‹ Confession généraleChapitre 9 sur 62 · UNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE FEMME

Nous sommes à Poitiers. Au pied de la ville coule une petite rivière qu'on nomme le Clain. Elle est encaissée entre deux collines chargées d'arbres qui se mirent dans son lit. A la hauteur de la ville, la vallée que forment ces deux collines se développe comme

une vaste coupe au fond de laquelle la gracieuse rivière , retenue par une large chaussée, étale une belle nappe d'eau qui s'échappe ensuite par de nombreuses tranchées en faisant tourner des fabriques , des moulins , des usines de toute sorte. Mais si vous remontez ce petit courant d* eau, peu à peu les collines se rapprochent, la vallée se rétrécit , et vous arrivez à une espèce de petite gorge où le Claîn n'est plus qu'un ruisseau que les grands arbres de la rive couvrent presque entièrement d'un côté à l'autre, A cet endroit et à cent pas du rivage tout au plus , s'élève une assez grande maison , ou plutôt un assemblage de petites bâtisses qui se touchent et dont on a fait une habitation unique, Autrefois cet endroit s'appelait encore la ferme du Pressoir et dépendait du beau château de Graverend qui est situé au sommet de la colline. Mais toutes les terres dépendantes de ce château ayant été vendues pendant la révolution, cette ferme devint la propriété du colon partiaire qai l'exploitait pour son compte et celui du marquis de Graverend. Ce colon s'appelait Cantel; il mourut en laissant cette ferme pour héritage à son fils unique , Joseph Cantel , alors capitaine de grenadiers dans la garde impériale. C'était en 1808. Joseph était déjà à cette époque un homme de quarante-six ans ; il était veuf et avait une fille de huit ans , qui , grâce aux services de son père , avait été admise à Écouen. Au moment où son père était mort , Joseph » ne pouvant s'occuper de l'exploitation de sa propriété , l'avait louée par parcelles aux paysans dont elle touchait les exploitations , et il ne s'en était réservé que les bâtiments et un jardin de quatre arpents qui s'étendait de ces bâtiments jusqu'à la rivière. Je ne puis dire si ce fut par hasard ou par prévoyance que le capitaine Cantel garda cette habitation : mais il fut ravi de la retrouver en 1815 , lorsque, après le licenciement de l'armée de la Loire, il fut mis à la retraite avec le grade de commandant, qu'il avait gagné dans la campagne de Russie. Ce fut à cette époque qu'il donna une nouvelle destination à tous ces bâtiments contigus : il ouvftt des fenêtres , perça des portes , fit carreler et parqueter le sol , cacha les poutres sous des plafonds, restaura les toits , recrépit les murs , et parvint à se créer une maison d'habitation d'une apparence extérieure assez désagréable , mais dont l'intérieur était aussi confortable que pouvait le désirer un vieux soldat qui possédait un revenu de 3,600 fr., indépendamment de ses 1,900 fr. de retraite et de sa croix d'officier de la Légion d'honneur. Grâce à tous les travaux qu'il avait fait exécuter, l'écurie des chevaux était devenue un

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grand salon , Tétable une salle à manger, et une grange à battre le blé une belle salle de billard. Il avait distribué en quatre jolies pièces contiguës les deux^ immenses chambres qui servaient autrefois à Thabitation du colon partiaire et de ses gens. La plus petite de ces pièces , donnant sur la cour, était la chambre du commandant ; la seconde , celle de sa fille ; les deux plus belles , dont les fenêtres ouvraient sur le jardin du côté de la rivière^ étaient la chambre et le cabinet de travail de madame Gantel ; car j'ai oublié de dire qu'en 1815 M. Gantel s'était remarié, ie ne pois affirmer qu'il fit une sottise, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il crut faire une bonne action : ce qui , au dire de certains mauvais esprits, est abso* lument la même chose. Gomme cette histoire a besoin d'authenti^ cité, j'ai lieu d'expliquer comment cela arriva ; je préfère citer une pièce originale, et cette pièce n'est autre qu'une lettre écrite sous l'influence d'un testament qui ne peut être accusé de prévention , car cette lettre ne devait pas servir alors à l'usage au-* quel elle est destinée aujourd'hui. Du reste , la voici :

BUGËRB BB PBÉMBBY A LCGIBII BBVILLB.

a Mon cher Lucien, ./

» Grande nouvelle, merveille, prodige ! La perle est retrouvée ; j'ai revu le bel ange brun; les Parisiens sont des niais, il n'y a qu'eux d'exilés en France ; tu vas être furieux 1 Elle est ici, à Poitiers, dans cette abominable yille où Ton ne sait quel est le plus pointu de ses pavés ou du visage de ses femmes. Mais je te connais, tu es homme à ne rien comprendre à mes exclamations et à prendra tes grands airs, en disant du bout des lèvres : Hein I qu'est-ce que c'est?

Voici ce que c'est. Te souviens-tu du sermon en trois c^ts points que tu me fis le jour où je me décidai à entrer dans la ma« gistrature et à suivre la carrière du parquet ? Si Ton te donne quelque chose à Paris, me dis-tu, fais-toi greffier ; si tu veux, faistoi expéditionnaire , ou moins encore , si c'est possible ; car, une fois l'audience levée ou l'heure du bureau passée , on redevient l'homme qu'on veut ou plutôt l'homme qu'on est. A Paris, la pro' fession ne classe que là où elle s'exerce. Dans le monde, c'est l'esprit, les manières, la distinction qui marquent la place qu'on vous y donne. En province , la hiérarchie vous suit partout, à la pro-

meaade, à table, dans un salon. Il faut presque demander la permission à son chef pour avoir de Tesprit devant lui. Personne ne 8*inquiëte de ce que vous valez , mais de ce que vous êtes; et quand on aura dit que tu es le substitut du procureur du roi, tu seras immédiatement classé, dans l'estime de la société, juste à la place

. que t'assigne ton emploi dans Tannuaire de département. Ce n'est qu'à Paris qu'on est homme du monde. En province, on est procureur général, directeur de l'enregistrement ou douanier ; le titre ne vous quitte jamais, il vous dénonce partout et vous classe partout. T'en faut-il une preuve matérielle? Vois les militaires. A ceux qui sont en garnison à Paris, il est permis, dès que l'heure de leur service est passée, de se dépouiller de leur habit à revers, et alors les voilà des hommes conmie les autres ; c'est leur affaire d'être beaux, spirituels, élégants, rien ne les en empêche. Mais, en province, l'ordonnance les condamne à^ l'uniforme etàrépaulette;ils restent partout M. le colonel, M. leïnajor etM.le sous-lieutenant; ils portent sur l'épaule le degré de considération qu'ils méritent, et ce qui est matériellement vrai pour eux seuls est moralement vrai pour tous. Qu'iras-tu donc faire en province? Te mettre au dernier rang d'une société tracassière, bavarde, médisante?

