TRANSACTION IMPOSSIBLE
Quoi qu'il en soit, la comédie que Victorine avait jouée était finie, et pendant ce temps Lucien en avait tenté une qui n'avait pas eu un moindre succès. Comme Victorine, il s'était proposé un
but daos son entrevue avec Philippe et M. Gantel. Ce but, il y avait marché pas à pas, et il Tavait atteint complètement. Tout le commencement de la discussion entre ces trois personnages de notre histoire "avait été de la part de Lucien un assez long plaidoyer en faveur de ses droits à la somme que lui disputait M. de Graverend. M. Cantel avait écouté ce plaidoyer d'un air assez soucieux, tandis que Philippe avait montré par de nombreux signes d'assentimeqt qu'il reconnaissait la validité des raisons de M. Deville. Puis il arriva que, par un étrange contraste, le visage de M. de Graverend s'assombrit quand cette espèce de plaidoyer arriva à une conclusion qui ramena la joie sur la figure de M. Cantel.
— Vous le voyez, avait dit Lucien, mes droits sont antérieurs aux vôtres, ils sont assurés par des actes qui vous manquent. J'ai tout lieu d'espérer que ces droits seront reconnus ; et cependant, telle est ma haine des procès, que j'ai accepté des propositions de transaction et que je suis tout prêt à en conclure une qui soit convenable.
C'est à ces paroles que M. Gantel avait repris espérance, tandis que M. de Graverend avait montré un vif mouvement d'humeur.
— Voyons, monsieur, avait-il dit sèchement, quelle est cette transaction que vous voulez me proposer?
Lucien ne parut pas tenir compte du ton assez rogue dont cette question lui fut faite, et il répondit aussitôt :
— Entre gens d'honneur qui se croient un droit égal à la possession d'une somme d'argent, il ne peut y avoir qu'une transaction convenable : c'est celle qui attribue à chacun d'eux ime part égale dans l'objet contesté. Il s'agit de 50,000 francs entre nous. Je vous en offre 25,000 et j'en accepte 25,000.
M. Cantel se retourna vers son futur gendre avec un regard rayonnant et qui semblait dire qu'il avait obtenu du premier coup tout ce qu'il pouvait espérer; mais M. de Graverend détourna la tête d'un air assez maussade, et repartit :
— Vous m'offrez 25,000 francs et v:as en gardez 25,000: c'est trancher entre nous deux une difficulté qui pour moi n'existe pas; je crois] à la bonté de ma cause, je suis persuadé que je la gagnerai, et ce n'est pas sur de pareilles bases que je puis transiger.
— Quelles sont les vôtres, monsieur? dit Lucien.
— Les miennes, les miennes ! dit Philippe en grommelant, je m puis vous les dire ; je crois être sûr que, d'après la manière
dont vous venez de parler de votre affaire, vous les refuseriez.
— Qui sait? dit Lucien ; il me semble que j*ai du moins le droit de connaître les vôtres, après vous avoir dit les miennes.
— ^ C'est tout simple, dit M. Cantel ; allons, Philippe, que demandez-vous?
M. de Graverend parut embarrassé de répondre, et c'est en mâchant la moitié de ses mots entre ses dents qu'il prononça la I^rase suivante :
— Moi, voyez-vous, je ne connais rien aux affaires ; mes droits sont clairs, on me Ta dit, et ce que je pourrais en abandonner serait si peu de chose, que j'aime autant ne pas vous le proposer.
Lucien, qui observait Philippe, lui dit en le regardant fixement:
— Hé bien! voulez-vous 30,000 francs? je me contenterai de '20,000.
— Ahl fit M. Cantel, il me semble, Philippe, que la proposition...
— Non, monsieur, non, dit de Graverend en interrompant M. Cantel, mes droits sont clairs... et ce n'est pas là ce que j'ai promis à Amélie.
— Vous savez, lui dit M. Cantel, qu'en fait de fortune elle s'en occupe fort peu, que c'est moi seul qui jugerai si la vôtre est ou n'est pas suffisante pour vous faire obtenir la main de ma fille.
— Certainement, dit Philippe, certainement; mais 30,000 francs, c'est si peu de chose! Je ne dis pas, si c'était 40,000 francs; encore...
