il voulait faire... Ah! quelle horreur!

Melchior baissa la tète devant l'expression de mépris et de désespoir que madame de Frémery mit dans ses dernières paroles. Mais il n'eut aucun regret de ce qu'il venait de dire ; il avait été loyalement en avant, il avait accompli un devoir rigoureux d'amitié ; il lui en avait beaucoup coûté de faire tant de mal à madame de Frémery, mais il avait juré d'être son ami, et il avait agi en cette qualité. Il oubliait qu'à côté de ce rôle consciencieux, il en avait un autre auquel devait profiter tout ce qu'il venait de dire contre M. de Frémery. Il est certain que, si Lesly eût été le frère de madame de Frémery, il lui aurait dit tout ce qu'il venait de lui dire: et, cependant, si ce frère eût pu croire que sa sœur avait dans le cœur un sentiment qui déjà la troublait, il est certain qu'il eût hésité à faire de pareilles confidences ou bien qu'il y eût mis plus de ménagements. Cependant madame de Frémery gardait le silence, et Melchior reprit :

— Vous êtes avertie, madame ; c'est à vous de vous armer de courage pour garantir votre fortune des désordres de M. de Frémery.

— Ma fortune, monsieur! dit Amélie... mais M. de Frémery a disposé de tout le modeste héritage de mon père.

— Quoi! il a pu...

• — Oh! monsieur... lui dit Amélie, c'était bien peu de chose... Je suis la fille d'un pauvre soldat qui n'avait qu'un bien misérable patrimoine.

— Quoi! s'écria Melchior... Et M. de Frémery a oublié que, si le hasard ne rétablit pas sa fortune, vous n'aurez d'autre avenir...

— Que la pauvreté ! reprit Amélie. Oh ! monsieur, ce n'est pas cela qui me désespère... 11 faut si peu de chose à la vie d'une femme qui a été élevée modestement ! Ce qu'il y a d'affreux dans de pareils malheurs, c'est de perdre sa confiance dans les nobles sentiments de ceux qu'on a aimés, c'est de se sentir seule au monde, c'est de n'avoir plus un ami!...

— Oubliez-vous que vous m'avez permis d'être le vôtre?

— Vous! lui dit Amélie... vous!...

Elle poussa un long soupir et reprit :

— Mais que pouvez-vous pour moi... vous?...

— Unélie! reprit Melchior les larmes aux yeux... oubliez que

je vous aime, oubliez que le hasard vous a appris cet amour insensé qui jamais n'aurait osé vous parler. Ne voyez en moi qu'un frère dont tout vous appartient, la vie, le cœur, la fortune. N'auriezvous rien à demander à votre frère, si un malheur horrible vous frappait ?

En parlant ainsi à madame de Frémery, Melchior était sincère, et Amélie le sentait; elle était charmée de cette abnégation, mais elle sentait aussi qu'elle ne pouvait l'accepter. Elle se sentait trop reconnaissante de cette prétendue amitié pour ne pas la payer d'un autre sentiment. Plus franche et plus prudente que Lesly, elle sentait qu'elle l'aimait déjà quand , à vrai dire, elle n'avait aucune raison sérieuse de l'aimer. Que serait-ce donc s'il se faisait le soutien, le protecteur de sa vie? Elle réfléchit longtemps, et finit par dire à Melchior avec un véritable courage, car il faut être bien courageux pour être vrai en pareille circonstance :

— M. de Lesly, vous m'avez parlé tout à l'heure des lois du monde; elles sont implacables pour les femmes... elles sont justes... Laissez-moi achever... Jamais personne ne pensera que l'amitié soit l'unique sentiment qui existe entre un homme comme vous et une femme dans ma position... Je vous en supplie, ne m'interrompez pas... je ne veux pas discuter, si cela est possible... Il suffit que le monde ne le croie pas. . . Qu'arriverait-il ? c'est qu'on me calomnierait...

— Madame ! s'écria Melchior qui prévoyait la conclusion...

— Soyez généreux, monsieur de Lesly... laissez-moi avoir de la raison pour tous deux... car vous n'en avez pas lorsque vous me dites que vous n'aurez pour moi que de l'amitié.

— Je vous le jure...

— Oh!... ne jurez pas!... dit Amélie avec impatience... Mais mon Dieu, je sais bien ce que j'éprouve, moi... je sais que c'est impossible!...

Melchior poussa un cri timide et prit la main d'Amélie.