' Comptes-tu sur quelques hommes de plaisir ? Mais, s'il y en a, ils te seront interdits; tu ne dépouilleras jamais ta robe de substitut, et on ne va pas en bonnet carré à une joyeuse partie. Espères-tu y trouver des femmes?... Mais d'abord je nie qu'il y ait des femmes «n province. Il y a des mères et des filles, des tantes, des nièces, des épouses fidèles et infidèles, mais des femmes!... Une femme, ce produit indéfinissable de la civilisation et de la corruption parisienne, cetétredoux, méchant, gracieux, spirituel, volontaire, faible, capricieux, emporté, naïf, hypocrite, qui résiste ou qui se donne, qui vous domine ou qui vous obéit, qui vous aime ou qui vous trompe, qui vous perd ou qui vous sauye, mais qui, bon ou mauvais, fatal ou heureux, devient votre pensée, votre vie, votre ambition; cet étrange assemblage de vices et de qualités, dont la beauté même est indéfinissable, car elle ne tient ni à des traits ni à des formes parfaites, car elle est toute dans un ensemble admirable de détails imparfaits, dans une harmonie remplie de beauté franches et apprêtées; ce quelque chose de précieux, d'exquis qui prête des gr&ces à tout et qui en reçoit de tout, qui pare son luxe et qui en est paré, qui va bien à sa vie et à qui cette vie va bien , qui a du tact pour tout comprendre, du goût pour tout faire ; cette

fée mortelle et visible qui possède cependant le pouvoir le plus tyrannique et le plus inaperçu, le charme I une femme enfin, ce que j'appelle une femme, il n'y en a pas en province, il n'y en a qu'à Paris.

» Eh bien ! mon Lucien, il y en a à Poitiers une du moins, et tu ne nieras pas que ce ne soit la femme comme tu l'entends ; car toi-même, tu l'as dix fois proclamée la reine de ces magiciennes que tu déchires et que tu adores si cordialement.

» Du reste, il faut que je te raconte comment je l'ai retrouvée, puisqu'à mon départ de Paris je t'ai promis de te faire un récit exact de mon arrivée à Poitiers, de mes visites et de mes présentations. Je te fais grâce d'une douzaine de caricatures que j'avais esquissées à ton intention; car je ne suppose pas que tu tiennes beaucoup à savoir que nous avons un président de chambre, vieux galantin qui se vante de ne pas avoir mis son chapeau sur sa tête depuis quarante-sept ans ; un capitaine de gendarmerie qui joue de la guitare, et qui, au dessert, chante : Fleuve du Tage; un avocatgénéral qui va, de son hôtel à l'audience, en robe rouge avec des patins et un parapluie ; et un maire qui dit tous les soirs avec la même satisfaction de son esprit et le même gros rire : a Je suis père et maire de mes administrés. » Tout cela sent son Pigault-Lébrun d'une lieue, et mes prétentions à peindre des originaux ne me fourniraient que d'assez plates copies. Ce qui t'intéresse, c'est de savoir comment je l'ai retrouvée. Le voici :

» Je suis arrivé à Poitiers il y a près de quinze jours, et je suis allé sur-le-champ à l'hôtel de mon oncle, M. d'Ernetel; je n'y ai trouvé qu'un vieux concierge maussade qui m'a déclaré ne point avoir la clef des appartements. Il m'a donc fallu retourner à l'auberge, et le lendemain, après avoir fait mes visites d'étiquette , j'allai voir mon oncle à son château du Grand-Pin, qu'il habite maintenant toute l'année. 11 est toujours vert, malgré ses quatrevingts ans; il m'a reçu avec affection , mais sans se départir de ses habitudes cérémonieuses et de ses airs de vieille cour. 11 m'a retenu près de quinze jours, pendant lesquels on m'a arrangé un appartement dans un des coins de son immense hôtel. Je ne te parle pas de la morale que ce cher oncle m'a faite, des avis qu'il m'a donnés sur les gens que je devais voir fréquemment, siu* ceux qu'il est bon de visiter de temps à autre , et particulièrement sur ceux qu'il faut éviter comme la peste. Tu dois te douter que parmi ceux-ci les bonapartistes ont été les premiers signalés. Mais ce qui

m'a fort étonnd, c'est qu'après m^avoir tracé avec une vraie gravité de vieillard une règle sévère de conduite comme magistrat et comme politique, il a consacré toute une soirée à me prémunir contre les dangers d'une liaison. Le bon oncle a ses théories comme toi, mais elles ont moins de poésie.

« — Mon neveu, m'a-t-il dit, vous avez vingt-un ans; vous allez entrer dans le monde avec un état qui exige un grande discrétion dans le choix des intimités. Vous serez exposé à voir des femmes de trois classes bien différentes : celles de la nd)Iesse, chez lesquelles votre nom vous fera admettre ; celles de la robe, que votre profession vous oblige à voir; celles de l'administration» que vous rencontrerez chez nos premiers magistrats. En thèse générale, vous ne vous adresserez jamais à une demoiselle. La séduire, si elle est pauvre, est une sottise, car on s'expose h l'épouser en cas de malheur; si elle est riche, c'est une infamie, car on semble avoir eu sa fortune en vue plutôt que son amour ; et, dans tous les cas, vous êtes trop jeune pour un établissement, quel qu'il soit. Restent les femmes mariées, n

» Je regardai mon oncle pourvoir s'il ne se moquait pas de moi; mais il avait son air princier et sérieux, et ne parlait pas moins doctoralement que lorsque, la veille, il m'avait expliqué mes devoirs de magistrat. 11 prit une prise de tabac dans la tabatière d'émail que lui donna jadis madame Dubarry, dont tu sais qu'il est grand admirateur, et continua ainsi :

» — Restant donc les femmes mariées. Si vous m'en croyez, vous ne tenterez rien du côté des femmes de la noblesse. D'abord elles sont de trop bonne compagnie pour prendre un amant qui n'est pas fait. Aussi dans ce monde il est très-difficile de réussir à votre âge, et l'on y est ridicule dès qu'on ne réussit pas. C'est un immense danger, à part celui d'être tué par un frère, un oncle ou un cousin. Ce danger, vous ne le trouverez pas près des femmes de robe, mais un autre vous y attend ; elles sont prudes, dévotes, casanières, et ont des propriétés dans le pays. Il en résulte que, pour elles, une affaire de cœur est une chose grave, persistante, qui fait partie du ménage et qui doit durer autant que les baux à ferme de leurs terres ; neuf, dix-huit ou vingt-sept ans. 11 y a telle femme de conseiller à la cour qui vous fera rester quinze ans substitut, de peur que le moindre avancement ne vous éloigne d'elle. D'un autre côté , elles commencent presque toutes assez tard» entre trente et trente-cinq ans. Ajoutez à cela une liaison de

dix ans, c'est le moins, et à trente ans vous vous trouverez ramant d'une vieille femme acariâtre qui vous tiendrait de toute rénergie d'un dernier amour, et qui, pour comble de malheur, serait capable de devenir veuve et par conséquent libre. Je ne parle pas des cas où il y a scandale : c'est affreux, c'est toute une famille renversée, désunie, vingt procès honteux, et la rancune de toutes les robes rouges, on est perdu. Donc, si vous voulez suivre mes conseils, vous vous tournerez du côté des femmes de l'administration. Cela est ramassé dans tous les coins de la France, cela n'a point de famille à sa suite qui la dénonce à ^on mari. Elles ont du monde et savent se c(mduire avec adresse dans l'occasion *, maisce qu'il y a de mieux, c'est qu'habituées à de fréquents changements de résidence, elles savent que la plus tendre liaison peut être rompue par un ordre ministériel, et elles ont cela d'admirable qu'elles poursuivent avec une rare persévérance l'avancement de leur mari, dût-il les séparer de leur amant. Quant à l'avancement de celui-ci, c'est ^on affaire ; mais elles n'y font point obstacle sous le prétexte du désespoir que leur causera une séparation. Vous aurez donc à vous pourvoir de ce côté, si vous voulez être sage. Ce que vous devez vous interdire aussi, ce sont les femmes de la bourgeoisie ; là, s'il y a honnêteté, c'est un crime de la tenter, car chez ces gens*là l'honneur des mères est le patrimoine des filles ; s'il n'y en a pas, alors ce n'est plus que vice abject où vous ne devez pas vous mêler. »

