SUITE
Eugène et Lucien arrivèrent bientôt chez M. Cantel. Une sombre préoccupation, qui leur avait fait garder le silence durant tout le chemin , avait suivi leur entrelien. Mais ils réussirent Tun et l'autre à la dissimuler pour répondre comme ils le devaient à l'accueil plein de cordialité que leur fit M. Cantel. Le commandant, en les voyant venir de loin, s'était porté à leur rencontre, et, après les premières salutations et la présentation de Lucien, il dit aux deux amis : .
— Je- suis venu au-devant de vous pour vous prévenir de ce que nous avons décidé avec ma femme, relativement à l'entrevue qui va avoir lieu. Je ne vous cache pas que le résultat de cette entrevue peut être un grand événement pour ma maison. C'est de l'issue du procès dont vous allez parler que dépend le mariage de ma fille avec M. de Graverend ; car les 50,000 fn dont il s'agit sont à peu près toute sa fortune. Amélie se flatte de l'espoir qu'un arrangement amiable va tout terminer, à des conditions qui laisseront à M. Philippe de Graverend une somme encore assez considérable pour que j'accepte ses propositions. Amélie peut avoir raison, et alors sans doute nous ferions un bon et joyeux dîner, presque un dîner de fiançailles. Mais il peut arriver tout le contraire de ce qu'espère Amélie, et alors notre réunion à table , à supposer môme qu'elle pût avoir lieu après une explication fâcheuse, notre réunion , dis-je, serait tout au moins fort gênée et fort gênante. Nous aurions des adversaires déclarés en présence, des visages chagrins, des larmes mal dissimulées, un éclat peutêtre : j'ai voulu prévenir tout cela. Pas un mot d'affaires avant ni pendant le dîner ..D'ailleurs, durant ces trois heures d'attente, M. Deville et M. de Graverend auront, pour ainsi dh*e, le temps de faire connaissance ; il y aura plus de laisser-aller dans cette
entrevue, et, si après tout elle ne mène à rien, ou pourra so quitter immédiatement sans être obligé de se faire bonne mine à contre-cœur.
— Voilà qiy est d'une précaution charmante, répondit Lucien en souriant, c'est tout à fait l'hospitalité suzeraine de nos premiers barons que vous nous offrez. Nous en acceptons les lois en loyaux chevaliers; nous suspendrons nos armes au foyer avant de nous asseoir au festin, et nous ne les reprendrons que lorsque notre hôte nous en donnera la permission.
A cette réponse, M. Cantel fronça légèrement le sourcil et repartit d'un air contrarié :
— Je ne suis ni suzerain ni baron, monsieur; mais je suis un officier et non un chevalier de la Légion d'honneur, et Je tâcherai de vous recevoir du mieux que je pourrai, quoique ma maison ne soir pas une hôtellerie. Je vous quitte et je vais prévenir ces dames que nos conventions sont acceptées.
Dès que M. Cantel fut à quelques pas, Lucien se tourna vers son ami en lui faisant une grimace, sans doute très-signiijcative, car Eugène répondit sur-le-champ avec humeur:
— Pourquoi diable aussi vas-tu lui parler de barons-suzerains, de chevaliers, d'hôte, d'hospitalité? Ne pouvais-tu lui dire tout
.simplement que tu le remerciais de son attention < sans t'embrouiller dans une phrase stupide? tu as bien réussi avec ton esprit gothique et féodal, je t'en félicite.
— Au contraire, dit Lucien , je sais à qui j'ai affaire : M. Cantel ne connaît de barons et de chevaliers qae les barons de l'empire et les chevaliers de la Légion d'honneur ; un hôte veut dire pour lui un maître d'hôtellerie. C'est bien, c'est bien...
Eugène laissa échapper de vifs mouvements d'impatience et répondit :
— Ne vas-tu pas en faire tout de suite un imbécile? Cependant il me sembla que son accueil a été plus qu'obligeant, et qu'il nous en a exprimé la délicate intention d'une manière au moins convenable.
— Oui, ût Lucien, c'était bien récité.
— X}h I c'est insupportable, dit Eugène ; il valait mieux ne pas accepter que de venir avec cette disposition hostile contre tout le monde.
— Tu te trompes, dit Lucien. M. Cantel me plaît beaucoup, je lui trouve un air d'honnête homme qui me fait mal...
— ^ Lucien I s'écria Eugène en colère.
— Qui me fait mal, répéta Lucien en regardant Eugène, et qui me fait peur. On doit le tromper aisément, je le crois; mais il faudra le tromper toujours, ce qui est bien difficile, et gare à l'instant où il découvrirait!....
— Voici Amélie, dit Eugène en interrompant son ami et en lui montrant une jeune personne qui était sur le seuil de la porte du salon.
