CONQUÊTE D'UNE POMME CUITE
« En ce temps-là il y avait un meunier champenois qui avait un (ils. Le lils promettait de devenir un des plus grands savants de l'endroit. 11 était plein d'intelligence : quand il avait faim, il mangeait. Une fois qu'il avait voulu se repasser une chemise, il mit
(1) Nom demandons pardon à nos lecteurs de leur faire lire quelques bribes de cet1 histoire; mais un jour viendra où l'on ne saura plus ce que voulait dire le mot charge, d'atelier, et nous en donnons un modèle que nous pouvons garantir original. Du reste, nous n'eu répondons qu'à ce titie : le fond et la forme ne sauraient nous être imputés. Cette histoire, d'ailleurs, n'aurait pu être supprimée sans enlever la scène qu'elle fit naître et qui est nécessaire à ce récit.
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du feu dans un sabot. Le feu prit au sabot et incendia la grange où il avait tenté cette sublime invention; mais Loupin ne roussit pas sa chemise comme ceux qui se servent de fers trop chauds. Il faut vous dire que Loupin), c'est le nom de notre héros , s'était particulièrement lié avec un astronome qui vendait des souricières et des pagnes pour les femmes sauvages de la rue Bertin- Poirée. Comme il était aveugle, l'astronome portait des lunettes de peur de se gâter le teint; il logeait dans la peau d'un éléphant empaillé qu'il avait pris dans une des souricières dont il faisait un commerce considérable avec la Perse, et principalement avec la ville d'Hérat (des rats.) »
Jusqu'à ce calembour, madame de Favières avait gravement écouté Lélrillet. En effet, il faut être convenu entre soi que ces sortes de bêtises sont amu antes pour s'y amu er. Une fois cela passé, on en rit à se tordre; mais, si jamais celte histoire arrive à la postérité, peut-être qu'en la lisant nos neveux à venir trouveront que nous étions un peuple stupide de nous plaire à ces sottises. L'ignorance de madame de Favières en pareille madère lui avait jusque-là tenu lieu du bon sens que nous supposons à l'avenir, et déjà elle avait regardé deux ou trois fois son mari comme pour lui demander ce que cela voulait dire. Mais, comme elle avait une envie excessive de paraître s'amuser, elle laissa échapper un léger rire au calembour d'Hérat (des rats), et Létrillet, qui commençait à s'intimider, reprit confiance. D'un autre côté, Sophie Minot n'avait pu retenir un vif mouvement d'impatience et de dédain, et ce mouvement avait été aperçu par madame de Favières ; c'était assez pour que la grande dame fût décidée à trouver charmant ce qui semblait déplaire à la grande artiste, et la marquise se mit à écouter Létrillet avec une attention presque admirative. Lélrillet poursuivit ainsi son audacieuse narration :
« Un soir que Loupin avait soupe chez l'astronome avec des beefteaks de fourmis au beurre d'anchois et des pieds de hanneton à la Sainte-Menehould, l'astronome, qui était un gastronome des plus recherchés, s'écria : « Je voudrais bien manger une pomme cuite. » Loupin, qui était fort obligeant, lui offrit d'en aller chercher une chez la fruitière du coin. Pour cela, il prit une pièce de vingt francs chez l'astronome et descendit dans la rue ; il aila droit au magasin de la fruitière; celle-ci, comme font tous les marchands, lui proposa d'abord tout ce dont il ne voulait pas.
Elle lui offrit des cachemires de l'Inde, des affûts de canon, nn merle qui sifflait le Dies irœ et des bâches pour faire pousser les melons.
» — Ce n'est pas ça, lui dit Loupin, je veux une pomme cuite.
» — J'en ai beaucoup de crues, lui dit la fruitière.
» — J'en* aime mieux une cuite qu'huit crues, repartit Loupin.
» Ce calembour porta la fureur de la fruitière aux combles; en effet, du haut de son grenier, elle jeta sur la tête de l'infortuné Loupin une voiture de plâtre qui passait dans la rue en lui criant :
» — Comment trouves- tu cette pomme ?
