COQUINE
A peine Amélie et Victorine furent-elles seules, que celle-ci dit à sa belle-fille :
— Eh bien I Amélie, qu*as-tu? M. de Graverend l'a-t-il dit quelque chose de blessant? Pauvre enfant! tu es si douce et si faible, et il est quelquefois si brusque et si dur ! Ah ! tiens, votre avenir me fait peur!
— Victorine, reprit la jeune fille avec un accent de vraie douleur, ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Philippe m'aime, et je l'aime. Je l'aime, et je comprends que l'amour est un sentiment qu'on ne peut dominer. . . et cependant ...
— Cependant?... dit Victorine en observant Amélie. Voyons, parle, qu'as-tu? que veux-tu dire?
— M. de Frémery t'aime, dit Amélie en baissant la têle et en se cachant comihe si elle eût fait l'aveu de sa propre faute.
Victorine pâlit; mais, habile à se contraindre, elle reprit presque aussitôt en souriant :
— Comment as-tu fait cette charmante découverte ?
— Ne ris pas, Victorine ; mon père seul peut-être ne s'en doute pas. Il y a longtemps que je m'en suis aperçue.
— Ah ! fit Victorine amèrement, et pourquoi ne m'en as-tu parlé qu'aujourd'hui?
— Parce qu'il l'a exigé impérieusement.
— Qui ? dit Victorine avec une colère mal étouffée.
— M. de Graverend, répondit Amélie.
— Philippe!... s'écria Victorine avec un mouvement de dépit.
— Il y a bien longtemps aussi qu'il m'a priée de t'en parier, je niais toujours, je lui soutenais qu'il se trompait; mais tout à l'heure, lorsque M. Eugène t'a remis une lettre...
— A moi ? dit Victorine ; vous êtes fous tous les deux.
— Victorine, reprit Amélie, je t'en prie, prends garde, je l'ai
vue, cette lettre, sois prudente ; tu pourrais l'aimer, tu reçois ses
lettres ! Songe que, si mon père le soupçonnait, ce n*est pas
lui seulement sur qui il se vengerait; je connais mon père mieux que toi, il est implacable. Donne-moi cette lettre, je la ferai rendre à M. de Frémery.
— Par M. de Graverend, peut-être? dit rVictorine amèrement.
— Je la lui remettrai moi-même, si tu veux, dit Amélie, qui s'enhardissait dans sa démarche à mesure qu'elle avançait. Je parlerai à M. Eugène, je l'oserai. Je lui dirai que ce n'est pas d'un galant homme de venir troubler la paix d'une famille, de chercher à séduire la femme d'un ami, d'un vieillard qui le reçoit comme un fils; je lui dirai de s'éloigner; oui, Victorine, je t'arracherai au danger de le revoir Donne-moi cette lettre
— Non, dit Victorine avec froideur. C'est à moi à éloigner M. de Frémery : une rupture soudaine serait plus dangereuse que la continuation de ses visites. J'en veux parler avec M. de Graverend, je me confierai à lui C'est un homme d'honneur et plus raisonnable que toi..... Je suivrai ses conseils Le voici avec ton
père, je vous laisse un moment, j'ai besoin de me remettre.
Elle quitta aussitôt le salon, et son mari, l'ayant arrêtée, lui dit avec un doux reproche :
— Tu t'en vas quand nous venons I
Elle pencha vers-lui son front comme pour quêtec un baiser, et répondit avec une charmante expression de tendresse :
— C'est pour m'pccuper de faire honneur à votre maison. Je vais voir si tout est prêt pour le dîner.
Pendant ce temps, les deux amis, Eugène et Lucien, continuaient leur promenade dans le jardin.
— Soyez tranquille, disait M. Cantel à sa fille et à Philippe; j'ai arrangé tout cela. Eugène est pour nous, je l'ai gagné. Quant à M. Deville, je crois qu'il ne sera pas récalcitrant. Voyez-vous comme ils gesticulent? ils parlent de l'affaire.
Voici de quoi ils parlaient :
— Hé bien ! disait Lucien à Eugène, as-tu remis ta lettre à Victorine ?
— Si je lui ai remis ma lettre I répondit Eugène étonné. Que M. Cantel n'y ait rien vu, cela se conçoit, c'est son rôle; mais toi qui te dis si fin, si adroit, et qui savais tout, que tu ne l'aies pas vul
— Quoi ! dit Lucien, ce papier qu'elle t'a pris dans la main,
puis qu'elle a plié si paisiblement, et sur lequel elle a pelotonné sa soie T
•^C'était ma lettre, dit Eugène.
