‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 8 sur 49 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

A deux mois de là, dans un petit salon du faubourg Saint-Germain, étaient assises deux femmes. Quoique la différence de leur âge n'admît pas la possibilité d'une intime confiance entre elles, elles se parlaient cependant à voix basse avec cette inquiétude qui annonce qu'elles en sont à des confidences très-secrètes. L'une

CONFESSION GÉNÉRALE. ol

était la belle marquise de Favières, l'autre était la comtesse de Ghastenex.

— Faites attention, disait celle-ci à la marquise de Favières, votre mari finira par s'apercevoir de vos coquetteries pour ce jeune homme, et, quoiqu'elles ne soient qu'un jeu, il est homme à s'en fâcher sérieusement.

— Il y mettrait donc moins d'indulgence que moi, à qui il ne cache pas ses intentions pour mademoiselle Sophie Minot?

— Ma chère enfant, reprit la comtesse, la légèreté d'un mari n'excuse pas celle de sa femme. Ces messieurs sont sûrs du pardon.

— Est-ce vous qui médites cela, reprit madame de Favières, vous qui vous êtes séparée de M. de Chastenex pour une infidélité qui ne pouvait véritablement pas vous atteindre?

La comtesse rougit et reprit presque aussitôt :

— Ce que j'ai fait dans un moment de folle jalousie m'a coûté assez cher pour que j'aie précisément le droit de vous adresser des remontrances; ne recevez plus ce jeune homme.

— C'est ce que je déciderai plus tard, car aujourd'hui même il vient à notre soirée.

— Il vaudrait mieux faire dire que vous êtes malade et remettre cette réunion.

— Oh! non, dit la marquise, car j'ai beaucoup à apprendre ce soir, et M. de Favières ne s'attend point à la surprise que je lui ménage.

— Quelle surprise ?

— Nous avons mademoiselle Sophie Minot, cela m'a coûté cinquante louis, mais elle viendra.

— Vous jouez un jeu où vous n'avez qu'à perdre.

— Cela se peut, mais j'ai déjà avancé des enjeux trop forts pour reculer. J'ai été jusqu'à envoyer une lettre d'invitation à madame de Marvis. J'ai voulu réparer l'injure que M. de Favières prétendait que j'avais faite à cette femme. Vous comprenez bien que je ne me serai pas humiliée jusque-là, que je n'aurai pas subi toutes les volontés d'Amable, que je ne me serai pas sacrifiée ainsi à ses exigences, pour ne pas lui infliger la leçon qu'il mérite.

— Mais quelle est cette leçon ?

— Ah! ceci est mon secret, et vous n'êtes pas en disposition de me seconder. Je ne veux pas vous le confier, vous feriez manquer l'effet de ma scène.

— Louise, Louise! dit madame de Chastenex, ne soyez pas aussi résolue. Je ne sais quel chemin vous voulez prendre, mais je vois où vous voulez aller, et il y a un abîme au bout de toute vengeance.

— J'espère n'y pas tomber.

— J'ai aperçu ce jeune homme dans votre' salon : il est assez beau pour justifier une préférence.

— Un homme de rien ! dit la marquise en haussant les épaules.

— Il a une réputation assez brillante pour expliquer une passion.

— Le mari de la fille d'une portière! reprit madame de Favières.

— Mais il peut se trompera l'accueil que vous lui faites, et...

— Mais je crois qu'il s'y trompe, dit madame de Favières avec cette fatuité féminine qui a quelque chose de la cruauté du chat qui se sent sûr de sa proie.

— Mais, s'il se trompe de bonne foi, c'est le faire souffrir à plaisir.

— Ah ! sur ce chapitre, dit en riant madame de Favières, les tourments de messieurs les poètes sont, je crois, de très-courte durée. Je suis convaincue qu'ils pensent ce qu'ils disent, parce que la pensée vient de la tête, mais je crois également qu'ils n'en sentent rien.

— Qui vous l'a assuré?

— Oh ! mon Dieu, ce que je sais de lui, l'extravagance qu'il a faite en épousant sa portière, dont maintenant il ne se soucie plus. 11 s'ast cru amoureux alors comme il se croit amoureux aujourd'hui; seulement je ne le pousserai pas à une si grosse sottise que ceile qu'il a faite.

— Mais, reprit madame de Chastenex...