» J'écoutai le cher oncle. Je lui promisse suivre ses avis, et, mon appartement à Poitiers se trouvant enfin prêt, je revins à la ville. C'est là que j'appris qu'un domestique s'était présenté deux fois pendant mon absence pour réclamer un petit paquet dont j'avais dû être chargé pour un M. Gantel. Je me rappelai, en effet, avoir mis un rouleau à cette adresse au fond d'une des malles que j'avais laissées à Paris et qui devait m'arriver par le roulage. Je fis dire ai| domestique, qui se présenta une troisième fois, qu'aussitôt ce paquet arrivé, je le ferais remettre à son adresse. Ces malles me sont parvenues il y a trois jours. Je trouvai le rouleau, et j'allais l'expédier par un domestique, lorsqu'en l'examinant je vis que c^était de la musique : la cavatine de Jean de Paris^ un dit de Françoise de Foix^ quelques parties de la Serva enamorata^ plusieurs duos, mais rien que des morceaux de femme. Des virtuoses de province! Je, pensai au capitaine de gendarmerie avec lequel j'avais dîné la veille, et je sonnai pour envoyer le fameux rouleau.

Le domestique était absent. Je pensai alors qu'il serait plus poli d'aller porter moi-même une chose qu'on avait attendue avec tant d'impatience. Je us demander où demeurait M. Gantel , et je vis que j'avais une promenade charmante à faire. Je partis préoccupé de je ne sais quelle idée involontaire que je marchais à une aventure. Cependant, je commençai à douter de. mes prévisions à l'aspect de la bicoquerie oii demeure de M. Cantel. (Je dis bicoquerie, attendu que c'est un vrai faisceau de bicoques. ) J'entrai dans une cour assez bien tenue , mais faite tout de travers ; une grosse fille rouge vint me dire que M. Cantel était absent. J'allais remettre mon rouleau à la servante, lorsque j'aperçois sur le seuil d'une porte une robe blanche, une taille de nymphe, un visage de fée. Je regarde mieux, c'était elle... elle, Victorine... — Mademoiselle Landais ici! m'écriai-je. — Madame Cantel, me répondit-elle avec ce sourire si fin et ce léger clignement d'yeux qui, comme tu disais, prêtent un air de confidence au moindre mot de cette femme.. ^

» Je n'étais pas encore revenu de ma surprise, qu'elle m'avait fait entrer dans un salon coquet, gr.acieux, irrégulier et charmant conune elle. « Mon mari et sa fille Amélie sont absents, me dit-elle ; j'en suis ravie, nous pourrons causer. » J'avoue que j'avais besoin de ce qu'elle m'apprit pour m'expliquer comment cette Victorine Landais, qui se faisait entendre pour quelques louis dans les grandes soirées musicales de Paris, se trouvait à la fois exilée en province, loin de tout*ce qui peut apprécier son admirable talent ou le rendre profitable, et mariée solennellement, quand nous nous faisions autrefois un jeu de rire de ses airs de princesse. Tu sais qu'elle disparut soudainement , lorsque nous allions essayer de percer le mystère de sa position misérable et de sa parfaite éducation. C'est alors qu'elle se maria avec M. Cantel. Et voici coomient cela arriva :

» Victorine Landais est orpheline et fille d'un officier mort au service de l'empereur. Elle fut élevée à Écouen , où elle était restée comme sous-msdtresse ; mais la franchise de ses opinions la fit renvoyer au commencement de 18U. (Elle a des opinions, elle est bonapartiste, elle m'a fort amusé quand elle m'a dit cela.) Privée de toute ressource, elle se servit de son talent pour vivre, en cachant ce qu'elle était : ce qui l'eût peut-être fait exclure de certaines maisons royalistes. C'est alors que nous l'avons rencontrée, tiràce à tes conseils (elle t'estime comme un homme très-

tort), elle allait se décider à prendre la carrière du théâtre, lorequ'un jour elle rencontra Amélie, une fille d'officier, qui avait été élevée comme elle à Écouen. Celle-ci est cependant beaucoup plus jeune que Victorine, qui doit avoir vingt-deux ou vingt-trois ans, tandis qu'Amélie a tout au plus seize ans. La jeune fille présenta son ancienne compagne à son père, en lui coulant comment sa reconnaissance pour l'empereur Tavait compromise. Le vieux commandant en pleura d'admiration ; il invita mademoiselle Landais à venir les voir pendant leur séjour à Paris. Victorine y alla; le conmiandant la trouva charmante. Sa fille était bien jeune pour lui être d'une compagnie assidue ; elle avait d'ailleurs besoin d'être encore guidée et protégée par une femme accomplie pour le devenir elle-même. Victorine était déjà une amie, elle était belle, jeune et bonapartiste : c'en était trop pour la tête du vieux commandant, il en devint fou et lui demanda sa main. Victorine était pauvre, sans famille, sans avenir certain ; le commandant est un digne homme encore fort bien : elle se laissa aller et consentit.

» Elle m'a conté tout cela avec cet air candide et fin que tu lui connais; il y a à la fois de l'enfant et du démon, de la timidité et de la malice daas le langage de cette fenmie. EUe est heureuse, m'a-telle dit ; elle aime son mari, qui est noble et bon pour elle; elle aime sa belle-fille, qui est un ange de candeur et de grâce, et que j'ai aperçue dans le Jardin, vêtue absolument de blanc comme sa belle-mère. Celle-ci est allée la rejoindre un instant, et je ne puis te dire quel charme j'éprouvai à suivre ces deux ombres blanches et sveltes allant doucement à travers le feuillage sombre de^grands arbres qui bordent la rivière. Au milieu d'une nature agreste et rude, ces deux corps aériens si fluides, si souples, si gracieux; dans ce pays si brut, parmi ses habitants si grotesques, ces deux modèles de grâces élégantes et achevées, ces deux femmes, enfin, comme tu les appelles, c'était comme une apparition céleste, et je me suis laissé aller à une rêverie à laquelle elle seule a pu m'arracher. Sans doute, Victorine allait reprendre le cours de ses confidences, lorsqu'on a annoncé une visite : c'était im M. de Graverend, un homaje de trente ans, décoré et fort beau, de la beauté d'un officier de cuirassiers; il est capitaine du régiment qui tient garnison dans cette ville, et je l'avais déjà rencontré une fois chez le général. C'est un officier de l'empire, trèsbrave et très-distingué, dit-on, parmi les cuirassiers. 11 est entré comme un ambassadeur, avec une suite de saluts infinis. Elle l'a

