‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 6 sur 49 · LE SALON DES EAUX · texte numérisé non relu

LE SALON DES EAUX

Nous ne pouvons dire si le peintre avait envie d'essayer de comprendre ; mais, dès que les nouveaux venus parurent dans le salon, il quitta Sopl.ie, se rajusta du mieux qu'il put et parut attendre le moment où il pourrait aborder ces nobles personnages.

Le comte de Marvis était un homme de quarante ans, d'un visage sévère, d'une tournure raide et hautaine, d'une taille élevée, boutonné jusqu'au menton, sanglé dans ses vêtements, exactement coiffé et décoré d'un double ruban rouge qui sortait bien carrément de l'une de ses boutonnières ; il avait l'aspect triste et régulier d'un if parfaitement taillé. Quant à madame de Marvis, celle que Létrillet avait nommée Virginie Lopin, c'était une belle personne brune, d'une taille, d'une figure, d'un pied, d'une main irréprochables, mais froidement belle, et, si une légère pâleur n'eût prêté à son visage quelque peu de tristesse pensive, on aurait été fort embarrassé de dire quel air elle avait. Amable de Favières était un tout autre homme que M. de Marvis; ses traits, sa personne, son habillement avaient une grâce dégagée et pleine d'aisance; de beaux cheveux noirs flottaient autour d'un visage capricieusement beau; son regard bleu était vif et curieux, sa voix doucement sonore était pleine d'inflexions diverses, son geste souple, rapide et facile; ses habits paraissaient, comme sa personne, d'une élégance aisée ; il en était paré sans y être emprisonné, il savait s'y remuer sans craindre de leur donner un mauvais pli, et il portait dans sa démarche une sorte de nonchalance leste et naturelle qui semblait tenir à l'indifférence avec laquelle il marchait devant lui, s'arrêtant à toutes choses qu'il rencontrait sur sa route et n'allant pas droit et sec au but qu'il voulait atteindre, comme eût fait M. de Marvis. Somme toute, c'était un homme d'une tournure charmante, mais dont ni un tailleur ni un dessinateur de modes n'eussent compris le charme. Si sa femme, madame Louise de Favières, n'avait pas eu la prétention d'être mieux que la nature ne l'avait faiie, elle aurait été aussi séduisante que lui ; car la nature lui avait donné un doux visage blond et animé, de grands yeux bruns, une finesse de traits qui devait la laisser longtemps jolie et un corps dessiné d'après ces modèles suaves que l'imagination des peintres donne à la divinité aérienne des sylphides. Si cette femme n'eût été rien, elle aurait pris les yeux comme une vision et le cœur comme une espérance ; mais, en sa qualité de marquise, elle avait cru devoir armer ses yeux d'un regard hautain et sa bouche d'enfant d'un sourire dédaigneux, elle avait sacrifié la noble gracieuseté de sa taille à la mode d'une tournure fulminante et marchait mal pour avoir l'air de ne pouvoir marcher, elle était penchée au bras de son mari, les mains réunies et penchées en avant, la tête penchée sur l'épaule, tout le

corps penché sur lui-même, et d'une voix qui devait être nette et précise quand elle ne la traînait pas, elle dit :

— Bonjour, M. de Marvis, vous n'êtes pas venu sur la jetée? (Ici elle coupa sa phrase par un salut pincé, droit et cérémonieux, quelle adressa à madame de Marvis qui la saluait en révérences, et continua comme si elle ne parlait pas pour la comtesse) ; vous avez eu tort, monsieur, nous avons eu un admirable coucher de soleil.

Elle quitta le bras de son mari, promena autour d'elle un regard demi-fermé et reprit encore :

— M. Deville a été charmant, il s'est enthousiasmé sur ces beaux reflets de la mer et du ciel avec une verve qui nous a ravis au point que je ne sentais pas le froid du soir qui me gagnait.

— C'est un beau triomphe pour ce jeune homme, dit M. de Marvis, tandis que sa femme causait avec Amablede Favières, qui lui parlait d'un air souriant, mais protecteur.

En ce moment, la marquise aperçut Sophie qui l'examinait d'un regard au moins assuré, et elle ajouta de la même voix affectée, mais d'un autre air :

— C'est qu'il y a de la jeun sse, de la poésie dans le cœur de ce jeune homme; c'est une émotion vraie que celle qu'il éprouve, ce n'est pas un enthousiasme mécanique calculé comme il y en a tant.