— Mais, dit la marquise, mon parti est pris et rien au monde ne me fera changer d'avis.

— Comme vous voudrez, dit la comtesse; mais moi qui suis venue pour refuser votre invitation, je l'accepte maintenant.

— Ah! vous êtes curieuse de voir ce qui va se passer?

— Non, mais alarmée ; Favières est mon neveu et je ne suis pas sans autorité sur lui comme sur vous ; je veux être là pour prévenir ce qui peut arriver et ce que votre passion vous empêche de prévoir.

— A mon tour, je vous répondrai : comme vous voudrez, mais j'espère que votre médiation sera inutile.

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Madame de Chastenex se relira, et madame de Faviôres alla sans doute préparer les derniers incidents de la grande scène qu'elle comptait faire représenter le soir même dans son salon.

Pendant ce temps, d^ns une maison de la rue Saint-Lazare, il se passait une tonte autre scène. Lucien Deville se promenait activement dans son cabinet. Il était dans cet état ridicule du poëte en ébullilion que personne ne doit jamais voir, pour que le dieu n'ait pas l'air d'un maniaque. De temps en temps il s'arrêtait devant une table et écrivait quelques vers qu'il griffonnait furtivement sur un morceau de papier. Toutefois, dans cette exaltation singulière qui s'empare de certains poètes au moment, où ils écrivent, il y avait chez Deville un air d'inquiétude et d'agitation qui ne tenait pas seulement à l'inspiration poétique. En ce moment, il faisait plus que d'écrire, il agissait; ses vers n'étaient pas seulement une production de son esprit qui devait compter dans ses œuvres, c'était un acte de son coeur qui devait compter dans sa vie. D'ailleurs, pour qui pouvaient être ces vers qu'il cachait avec tant d'anxiété, si bien que Denise ayant passé deux ou trois fois sa jolie tête d'enfant à l'angle de la porte pour dire de sa douce voix : « Lucien, as-tu fini ta scène?» Deville lui répondit durement et lui ordonna de ne pas le troubler. Ces vers étaient adressés à la marquise de Favières, peut-être devaient-ils servir à la scène qu'elle préparait pour le soir. Quant à Lucien, s'il était destiné à être le principal acteur de cette scène, c'était certainement à son insu. Au point où il en était arrivé, il marchait en aveugle devant lui sans rien voir que l'astre éblouissant vers lequel il tendait sans cesse. Enfin ces vers furent achevés, il les relut, et, aux larmes qui lui vinrent dans les yeux, au soulèvement tumultueux de sa poitrine, on eût pu voir qu'ils exprimaient une passion qui le tenait tout entier. Après cette lecture, il tomba dans une sorte de rêverie agitée, où ce n'étaient déjà plus ces vers en eux-mêmes qui le préoccupaient, mais l'usage qu'il en pourrait faire. Cependant cet usage lui avait été si bien indiqué qu'en les commençant il le connaissait; mais, au moment de l'exécution dece projet audacieux, il reculait; il lui prenait des frayeurs glacées de déplaire à celle qui absorbait dans sa pensée toutes les facultés de son âme et de son esprit. En effet, il aimait la marquise de cet amour insensé dont l'ardeur ressemble à ces flammes alcooliques qui brûlent et enivrent. Madame de Favières avait été pour Lucien, non pas une espérance, mais un repentir, car, après son mariage avec Denise, l'amour d'une, h. t