» Loupin , qui n'avait eu de cassé que trois cheveux dont une paire de sabots , ramassa le projectile en disant :
» — Je la trouve bonne pour en faire une en plâtre (une emplâtre).
» Cette scène se passait dans une rue déserte, ce qui lit beaucoup rire tous les passants. »
Cela lit rire aussi la belle marquise. En ces sortes de bêtise, le plus difficile est d'entamer le sérieux des gens qui les écoutent ; mais une fois que ceux-ci ont permis à ces coq-à-1'âne de les chatouiller, ils se laissent aller à en rire avec excès. L'élan était donné; quelques personnes, qui s'étaient approchées du groupe pour écouter l'histoire de Létrillet, furent atteintes de la même gaieté. LéLrillet triompha et continua intrépidement :
« Après ces paroles, Loupin alla chez une autre fruitière à qui il demanda tout d'abord une pomme cuite en lui présentant son napoléon ; la fruitière lui répondit qu'elle n'avait pas de monnaie. Loupin courut à la banque de France pour en avoir, mais, comme il arrivait place des Victoires au pied de la statue de Louis XIV, il tomba dans l'étang qui faisait tourner le moulin de son père. La première personne qu'il rencontra , fut un goujon auquel il dit d'une voix flatteuse : « — Pourriez-vous me donner la monnaie de vingt francs?
» — Très-volontiers, lui dit le goujon, mais montrez -;:k)i d'abord votre napoléon.
» Loupin, trop confiant, montra sa pièce au goujon; mais celui-ci, qui était un repris de justice, habitué à toutes sortes d'i scroqueries, voit à peine le napoléon, qu'il se jette dessus, l'avale et se sauve en nageant à toutes jambes. Tout autre que Loupin se serait désespéré, mais il se ressouvint qu'il y avait
CONFESSION GENERALE. il
clans l'étang un vaisseau de ligne venu là pour la pêche des harengs, il se dit alors : « Il n'y a pas de ligne sans hameçon , je vas repêcher mon goujon. » Sitôt dit sitôt fait, il prend une ancre du poids de 36 milliers, rattache à un crin, noue le crin au bout du grand mât , met un asticot à chaque bout de l'ancre pour le bien amorcer et s'asseoit tranquillement sur le rivage avec sa ligne à la main. L'heureuse invention de Loupin réussit complètement ; le goujon mordit à l'ancre et l'avala presque tout entière ; Loupin le retira et le mit dans sa bourse. Fier de sa capture, il courut chez l'astronome et lui dit : — « Je n'ai pas eu de pomme cuite , mais voici un goujon de vingt livres. » L'astronome l'examina et déclara qu'il ne pesait pas une once.
» — Je te parie , dit Loupin , que c'est un goujon de vingt livres.
» — Que veux-tu parier ? fit l'astronome; une queue de rat contre une rivière de diamants, ou bien une maison de campagne contre une omelette au lard?
» — Je ne veux parier que la pomme cuite que je n'ai pas apportée ; si tu perds , c'est toi qui iras la chercher.
» — Soit, dit l'astronome, voilà des balances, pèse ton goujon.
» Au lieu de balances, Loupin prit un sabre turc qui avait appartenu à l'archange Michel, éventra le goujon et en fit sortir le napoléon en s'écriant :
» — N'est-ce pas là un goujon de vingt livres?
» L'astronome se trouva vaincu et se décida à partir sur-lechamp en chaise de poste pour aller chercher la pomme cuite.
» — Comme cette séparation peut durer plusieurs années, dit-il en embrassant Loupin, voici un petit verre d'eau-de-vie et un croquet aux amandes de concombre pour que tu puisses m'attendre sans trop t'ennuyer.
» Ils se firent les plus tendres adieux, et à l'instant l'astronome rentra dans la chambre qu'il n'avait pas quittée, en disant : .
» — J'ai trouvé un moyen d'avoir une pomme cuite sansquitter la France.
» — Voyons, dit Loupin.
