ENCORE UN
La lecture était finie, et un complet silence régnait parmi les quatre jeunes gens réunis chez Noël. Celui-ci était en proie à de vives anxiétés sur l'avenir de sa position. Bien que la lettre qu'il avait reçue de son père et par les mains de madame Cantel lui .eût déjà appris qu'il n'avait à attendre du général qu'un misérable secours pécuniaire, qui lui échappait (soit qu'il eût perdu dans le cabriolet la somme que renfermait la lettre, soit qu'elle lui eût été soustraite), Noël se refusait à croire à un abandon si complet et si brutal , et il avait gardé l'espérance de voir revenir son père sur une décision aussi cruelle, jusqu'au moment où il avait eu une connaissance parfaite du caractère de la femme entre les mains de laquelle il était tombé.
Quant à Fabien, on voyait, malgré ses efforts, s'agiter en lui les mouvements les plus violents de la colère et du désespoir. Il était honteux de ce qu'il venait d'apprendre et furieux contre ceux qui le lui avaient appris. Il y croyait en dépit de lui-même, et ne détestait pas moins ses amis que s'ils eussent écrit la plus indigne calomnie. Enfin ce dernier sentiment l'emporta ; il se leva soudain d'un air menaçant, et, affectant un ton hautain et plein de sarcasme, il s'écria :
— Et puîs-je savoir lequel de vous deux, messieurs, a écrit cet ignoble libelle?
Valvins, à qui le domestique de Noël qui venait d'entrer avait, remis un billet, ne répondit pas ; mais Lucien prit la parole, et dit d'un air très-froid :
— Ni moi, ni Valvins.
— Ahl s'écria Valvins en montrant le billet comme s'il n'eût entendu ni la demande de Fabien ni la réponse de Deville, c'est Eugène de Frémery qui m'écrit qu'il vient de donner des ordres à la police pour que le cocUer du cabriolet n® 901 soit arrêté cette
CONFESSION GÉNÉRALE. iÇl
nuit même. En s'assurant de cet homme avant qu'il ait pu disposer de la somme qu'il a dû trouver dans sa voiture, nous saurons demain si madame Victorine Cantel n'a pas jugé à propos de s'en approprier une partie.
— Que voulez-vous dire? s'écria Fabien.
— Je veux dirCi repartit Valvins, qu'il est très-probable que ton ange adoré n'est pas seulement une coquine, mais encore une voleuse.
— Valvins, tais-toi ! s'écria Fabien avec une colère extrême.
— Mon cher ami, lui dit Valvins en passant à De ville le billet d'Eugène de Frémery, je n'ai pas envie de recommencer avec toi, à propos de cette femme, les scènes qui se sont déjà passées entre nous à propos de Carmélite.
Fabien baissa la tête à ce mot, comme si on lui eût poussé un argument sans réplique. Puis, il repartit d'un ton encore plein d'humeur :
— Parce que lu as eu raison une fois à propos de cette fille....
— Que tu appelais aussi un ange, fit Valvins en interrompant Fabien.
— C'est possible, repartit le jeune homme, mais ce n'est pas une raison pour abuser de l'injure à tout propos.
— D'abord, ce n'est pas à tout propos, reprit Valvins, mais bien à propos de Victorine ; ensuite, attendu que ce que je viens de le lire est vrai, j'ai le droit de l'appeler coquine, et, si elle a véritablement soustrait les billets de banque du général, elle méritera le nom de voleuse.
— Elle aurait plus fait encore, s'écria Fabien avec une colère croissante, que l'homme qui se sert de pareilles expressions pour parler d'une femme, est un...
— Manant, veux-tu dire ? c'est le mot propre qui peut seul expliquer ta pensée ; ose t'en servir comme je me sers de ceux qui disent la mienne. Crois-moi, mon cher Fabien, il y a un plus grand mal que ti\ ne penses dans ce mensonge perpétuel de la langue si fort en usage aujourd'hui. A force de ne pas oser appeler les choses par le vrai mot qui dit véritablement ce qu'elles sont, on finit par oublier un peu ce qu'elles sont véritablement ; depuis qu'une femme qui trompe adroitement son mari deux fois la semaine s'appelle une femme légère, depuis qu'une femme qui trompe passionnément son mari tous les jours avec un goujat qui ne le vaut pas n'est qu'une femme égarée, l'adultère marche le
nez au vent et les coudes en dehors, car cela ne fait pas trop peur de braver ces doucereuses qualifications ; mais, si dans le monde on voulait bien les appeler de leur vrai nom et dire en propres termes: «Madame A.. .est une catin, et madame B... une gueuse,» ces charmantes femmes y regarderaient à deux fois avant de risquer que de semblables épithètes s'accolassent à leurs noms. Toimême, si j'avais bien voulu dire de Victorine qu'elle avait fait une faute avec M. de Graverend, ou bien qu'elle s'était laissée aller à une soustraction peu honorable vis-à-vis de Noël, tu aurais singulièrement été modéré dans ton indignation. Ce sont donc les mots coquine et voleuse qui te révoltent; puisqu'ils te paraissent si odieux, qu'ils te révoltent donc, s'il est possible, contre les actions qu'ils expriment.