femme comme Louise lui était apparu comme un lieu fermé, qui ne pouvait plus s'ouvrir pour lui. Cependant il l'aimait, mais il l'aimait surtout de ce qu'elle était dans le monde plutôt que de ce qu'elle était de son cœur et de sa personne : son nom, son état, sa coquetterie, ces mille hommages qui l'entouraient, cette voiture de soie qui l'emportait au loin, ces parures étincelantes qui la nommaient la riche héritière, ces armoiries qui la d'saient marquise, cet hôtel où marchaient les plus nobles noms de la France, ce luxe, cet apparat, tout ce qui la défendait contre lui était ce qui la lui rendait le plus attrayante. Briser tout cela, y pénétrer de vive force, lui, pauvre enfant obscur et abandonné, arriver au cœur de toutes ces splendeurs et se blottir dans le sanctuaire , arracher à la divinité tous ses voiles, toutes ses pierreries, toutes ses couronnes nobles, et prendre dans ses bras cette grande dame, toute palpitante, toute nue, comme une femme qui n'était plus qu'à lui, c'était pour Lucien un rêve qui le rendait fou. Était-ce là de l'amour? Non, certes; car, lorsque la brûlante imagination de Lucien arrivait au dénoûment de ce rêve, il ne se sentait pas saisi de ces frissons ardents que donne la pensée d'un baiser, il ne voyait pas ces yeux doux et bleus se noyer d'amour sous son regard, il ne sentait pas ce corps flexible et frais palpiter sous ses étreintes, ce n'était toujours pour lui que la marquise de Favières, que lui, bâtard sans nom, tiendrait à sa merci, c'était le monde le plus haut et le plus insolent qu'il aurait vaincu dans sa plus belle personnification. 11 ne faut pas croire que, parce qu'un pareil amour ne tient point au cœur, il ne le trouble pas profondément, et que celui qui le ressent puisse assez bien le juger pour en faire une lutte froide et calculée. Non certes, cet amour est plus commun qu'on ne pense ; c'est le délire qui égare presque toujours les premières effervescences de la jeunesse ; c'est lui qui jette tant de cœurs d'enfant à ces filles flétries par le théâtre et la débauche, et à qui un peu de talent a fait une renommée qui leur tient lieu de grandeur. Ne demandez pas à d'autres sentiments l'explication de ces étranges amours et de ces succès qui irritent tant les femmes du monde. Toutefois Lucien subissait ce délire dans ce qu'il avait de plus élevé, mais en même temps de plus dangereux; seulement la vanité qui l'emportait ne descendait pas. Mais un pareil amour, qu'il s'adresse à une position élevée ou à une célébrité tarée, n'en est pas moins un amour qui n'a pas sa base dans le cœur. C'est cet amour qui se change

en haine implacable le jour où il a cessé d'être une passion prête à tout sacrifier; et peut-être la suite de cette histoire le prouvera-t-elle.

Cependant Lucien avait achevé ces vers qui lui donnaient de si vives anxiétés, et, plongé dans les réflexions agitées qui le dominaient, il n'avait pas entendu Denise qui était entrée sur la pointe du pied et qni regardait par-dessus son épaule la feuille de papier qu'il tenait à la main et qui posait sur son genou. Ce brouillon écrit au crayon était illisible, et Denise n'en put déchiffrer un mot; mais, sans qu'elle pût saisir une seule lettre, la forme matérielle des lignes la surprit : ces lignes se divisaient quatre par quatre, elles étaient entièrement pleines, elles n'étaient coupées ni par les intermittences du dialogue, ni séparées par les noms de personnages; ce n'était donc pas la scène de tragédie que Lucien prétendait achever pour la lecture qu'il devait faire le soir chez madame de Favières; c'étaient des strophes. Denise n'était pas une de ces femmes douées d'un de ces esprits subtils qui pénètrent aisément dans les replis de toute intrigue qui passe à leur portée, mais elle avait cette perspicacité rapide du cœur qui saisit le moindre indice d'un malheur qui peut l'atteindre. En une seconde, elle s'était demandé pourquoi son mari lui cachait l'objet de son travail ; en une autre seconde, la forme extérieure de ces strophes lui rappela qu'à peu près de même était le brouillon de ces vers que Lucien avait jadis faits pour elle ; et, comme si un sens moral pareil devait suivre une apparence pareille, il entra dans l'esprit de Denise que ces vers qu'on lui cachait devaient être faits aussi pour une femme et devaient aussi parler d'amour. Quels que fussent la distinction du cœur de Denise, son abnégation, son dévouement, elle n'avait pas cette retenue difficile du cœur qui s'apprend dans l'habitude du monde. Si gracieuse qu'elle parût, être, si suave que fût son visage, Denise avait encore cette rudesse de manières qui avait entouré son enfance. En effet le pi yple, ignorant qu'il est des lois des convenances et peu confiant aussi aux secours qui peuvent lui venir d'autrui, ne confie guère qu'à lui-même la défense de ses droits individuels. Un homme du peuple jaloux bat sa femme, une femme jalouse poursuit partout son m:iri. Ainsi Denise, entrée le sourire sur les lèvres et la joie au front, suspendit, à l'aspect du papier que tenait Lucien, le doux baiser qu'elle lui apportait; et, en moins d'une minute, toutes les suppositions que nous avons dites lui ayant passé par

la lête, elle se jeta sur la main de Lucien etlui arracha le brouillon. Lucien s'éveilla violemment à cette attaque imprévue et que d'abord il ne comprit pas.