» — Pour avoir une pomme cuite, dil sentencieusement l'astronome, il faut acheter un cheval noir.
» Ap: '
» — Si le ch val est tout noir, il n'aura pas d'étoile au front. » — Après?
» — Tu diras que tu veux qu'il ait une étoile au front.
» — Après ?
» — Alors le maquignon emmènera son cheval à l'écurie, car tu sais qu'on fait une étoile blanche aux chevaux en leur appliquant une pomme cuite brûlante.
» — Je commence à comprendre.
» — Nous suivons le maquignon à pas de loup, et, pendant qu'il se baisse pour prendre la pomme cuite, tu lui coupes la tête d'un coup de tranchet, je m'empare de la pomme cuite et nous la mangeons à l'huile et au vinaigre.
» — Avec un peu de moutarde, dit Loupin, que l'idée de l'astronome avait séduit.
» Cela convenu, ils s'habillent tous deux et se rendent immédiatement au marché aux chevaux. Alors Loupin dit à l'astronome qui, comme on le sait, était aveugle :
» — Vois-tu par hasard un cheval noir?
» — Je ne vois que des veaux, lui dit l'astronome.
» En effet, ils s'étaient trompés de cliemin et étaient entrés dans une église, ce qui faisait que l'astronome ne voyait que dévots autour de lui. »
Déjà, à cette partie du récit de Létrillet, les rires avaient pris un caractère si désordonné qu'ils avaient troublé les joueurs et qu'on se demandait de tous les coins des divers salons qui est-ce qui causait une si turbulente gaieté. A ce moment Sophie Minot se leva, et, comme elle sortait, un joueur l'arrêta en lui disant :
— Mais qu'y a-t -il donc là-bas?
— 11 y a, s'écria Sophie assez haut pour que ses paroles retentissent dans les salons, il y a un homme qui se fait le bouffon de gens qui 1
Sophie s'arrêta, mais l'expression qu'elle donna au mot homme était une réponse à la manière dont la marquise l'avait prononcé. Létrillet entendit et se leva en s'écriant :
— Sophie, c'est une femme, et ce n'est qu'une femme qui vient de parler ainsi ; sans cela., .
Sophie haussa les épaules et lui tourna le dos, et sans doute elle al'ait tout à fait quitter le salon, quand Lucien Deville entra avec sa femme. A l'instant même madame de Favières prit un air languissant et abandonna le coin où elle s'était réfugiée, en disant :
— Ah! j'ai assez ri, je suis brisée comme si j'avais fait une longue course*
Puis, sans faire attention à Létrillet qui brûlait d'envie de continuer son histoire, elle s'avança vers Lucien et lui dit d'un ton plein de coquetterie :
— Oh ! que ce serait aimable à vous de nous reposer de cette extravagante gaité en nous disant quelques-uns de ces beaux vers qui sont si charmants à lire et qui doivent être bien plus charmants à entendre !
— Ah! oui, fit Sophie d'un ton amer, la tragédie et la comédie, comme au Théâtre-Français; seulement ici la petite pièce a été jouée avant la grande.
Lucien regarda Sophie d'un air fort étonné, et celle-ci lui fit un signe de tête comme pour l'engager à refuser ; mais aussitôt sa femme, la gracieuse Denise, reprit :
— Oh! si, mon ami, dis-nous quelques vers, tu sais, ceux que j'aime tant.
— Oui, lui dit Lucien, parce qu'ils sont faits pour toi.
— Oui, ceux-là, dit Denise.
— Oh ! du moins, reprit Sophie d'un air triste, pas ceux-là.
— Mais qu'est-ce que vous avez donc, Sophie? lui dit Denise d'un air presque fâché ; on dirait que vous êtes jalouse du succès de mon mari.
— Pauvre femme ! lui dit Sophie.