^— Oh I fit Lucien stupéfait, ceci passe toute croyance. On n'est pas d'une telle audace, on n'est pas
*— Brisons là^ dit Eugène; }'ai fait ce que tu as voulu. Mais ce que je ne yeux pas à mon tour, c'est que tu parles d'elle . d'un ton qui me déplaît d'un ton que je ne souffrirai pas plus longtemps.
Lucien parut très-peu ému de la colère de son ami, et lui dit :
— Nous verrons ce qu'elle te répondra ce soir, si toutefois elle a le temps de dégager ta lettre des mille liens qui l'enveloppent. Du reste, compte sur moi pour vous ménager un tête-à-tête qui sujQ&se à une explication.
Presque aussitôt on annonça le dîner. Là, comme partout, chacun demeura avec ses préoccupations, et Victorine seule avec sa liberté d'esprit et sa grâce enjouée. A mesure que le dîner [avançait, chacun devenait plus sérieux en sentant approcher le moment décisif de l'explication, et, tout le monde s'étant levé, M. Cantel pria ses trois hôtes de passer dans sa chambre.
— Pardon, dit Lucien au moment où Eugène allait entrer, je ne veux point que les bons offices que mes amis me rendent puissent leur porter préjudice. A supposer que votre affaire ne s'arrange pas, elle peut arriver dans les mains de Frémery en sa qualité de magistrat. Ce sera son devoir d'y donner les conclusions qu'il croira justes, et je suis assuré que son amitié pour moi ne l'empêchera pas d'être équitable pour mon adversaire. Mais si Ton venait à savoir qu'il a assisté à une conférence relative à cette affaire, on pourrait trouver cela mauvais et l'en blâmer avec raison ; sa position me commande cette réserve qu'il était près d'otAlier,
— Comme il vous plaira, dit M. Cantel; vous causerez avec ces dames, M. de Frémery.
— Très-volontiers, répondit celui-ci.
Pendant ce temps Philippe s'était approché d'Amélie et lui disait tout bas;
— Et la lettre?
— Elle n'a pas voulu.
— Allons, venez-vous? dit M. Cantel. Philippe, on dirait que vous faites un adieu éternel à Amélie.
CONFESSION GÉNÉRALE. iU
— Me voilà, me voilà, dit Philippe, et en passant devant Eugène il lui lança un regard furieux.
— Vous serez bon et facile, dit Victorine à Lucien, dont elle s'était approchée avec une grâce humble et suppliante ; vous aurez compassion de leurs peines d*amour, et bientôt vous viendrez nous apprendre leur bonheur,
— Bientôt, répondit Lucien avec un sourire froid et méprisant, bientôt je saurai si M. de Graverend est votre amant.
A cette parole, Victorine resta immobile et anéantie comme si la foudre venait d'éclater sur sa tête et d'éclairer le dédale de perfidies où elle se conduisait avec tant d'habileté. Victorine n'ignorait point la colère de Lucien contre elle ; mais elle avait supposé que ce n'était qu'un vain dépit d'amoureux, qu'elle pouvait railler sans crainte. Coquette, ardente et avide d'inspirer cet amour qui fait d'un homme le jouet et l'esclave d'une femme, elle n'avait cependant jamais compris la portée de cet amour, parce qu'elle était incapable de le ressentir ; comme elle ne savait pas jusqu'à quelles folles douleurs peut aller cet amour trompé, elle n'avait pu prévoir jusqu'à quels excès peut se porter la haine qui le remplace. Les dernières paroles de Lucien semblèrent l'en avertir ; leur brutalité surtout Tépouvanta. Une menace de mort l'eût moins effrayée peut-être que cette grossière apostrophe. Un amant jaloux, à quelque classe qu'il appartienne, peut tuer dans un transport furieux la femme qui le trompe, et cependant l'aimer aicore ; mais pour qu'un homme du monde, renommé par la retenue de ses manières, ose tenir froidement un pareil langage à une femme, il faut qu'il éprouve pour elle une haine bien vive et un mépris bien profond. Tout l'orgueil de Victorine se révolta à ridée d'un pareil mépris, mais presque aussitôt son cœur se glaça à la supposition d'une pareille haine. Supporter ce mépris était horrible, mais braver cette haine était trop dangereux. Victorine chercha à deviner quel sentiment avait fait parler Lucien; mais, avant d'avoir pu le découvrir, elle s'avoua à elle-même qu'elle souhaitait que ce fût le mépris. C'est assez dire que Victorine était coupable, et qu'elle l'était honteusement. Le crime a aussi sa dignité ; et pour une femme qui a failli, rejeter le mépris au risque de se perdre, c'est presque relever sa honte à la hauteur du courage. Mais accepter l'affront qu'on lui jette dans l'espoir de cacher sa faute, c'est la ravaler au niveau du vice. Un moment sufiSt à toutes les réflexions et à toutes les craintes de Victorine,
et durant ce moment elle demeura immobile et muette. Lorsqu'elle regarda autour d'elle» elle vit Amélie et Eugène qui l'observaient avec curiosité. Mais cette attention ne la troubla point, car son parti était pris. C'est alors qu'avec une audace inouïe elle s'adressa à Eugène d'un air d'autorité :
— J'ai à vous parler, monsieur, lui dit-elle.