accueilli assez froidement ; mais presque aussitôt mademoiselle Gantel est entrée, et, au trouble qui l'agitait, j'ai deviné ce qui rappelait au salon. J'ai pris congé, et, en sortant, j'ai dit à Victorine : — Est-ce que c'est un futur gendre ?— Je le crois, m'a-t-elle dit avec un sourire et un regard adorables. C'était à la fois une confidence de famille et une prière d'être discret qu'elle me faisait par ce. sourire et ce regard : j'étais déjà de l'intimité de la maison. Je partis et je revins à Poitiers dans l'état d'un homme ivre d'opium. Il me semblait que je marchais en l'air ; je regardais avec mépris cette sale ville, ses femmes baroques, aux gestes serrés et à la voix criarde ; je sentais que j'avais près de moi un refuge où je pourrais aller oublier le boston et le sirop de vinaigre des soirées poitevines, une oasis où je respirerais un parfum délicieux de nos beaux salons de Paris. J'allai chez le préfet, où je trouvai toutes les femmes abominables et mises comme des revendeuses de chanson, et je me retirai bientôt pour emporter mon bonheur, sans qu'il se flétrît au contact de tous ces petits ridicules de province. Voilà deux jours qu'il dure ; mais ce n'est qu'en recevant ta lettre ce matin que j'ai pensé à te l'écrire. Je n'ai pas revu Victorine depuis trois jours ; mais demain je dîne chez elle, je viens de recevoir une invitation de M. Gantel. Dans quelques jours, je répondrai à ce que tu me demandes relativement à ton procès. Pas un mot de ma rencontre à nos amis! C'est à toi seul que j'écris, entends-tu bien ? Je les connais, ils riraient de moi et médiraient d'elle, et je ne le veux pas. Adieu, mon cher Lucien ; ne me plains pas trop, et amuse-toi, puisque tu prends le plaisir pour le bonheur. ♦

)) Eugène de Frémery. »

Quand Valvins eut fini cette lecture, Noël et Fabien se regar* dèrent comme pour se demander en quoi toute cette histoire pouvait les intéresser. Valvins les devina et leur dit froidement :

— Messieurs, vous êtes jeunes, et peut-être ne prévoyez-vous pas où ce récit va nous mener : c'est qu'il y a une grande différence entre le vice du monde et le vice des tribunaux. Celui-ci peut se dire en un mot, il s'appelle le vol ou le meurtre ; mais l'autre a besoin d'être saisi dans ses plus légers détails pour être compris, car c'est surtout par là qu'il est hideux.

Les deux jeunes gens firent un léger mouvement d'impatience, et Valvins continua :

— Deux mois s'étaient écoulés depuis le jour où Eugène de Fré* mery écrivit à Lucien Delville la lettre que j'ai citée au commen* cément de cette histoire. On était au mois de juillet, et Eugène de Frémery, seul dans son cabinet, se promenait en gesticulant et en murmurant à voix basse une espèce de monologue sans fin. Quelqu'un qui eût pu le voir et l'entendre de loin , se rappelant qu'il était substitut du procureur du roi^ eût jugé à sa pantomime et au bruit de sa parole, tantôt lente, tantôt rapide, qu'il répétait une improvisation dont sa mémoire n'était pas encore bien sûre ; mais quelqu'un qui l'eût vu et entendu de près aurait deviné, à l'exaltation de ses regards et au retour périodique de certains sons, qu'Eugène faisait des vers. Faire des vers à vingt et un ans, faire des vers pour la femme qu'on aime, dire avec des mots sonores et doux les espérances et les angoisses de son amour; à ces émotions si charmantes, parce qu'elles sont jeunes , ajouter le charme d'une douce harmonie, écouter le murmure de son cœur et se le répéter dans un écho poétique ; aimer et croire à l'amour et à la poésie, à l'amour comme à une vérité, à la poésie comme à un ami^ c'est le privilège de la jeunesse, c'est l'ineffable bonheur de ces heures qui font tant souffrir et qu'on pleure dès qu'on n'en souffre plus. Eugène en était là, il aimait de cet amour qu'on n'a pas deux fois en sa vie ; car celui-là xi'a eu encore ni remords ni déception. Amour délicat qui ne s'est pas encore heurté aux calomnies ou aux trahi* sons I amour chaste qui n'est pas flétri dans une faute et qui ne tremble pas devant son bonheur I Aussi, le visage d'Eugène rayonnait d'une joie sérieuse ; on sentait qu'il était heureux, mais d'un bonheur qui caressait son âme sans l'alarmer. Après avoir longuement modulé les vers qu'il composait, il se mit devant une table pour les écrire, et, à mesure qu'il les écrivait, il semblait leur sourire comme à des confidents intelligents qui avaient bien compris son âme et qui lui répétaient harmonieusement ce qu'il leur avait confié. Il achevait d'écrire ses stances, lorsque la porte s'ouvrit brusquement; Eugène prit son papier pour le cacher, mais il s'arrêta à l'aspect de son ami Lucien Deville, qui entra rapidement, en jetant avec humeur son chapeau dans un coin du cabinet.

a — Qu'as-tu donc? lui dit Eugène; tu as vu ton notaire, ton avoué ; aurais-tu de mauvaises nouvelles de ton procès ? »

Lucien se posa en face de son ami et lui répondit d'un ton assez aardonique :

« -*- Je suppose que les nouvelles de mon procès t'intéressent

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fort peu, car, depuis deux mois et demi que tu es à Poitiers, tu n'as pas daigné t'en informer, malgré la promesse que tu m'avais faite dans la première et la seule lettre que j'aie reçue de toi. Depuis lors, je t'ai écrit cinq ou six fois, je n'ai pas eu une seule réponse; il m'a fallu venir moi-même dans cette ville pour m'ocCuperde mes intérêts; ce n'est donc pas ma faute si je suis ici» mais la tienne.

» — La manière dont tu me reproches ma négligence, répondit Eugène, n'est pas généreuse. Hier, quand tu es arrivé, je me suis excusé, comme je le devais, d'un tort que tu m'avais promis d'oublier. Toutefois, je ne puis t'en vouloir de ta mauvaise humeur, car je crains que ton affaire ne soit désespérée et que ma négligence n'y ait contribué beaucoup.

» — Mon affaire est excellente, mon cher Eugène, repartit Lucien, et je ne la crois pas douteuse, quoique j'aie un avoué; il l'avait déjà suffisamment embrouillée pour me la faire perdre, mais en quelques mots je l'ai débarrassée de tout le fatras de subtilités dont il l'avait entourée, et, pourvu qu'il veuille suivre mes conseils et n'avoir raison que par la raison, je cnrir, pouvoir être sûr de ne pas perdre mes cinquante mille francs.

» —Je t'en félicite, dit Eugène; ceîa lo rendra d'autant plus fort dans l'entrevue que je t'ai ménagée avec iM. de Graverend, ton adversaire. Tu sais que j'aime mieux la plus mauvaise conciliation que le meilleur procès, et j'ai pensé que deux hommes d'honneur mis en présence par des amis loyaux termineraient plus vite et plus équitablement un arrangement d'argent que le tribunal le plus impartial. »

Lucien considéra un moment Eugène, et, après un silence assez long, il lui dit :

a — Soit, j'accepte cette entrevue. Pour beaucoup de raisons, je désire connaître ce M. de Graverend. Où dois-je le rencontrer? »

Eugène sembla hésiter à répondre à celte question ; mais, Lucien l'ayant répétée, il lui dit :

« — Nous le verrons chez M. Cantel.