— La fille de M. Cantel ? demanda Lucien.
— Oui.
— Et tu aimes Victorine? dit Lucien tout bas.
Eugène ne répondit pas et s'avança rapidement vers la jeune fille , qui s'éloi^a et disparut dans la maison presque aussitôt. M. et madame Cantel et M. de Graverend s'avancèrent jusqu'à la porte d'entrée, tandis qu'Amélie, toute honteuse d'avoir été surprise faisant le guet pour voir arriver les deux amis, se t^ait dans un coin du salon. Les saluts furent passablement empesés de part et d'autre, et surtout de la part de M. Philippe de Graverend, qui semblait fort inquiet de la manière dont Victorine et Lucien s'aborderaient; car il promena ses gros yeux de l'un à l'autre avec une singulière curioâté, Lucien s'en aperçut, et, prenant tout aussitôt un air gracieux, il dit au commandant :
— N'aurai-je pas l'honneur d'être présenté à mademoiselle votre fille?
Le commandant lui fit signe de vouloir bien passer dans le salon, où il le suivit, et il le présenta à Amélie, qui salua en baissant les yeux et en rougissant avec un embarras et un trouble qui voulaient dire qu'elle se savait en présence de l'ennemi de son bonheur. Luci€ai la trouva si charmante, il lui sut si bon gré de cette peur naïve où se montrait toute la vérité de son amour, qu'il l'eût rassurée, s'il n'avait craint de la troubler encore plus en lui faisant veâr qu'il l'avait comprise. Alors, fort embarrassé lui-même, il se tourna vers M. Cantel pour lui parler, mais celui-ci le quitta en lui disant :
— Pardon, j'ai un mot à dire à votre ami.
Le commandant sortit du salon et prit Eugène par le bras. Cela donna lieu à Lucien de se retourner vers l'endroit où Eugène était resté avec Victorine et M. de Graverend, et de remarquer que, lorsque Eugène se fut éloigné avec M. Cantel, il fallut une invitation de Victorine à il. de Graverend pour le faire rentrer dans le
salon. Dans cette petite circonstance il y eut tout un chapitre d'observations pour Lucien. D'abord il s'étonna que M. de Graverend, qui avait eu Tair si curieux de la manière dont lui, Lucien, aborderait Victorine, n'eût pas pris le moindre souci de la façon dont il serait accueilli par sa prétendue. Ensuite, il lui sembla que, si le gesle avec lequel madame Cantel avait invité Philippe à rentrer au salon avait été simple et convenable, l'inflexion de la voix qui avait dit : « Rentrons ! » avait un accent de prière qui n'était pas aussi naturel. Enfin le peu d'empressement de M» de Graverend à obéir pouvait faire croire que ce n'était pas près d'Amélie qu'il désirait se trouver ; et, comme on ne pouvait guère supposer une grande timidité d'amoureux à ce bel officier à la moustache rousse et ardue et à l'œil luxurieux et gris, Lucien en conclut que des soupçons qu'il n'avait pas encore révélés à Eugène n'étaient peutêtre pas aussi extravagants qu'il le semblait au premier abord. Il essaya de se les mieux justifier à lui-même pour pouvoir les faire partager à son ami, et, s'avançant vers Victorine, il lui adressa quelques phrases banales, tandis que celle-ci, montrant du regard Amélie à M. de Graverend, lui disait tout bas :
— J'ai à causer avec monsieur.
Puis elle alla s'asseoir à l'extrémité du salon, bien loin d'Amélie et de Philippe, et fit signe à Lucien de prendre place auprès d'elle.
— N'est-ce pas que je suis une mère de famille indulgente ? lui dit-elle tout bas, en clignant des yeux et en mordant sa lèvre inférieure, comme pour en comprimer le gai sourirç. Je ménage des entretiens aux amoureux.
Lucien voulut tout de suite prendre position près de Victorine, et il lui répondit avec une humilité pleine d'impertinence ;
— Ce n'est pas la preraièr§ fois que vous m'^^ccordez celte faveur.
Une vive rougeur monta au visage de Victorine, et un éclair de colère brilla dans se? yeux; un léger tressaillement l'agita, mais elle se maîtrisa et contint d'un regard le mouvement visible que fit M. de Graverend pour s'approcher. Elle se tourna vers Lucien, et, le regardant en face, elle lui dit en riant ;
— Vous êtes donc toujours le plus méchant homme du monde?
— Non, mais je n'en suis plus le plus niais.
— Peutrêtre, répondit Victorine avec un de ces sourires railleurs qui irritent comme un défi.
404 CONFESSION GÉNÉRALK.
— Vous vous trompez, je ne vous aime plus, repartit Lucien d*un air désintéressé.
— Ce que vous me dites me prouve au contraire que j'ai raison.
