UN PARAVENT
Eugène, resté seul avec Lucien, lui dit à son tour :
— C'est étrange, en effet, et il doit y avoir un mystère dans ti)ut ceci.
— Ce mystère, repartit froidement Lucien, je le soupçonnais depuis longtemps, et je l'ai dit à Victorine avant d'entrer en conférence avec ces messieurs : ce mystère, c'est que M» de Graverend est l'amant de madame Cantel.
Eugène pâlit à cette parole ; un cri seurd de rage s'édiappa de sa poitrine, et il s'avança contre son ami, te regard en feu et les poings serrés.
— Encore I s'écria-t-ii en menaçant son ami, qui ne savait pas au milieu de quelle ivresse d'amour il avait jeté cette insultante parole. Encore I répéta Eugène avec un geste menaçant.
— Sortons de cette maison, lui dit froidement Lucî^; demain au matin, nous nous couperons la gorge si cela te convient, et, si
cela te convient encore, ce sera pour sept heures du matin. La seule faveur que je te demande au nom de notre vieille amitié, c'est de m'attendre à six heures et de me donner une heure d'audience; tu seras calme, j'en saurai davantage et peut-être reconnaîtrai-je que j'ai tort.
— Quoi I s'écria Eugène avec indignation, vous n'êtes pas sûr d'une pareille infamie, et vous osez la proférer?
— J'en suis aussi sûr^ repartit Lucien, que l'on peut être sûr d'une chose que l'on n'a pas vue ; mais remettons toute cette explication à l'heure que je t'ai dite, tu n'es pas en état de m'entencGre.
— Au contraire, reprit Eugène, je veux savoir sur l'heure, à l'instant même, ce que tu as vu, ce que tu as entendu, ce qui peut t'avoir donné un pareil soupçon.
— Tu le veux ? dit Lucien, hé bien ! soit. Mais il faut, auparavant, que tu répondes franchement à une question : Victorine t'at-elle donné le rendez-vous que tu lui as demandé?
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, dit Eugène.
— C'est absolument de cela qu'il s'agit, reprit Lucien ; car, si elle te l'a donné, je suis un sot, j'ai cherché ailleurs qu'où ils étaient les motifs de M. deGraverend ; si elle te l'a refusé, au contraire, j'ai raison, et tu joues ici le rôle qu'on m'a fait jouer autrefois, et qui est plus dangereux que tu ne penses ; sois franc, t'at-elle donné ce rendez- vous ?
Eugène se tut encore ; il sentait bien malgré lui qu'avouer à Lucien qu'il n'avait rien obtenu c'était lui donner de nouvelles raisons de persister dans son opinion; et, bien que lui-même fût déchiré par les soupçons que faisait naître en lui la conduite de Philippe, il ne put se résoudre à les confirmer dans l'esprit de son ami, et il répondit par un mensonge :
— Hé bien ! oui, dit-il, elle m'a donné ce rendez-vous.
La nuit ét«|it déjà avancée, Lucien ne put juger de la contenance de son ami ; mais il devina à l'inflexion de sa voix qu'Eugène avait voulu le tromper. Cependant il ne répondit rien, et, après quelques minutes de silence, il tira sa montre et la fit sonner.
— Il est dix heures, lui dit-il, ton rendez-vous doit être pour minuit, c'est l'heure des amants ; je ne suppose pas que tu veuilles aller jusqu'à la ville pour revenir ensuite jusqu'ici. A demain donc, et puissé-je être la seule dupe dans tout ceci!
— J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut, reprit Eugène, je puis bi^n t'^tccompagner un peu.
— Le fait est que la nuit est admirable, reprit Lucien, en reprenant son ton railleur, et c'est un grand charme que de se promemener au murmure des eaux, aux hurlements des chiens de ferme et aux cris des chouettes I
Eugène ne parut pas très-empressé d'aborder ce genre de conversation; et, après un moment de silence, il dit à Lucien, en essayant de prêter à sa voix un ton très-dégagé :
— Tu es plus discret que je ne pensais, toi. Voilà le second secret que j'apprends aujourd'hui sur ton compte ; car tu ne m'as jamais parlé de cette aventure à laquelle tu faisais allusion tout à l'heure.