)) — Chez M. Cantel! répéta Lucien d'un ton surpris.

» — C'est ce qu'il y avait de plus convenable, fit Eugène avec impatience. M. de Graverend dîne aujourd'hui chez le commandant, je vais passer presque toutes mes soirées chez lui ; tu es mon ami, tu connais madame Cantel, tu m'accompagnes, tu rencontres comme par hasard ta partie adverse^ et cela n'a pas la solennité

d'une entrevue arrangées ravance, et à laquelle, jusqu'à un certain point, je ne pourrais pas prêter mon concours en ma qualité de magistrat. »

Un sourire assez moqueur fut d'abord la seule réponse de Lucien aux paroles d'Eugène. Il sembla encore les méditer assez longtemps, et repartit avec le même ton sardonique :

« — Soit! Je suis non moins charmé du lieu de l'entrevue que de l'entrevue elle-même ; mais ce qui me plaît surtout dans ce que tu viens de me dire, c'est l'observation exacte des convenances que t'impose ton rôle de substitut du procureur du roi.

» — Penses-tu que je les aie jamais oubliées? dit Fremery avec quelque hauteur.

» — Je crois toujours le mal qu'on dit de mes amis, répondit Lucien.

» — Cela est flatteur pour eux, repartit Eugène ironiquement, et cela est d'un véritable ami.

» — Cela est d'un véritable ami, précisément parce que ce n'est pas flatteur. Les gens qui boivent à longs traits l'éloge qu'on leuc fait de ceux qu'ils aiment et le blâme qu'on jette sur leurs ennemis, sont des niais qui tendent la main pour mendier de la fausse monnaie ; moi, je croirai le mal qu'on m'a dit de toi, jusqu'à ce que tu m'aies juré sur l'honneur que tout ce que j'ai appris n'était pas vrai.

» — Et qu'as-tu donc appris dont j'aie à me justifier? s'écria Eugène, à qui le rouge monta au visage.

» — Oh I calme-toi, on ne t'accuse ni de délit, ni de crime honteux prévu par le code pénal ; ce dont on t'accuse est bien pis à mes yeux, car il s'agit tout bonnement de ton avenir et de ta considération que tu perds.

» — M'expliquerjas-tu cette énigme ?

» — C'est ce que je vais faire sur-le-champ, si tu veux bien te donner la peine de m'écouter. )>

Lucien fit signe à Eugène de s'asseoir, puis il commença ainsi:

« — Tu te rappelles sans doute la belle lettre que tu m'écrivis sur l'importante découverte que tu venais de faire à Poitiers ? L'ange brun, la perle des femmes était retrouvée, disais-tu ; c'était une ombre blanche, une \1sion céleste, une oasis, enfin mille sottises de cette force. . .Laisse-moi parler, et ne brise pas cette vieille chaise vermoulue, que le concierge de ton oncle porterait à ton mémoire de dépenses, comme si elle élait neuve. Tu m'écrivis donc que tu avais retrouvé Victorine, et voici ce que je le répondis : « Tu

as raison, il y a de Tenfant et du démon dans cette femme ; de l'en* fant, parce qu'elle est volontaire^ capricieuse et sans cœur ; du démon, parce qu'elle est flatteuse, hypocrite et persévérante.» J'ajoutai } « Je ne sais pas ce que cette femme veut faire de toi , mais prends-y garde, de tous les rôles qu'elle te proposera, n'accepte pas surtout celui de son amant, o

» — Je ne suis pas son amant 1 s'écria Eugène avec vivacité.

» .* Sur rhonneur? dit Lucien.

» -^ Sur l'honneur, répondit Eugène.

» — C'est déjà quelque chose, dit Lucien. Je vois que tu vaux mieux que ta réputation.

» — Que ma réputation? répéta le substitut, qui ose proférer une telle calomnie?

» — Quelqu'un avec qui on ne se bat pas en duel : tout le monde. Tu passes pour l'amant de madame Gantel ; tu es tous les jours chez elle; tu as abandonné tous les salons, où ton devoir elles convenances t'appellent, pour lui consacrer toutes tes soirées ; on ne te voit plus nulle part, quelque temps qu'il fasse, si ce n'est à l'audience ou sur le chemin qui' conduit au Pressoir.

» — N*ai-je donc pas le droit de choisir les gens que je veux voir?

» — C'est parfaitement juste. Mais, quand on est substitut du procureur du roi Louis XVllI , on ne fait pas son unique société d'un commandant de l'ex-garde impériale : voilà ce que pensent les magistrats.

)) — ^Ëh I mon Dieu ! qu'ils me dénoncent et me fassent destituer, ce sera un acte inique à ajouter à tous ceux de l'intolérance politique du parti qui nous gouverne.

)) — Voilà précisément cç que je te disais tout à l'heure ; voilà où en est ton avenir, à l'espérance d'une destitution.

» — Il en sera tout ce qu'on voudra; mais je ne sacrifierai pas mes affections à de si misérables exigences, et, si ce que tu me dis est vrai, je veux bien reconnaître que je perds mon avenir.

))--*Tu oublies ta considération; car si les magistrats trouvent que tu as tort de voir un bonapartiste, les honnêtes gens se demandent ce que tu vas faire si assidûment dans une maison où il n'y a que deux femmes, dont l'une est fiancée à M. de Graverend et l'autre est mariée. Nécessairement tu trahis quelqu'un.

» — Ah çà, mon cher Lucien, dit Eugène en ricanant, est-ce que nous sommes au sermon? est-ce que tu entres dans les ordres, et viens-tu t'essayer chez moi à l'éloquence sacrée?

» — D'abord, mon cher Eugène, repartit Lucien très-froidement, ceci n'est pas du tout spirituel ; et d'ailleurs, si c'est sur ce ton-là que tu veux le prendre, j'en suis, c'est le mien. Je ne suis pas magistrat, moi ; je n'ai pas à faire appliquer la loi ; je ne tonne pas, au nom de la vertu et de la morale, contre les crimes de la société ; je ne suis pas le gardien des bonnes mœurs; j'ai le droit de rire des maris trompés, quand ce n'est pas moi qui les trompe ; mais à ce compte j'ai le droit de rire des amoureux dupés, fussent-ils mes amis les plus cbers.

)) — C'est pour moi que tu dis cela ? s'écria Eugène.

)) — C'est pour toi.

)) — Victorine me tromperait I répéta-t-il en pâlissant.

» — Si tu n'es pas son amant, je ne vois pas en quoi elle peut te tromper, reprit Lucien.

)) — Son amant, Lucien I non, je ne le suis pas; et cependant^ ajouta-t-il avec rage, si je le savais!.,. Mais tu ne peux pas comprendre cela, toi.

» — Si fait, si fait, dit Lucien, je le comprends. Et maintenant écoute-moi bien, et sois franc comme tu dois l'être avec moi, ton frère, ton ami.