Puis elle s'approcha d'Amélie, qui semblait vouloir la suivre, et ' arrêta en lui disant Jout bas :
— J'en veux: finir avec M. de Frémery.
Amélie les laissa s'^oigner, s'imaginant que sa belle-mère, touchée de ses req^ntrances, allait signifier un congé positif à Eugène. Mais ce n'était point là le but de Victorine. Dans la lutte qu'elle prévoyait avoir à soutenir contre Lucien, elle voulait s'as^* surer un auxiliaire, et elle n'en pouvait trouver un p}^ 4é¥pué ' que l'homme qui l'aimait avec une folle passion. :i'mit'efois cet homme, poussé par les conseils de Lucien, pouvait lui échapper; il s'agissait donc pour Victorine de détruire cette influence au profit de la sienne, et c'est ce qu'elle était bien résolue à faire. Vis-à-vis d'Eugène, il n'y avait pas grand mérite à réussir, et cependant Victorine employa les moyens les plus extrêmes de la coquetterie pour égarer tout à fait sa raison. Ainsi, quand Eugène lui demanda :
— Avez-vous lu ma lettre? elle lui répondit :
— Puisque je l'avais reçue, je devais la lire; ce n'est pas impunément qu'on fait un pas hors de la route de ses devoirs, c'est maintenant que je le sens.
— Hé bien! lui dit Eugène, me refusez-vous l'entretien que je vous demande?
Victorine s'arrêta avec l'expression d'une femme dominée par sa position, elle lui répondit amèrement :
— Enai-je le droit, Eugène?
— Que voulez-vous dire? s'écria celui-ci, qui doutait du bonheur qui lui élait si facilement accordé.
— Ce que je veux dire, repartit Victorine avec la môme amertume, c'est que le jour où je vous ai permis de me dire que vous m'aimiez, je me suis perdue; c'est qu'une femme n'accepte l'amour d'un cœur comme le vôtre que parce qu'elle est prête à le lui rendre; et, quand cet amour a été deviné, c'en est fait d'elle; car on demande à cet amour des preuves, des sacrifices ♦ on lui demande tout enfin.,, jusqu'à l'oubli de son honneur»
CONFESSION GÉNÉHALt:. 113
— Victorine! s'écria Eugène, avez-vous pu le penser?
— Et me croyez-vous assez folle pour n'avoir pas compris votre lettre? Vous me demandez un rendez- vous la nuit; vous me le demandez, et j'irai.
— Vous y viendrez? reprit Eugène en baissant la voix.
— Et qui pourrait m'y soustraire? ne suis-je pas à votre merci? n'avez-vous pas mon secret? ne Tavez-vous peut-être pas déjà dit à un homme qui me hait, et qui se dit votre ami?...
— A Lucien? dit Eugène.
— Oui, à Lucien, oui, à M. Deville, qui déjà vous a fait douter de moi, qui peut-être vous a dicté lui-même la lettre que vous m'avez écrite, et qui, j'en suis sûre, vous a dit que je ne vous aimais pas !
Eugène baissa les yeux devant le regard ardent de Victorine, et celle-ci continua :
— 11 vous l'a dit et vous l'avez cru ; et vous, ingrat envers un amour qui ne vit que par vous, vous avez voulu l'honneur d'une femme pour garant de son cœur; vous lui avez impérieusement ordonné de vous recevoir à l'heure où rien ne la protégera, ni la présence de son mari, ni celle de sa fille, ni le jour qui fait rougir ; et la malheureuse obéira, monsieur, elle viendra, elle se déshonorera, parce qu'un faux ami l'aura calomniée.
— Oh! Victorine, dit Eugène d'un ton suppliant, en cherchant à calmer l'exaltation qui semblait la dominer, Victorine, que ditesvous ?
— Oui! s'écria-t-elle avec violence, oui, j'irai; j'oublierai tout, je mourrai ou j'en deviendrai folle, mais vous serez content, vous serez sûr que je vous aime.
— Victorine 1 Victorine I s'écria de nouveau Eugfene pendant qu'elle marchait avec précipitation au milieu du jardin.
— Oh I laissez-moi, lui dit-elle ; jcar je sais que je suis déjà, oui, je suis déjà folle.