Et, sans ajouter une parole, elle reprit sa place à l'écart, tandis que Lucien était presque entraîné par la marquise à la place que Létrillet venait d'occuper. Celui-ci la céda de bonne grâce, tout en observant Deville et le dessinant dans sa pensée comme pour mesurer l'effet qu'un portrait de lui pourrait produire au salon prochain. Lucien se recueillit un moment pour repasser dans sa mémoire les vers qu'il allait réciter, et, pendant qu'il faisait ce rapide retour vers son passé, son regard s'éclaira d'une sorle d'enthousiasme réfléchi et douloureux qui prêta un charme indicible à son visage. La marquise en fut frappée, et Létrillet se dit à part soi : « \oiià comment je le peindrai. » Quant à Sophie et à la comtesse de Marvis, elles échangèrent de loin un regard de pitié : on eût dit qu'elles plaignaient ce jeune homme. De quoi pouvaient-elles le plaindre? D'être jeune, beau, d'avoir du succès, d'être accueilli avec empressement? peut-être avaient-elles droit de le plaindre de tout cela. Cependant Lucien commença ainsi :
Je suis un orphelin, enfant de quelque faute, Qui sans doute en naissant eût mieux fait de mourir, Car sous mon premier toit, où je n'étais qu'un hôte Et qui vendait le pain payé pour me nourrir,
Le salaire manqua :1e maître du vieux chaume
Un jour, au dur moment de l'arrière-saison,
Ule dit : « J'ai quatre enfants à moi, le travail chaume,
Vous êtes maintenant de trop dans la maison. »
H me donna du pain pour deux jours, et sur l'heure Il me jeta pieds nus ot seul sur le chemin. Un vieillard, qui souvent venait dans sa demeure, M'aperçut tout pleurant et me prit par la main.
Béni soyez, ô vous, vieillard saint et modeste, Qui m'avez ramassé dans ma mendicité !
Ai-je bien reconnu votre bonté céleste Qui m'a donné fortune, état, nom, liberté ?
N'ai-je pas été froid en ma reconnaissance ? Ai-je assez adoré ce que vous m'avez fait? Car vous étiez si noble en votre bienfaisance, Que je ne savais pas que c'était un bienfait.
Ce ne fut qu'au moment où la mort vint vous prendre, Quand j'héritai vos biens, que des neveux jaloux, Supputant mon bonheur, vinrent enfin m'apprendre Que je vous devais tout et n'étais rien pour vous,
Rien qu'un pauvre, opulent de votre riche aumône, Quelque bâtard sans nom, que vous aviez nommé, Enfant répudié que ne voulait personne, Que, comme votre enfant, vous, vous aviez aimé.
Gomme Lucien achevait cette strophe d'une voix émue et où perçait une émotion véritable et profondément sentie, la marquise, dont les yeux étaient mouillés de larmes, s'écria :
— Ah ! c'est délicieux, c'est délicieux! Continuez, M. Lucien.
N'est-ce pas, M. de Marvis, reprit-elle en se tournant vers lui, c'est délicieux?
— Oui, cela me rappelle l'élégie de la Pauvre Fille, de Soumet, répondit froidement le comte.
— Ce n'est pas une élégie, reprit vivement la jeune madame Deville, car ce titre lui paraissait classer cette pièce de vers parmi les fantaisies auxquelles s'abandonne l'imagination des poètes; non, ce n'est pas une élégie, monsieur, c'est l'histoire de Lucien.
— Comment! reprit madame de Favières d'un ton de pitié charmante, c'est le récit vrai de votre enfance, monsieur?
— Oui, madame, reprit Lucien Deville.
— Et la suite, ajouta Denise, c'est noire histoire à tous deux; aussi c'est pour moi qu'il a fait ces vers.
— Et voilà pourquoi, dit Sophie Minot en s'avançant vivement, il aurait dû les garder pour vous et pour quelques-uns de ceux qui l'aiment.
— Ce sont des vers qui le feront aimer de tous ceux qui les entendront, dit la marquise; car ils annoncent des sentiments d'une noblesse bien rare aujourd'hui.
— Je crains cependant que la suite ne paraisse pas si aimable à tout le monde, reprit Sophie en prenant place dans le cercle ; mais, puisqu'il a commencé, il faut qu'il finisse.