» — Je léserais

» — Eh bien, reprit Deville, n'est-ce pas que Victorine est une femme qu'il faut aimer avec passion? N'a-t-elle pas des grâces inconnues pour tout faire, pour parler, s'asseoir, se lever, marcher, écouter? N'est-ce pas que, lorsqu'elle s'assiedà son piano et qu'elle se prend à chanter un air d'amour, elle, Victorine, l'habile cantatrice qui ne connaît point de diflScultés en musique, hésite souvent et semble ne pouvoir franchir certaines notes , prononcer certaines syllabes? N'est-ce pas que tous ces lieux communs de nos faiseurs de romances : « Celui qiie j'aime-'-' Celui que je rCose nommer'^ Bonheur d'amour est dêtre aimé; » n'est-ce pas que toutes ces phrases banales ne sortent de sa bouche qu'avec un tremblement qui semble dire combien elle craint une passion qu'elle n'a pas encore éprouvée ou qui la dévore en secret?

» — C'est vrai, dit Eugène. •

» — Et alors, comme on sent un ardent désir d'être celui à qui parlera d'amour celte âme qui jusqu'à présent crie au hasard dans la solitude, comme un enfant perdu I

» — Oh I tu as raison, dit Eugène, on donnerait sa vie pour un tel bonheur.

» —N'est-ce pas? Et lorsqu'elle se croit seule et qu'a demi couchée dans un large fauteuil, elle oublie que ce doux affaissement de son corps en trahit toutes les grâces, dans ce mol abandon où sa tête s'incline sur sa main, tandis que ses yeux se lèvent au ciel, ne semble-t-il pas qu'on peut suivre leur regard ardent et humide, cherchant en haut une espérance voilée? Et s'il arrive qu'avertie tout à coup de votre présence, elle baisse ce regard sur vous, au trouble qui la prend, puis à l'effroi qui la saisit, n'est-il pas vrai qu'on peut croire que son âme a murmuré en elle-même : Le voilà celui que tu rêves; prends garde qu'il ne te devine?

» — Lucien... Lucien... dit Eugène en regardant son ami en face, tu as aimé Victorine?

» — Comme un fou, comme un fou furieux!

» — Et tu ne m'en as jamais rien dit?

» — M'as-tu parlé de ton amour, toi?

» — Mais, dit Eugène embarrassé, c'est bien différent ; d'ailleurs je t'ai écrit.

» — Une lettre, une seule lettre, et, si tu avais attendu un jour de plus, tu ne m'aurais pas écrit du tout. En revenant de dîner chez M. Cantel, tu aurais racheté pour beaucoup, la lettre que tu m'avais envoyée le matin : est-ce vrai? »

Eugène hésita encore à répondre ; mais la vérité l'emporta^ et il dit:

« — Oui, c'est vrai.

» — C'est toujours le môme procédé, dit Lucien.

» — Qu'entends-tu par là?

» — C'est qu'elle t'a imposé le silence comme elle me l'avait

imposé.

» — Elle ne m'a rien dit; et comment d'ailteurs eût-elle pu ordonner la discrétion à un amour qu'elle ignorait encore ?

» — Qu'elle ignorait ! repartit Lucien en souriant. Crois-tu qu'une femme moins adroite qu'elle ne devine pas aisément le trouble qu'elle inspire? Et, dès que Victorine a été sûre de ta folie, elle a dû vouloir qu'elle n'eût pas de confident, et surtout que ce conûdent ne fût pas moi.

» — Elle ne m'a rien dit pour cela, je te le répète.

» — Elle ne t'a rien dit? repartit Lucien.

» — Rien, absolument.

» — C'est-à-dire qu'elle ne t'a pas pris à part et qu'elle ne s'est pas textuellement exprimée ainsi : « Monsieur, je vous prie de ne

CONFESSION GÉNIËRALE. 93

dire à personne que vous m'aimez.» Mais rappelle bien tes souvenirs. Est-ce qu'elle n*a pas développé quelque charmante théorie sur le bonheur de ces amours secrets profondément ensevelis dans l'âme de ceux qui les éprouvent, et qui ne se sont jamais révélés que l'un à l'autre? ou bien, à défaut d'une théorie dont tu n'eusses pas fait une application intelligente toi-même, n'a-t-elle pas raconté quelque aventure d'une femme qui avait fini par se donner à celui qui l'aimait, parce que jamais une plainte, une confidence, un mot, n'avait fait soupçonner cet amour à personne? ou bien encore, n'a-t-elle pas dit, en te regardant, que l'homme qui se vante de l'amour qu'il éprouve est aussi coupable que celui qui se vante de l'amour qu'il inspire? car souvent une femme souffre, grâce à la malignité du monde, autant de l'amour qu'elle fait naître que de l'amour qu'elle ressent?... Ou bien...

» — Lucien, Lucien, s'écria Eugène épouvanté de voir raconter si formellement tout ce qui lui était arrivé, as-tu été l'amant de Victorine?

» — Non, mai^ j'ai été assez adroit pour ne pas être son mari.

» — Et tu lui en veux de ce qu'elle ne t'a pas "cédé?

» — Non, j'avais même oublié tout le mal qu'elle m'a fait; je lui avais pardonné sa coquetterie, perûde comme une trahison; elle était alors une pauvre fille assez abandonnée, et le désir d'un mari et d'un nom peut excuser bien des crimes. Mais aujourd'hui que je te trouve entre ses mains, livré sans défense aux mêmes séductions, je me demande ce qu'elle veut faire de toi.

» — En vérité, Lucien, reprit Eugène avec impatience, tu te sers d'expressions dont l'étrangeté dépasse l'inconvenance. Je suis livré sans défeme, dis-tu; tu cherches ce qu'on veut faire de moi? Prends garde ! quoique je n'aime pas madame Cantel comme tu le dis, je ne souffrirais pas d'un autre des expressions pareilles.

» — Elles sont cependant justes, ces expressions qui te révoltent. Oui, tu es livré sans défense à la coquetterie la plus impitoyable que je connaisse. A Paris, quelque amour qui vous tienne, on peut s'y arracher par un autre amour, car, vois-tu c'est une grande erreur de croire que le cœur oublie : il remplace, voilà tout. Mais dans une ville comme celle-ci, que deviendras-tu, le jour où tu découvriras que ces regards furtifs, ces demi-mots, ces silences rêveurs, ces tressaillements soudains, ces joies de te revoir, ces craintes de demeurer près de toi, ces tristesses de te

quitter, tout cela n'est qu'un jeu, une trahison froidement calculée, un piège ignoble?

» — Et pourquoi un jeu , un piège ignoble ? à quoi bon ?

» — C'est ce que je ne sais pas, c'est ce qui m'épouvante ; car enfin elle ne s'est pas donnée à toi.

» — Mais si elle l'avait fait, que ne dirais-tu pas d'elle, toi qui la juges si cruellement lorsqu'elle est encore pure?

» — Si elle. s*était donnée à toi , je lui pardonnerais. Dans ce crime de l'amour où elle t'entraîne , elle ne peut avoir d'excuse qu'en t'y suivant. Qu'une femme s'empare du cœur d'un homme, lui fasse tout oublier au monde , amitié , devoirs , fortune , avenir, et qu'elle oublie tout à son tour , je le comprends. Qu'elle perde la vie de son amant , mais en risquant la sienne , qu'il ne puisse périr sans qu'elle périsse, qu'elle l'aime enfin comme il l'aime, ce peut être un malheur, mais il est pour tous deux. Et, croismoi, Eugène, je ne t'eusse pas dit un mot de Victorine si j'avais supposé qu'elle t'aimât.

» — Mais elle m'aime I repartit Eugèi. : d'une voix basse où vibrait toute l'Qxaltation de son amour.

» — Te l'a-t-elle dit?

» — Oui.