Puis elle s'arrêta; et, joignant les mains et levant les yeux au ciel, elle reprit avec désespoir :
— Ohl mon Dieu! l'avoir aimé à ce point, lui avoir donné toutes les pensées de ma vie, n'avoir qu'uue ambition, celle de son amour ; qu'un bonheur, celui de sa présence ; n'avoir de volonté que la sienne, d'affection que pour lui, et ne lui demander pour tout cela que de ne pas briser le dernier lien qui me rattache à mes devoirs, ne lui demander que de n'avoir pas à* rougir même
devant lui, et ne pas obtenir ce misérable sacrifice I Oh! mon Dieu, c*est affreux, c'est horrible I
Et, en parlant ainsi, elle prenait sa tête dans ses mains et elle semblait retenir ses larmes avec tout Teffort d'un désespoir violent. Et alors Eugène lui disait d'un ton soumis et suppliant :
— Oh I non, Victorine, non, je ne veux rien, je ne demande rien. Maintenant que je sens que vous n^'aimez, je ne troublerai pas cette ineffable joie de mon cœur par une douleur du vôtre ; non, ce rendez-vous, je ne le sollicite plus, je ne Texige plus. Rassure-toi, Victorine, je t'aime comme Ton aime les anges, à genoux sur la terre, lorsqu'ils sont dans le ciel.
— Vous me le dites à présent, répondit tristement Victorine ; mais bientôt, mais demain, vous aurez oublié ce serment que vous ine faites. Non, Eugène, il vaut mieux ne plus nous revoir, il vaut mieux nous séparer. Ayez ce courage, je lâcherai de l'avoir.
-^ Ne plus nous revoir ! s'écria Eugène, et vous me dites que vous m'aimez ?
— Ah 1 reprit Victorine avec un soupir triste, vous m'aimez bien peu vous-même, si vous ne comprenez pas pourquoi je vous demande de me fuir.
— Je vous comprends, je vous comprends, dit Eugène, vous avez peur des regards qui vous entourent.
•— Oh ! noui s'écria Victorine les yeux vers le ciel et avec une exclamation singulière, ohl non.., c'est de moi que j'ai peur.
— Ahl il est donc vrai que tu m'aimes, Victorine! dit Eugène en s'approchant d'elle.
Elle lui tendit la main, et, baissant devant lui ses beaux yeux pleins de larmes, elle lui répondit d'une voix résignée :
r— Eugène, vous savez tout de moi, je vous l'avoue avec la faiblesse d'un cœur qui ne sent plus la force de combattre, je suis à vous, je vous appartiens. Si vous voulez que je sois criminelle, je le serai, et maintenant je me fie à votre honneur. Je vous dis en pleurant : N'abusez pas du cœur que vous avez égaré, je vous demande grâce pour mon honneur et pour ma vie ; soyez d'autant plus généreux que je suis davantage en votre pouvoir, et je vous serai reconnaissante, Eugène, plus reconnaissante que vous ne pouvez le croire.
En parlant ainsi, sa voix était devenue plus lente et plus basse, et, quand elle prononça les derniers mots de cette prière, ils se mêlèrent sur ses lèvres aux larmes qui tombaient de ses yeux.
Alors Eugène lui promit, par les serments les plus sacrés, que jamais il n'alarmerait par la moindre exigence une vertu qui combattait avec tant de désespoir; et Victorine, heureuse de cette promesse, l'en remerciait avec la confiance et la joie d'un cœur qui a trouvé un asile assuré ; et bientôt, tandis que Victorine allait trouver Amélie qui les observait de loin, il s'enfimça sous les grands arbres du jardin pour y respirer à l'aise l'atmosphère de bonheur dans laquelle il flottait ; et Amélie s'étant approchée de sa belle-mère pour lui demander ce qui était arrivé de son entre* tien avec Eugène, Victorine lui répondit d'un ton aussi indifférent que dédaigneux :
— J'ai fait entendre raison à ce monsieur, et il a compris que ses soupirs étaient aussi inconvenants que ridicules.
Voilà comment finit la comédie jouée par Victorine et dont Eugène fut assez la dupe pour prendre la résolution de n'en rien raconter à Lucien. Il eût dû cependant lui suffire de cette idée de cacher son entretien à son ami pour comprendre qu'U était trompé. Il est rare qu'en ce monde-ci on soit discret sur les choses dont on espère convaincre les autres. On ne se tait guère que dans la prévision de leur incrédulité, et, plus cette incrédulité doit être raisonnable, plus on la fuit. On respecte son erreur et on la gare de toute main impitoyable qui voudrait la détruire. Du reste, cette misérable faiblesse n'est pas particulière à l'amour, et l'amant qui fuit les conseils d'un ami pour ne pas encourir la preuve qu'il est trompé est encore beaucoup moins fou que le négociant qui détourne toujours la tête de ses livres pour ne ps^ y lire qu'il est ruiné.
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