— C'est qu'elle n'en vaut guère la peine, et qu'il est bien peu d'hommes à qui elle ne soit arrivée à leur début dans le monde : c'est un état par lequel tout naïf jeune homme est appelé à passer au moins une fois en sa vie.
— Et quel est cet état? dit Eugène.
— Les vieux roués, repartit Lucien , lui ont donné un nom assez drôle : ils appellent un homme dans cette position, ils l'appellent...
— Hé bien? dit Eugène.
— Voici ce que c'est, reprit Lucien : une femme a un amant, elle a un mari jaloux, elle rencontre un bon et naïf enfant plein de cœur, elle lui fait juste assez d'agaceries pour le rendre amoureux fou d'elle ; le pauvre garçon se laisse prendre au piège, et, comme il n'a rien à cacher, le mari devine bientôt sa passion. Alors c'est lui qu'il observe, c'est lui dont il est jaloux, c'est lui qu'il espionne, tandis que la femme et l'amant, abrités derrière le pauvre niais, jouissent de leur amour dans la plus douce quiétude du monde et à l'abri de tout danger. C'est pour cela que les vieux libertins appellent cet amant supposé un paravent.
— Un paravent! s'écria Eugène avec une expression si furieuse, que Lucien ne put s'empêcher de rire du contraste de l'accent et du mot :
— Un paravent, repartit Deville, c'est un rôle, je te l'ai dit, qu'on joue toujours une fois en sa vie. Mais il se fait tard, je te laisse, car il me semble que le temps se couvre ; je crains qu'il ne pleuve, et il y a plus loin d'ici à la ville que d'ici au pavillon du Pressoir.
A ces mots, Lucien s'éloigna rapidement, et Eugène demeura seule Eugène n'éprouva pas l'embarras plaisant qui semblait
résulter de sa situation. En effet, en disant à Lucien qu'il avait obtenu un rendez-vous de Victorine, il s'était mis dans la nécessité de ne rentrer à Thôtel, où ils logeaient dans le même appartement, que lorsqu'un temps assez long se serait écoulé pour qu'il eût pu se trouver à ce rendez-vous et en être revenu. C'était donc pour Eugène une promenade solitaire de quelques heures dans la campagne,
Il y a plus d'hommes qu'on ne pense que la vanité de faire croire à une bonne fortune a soumis à de bien plus rudes épreuves. J'en pourrais citer qui prennent des chevaux de poste et qui font quinze lieues à franc étrier: arrivés à l'auberge d'un village quelconque, ils y laissent leur monture et leur postillon, et vont sentimentalement errer le long des chemins d'alentour ou dans quelque bois voisin, où ils mangent des mûres et cueillent des noisettes. Deux heures après ils reviennent , remontent à cheval et rentrent à Paris, où on les attend, tout haletants, brisés, éreintésL Ils ont manqué un rendez-vous d'affaires, oublié un devoir, mais ils ont acquis le droit de raconter qu'ils ont fait trente lieues à cheval pour passer une heure avec elle! Elle, ce mot qui veut dire la femme qui est la pensée, l'âme, la vie d'un bc»nme quand elle existe; elle, ce mot derrière lequel on cache la belle dame inconnue, qui échappe pour vous à la surveillance de son mari et de sa famille; elle, pour laquelle on a des préoccupations qui frappent tous les regards; elle, pour qui l'on fait des voyages secrets; elle, dont personne ne saura jamais le nom, car ELLE n'existe pas. Je sais un homme qui affectait de se troubler en voyant passer certaines femmes, et qui ne pouvait entendre prononcer leur nom sans tressaillir ; il se laissait modestement railler sur ses passions secrètes, jurant qu'on se trompait. Mais s'il était d'un dîner, il arrivait toujours trop tard, arrêté par un incident .qu'il ne pouvait expliquer; et, quand il était sûr d'être apenju , il sortait secrètement le soir de sa maison pour aller coucher dans une détestable petite auberge où personne ne l'attendait et où personne ne venait le joindre. Probablement celui-ci dormait pendant les heures fortunées qu'il ménageait pour le lendemain à sa vanité de Lovelace : c'est le meilleur emploi à feire d'un pareil temps. Mais je voudrais bien que quelqu'un pût me dire ce que doivent penser ceux-qui, comme Eugène, s'amusent à se promener à la belle étoile pendant qu'on les suppose occupés à UH tendre entretien. Je comprends que leur prodigieuse
vanité les étourdisse sur Timmensité de leur sottise^ quand ils partent pour de tels rendez-vous ou en reviennent sous l'inspection de mille regards jaloux et curieux. Le dépit ou l'envie qu'ils excitent les enivre comme s'il le méritait, mais c'est lorsqu'ils sont seuls en face d'eux-mêmes, grelottant sous un arbre, ou arpentant les rues et les carrefours, à l'abri d'un manteau couleur de muraille , qu'ils doivent être fort embarrassés d'eux-mêmes. Du reste, le seul individu de cette espèce qui ait inventé une heureuse manière de remplir ce tête-à-tête solitaire est un jeune poète qui, dans ces moments d'un souvenir ineffaçable, composait pour le lendemain des élégies délirantes sur fes voluptés ineiïables qu'il était supposé avoir goûtées la veille.