)) — Comment?

D — Écoute. Un soir, j'avais trouvé près d'elle M. de Graverend; il me sembla qu'ils causaient avec une familiarité que je n'avais pas remarquée ; je ne puis te dire quelle douleur j'éprouvai, mon cœur se serra et devint froid, un soupçon s'empara de moi. Je me crus trompé, et je pensais que je tuerais Victorine si c'était vrai. Cette sensation ne fut que d'un moment, la raison me revint avec le doux sourire dont elle m'accueillit, et, dans le morne silence où je demeurai après ce mouvement si violent et si rapide , je me demandai de quel droit je me faisais l'arbitre des sentiments de Victorine. J'avais cru sentir qu'elle m'aimait , à l'ivresse que j'éprouvais près d'elle, mais elle ne me l'avait pas dit; moi-même je n'avais jamais osé donner un nom à cet hommage absolu que je lui portais tous les jours ; savait -elle que je l'aimais , et ne s'abusait-elle point sur mes sentiments, comme je me trompais peut-être sur ceux que je lui supposais? Ce nouveau doute me fit trembler, je ne voulus pas rester plus longtemps dans une incertitude qui me rendait presque fou, depuis un moment à peine que je réprouvais. Je me décidai à parler, et, M. de

Graverend s*étant éloigné , je m'assis près d'elle , et là , avec une audace inouïe , ou plutôt avec un désespoir qui fit toute ma hardiesse , je lui dis :

« — Madame, je vous aime 1 » Elle pftiit et resta immobile. Je repris d'une voix haletante et brisée, car j'étais presque fou dans ce moment. « Je vous aime et je suis jaloux. » Elle me regarda d'un air stupéfait et répéta : « — Jaloux I Et de qui ?» « ^ De cet homme qui vous quitte , et qui vous parlait assis près de vous. » Et un sourire triste d'indignation passa sur ses lèvres» et elle répondit en se levant : « — M. de Graverend et Amélie vous devront des remercîments, car vous aurez hâté leur mariage. » « — Serait-il vrai ? m'écriai -je. » « *— C'est ma seule réponse à de honteux soupçons. » Je la retins et elle se rassit près de moi, la tête . baissée , les yeux fixes devant elle, les lèvres contractées. « — Oh I pardonnez-moi cette injure, lui dis-je; si vous saviez de quel amour je vous aime , combien tous êtes devenue l'unique espérance de ma vie, vous auriez pitié de moi I » Elle garda le silence, et je repris avec plus de désespoir : «] — Oh î après mon injure , pardonnez-moi cet aveu. Jamais, peut-être, sans cet affreux soupçon qui m'a glacé le cœur, je n'aurais osé vous parler ainsi. Car je n'avais pas besoin de vous dire que je vous aime : vous deviez le sentir , vous deviez comprendre que je ne vivais que de vous, "que votre présence était mon rêve de toutes les heures et l'unique joie de ma vie. Et, s'il faut tout vous dire, j'ai cru... » Elle tressaillit et s'éloigna de moi... « — J'ai cru que vous aviez pitié de ce délire... que vous-même » Elle se détourna. « — Oh î je n'ai pas cru que vous m'aimiez î.... J'ai cru que , bonne et sainte comme les anges , vous vouliez bien me permettre de vous^ aimer , pour ne pas me faire mourir en me chassant loin de vous. Est-ce vrai? Victorine, me suis-je trompé? ignwiez-vous cet amour? et maintenant que vous le savez , fautil vous quitter, dois-je ne plus vous revoir? n Pendant que je parlais ainsi, Victorine, les lèvres serrées, le regard immobile, les mains contractées, ne trahissait son émotion que par le mouvement haletant de sa poitrine qui semblait ne pouvoir contenir sa colère ou sa douleur. Je m'approchai d'elle, je voulus lui prendre la main en lai disant : « — Victorine, m'aimez-vous ? » Elle s'éloigna en cachant son visage dans ses mains , et en murmurant d'une voix désespérée: «-—Oh! mon Dieu, c'est affreux ! »

D Ce soir-là nous ne fûmes plus seuls un instant, mais elle avait repris sa grâce^ elle était calme, gaie, souriante. Je souffris les plus poignantes angoisses quand je sortis de chez elle. Je quittai M. de Graverend à rentrée de la ville, et je revins sur mes pas. Ne ris pas de la folie que je vais te dire; car, puisque tu m'as arraché mon secret, tu vas tout savoir. Son appartement est du côté d'un jardin clos par deux murs et par le Glain. Je voulais voir la lumière de la lampe qui veille à côté d'elle. Je ne pouvais franchir les murs. Je descendis dans l'eau, je remontai le courant jusqu'à ce que je fusse en face de sa maison, et là, au milieu de la nuit, je demeurai deux heures, immobile, à regarder ce mur noir; car les fenêtres, bien closes, ne laissaient pas même percer cette lueur qui fût venue me dire : Elle est là! Enfin, au risque de la perdre, de me perdre, j'entrai dans le jardin, j'allai jusqu'à sa fenêtre; ne pouvant la voir, il me sembla que je l'entendrais. C'était un silence glacé. Elle dormait d'un sommeil léger et heureux sans doute, tandis que je pleurais et que je souffrais si près d'elle. Cela m'irrita. Je fus sur le point de heurter à cette croisée, d'éveiller Victorine, de lui faire peur, d'appeler son mari, de provoquer une scène, un crime, que sais-je? Je souffrais trop pour ne pas vouloir qu'elle souffrît avec moi. Je compris que ma tête se perdait; je m'enfuis et je rentrai chez moi au point du jour, dévoré d'une fièvre ardente et animé d'une colère que je ne puis te dire. Le médecin ordonna une application de sangsues sur la poitrine. Je n'eusse peut-être pas suivi cette ordonnance, si je n'avais été décidé à ne pas retourner chez madame Cantel. Mais je voulus ajouter un obstacle physique à la force de ma volonté. Jusqu'à l'heure où j'avais coutume d'aller chez elle, je ne doutai pas un moment de mon courage à tenir ma résolution; mais, quand cette heure sonna, je ne puis rien te dire, mais c'est une puissance surnaturelle, inouïe... Je compris la voix des démons qui appellent à certaines heures les âmes maudites à d'infernales assemblées. Malgré moi, je quittai mon lit; j'étreignis, je comprimai sous des bandes nouées autour de moi mes blessures saignantes; je m'habillai, je sortis, et, sans pouvoir dire que je l'aie voulu, j'allai chez elle et j'y arrivai pâle, tremblant, défait. Elle était calme, belle, réjouie. Oh! cette fois, je me sentis un courage plus fort que mon amour. Le soir était venu et l'obscurité. Elle était devant son piano et au bout du salon. Je m'approchai, et je lui dis tout bas, avec un

désespoir qui eût dû me tuer : « Adieu I jamais je ne vous reverrai. » Je ne voulus pas entendre sa réponse, et je m'éloignai ; mais je n'étais pas au bout du salon, que j'entendais le son de l'instrument; il préludait tristement... Je fn'arrêlai, et bientôt ces sons vagues et distraits chantèrent doucement cet air dont les paroles étaient un aveu :

Las ! il se plaint de ma rigueur,

Suis- je donc trop sérère?

Quand il m'exprime son ardeur,

Âi-jeun air de colère?