Lucien avait à peine entendu ce que venait de dire Sophie Minot, car dans ce moment il regardait la marquise comme quelqu'un à qui se révèle soudainement un monde nouveau. Elle était si gracieusement penchée sur le bras de son fauteuil, ce visage d'ange, qu'on ne soupçonnait pas sous le masque de dédain que la marquise portait presque toujours, s'était animé d'une si douce expression de compassion et de tendresse, il y avait dans le regard de Louise une si bonne intelligence de la douleur qu'on lui racontait, que Lucien sentit en lui-même un étonnement délicieux. 11 lui sembla qu'il ignorait encore la femme dans sa forme la plus élégante et la plus sympathique, et il continua sans penser à ce qu'il disait, les yeux fixés sur la marquise et dans une sorte d'extase inconnue.
Cette pièce de vers, qu'il est inutile de répéter ici tout entière, racontait comment Lucien, demeuré seul au monde, sans amis et. sans famille, avait été frappé d'une maladie affreuse; elle peignait les angoisses de cet homme livré à des soins salariés et qui ajoutaient la pensée de sa solitude à la douleur de sa maladie. Ce fui
alors qu'une jeune fille vint s'asseoir à son chevet et changer ces soins arides en une attention pleine de douce pitié d'abord, puis d'une tendresse charmante, et enfin d'un dévouement absolu; cette jeune fille, c'était Denise, un ange que le ciel avait mis sur la terre, une réalisation des plus doux rêves du cœur humain. Les vers qui concernaient Denise étaient empreints d'une poésie chaste, pure et si heureusement sortie du cœur, que Lucien était parvenu à dire avec un rare bonheur que cette enfant du Ciel, si célestement descendue des célestes demeures pour le sauver, était la fille de sa portière. Quelle que fût la délicatesse et la franchise hautaine de cette déclaration, Lucien ne put s'empêcher de remarquer sur le visage de la marquise une ombre de sourire dédaigneux, un éclair de regard jeté furtivemeift sur l'héroïne de ces vers si bien sentis, et pour la première fois de sa vie Deville éprouva une sorte d'embarras de l'aveu qu'il venait de faire, et, lorsqu'il lui fallut continuer, ce fut en balbutiant qu'il reprit les dernières strophes qui achevaient cette pièce de vers. La marquise devina qu'elle avait été comprise, et d'un ton dont il eût été difficile de bien apprécier l'intention, elle reprit ;
— Est-ce que la mémoire vous manque? Ah! ce serait fâcheux.
— Cela pourrait lui arriver, reprit Sophie Minot avec un accent et un regard presque menaçants, mais alors il trouverait près de lui des amis qui se rappelleraient pour lui. Voici, madame, ces dernières strophes que vous désirez entendre :
Par toi je vis, par toi mon avenir se dore
Des plus nobles i spoirs, de l'amour le plus pur ;
A l'homme, au monde, à Dieu, par toi je crois encore ;
Prends mon nom, qui toujours ne sera pas obscur ;
Il ne peut te payer, car si jamais mon âme Trouvait un autre amour plus noble que le tien, Si je ne t'aimais plus, je serais un infâme, Tu m'aurais donné tout et ne me devrais rien.
De tous ceux qui écoutèrent ces derniers vers récités d'une voix ferme et accompagnée d'un regard fixé sur la marquise, Denise
lut peut-être la seule qui ne comprit pas la leçon et l'avertissement que Sophie Minot en avait faits. Létrillet lui-même ne douta plus de ce que voulait dire Sophie en parlant du rôle de dupe que devait jouer Deville. On se regarda pour s'assurer qu'on était du même avis, et M. de Favières ne put s'empêcher de cacher l'humeur que lui donna l'assurance de Sophie. Quant à la marquise, elle fut seule impassible, et, voulant rendre avec usure la leçon qu'elle venait de recevoir, elle se leva et alla vers Lucien pour lui dire de la manière la plus gracieuse :
— Nous quittons Boulogne demain, M. Deville, je n'aurai pas le plaisir de vous revoir, mais j'espère qu'à votre retour à Paris vous voudrez bien nous accorder quelques-unes de vos soirées : nous recevons tous les vendredis. Si M. Létrillet, que je crois de vos amis, veut bien vous accompagner, nous lui montrerons une galerie de tableaux où des amateurs plus éclairés que moi disent qu'il y a quelques toiles précieuses.