Bien qu'Eugène se fût réduit à ce rôle ridicule en prétendant que Victorine lui avait donné un rendez-vous, il n'éprouva pas, comme je l'ai dit, l'embarras de sa situation. En effet , son mensonge n'avait pas été celui d'une sotte vanité : c'était celui d'une passi(Mi aveugle qui fuit la vérité, parce qu'elle apporte avec elle le désespoir en ce qu'elle vous conduit au mépris de la religion qu'on s'est faite. Ainsi, dès qu'Eugène fut seul, il ne se trouva ni honteux ni embarrassé de lui-même ; il était resté avec les soupçons que la conduite de Philippe et les paroles de Lucien avaient jetés dans son cœur; si on veut bien se rappeler cette comédie par laquelle Victorine avait échappé aux sollicitations d'Eugène , si (m se figure ce qu'il avait dû rêver d'amour pour lui dans cette femme qui se débattait avec tant de désespoir contre la passion qui la dominait, on conviendra qu'il devait être affreux de retomber de ces hauteurs célestes au rôle niais et grotesque si grossièrement désigné par Lucien sous le nom de paravent. Il lui fallait dépoétiser tout d'un coup cet ange appelé Victorine, qu'il avait adoré à genoux, et ce qu'il y avait de plus douloureux, c'est que cet ange tombé ne descendait pas dans sa chute jusqu'à l'abîme pour y devenir un démon superbe qui s'était joué de son cœur et l'avait déchiréde sa main de feu ; car on peut adorer Pange devenu Satan, il reste grand devant l'esprit et le cœur. Ce qu'il y avait de plus poignant, c'est qu'il s'arrêtait dans un milieu vulgaire, ignoble, repoussant. Hélas! pauvre cœur déçu, ce n'est ni l'ange ni le démon, c'est tout simplement une femme du monde, trèshabile, très-corrompue, qui trompe son mari, qui se moque de vous et vous préfère un gros, beau, bel homme, avec qui elle fait l'amour ! Horreur ! damnation ! malédiction î Oh ! que de cruels