)) 11 me sembla que le ciel s'ouvrait, mais j'avais trop souffert; je doutais, ou plutôt je ne voulais plus douter. Je retournai prés d'elle : elle avait quitté son piano , comme honteuse de sa faiblesse. Je fus sans pitié à mon tour, et je lui dis comme elle passait près de moi : « — 11 me semble que cet air doit plaire à M. de Graverend. » Elle s'arrêta commç terrassée, et ne répondit qu'un mot , mais d'une voix qui me dit que je l'avais fait souffrir autant que je souffrais : « — Ohl ingrat! » me dit-elle, et elle s'enfuit. N'était-ce pas un aveu ? ne m'aimait-elle pas ? ne dois-je pas croire qu'elle m'aiipe ?

Lucien avait écouté son ami avec un air d'intérêt compatissant ; et, quand celui-ci lui demanda s'il ne devait pas se croire aimé, il lui répondit avec une amertume sérieuse :

— Oh I oui, tu dois le croire : je l'ai bien cru, moi qui avais déjà été trompé, moi qui savais qu'il est des femmes pour qui les tortures du cœur d'un homme sont une volupté dont elles ont soif.

— La crois-tu donc si désireuse d'inspirer de l'amour ?

— Non, reprit Lucien brutalement, je ne lui fais pas même cet honneur. 11. doit y avoir un but plus vil encore dans le manège de cette femme.

— Je te dis qu'elle m'aime! s'écria Eugène; je le sens, je l'éprouve, elle me l'a diti

— 0"el gage en as-tu? »

Eugène parut embarrassé de répondre; mais, surmontant la crainte qui le retenait, il reprit en montrant à Lucien un médaillon renfermant un morceau de papier :

— Tiens, le voilà, ce gage !

•-- Une lettre ? voyons...

— Non , maïs sur ce papier il y avait écrit...

— Il y avait ? dit Lucien.

— Écoute^moi , et tu verras si je suis aussi trompé que tu feins de le croire. Quelques jours après la scène dont je viens de te parler , j'arrivai chez elle par l'extrémité du jardin dont la petite porte reste ouverte jusqu'à la nuit. A travers sa croisée ouverte je l'aperçus : elle dessinait et semblait tellement préoccupée de ce qu'elle faisait , qu'elle ne s'aperçut point de ma venue. Je m'avançai doucement , j'entrai dans le salon : elle n'entendit rien. Elle avait bien un dessin devant elle , mais elle écrivait. Je voulus savoir quelle pensée la préoccupait si profondément. Je m'approchai, et je pus lire, sur le papier où elle essayait son crayon, mon nom écrit dix fois.... a Eugène I Eugène ! Eugène I » et enfin , au coin de ce papier à qui elle confiait son cœur , ces mots : « Eugène, je t'aime I » Je poussai un cri de bonheur : elle se retourna, me vit, et devint rouge et confuse. Je voulus saisir ce papier , mais elle s'en empara ; et, tandis que je lui tenais une main en la suppliant de me le donner , elle le déchirait de l'autre main et avec ses dents , murmurant d'une voix étouffée : « Jamais 1 jamais I » Il semblait qu'elle voulût faire rentrer dans son cœur cet aveu que j'avais surpris : car elle mâchait ce papier en pleurant , et je n'ai pu saisir que ce débris que j'arrachai à ses lèvres, au moment où elle allait le détruire. Elle me le redemanda avec des larmes ; mais je. le gardai , quoiqu'il ne restât pas une lettre de ce qu'elle çivait écrit ; je le gardai, et il est pour moi un gage d'autant plu^ sacré , que je puis seul y lire l'aveu qu'il a reçu...

— Et qui n'y est plus y dit Lucien ; et sans doute depuis elle te l'a laissé ?

— Oui , elle me l'a laissé en me disant : « Il vous appartient; il a reçu mes confidences , et il a touché mes lèvres, »

— Infamie ! s'écria Lucien en se levant avec violence. Ob ! quelle femme I quelle femme!

— Mais qu'as-tu donc ? reprit Eugène.

— Rien , rien , dit Lucien. Mais nous allons aujourd'hui chez elle , partons de bonne heure ; je veux la voir, je veux lui parler, ou plutôt , cela vaut mieux , tu vas lui écrire. Demande-lui une réponse , un mot , mais une réponse écrite , un mot écrit.

— En veux-tu faire usage contre elle 7 dit Eugène avec bau** teur.

— Si elle t*aime, non. Je Tai aimée, moi, c'est vrai ; mais si elle t'aime , je croirai que je suis un fou d'avoir pensé d'elle ce que j'en pense. Je ne serai pas jaloux de ton bonheur; il te coulera assez cher. Mais , quoi qu'il doive te coûter , je ne serai plus un censeur fâcheux ; je te plaindrai , mais je te servirai. Oh I lorsque Tamour est vrai , lorsqu'il est puissant comme le tien et qu'il rencontre un amour égal , qu'importe ce qu'il coûte , fût-ce l'honneur, fût-ce la vie I Mais il faut lui écrire , il faut lui dire que je suis venu te chercher , que tu pars , et que tu ne resteras que si elle t'aime... que si.. .tu me comprends... et elle te comprendra.

— Et si elle me laisse partir?

— C'est qu'elle ne t'aimera pas et qu'elle te trompe.

— Ou peut-être qu'elle ne voudra pas être coupable, même en m'aimant.

— Et s'il en est ainsi , ce sera une honnête femme , qui préfère son honneur à son amour , et toi , tu serais un malhonnête homme de prolonger un combat où elle finirait par succomber. Quoi qu'il en soit, laisse-toi guider par moi. J'ai des raisons d'agir comme je le fais, qui te révolteraient si je te les disais ; si je me suis trompé , je te les cacherai éternellement. Je ne te répéterai pas une calomnie sur la femme que tu aimes avec cette passion ; je ne verserai pas sur cet amour une goutte d'un poison qui te le rendrait amer au milieu de ses plus pures délices. Je vous laisserai au hasard qui peut vous protéger assez long temps pour que cette passion, qui peut vous perdre, s'éteigne au hasard avant même que cette passion vous ait perdus l'un et l'autre.

— Oui, je lui écrirai,, dit Eugène; car tu as fait ce que tu ne voulais pas faire , tu as assez troublé la sécurité de mon àme pour que maintenant il me faille tout ce que peut me donner en« core Victorine pour croire à ce qu'elle m'a déjà donné.

Eugène se mit à son bureau , écrivit et montra sa lettre à Lucien.

«Victorine, il faut que je vous parle cette nuit, cette nuit » même, Ne me refusez pas si vous m'aimez. Je puis rentrer par la » petite porte du jardin, vous pouvez y venir ; venez-y, c'est de ma » vie, de la vôtre peut-être qu'il s'agit. Ne l'oubliez pas. »

Lucien lut la lettre ; il parut la méditer, et dit lentement :

« — Oui , tu l'aimes bien , car tu écris en le sentant un ces billets insensés avec lesquels on trompe les femmes, quand on ne les aime pas. Si tu penses ce que tu dis là , il y va véritablement de ta vie et de la sienne.

— Oui, oui, dit Eugène.

— N'importe, dit Lucien, remets celte lettre. Je serai là. » Eugène cacheta la lettre > et , un moment après , les deux amis

partirent pour la ferme du Pressoir.

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