— Qu'est-ce donc? dit-il en regardant Denise comme un homme qui n'est pas tout à fait revenu à lui.

Denise lui répondit sur-le-champ :

— Je veux voir ces vers !

Mais, si rapide qu'eût été cette réponse , Lucien avait compris les pensées de Denise avant qu'elle eût parlé. Son visage était contracté, ses lèvres tremblaient d'une façon convulsive, ses yeux égarés sortaient de leur orbite. Quand ces soudaines atLaques ne frappent pas de stupeur celui à qui elles s'adressent, elles allument en lui de ces fureurs soudaines qui l'emportent avant qu'il ait vu où elles peuvent le mener. C'est ce qui arriva à Lucien. 11 s'ensuivit que, d'un coup, en une minute, sans discussion préalable, sans provocation obstinée, sans querelle, tous deux se trouvaient vis-à-vis l'un de l'autre dans un état d'exaspération où la raison ne pouvait plus se faire entendre. Ainsi Lucien, par un mouvement aussi irréfléchi que celui qui avait poussé Denise , voulut-il arracher ce papier à sa femme, mais elle s'enfuit à l'autre extrémité delà chambre en disant :

— Tu ne les auras pas!

A ce moment et par un seul mot se montra toute la différence qu'il y avait entre Deville et sa femme, mais elle n'était pas en état de le comprendre.

— Denise, lui dit-il, rendez-moi ce papier.

Dans l'éducation de Lucien, l'abandon du tutoiement lui semblait marquer suffisamment tout ce qu'il voulait imposer d'autorité, mais la jeune femme n'y fit nulle attention, et répondit :

— .le te le rendrai si je veux î

— Rendez-le-moi sur-le-champ, je vous l'ordonne.

— Ah ! monsieur donne des ordres ? fit-elle avec colère ; prenez garde que j'obéisse!

— J'aurai ce papier, dit Lucien furieux et s'avançant lentement vers sa femme.

— Je te dis, moi, que tu ne l'auras pas! s'écria Denise l'œil enflammé et comme prête à se défendre par la force contre une tentative de violence.

Lucien fut saisi d'un frémissement de rage inconcevable, mais s'arrêta et reprit plus froidement :

— Denise, songez à ce que vous faites! Je vous en prie, rendezmoi ce papier.

— Ah ! tu me pries maintenant, monsieur, qui ordonnais tout à l'heure.

— Denise ! reprit Lucien avec impatience.

Lucien à ce moment avait vu d'un coup d'oeil jusqu'où pouvait aller une pareille scène, et il avait voulu l'arrêter avant qu'elle ne les compromît l'un vis-à-vis de l'autre. Malheureusement Denise ne vit dans cette retenue que la faiblesse d'un coupable qui a peur, et elle s'écria avec un accent de triomphe :

— C'est que tu ne sais pas à qui tu as affaire ! fit-elle en lui montrant le papier avec un air de défi matériel.

— C'est vrai, dit Lucien en étouffant à moitié ses paroles, qui cependant lui échappèrent malgré lui ; c'est vrai, je ne croyais pas avoir affaire à une poissarde.

Ce mot tomba comme la foudre sur Denise ; elle n'avait pas dans l'habitude de son être les calmes manières des gens du monde, mais elle les savait, et au premier mot qui l'en avertit elle s'épou- \ anla de ce qu'elle avait fait; le papier lui échappa des mains; une humiliation cruelle, profonde, irréparable, l'anéantit, et elle sortit de la chambre en éclatant en larmes. La pauvre Denise n'avait pas eu de dignité dans sa colère, mais elle en eut dans sa douleur, tant cette douleur fut grande. Aussi, lorsque Lucien, étonné de l'effet de cette injure et reconnaissant qu'il avait été plus cruel qu'elle n'avait été emportée, retourna près d'elle pour lui demander pardon de sa brutalité, elle ne le laissa pas achever et lui répondit doucement :

— Pas un mot de plus à ce sujet, Lucien; j'ai eu tort, vous m'avez punie, c'est tout ce qu'un homme comme il faut peut vouloir.