— Je ne comprends pas comment, dit Lucien.
— C'est que vouloir aujourd'hui me convaincre que vous ne m'aimez plus, c'est croire encore que j'ai été persuadée autrefois que vous m'aimiez, et pour un homme comme vous ce n'est pas adroit.
Lucien fut pris à son tour d'un vif mouvement de colère, et repartit :
— A ce compte, ce n'est pas moi qui ai été trompé.
— Ni moi, reprit Victorine, quoique vous ayez été un trèshabile comédien.
— J'avais un excellent modèle sous les yeux, répondit Lucien, emporté par l'envie de répondre railleries pour railleries.
— Vous avouez donc que votre prétendue passion n'était qu'un mensonge? dit Victorine.
— J'avoue j'avoue dit Lucien avec humeur en sentant
que Victorine prenait l'avantage sur lui.
Il ne continua pas ; car, ayant rencontré les yeux de M. de Graverend flxés sur lui, ij préféra répondre par une attaque brutale et directe, et il repartit :
— Prenez garde, M. de Gràverend vous observe.
— Vous m'y faites penser, dit Victorine sans paraître le moins du monde émue de cette apostrophe. Je me suis chargée de vous convaincre pour lui que vos droits aux 50,000 francs étaient fort douteux, que vous aviez intérêt à transiger... et sans doute il examine si vous avez l'air persuadé de ce que je vous dis.
— Pardon, fit Lucien froidement, mais M. jGantel m'a fait promettre de ne pas parler d'affaires avant ce soir.
— Oui, entre hommes, quand toutes les paroles sont graves et précises; mais avec une femme, c'est presque sans conséquence.
— Et il en résulte alors que c'est iâutile, dit Lucien en se levant presque impoliment.
M. Cantel et Eugène arrivèrent; chacun quitta sa place, et Victorine, s'étant approchée d'Amélie, jeta en passant ces deuk mots à Philippe, de manière à être entendue de lui seul :
— Soyez tranquille, il ne .cédera rien, il est furieux.
Malgré les précautions de M. Cantal, la réunion ne promettait pas d'être cordiale et gaie. Eugène, préoccupé de l'explication
CONFESSION GENERALE. JOo
qu'il voulait demander à Victorine^ était soucieux et distrait; Lucien avait la conscience de son infériorité en face de madame Gantel, et gardait la mine d'un homme battu; M. de Graverend était sombre comme un ours muselé qui a bien plus envie de dévovorer les spectateurs que de faire des grâces devant eux ; M. Cantel battait la campagne en essayant de parler de la pluie et du beau temps; Amélie ressemblait à une accusée qui attend son jugement ; Victorine seule, gracieuse, affable, souriante, ne paraissait éprouver aucune gêne, et quelquefois on eûtpu deviner dans le regard qu'elle jetait autour d'elle un sentiment d'orgueil dédaigneux qui semblait dire:
— Pauvres gens ! n'avoir que cela à tromper I
Cependant Lucien, dégagé de l'étrange fascination de cette femme, avait eu le temps de se remettre. Il en était revenu à ses premiers soupçons, et s'était fait un plan de conduite pour les éclairer. Mais, prévoyant qu'il en laisserait échapper quelque chose s'il retombait dans l'entretien de Victorine seule, il demanda 5 M. Cantel la permission de visiter sa propriété, et le commandant s'offrit à l'accompagner.
— Mon ami, dit Victorine à son mari , je crois que le petit pavillon est fermé ; prenez-en la clef.
— Remerciez ma femme, dit le commandant avec gaieté, vous verrez sa retraite : c'est une faVeur qu'elle n'accorde pas à tout le monde.
— C'est que j'ai envie de séduire monsieur, dit Victorine en montrant Amélie du coin de l'œil.
• — Chut ! chut ! fit M. Cantel en allant chercher la clef. Ne parlons pas de cela; après dîner seulement, c'est convenu.
— Je n'en suis pas moins fort reconnaissant à madame de son extrême obligeance, dit Lucien.
— Et mon extrême obligeance vous remercie de votre extrême reconnaissance, dit Victorine en riant au nez de Lucien, de ce petit rire qui sigùifie clairement t « Je me mpque de vous, mon petit monsieur. »
Lucien sortit furieux, et Victorine, ayant aperçu M. de Graverend qui avait laissé sa future dans son coin, lui dit vite* et bas :
— Ne quittez pas Amélie d'un moment.
— Maispourqnoi?
— Vous le saurez.