Aussitôt elle prit son chàle, son chapeau, et, se tournant vers le comte, elle ajouta du même ton gracieux :
— M. de Marvis, je l'espère, est trop de nos amis pour avoir besoin que je le prie de ne pas nous oublier.
Elle n'attendit pas la réponse du comte, et, s'adressant à Sophie, el'e lui dit en sortant :
— J'ai votre adresse, mademoiselle, et je vous écrirai quand j'aurai besoin de vous.
Celle sortie produisit des effets bien divers. Létrillet , qui ne rêvait qu'un portrait à faire, resta dans une espèce d'extase, courbé comme pour remercier la marquise de la grâce infinie qu'elle daignait lui accorder, et Lucien, qui déjà ne voyait plus autour de lui, tant le charme aristocratique de cette femme le préoccupait, Lucien ne comprit rien au delà de ce qu'on lui avait adressé à lui-même et se dit tout bas :
— Je la reverrai.
Quant à Sophie, l'injure qui venait de lui être faite ne la toucha point; elle avait pris son parti sur l'impertinence de la marquise, et elle ne fit que rire en se tournant vers Denise qui restait calme et souriante près de son mari, comme si rien d'extraordinaire ne venait de se passer. Mais il n'en fut pas de même de M. de Marvis et de sa femme ; celle-ci regaidait son mari avec l'expression d'un dédain et d'une colère qu'elle avait peine à contenir. Le comte était pâle et ses lèvres tremblaient. Madame de Marvis ne dit pas
is CONFESSION GÉNÉRALE.
un mot, mais elle se dirigea vers Sophie, et, lui prenant la main, elle lui dit avec un profond soupir :
— Adieu, Sophie, je pars aussi, viens me voir. Sophie lui serra la main et repartit :
— Je ne sais si monsieur le comte....
Mais la comtesse reprit d'une voix où on sentit éclater ses larmes :
— Oh! viens me voir, toi, je t'en prie.
Aussitôt elle s'enfuit, et M. de Marvis, se rapprochant du marquis, lui dit d'une voix saccadée :
— Vous comprenez, M. de Favières, que je ne puis accepter...
— L'invitation que vous a faite la marquise pour vous et madame de Marvis? reprit Amahle qui espéra prévenir ainsi l'explication que le comte allait demander.
Celui-ci le regarda en face et répéta froidement sa phrase :
— Vous comprenez, dit-il, que je ne puis accepter l'insulte que madame de Favières vient de faire à la comtesse.
— Une insulte, bon Dieu! fit M. de Favières, comme s'il n'avait rien entendu.
— Une insulte dont je ne veux pas vous demander compte à vous, mais qui, vous devez le comprendre, doit rompre toule relation entre nous.
— Comme il vous plaira, dit Favières en se mordant les lèvres.
Le comte sortit, et Favières aperçut Sophie qui l'examinait pendant que Lucien et Létrillet, réunis à leur insu dans l'invitation de la marquise, faisaient connaissance. Le marquis aborda Sophie «t lui dit avec plus de respect qu'il semblait ne devoir en professer pour elle :
— Je vous demande pardon pour la marquise, Sophie, elle a été cruelle.
— Oh ! pas pour moi, lui répondit la pianiste; moi je n'ai pas voulu et je ne veux pas être de votre monde, si ce n'est comme un instrument qu'on paye ; mais Virginie a été assez folle pour y vouloir pénétrer, et il est difficile d'en être exclue avec plus d'insolence.
■ — Mais c'est qu'en vérité madame de Marvis.... dit Amable emharrassé.