— Tenez, lui dit-elle en se laissant aller à pleurer, vous voyez... Oh ! monsieur. . . monsieur. . . soyez bon, soyez généreux. . . Voyons, soyez juste h.. Que pouvez-vous pour moi?... Aller faire des représentations à mon mari?... Mais de quel droit ?...Commeami?... Mais aucun homme n'accepte l'amitié de celui qu'il sait aimer sa femme, et votre amour a été dénoncé à mon mari... Et puis, lorsque vous réussiriez avons faire écouter, ne savez-vous pas que ):"rgueil d'un homme se révolte à certaines leçons? Non, mon-

sieur... 11 n'y a que moi qui puisse ramener M. de Frémery... et, si mes efforts sont inutiles, eh bien ! alors je subirai ma destinée tout entière... si horrible qu'elle soit... fût-ce la misère...

— Et vous pensez que je le souffrirai?... s'écria Melchior... Amélie se releva de toute sa fierté et répondit :

— Monsieur de Lesly !. .. je ne reçois la charité de personne !. . . et je ne suis pas femme à payer les bienfaits de qui que ce soit!...

— Ah! madame... quelle horrible pensée vous est venue là!... s'écria Melchior... Quoi! vous ne croyez donc pas qu'un homme puisse vous aimer sans espérances coupables?... Mais dans quel monde avez-vous donc vécu pour que vous ne sachiez pas qu'il y a eu de ces amours éternels, et éternellement purs, qui ont soutenu deux âmes dans la vie contre toutes les infortunes, contre toutes les disgrâces?. . Ne savez-vous pas que l'amour est une religion qui s'agenouille devant son idole sans lever les yeux jusqu'à elle?... 0 Amélie, vous ne connaissez pas l'amour !...

— Hélas ! mon Dieu ! dit-elle.. .

— Amélie, ne me chassez pas... Amélie, le malheur vous menace. . . il vous faut un ami.. .

— Mais vous ne pouvez être mon ami... mais vous m'aimez, monsieur... dit Amélie que reprenaient ses larmes...

— Eh qu'importe ! puisque cet amour vous ne le redoutez pas... puisqu'il vous semble une folie... puisqu'il vous semble indifférent...

— Qui sait, monsieur ? dit Amélie.

— Oh! qu'avez- vous dit !...

— Vous n'êtes pas bon, monsieur! fit Amélie en pleurant... vous voyez bien que je suis malade, malheureuse... vous voyez bien que ma tête brûle. . . que je ne sais que devenir, que faire, que décider... et vous me poursuivez sans pitié de vos aveux... de vos prières... de votre amour... Oh! les hommes sont cruels!... ils tordent un cœur jusqu'à ce qu'ils en aient épuisé la dernière

.leur! ... Eh bien! monsieur... serez-vous plus heureux parce que je vous aurai dit tout?... eh bien! j'ai peur de votre amour... je n'en veux pas!... je le repousse. . . je le hais.. . emportez-le.. . il me perdrait... je le sens... il me perdrait !...

Et, en parlant ainsi, elle cacha sa tête dans ses mains et se larmes, à ses sanglots. Mekhior restait immobile, éperdu, ravi, craignant d'irriter cette douleur, cherchant

comment il pourrait consoler cette âme endolorie... Use mit doucement à genoux devant madame de Frémery et lui dit :

— Eh bien, Amélie, ne craignez rien... Ah! n'ai-je pas à présent tout ce que je pouvais désirer dans ce monde?... Confiez-moi votre âme... laissez-la se reposer dans mon cœur... elle y sera comme dans un sanctuaire infranchissable... vos peines deviendront les miennes... votre bonheur est devenu mon seul but!... Amélie! ne vous détournez pas ainsi... ajouta-t-il en lui prenant la main... ce n'est pas un amant qui vous implore... c'est un ami, c'est un frère, c'est un serviteur dévoué, c'est un esclave!... Amélie, ne me dites rien... laissez-moi vous protéger, vous sauver!... oh! j'y arriverai, je vous le jure!... je ramènerai M. de Frémery... il vous aimera encore... il rentrera dans les voies du devoir... de l'honneur...

— Ah ! c'est là tout ce que je vous demande !... repartit Amélie en serrant la main qui serrait la sienne...

C'était le plus fatal des aveux que pouvait faire Amélie. Elle acceptait l'appui de celui qui lui disait : « Je ramènerai votre mari à l'honneur ; » mais elle n'avait rien répondu quand il lui avait dit : « Je vous rendrai son amour!... » Cet amour, elle n'en était donc plus soucieuse? un autre avait donc pris dans son cœur la place qu'il occupait autrefois? ou plutôt n'était-ce pas seulement alors qu'elle commençait à aimer? Le mariage d'Amélie avait été de sa part un acte de dévouement. Eugène de Frémery avait accepté ce dévouement avec l'ardeur d'un esprit qui bâtit des espérances pour tout l'avenir sur l'enthousiasme d'un moment... Quoiqu'il en soit, Amélie, confiante en Melchior, confiante en elle-même, lui dit :

— Allons, mon ami... allons, mon frère... sauvez mon mari... sauvez-le... mon cœur vous payera de votre générosité.

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