Et, sans attendre de réponse, elle alla s'asseoir près d'une des
fenêtres du salon, d'où elle voyait le jardin dans toute son étendue; alors, prenant un métier de tapisserie, elle se mit à travailler , la tête penchée et le corps incliné en avant. Eugène se plaça devant elle de manière à la cacher à Philippe, et lui dit assez haut :
— C'est toujours le meuble de votre pavillon que vous brodez? — Toujours, lui répondit-èlle d'un air distrait, en cherchant
des soies autour d'elle ; et dans ce simple mouvement elle eut le temps de jeter un regard à Philippe pour lui recommander d'être attentif près d'Amélie, et un coup d'œil dans le jardin pour voir ce que faisaient Lucien et son mari. Eugène se pencha vers le métier, et reprit :
— Ces fleurs sont délicieuses, puis il ajouta plus bas : Je vous ai écrit,
— Voyons, répondit-elle tout haut, prêtez-moi vos mains pour dévider cet éeheveau ; et elle ajouta tout bas à son tour, pendant qu'elle en défaisait les premiers nœuds : Pourquoi m'écrire aujourd'hui ?
— Si vous saviez ce que je souffre I
Elle ne répondit que par un soupir étouffé.
«— Mon Dieu! que vous êtes maladroit aujourd'hui ! repartit Victorine gaiement ; tendez donc vos mains comme cela.
Et en lui montrant comment il fallait tenir ses mains, elle lui montra, en lui cachant son éeheveau, comment on pouvait y cacher un papier, et elle ajouta :
— Comprenez-vous ?
Il comprit, plaça sa lettre dans sa main pendant que Victorine déroulait son éeheveau de soie, et tendit ses bras; elle passa l'écheveau dans les mains d'Eugène, et y prit la lettre avec une dextérité merveilleuse. Mais à ce moment Eugène fit un - mouvement assez vif; Victorine tourna la tête, et vit son mari et Lucien qui venaient de s'arrêter à l'instant même derrière le carreau .de la fenêtre. Victorine fit un petit signe d'amitié à son mari, plaça le bout de son -fil de soie entre ses dents, plia soigneusement en sept ou huit plis le papier qu'elle tenait visiblement dans sa main, et se mit tranquillement à pelotonner sa soie sur la lettre d'Eugène, sans que la moindre émotion pût faire croire qu'elle venait d'être surprise dans une faute qui était presqu'un crime. Son mari, ravi du gracieux sourire qu'elle lui adressait pendant cet adroit manège, lui envoya de sa main un tendre baiser d'amoureux, et reprit sa promenade avec Lucien.
— Ah I lui dit Eugène d'une voix tremblante, j'ai cru que nous étions perdus I
— Oh I taisez-vous, répondit Victorine en serrant les dents comme une femme qui comprime un violent mouvement nerveux ; taisez-vous, vous me rendrez folle I-
Et elle continua à dévider la soie, tandis que ses mains tremblaient et^que de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Eugène la regardait, admirant à la fois ce courage et cette présence d'es^ prit qui l'avaient sauvée, mais qui n'avaient pu survivre au danger et la laissaient en proie à Témotion qui Taccablait. Il voulut parler ; mais Victorine, lui imposant silence du regard, se prit à dire d'une voix qui tremblait encore : ,
— Hé bien, Amélie, tu es donc bien occupée de ta broderie? Vous êtes bien silencieux là-bas I Si vous n'avez rien à vous dire, venez causer avec nous, M. de Frémery est sérieux comme un diplomate aujourd'hui.
M. de Graverend s'approcha, Amélie le suivit, et alors il s'établit entre eux une conversation générale sur rien, comme il arrive d'ordinaire quand personne n'a envie de dire ce, qu'il pense. Amélie seule se taisait; de temps à autre elle regardait avec inquiétude sa belle-mère et Eugène, puis Philippe, qui semblait l'encourager du regard ; alors elle baissait les yeux et poussait de profonds soupirs, et, quand Victorine lui dit en souriant :
— Allons, enfant, ne sois donc pas triste comme cela I A nous tous, nous viendrons bien à bout de faire entendre raison à M. Deville. Je l'ai trouvé fort disposé à tout ce qu'on voudra.
Amélie répondit en secouant la tête :
— Ce n'est pas à cela que je pense maintenant.
— A quoi donc? dit Victorine, dont la voix décela un trouble plus fort qu'elle, tandis que, au lieu de jeter son pelotoq dans le petit panier où étaien,t tous les autres, elle le serrait dans sa poche.
— Je te le dirai , répondit Amélie en levant les yeux sur Philippe.
— Quand tu voudras, dit Victorine assez sèchement.
Et elle donna congé à Eugène et au prétendu, en leur disant :
— Vous n'êtes pas aimables, vous oubliez que M. Gantel est seul à faire les honneurs de son jardin et que M. Deville s'ennuie peut-être de l'exactitude de son propriétaire à lui faire visiter les moindres coins de notre domaine.
Ces messieurs se levèrent, et cette fois le dernier regard de Philippe s'adressa à Amélie, regard sévère et impératif.