Fabien avait écouté, les dents serrées et la pâleur sur le visage, le discours de Valvins. Quand celui-ci eut fini, Fabien prit son chapeau et s'apprêta à sortir, mais auparavant il s'approcha de Valvins et lui dit :
— Tu es bien sûr, n'est-ce pas, Valvins, que, sans les conditions de notre association, je t'aurais souffleté ou fendu la tête d'un coup depincette?
— J'aime à le croire, dit Valvins.
— En ce cas, adieu.
— Adieu.
Il sortit, et Noël regarda Valvins comme pour lui demander ce que voulaient dire de pareilles menaces entre hommes qui paraissaient amis intimes. A son sens, cette intimité devait les exclure; mais une fois jetées en avant, elles lui semblaient exiger ou une explication, ou une rétractation, ou une réparation.
— Ceci t'étonne, lui dit Valvins, mais c'est un secret dans lequel tu seras probablement admis un jour. Jusque-là, occupons-nous de toi. Du reste, je ne suis pas fâché que Fabien soit parti : il est bien jeune encore pour qu'il ne faille pas ménager sa sensibilité, et le récit que tu as à entendre lui aurait fait un mal inutile sans lui rien apprendre, puisqu'il est un des héros de l'histoire.
— Et quel récit ? reprit Noël.
— C'est simplement celui de la vie de mademoiselle Carmélite, qui, à ce qu'il me semble, n'est pas étrangère à tes intérêts, dit Valvins.
— Elle méconnaît mieuxquejeneme connais moi-même, repartit
Noël, je dois le croire du moins, mais je n'ai aucune relation directe avec elle.
— Saris doute, mais tu en as avec le baron de Gabarrou.
— Sans doute, ou plutôt je dois croire aussi que je devrais en avoir, car tout ce qui me concerne maintenant est un doute pour moi ; je marche dans les ténèbres sans savoir si jamais quelqu'un y pourra allumer un flambeau pour m'éclairer.
— Nous pouvons, en attendant, dit Valvins, mettre un lampion sur quelques tas d'ordures où il est inutile que tu te salisses.
— S'agit-il donc du baron de Gabarrou dans cette histoire ?
— Un peu, assez même pour te guider dans tes rapports avec lui.
— Pourquoi donc me dis-tu que c'est la vie de Carmélite que tu vas me raconter?
— C'est que c'est la sienne; mais, comme le fiel de cette drôlesse est l'âme de ce mannequin qu'on appelle Gabarrou, tu connaîtras par le moteur la machine à laquelle tu dois avoir affaire.
— SoitI dit Noël, qui, sorti de cette espèce de vie murée que lui avait faite la réclusion de sa mère pour entrer dans une succession active de surprises, s'imaginait qu'il apprenait le monde et que la vie de tous les jours était faite comme cette première journée ; soit donc, dit-il, je veux savoir ce que c'est que mademoiselle Carmélite, mais je ne serais pas fâché d'apprendre un peu ce que c'est que M. Gabarrou.
— C'est une envie que nous pourrons satisfaire plus tard, si c'est nécessaire.
— Et possible? dit Lucien Deville.
— Pourquoi ne serait-ce pas possible? dit Valvins.
— Parce que si le livre des femmes est ouvert à tous ceux à qui nous croyons devoir le confier, le livre des hommes ne l'est que pour les associés.
— Hé bien, nous associerons Noël.
— Es-tu sûr qu'il soit accepté ?
— Lui... j'en suis sûr, il sera des nôtres, car il le mérite.
— Ce n'est pas de son mérite que je doute, mais de la première qualité requise, fit Deville.
— D'être sans famille? répliqua Valvins.
— Oui.
— J'ai bien peur que cette qualité lui manque moins que toute
autre, à la tournure que prennent ses affaires ; en attendant, il faut que je tienne ma promesse.
Noël s*étonnait toujours, et cette manière de disposer de sa personne lui eût paru presque impertinente, si, dans Tignorance profonde où il était des choses de ce monde, il n'eût craint de paraître blessé d'une chose toute naturelle. Il restait cependant plongé dans ses réflexions, lorsque Valvins déploya un nouveau manuscrit et en commença la lecture, sans s'inquiéter du peu de désir que Noël paraissait montrer à l'écouter.