— Allons, Amable, lui dit Sophie d'un ton amical, vous la plaignez ; car supposez que je sois madame de Favières et que madame de Favières, de noble maison, soit madame de Marvis, voilà ce qui me serait arrivé.
— Mais ce que je n'aurais pas souffert, dit Amable vivement.
— C'est-à-dire, dit Sophie, que vous trouvez que M. de Marvis a manqué de courage en ne vous demandant pas un compte sanglant de l'insolence que votre femme a faite à la sienne?
— Je ne dis pas cela.
— Vous savez pourtant que ce n'est pas le courage qui manque à M. de Marvis ; mais il a fait, lui, la faute que je vous ai empêché de faire. Il faut qu'il la subisse toute sa vie. Vous avez beau faire, messieurs, vous n'êtes pas assez forts pour élever une femme jusqu'à vous, car elle a beau porter votre nom, si elle n'est pas traitée comme votre femme, elle est encore plus bas qu'elle n'était.
— Laissons cela, Sophie, dit le marquis en reprenant un air dégagé, et répondez-moi ; avez- vous lu ma lettre?
— Oui.
— Et m'accordez-vous le rendez-vous que je vous demande?
— ISun.
— Et pourquoi?
— Parce que je vous aime encore, Amable, et parce que je ne veux pas devenir votre maîtresse après avoir refusé d être votre femme.
— Doutez-vous de mon amour, de ma discrétion?
— Je crois à la générosité de votre cœur, et je vous en demande deux preuves : la première, c'est de cesser vos poursuites; la seconde, c'est de faire comprendre à Lucien Deville que l'invitation de la marquise n'est qu'une parole banale et que ce n'est pas sérieusement qu'il doit se croire admis dans votre monde où sa femme ne saurait l'accompagner.
— Je ne puis vous accorder ni l'une ni l'autre de vos demandes, répliqua le marquis. C'est vous qui m'avez forcé de renoncer à votre main, mais je ne renoncerai pas aussi aisément à votre amour; quanta M. Deville, je crois comprendre vos craintes pour lui.... et, ajouta le marquis avec un sourire dédaigneux, et peutêtre pour moi, mais je ne fais pas à ce monsieur l'honneur de les partager.
— Vous mériteriez une bonne leçon, Amable, lui dit Sophie, mais je suis plus juste que vous : je crois votre femme incapable de vous la donner, et, quant à ce pauvre Lucien, il ne fera qu'y perdre son repos et son bonheur.
— Hé bien! reprit le marquis en souriant, je suis homme à le
sauver de ses illusions poétiques; permettez-moi de vous revoir à Paris, et j'empêche M. Deville de jamais revoir la marquise*
Sophie Minot regarda sérieusement M. de Favières et lui dit gravement :
— Vous mettez de trop dures conditions à votre générosité. Jamais vous ne me reverrez que là où le hasard nous réunira.
— Soit, dit Amable.
Il salua Sophie d'un air triomphant et moqueur, et, se tournant vers Lucien, il ajouta :
— J'espère que M. Deville n'oubliera pas l'invitation de madame de Favières ; quant à madame Deville, je la prie de vouloir bien me permettre d'aller lui présenter mes hommages à Paris. Bonjour, Létrillet, nous nous reverrons, je veux avoir un bon portrait de la marquise, et je compte sur vous.
Le marquis sortit à son tour, et il ne resta en présence que Lucien, sa femme, Létrillet et Sophie. Celle-ci alla vers Denise qui paraissait ravie et qui lui dit d'un air joyeux :
— Comprenez-vous, ma chère ? Lucien sera reçu dans le grand monde, et moi aussi, bientôt, je l'espère.
— Voilà ce que c'est que d'avoir un mari qui a un nom ! dit Létrillet.
— Mais, lui dit Sophie, vous avez vu...? madame de Marvis n'a pas été invitée.
— Ah ! dam, dit Denise, une femme de théâtre.
Sophie lui tourna le dos; elle souhaita le bonsoir à ses amis, et bientôt tout, le monde se sépara.