Sur ce mot elle se détourna, après avoir bien appliqué sa phrase à la pianiste par un dernier regard. Ce fut alors qu'elle aperçut son mari causant avec madame de Marvis, et tout aussitôt son visage changea encore une fois d'expression ; il s'y répandit une teinte très-marquée de pruderie hautaine, et elle dit d'un ton d'ironie :

— N'est-ce pas, mon ami, que M. Deville est un de ces artistes de nature élevée qui ne feront jamais de leur talent un moyen de parvenir à une place et dans un monde où...

La phrase allait devenir si impertinente pour madame de Marvis, dont le mari fronçait déjà le sourcil, que M. de Favières se hâta d'interrompre sa femme en lui disant :

— Mais je ne vois pas qu'il puisse en faire autre chose.

Et; comme il s'était approché de sa femme, elle lui dit tout bas :

— Vous savez bien comme je l'entends.

— Et c'est pour cela, Louise, que je ne vous ai pas laissé dire une chose désobligeante pour madame de Marvis.

— Pour mademoiselle Virginie Lopin, répliqua madame de Favières à \oix bisse et du bout des lèvres; mais, ajouta-t-elle en haussant les épaules, tout ce monde-là vous tient encore au cœur.

— Hé! s'écria le marquis, qui ne demandait pas mieux que de trouver une occasion d'échapper aux petites apostrophes de sa femme, hé! c'est Létrillet.

— Oui, monsieur le marquis, c'est moi, plus heureux que vous ne pouvez croire de vous rencontrer ici, où je ne venais chercher qu'un peu de repos; car je me suis si imprudemment laissé accabler de travaux, que je me suis rendu malade pour pouvoir tenir toutes mes promesses.

— Tant mieux! lui dit Amable; la fatigue qui vient du travail tourne au profit de la gloire et de la fortune. — Ma chère amie, reprit-il en se retournant vers sa femme , permettez-moi de vous présenter M. Létrillet, un de nos jeunes peintres les plus féconds.

Létrillet fit son salut de cour, et la marquise lui rendit le sourire le plus gracieux.

— Je remercie toujours mon mari, monsieur, lui dit-elle, lorsqu'il me présente des hommes de talent. C'est une faiblesse qu'il a pour une de mes prétentions, car j'aime la société des hommes éminents dans tous les arts, et je me crois digne d'y être admise par l'admiration que je professe pour eux.

Létrillet salua avec une humilité radieuse. En effet, ceci ne ressemblait guère à l'intention malveillante des phrases précédentes, et Létrillet dut le croire : il fallait être femme pour comprendre dans l'inflexion donnée au mot hommes que la marquise les séparait très nettement des femmes. Létrillet répondit art en parlant de ses œuvres , madame de Favières repartit art en parlant d'elle : ce qui fit que, comme ils ne s'écoulaient ni l'un ni l'autre, ils furent charmés de leur présentation. Pendant ce petit dialogue, le marquis s'était approché de Sophie et lui avaiL dit tout bas :

— N'avez- vous rien à me répondre?

— Rien.

— Mais je puis vous revoir?

— Jamais.

Quelque rapide qu'eût été cet à parte, madame de Favières l'avait surveillé, et elle adressa à son mari un coup d'œil à le terrasser ; mais Amable s'esquiva en courant offrir un petit service à madame de Marvis qui se débarrassait de son châle et de son chapeau, et à laquelle il dit tout bas :

— Sophie est implacable, priez-la pour moi.

— Je vous prierais plutôt pour elle, lui dit madame de Marvis, car vous êtes sans pitié à son égard.

— Moi? dit Amable.

— Votre femme nous regarde, ayez pitié de moi, reprit Virginie.

La voix qui prononça ces paroles, la voix de madame de Marvis avait quelque chose de pénétrant , de grave et de solennel ; autant celte femme semblait insignifiante quand elle se taisait, autaut le seul accent de sa voix prêtait de ton à sa beauté. C'était pour ainsi dire sa physionomie; on ne doutait plus qu'il n'y eût une âme et une pensée sous ce visage impassible, dès qu'on avait entendu non pas ce qu'elle disait, mais la large sonorité de son organe. Toutefois madame de Favières s'était aussi dépouillée de son châle et de son chapeau, elle les avait remis à Létrillet avec une grâce et une coquetterie dont le peintre fut si houleversé qu'en passant près de Sophie, il lui dit :

— Mais cette femme est ravissante ; quel portrait à faire , ma chère, quel portrait !