124 COiNFESSlON GÉNÉRALE.
combats Eugène eut à soutenir I Parfois il admettait la détestable supposition de Lucien. Oui, Philippe était l'amant de madame Gantel ; mais, dans ces moments mêmes, Eugène ne pouvait se résoudre à accepter ce fait dans sa vulgarité , et il en faisait un malheur. Il supposait un secret entre cette femme et cet homme : elle était dominée par quelque mystérieux antécédent qui la livrait à la merci de M. de Graverend, elle était dans sa main comme Marguerite dans celle de Méphistophélès. Ne pouvant plus la poser sur un autel comme divinité bonne ou mauvaise, il l'y jetait comme victime. C'est qu'il est si affreux pour le cœur de perdre sa foil c'est qu'il sait si bien que le doute où il va tomber est un océan sans rivage, où toute félicité s'engloutit, qu'il se rattache de tout son pouvoir au moindre brin d'erreur qui peut le ramener à sa croyance I
On s'étonne beaucoup de ce que parmi ses mœurs dissolues et son indifférence de toute dignité politique , l'Italie ait jadis gardé tant de crédulité religieuse. Ne serait-ce pas plutôt une conséquence naturelle et forcée de cet état de démoralisation et de cynisme matériel? Faut-il s'étonner, quand tous les cultes humains sont détruits, qu'on se réfugie dans ceux qui ne sont pas de ce monde ? Quand la vie où l'on passe vous défend de croire à aucune vertu d'ici-bas, n'est-il pas tout simple que les instincts croyants de l'homme s'adressent plus ardemment à la vertu suprême d'en haut, et, comme toute l'activité de cette foi innée en nous ne tend plus que vers un môme point, ne serait-il pas permis d'en conclure qu'elle doit d'autant plus aisément dépasser le but et arriver à la superstition ? Ceci ne serait-il pas une explication assez juste de la coexistence de certains crimes, et par exemple de la dissolution et du fanatisme religieux de nos grands siècles féodaux ? Mais ceci veut-il dire qu'Eugène pensait à se faire moine ou trappiste? Non, certes ; car, au milieu de ses plus cruels soupçons, il laissait toujours un petit coin à l'espérance que la conduite de Philippe s'expliquerait d'une façon inattendue, mais qui ne serait pas celle de Lucien. Quoi qu'il en soit, Eugène avait de quoi occuper sa solitude ; car il flottait entre les sentiments les plus opposés, et, après avoir plaidé jusqu'à la folie la cause de Victorine , il l'accusait aussi jusqu'à la folie. Une nouvelle passion venait de naître en lui, il était jaloux; il était en proie à cet horrible sentiment qui recommence toute l'histoire d'un amour avec une nouvelle manière de le comprendre. C'est un livre allégorique
dont la fantaisie vous a charmé comme une réalité charmante, et dont on vous a expliqué le sens caché. A cette nouvelle lecture, tout change d'aspect : les hideuses vérités remplacent les sémillantes boufifonneries, et là où vous avez souri ou pleuré, vous détournez la tête avec dégoût. Ainsi fait la jalousie : elle a de honteux commentaires pour tous les regards, toutes les paroles, tous les sourires ; elle dégrade les plus doux sentiments; elle arrache à Tamour son fard, ses parures, ses voiles, et n'en laisse au cœur qu'un squelette aride et difforme. Assurément, jamais Lucien, avec son esprit froid et railleur, n'eût prêté à Victorine toute l'infamie dont l'accusait Eugène dans les moments où c'était la jalousie qui parlait en lui. Dans cette tempête de l'esprit et du cœur, les mouvements sont rapides et violents, et il n'y avait pas une demiheure que Lucien avait quitté Eugène, que déjà celui-ci avait épuisétoutes les raisons possibles d'accuser ou de défendre Victorine.
Et pendant ce temps il errait autour de cette maison où était enfermé le secret de son existence. 11 regardait fixement ces murs comme s'il eût pu voir à travers; il cherchait l'endroit où devait être Victorine, et il se figurait où elle pouvait être, ce qu'elle disait^ ce qu'elle faisait. Il arrivait qu'il lui semblait la voir dans les bras de Philippe, et alors il s'élançait comme un furieux contre les murailles ; il y appliquait l'oreille pour entendre leurs paroles d'amour; il croyait entendre le murmure des voix ; il se frappait le front de rage, puis il reconnaissait que ce n'était qu'un gémissement des arbres, une rafale de vent, et il s'éloignait de quelques pas en maudissant sa folie. Mais il revenait aussitôt, et la dernière foisqu^il revint, bien résolu, comme toutes les autres, à s'éloigner tout à lait s'il n'entendait rien, il crut reconnaître un bruit de pas dans l'allée qui bordait le mur. Ces pas étaient précipités, un gémissement sourd mêlé de sanglots étouffés s'y mêlait." C'était Victorine, Victorine sans doute, Victorine qui pleurait, et, à quelque titre que ce fût, il fallait sauver Victorine si elle était malheureuse. Ces pas se dirigèrent vers la porte du jardin qui s'ouvrait sur la campagne. Eugène ycourut, il arriva comme la porte s'ouvrait, ,une femme sortit : c'était Amélie.