— N'est-ce que cela? s'écria vivement Lucien; hé bien! va pour 40,000 francs ; j'en garderai 10,000, je les emploierai à un voyage en Italie, et ce titre de 50,000 francs, que je voulais faire valoir, sera comme si je ne l'avais jamais retrouvé dans les papiers de mon père.
M. Cantel s'approcha de Lucien, et» lui serrant les mains, il lui dit :
— C'est plus que de la justice, c'est de la générosité, monsieur ; je ne me connais guère en affaires, mais ce que mon avocat m'a dit de la vôtre me fait croire que ce n'est point par crainte de la perdre que vous y renoncez.
Pendant que iM. Cantel parlait ainsi, M. de Graverend se promenait avec humeur dans l'appartement, et il interrompit les félicitations que soa futur beau-père adressait à Lucien, en s'écriant:
— Tout cela c'est très-bien, mais c'est encore IDj-OOD francs que je perds.
— Ah I vous n'êtes pas raisonnable, s'écria M. Cantel ; certes, je n*engagerai pas M. Deville à aller au delà de ce qu'il a déjà fait.
— Mon Dieu, je ne lui demande rien, repartit Philippe; j'ai mes droits, 'e tiens à mes droits, je ne m'en départirai pas.
A ce te déclaration, M. Gantel regarda à son tour M. de Graverend d'un air fort étonné, et Lucien ayant observé le regard sévère avec lequel le commandant regardait Philippe :
— Soit, monsieur, n'en parlons plus.
-— N'en parlons plus, repartit M. de Graverend.
— Vous n'avez pas voulu renoncer à vos droits, reprit Lucien ; j'agirai autrement que vous ; j'abandonne complètement les miens; vous aurez vos 60,000 francs, vous épouserez mademoiselle Gantel, et je n'aurai pas été un obstacle à votre bonheur.
— Je ne vous demande pas l'aumône 1 s'écria Philippe avec hauteur ; nous avons un procès, il se videra devant les tribunaux, et du moins celui qui gagnera ne devra rien à l'autre.
M. Cantel garda le silence ; mais son regard soupçonneux ne quitta pas M. de Graverend. Lucien s'approcha du commandant, et lui dit en le saluant :
— Vous comprenez, monsieur, que, venu ici pour une transaction, je ne puis la pousser plus loin que l'abandon de tous mes droits ; puisque cela ne suffit pas, je n'ai plus qu'à me retirer.
— Et moi, dit M. Cantel en le reconduisant, je n'ai qu'àm'excuser près de vous de vous avoir engagé dans une démarche où vous deviez trouver si peu de convenance, et, je dirai plus,' si peu de bonne foi dans votre partie adverse.
— Monsieur ! s'écria Philippe en s'avançant vers Lucien, et sans s'apercevoir que dans sa colère aveugle il allait lui demander compte de paroles qu'il n'avait pas dites.
— C'est moi qui parle, monsieur, lui dit M. Cantel en s'avançant à son tour vers lui, et vous me permettrez d'avoir avec vous une explication que cette entrevue vient de rendre nécessaire.
A ces mots, il quitta Tapparteraent avec M. Deville, et, ayant aperçu Eugène au fond du jardin, ils allèrent le rejoindre.
Le projet de Lucien n'eût pas été accompli si son arpi n'eût été parfaitement instruit de la manière dontles choses s'étaient passées, et cela surtout de la bouche d'un témoin dont il ne pût soupçonner la véracité. Il dit donc à M. Cantel dès qu'ils eurent rejoint Eugène :
-— Monsieur, veuillez raconter à mon ami et au vôtre ce qui vient d'avoir lieu ; je sais tout l'attachement qu'il a pour votre famille, et, s'il supposait que je n'ai pas mis dans cette affaire toute la condescendance possible, il m'en voudrait assez pour que notre amitié en fût altérée ; j'ose donc vous prier de me justifier à ses yeux, vous seul avez ce pouvoir.
D'après cette invitation, M. Cantel crut de son honiieur de conter longuement à. Eugène tout ce qui' s'était dit, les ofires de Lucien et les refus de Philippe ; et, comme M. de Frémery l'interrompait à chaque instant par des exclamations d'étonnement, la colère de M. Cantel contre Philippe ne fit que s'accroître, et, au bout d'une demi-heure de conversation, il quitta les deux amis en leur disant d'un ton irrité :
— Et maintenant, je vais savoir quel est le mystère de cette étrange conduite, et je jure que j'en aurai raison.