Pendant ce temps le salon s'était garni peu à peu de baigneurs des deux sexes qui se saluaient , s'abordaient, se parlaient et arrangeaient le temps, qui leur restait à passer ensemble jusqu'au moment de la retraite, de la façon la plus convenable à leurs goûts; les uns passèrent au jeu, d'autres s'établirent aux journaux, quelques femmes se penchèrent mélancoliquement sur des romans, et deux ou trois fdles à marier firent semblant de broder ; le groupe des personnages que nous avons nommés dans ce récit paraissait devoir seul rester inoccupé, lorsque madame de Favières s'écria :

— Hé bien ! comment passons-nous notre soirée?

— Si nous faisions de la musique? dit le marquis de Favières.

— Ah! lit sa femme, je comprends, nous aurons le bonheur d'entendre mademoiselle Sophie Minot.

— Non, madame, reprit Sophie avec une politesse affectée, vous n'aurez pas ce bonheur.

La marquise se pinça les lèvres, et, les agitant de son sourire le plus insolent, elle repartit :

— Je suis désolée d'en être privée ; heureusement que je l'ai payé hier et que je pourrai l'acheter demain.

— Oui; madame, lui dit Sophie en riant, cela coule 10 francs

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à toutle monde, aune marquise comme à une marchande de modes.

— Et vous les mettez sur la même ligne ?

— Elles y sont pour moi quand elles s'asseoient sur la même banquette.

— Mais ici, mademoiselle? lui dit la marquise en prenant un air d'impératrice.

— Ici, madame, vous êtes la marquise de Favières et moi Sophie Minot ; c'est pour cela que je ne fais pas pour elle ce qu'elle ne pourrait faire pour moi. Je ne pense pas que madame la marquise consentît à m'amuser.

— Ce n'est pas mon état.

— Mais c'est le mien, et c'est pour cela que j'en tire le meilleui parti possible.

Probablement la marquise allait répondre quelque impertinence qui eût fait éclater une querelle plus qu'inconvenante, lorsque Létrillet s'approcha sur un signe que lui fit le marquis de Kavières, et dit à la pianiste :

— Je vous ai vue complaisante autrefois, ma chère.

— Où donc? lui dit Sophie.

— Mais, chez nos amis.

— Oui, dit Sophie Minot, chez nos amis qui me rendent mes efforts en bon accueil, en amitié, en égalité.

Amable était sur les charbons ardents. L'interruption de Létrillet n'avait rien changé à la tournure de la discussion ; il voulut la rompre absolument à tout prix, il s'avança d'un air galant vers madame de Marvis :

— Ce sera donc vous, madame, que nous implorerons. Virginie allait répondre, lorsque son mari le fit pour elle, en

disant très-sèchement :

— Madame la comtesse ne chante plus.

Le marquis salua sans répondre, mais Létrillet dit tout bas à Sophie :

— Ah ça ! qu'est-ce qu'il a donc ?

— Il a, lui repartit Sophie, il a... Mais vous ne me comprendriez pas, ajouta-t-elle en s'éloignant.

— .\i vous ni personne, je vous le jure, dit Létrillet, qui fut au même instant interpellé par M. de Favières, qui, fort embanassé de l'humeur de sa femme, voulait la distraire à tout prix.

— Mais vous, lui dit-il, Létrillet, vous nous direz bien une de vos bonnes charges d'atelier.

— Merci, dit Létrillet en se rengorgeant, devant madame la marquise...

— Oh ! elle vous excusera.

— Qu'est-ce donc qu'une charge d'atelier? dit la marquise en se remettant en bonne grâce.

— C'est une bêtise, dit Létrillat, quelque chose de bête... de très-bête...

— Mais de fort amusant, dit le marquis, et Létrillet en a une qui est prodigieuse.

— Laquelle, monsieur le marquis ?

— Mais vous l'appelez , je crois, la conquête d'une pomme cuite.

— Ah ! celle-là ! c'est vrai, dit Létrillet en riant, c'est une bonne charge... Je veux bien vous la dire.

— Nous vous écoutons, dit la marquise en s'asseyant dans un coin du salon où tout le monde la suivit, exceplé Sophie Minot,qui se retira dans un autre coin. Quant à Létrillet, il était superbe "et se posait en homme qui est sûr de son fait. On fit cercle autour de lui, et il commença l'histoire suivante (1).

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