— Non, Denise, lui dit Lucien, j'ai été brutal envers toi, et ces vers, je suis prêt à te les montrer.

Denise aimait Lucien, et elle eut la faiblesse d'accepter une justification qui devait la condamner; elle prit le papier qu'il lui tendait, mais l'apparence de ces vers écrits à la hâte n'était pas celle des vers qu'elle avait surpris; le papier chiffonné aussi n'avait pas les mêmes ratures qu'elle avait vues; Denise ne lut qu'une ligne; c'étaient des vers qu'elle connaissait depuis longtemps; son visage prit une expres-ion d'amertume et de désespoir qui peutêtre eût éclaté un instant auparavant, mais qu'elle sut contenir,

et elle rendit le papier à Lucien en lui disant d'une voix altérée :

— C'est bien, je suis convaincue de tout.

Elle venait de se convaincre qu'elle était trompée, mais pourquoi, et pour qui? voilà ce dont elle ne se doutait pas. Lucien comprit qu'il avait blessé profondément cette àn:e qui se résignait ainsi ; mais il ne crut pas à la découverte de sa tromperie, et il s'imagina qu'il aurait tout le temps de calmer cette cuisante blessure ; et, comme le soir élait venu, il pensa à s'habiller.

Il y a dans la pureté de certains amours un charme qui embellit tout ce qu'il fait. Ainsi, lorsque d'ordinaire Lucien se préparait à sortir pour aller dans ce monde où Denise n'avait pas encore pensé à pénétrer, c'était un bonheur pour elle de présider à la toilette de son mari, de le faire gentil comme elle disait, de lui choisir son plus beau linge, ses habits les plus élégants, ses chaussures les plus étroites et les plus luisantes. Comme les autres jours, Denise voulut s'occuper de ce soin ; mais la pensée lui en répugna, et, lorsqu'elle en fut à l'exécution, les détails lui en parurent odieux et vils. Un mot fatal lui dégradait tout ce qu'elle avait de bonne \olonté en lui en faisant une occupation basse. Son cœur murmurait toujours en lui-même :

— Poissarde faisant le métier de servante, c'est tout simple. Pendant tout le temps que dura cette pénible situation, il s'éleva

mille révoltes dans l'âme de Denise, elle discuta en elle-même son infériorité vis-à-vis d'un homme qui, après tout, n'était qu'un enfant perdu et sans nom ; mais elle faisait taire ces révoltes, soh en les comprimant par la force de sa volonté, soit sous une de ces pensées d'amour qui couvrent tous les murmures du cœur de leur voix puissante. Quant à Lucien, ses pensées étaient loin de celle qui souffrait si cruellement près de lui, et il recevait tous ses soins avec une indifférence qui les rendait encore plus poignants. Denise le sentait, mais au fond de la douleur certaine qui la tenait il y avait les incertitudes les plus tumultueuses, et dans ce moment elle eût donné beaucoup pour savoir à qui s'adressait cette profonde préoccupation de Lucien qu'elle avait toujours mise sur le compte de ses rêveries poétiques. Comme son esprit s'égarait dans un dédale de suppositions contradictoires, un pelit événement sembla devoir venir diriger ses soupçons. Elle entendit sonner chez elle, et bientôt sa femme de chambre vint annoncer que mademoiselle Sophie Miuot attendait Lucien dans le salon pour e rendre avec lui chez madame de Fuvières.

— Ah ! dit Denise à son mari, Sophie va chez madame de Favières, et vous y allez ensemble ?

— Oui, elle m'a prié de lui donner le bras pour entrer, dit Lucien.

Il avait oublié de parler de ce petit incident à Denise, tant il était absorbé, par son aveugle passion pour la marquise, et il répondit très-indifféremment comme il le devait. Mais Denise n'avait vu dans cette réunion qu'une complicité cachée, et Sophie Mihot lui apparut comme la rivale à laquelle on la sacrifiait. Denise ne laissa échapper ni un geste ni une parole qui pussent trahir un nouveau soupçon, mais à peine Sophie et Lucien furent-ils partis qu'elle s'écria avec un amer désespoir :

— Ils partent, et moi je reste ; elle, une misérable, maîtresse de mon mari, on la reçoit, et moi sa femme, on me chasserait. Que suis-je pour ce inonde?

L'écho de cette voix qui l'avait insultée retentit dans son cœur et lui répéta :

— Lne poissarde.

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