‹ Confession généraleChapitre 20 sur 62 · DÉCORATION · texte numérisé non relu

DÉCORATION

La ville de Rennes est comme beaucoup de villes de province, elle est divisée en deux parties fort distinctes ; comme Bordeaux^ Marseille, Nantes, elle a ses vieux quartiers et sa ville neuve. Mais, au contraire des cités actives et commerçantes que nous venons de nommer, la ville neuve de Rennes est beaucoup plus triste que la vieille ville. Celle-ci a gardé, en effet, ses petites maisons occupées par une fourmilière d'artisans qui posent un visage à chaque porte et à chaque fenêtre, qui vont, qui viennent, parlent, s'occupent : énorme bourg où la vie se sent enfin. Dans la ville neuve, au contraire, avec ses maisons de pierre noire, droites et bien alignées, l'activité, la vie est, pour ainsi dire, interrompue à chaque pas. Ce sont d'abord de grands hôtels retirés au fond de vastes cours et abrités par des murs, sans autre ouverture qu'une porte cochère qui ne s'ouvre que bien rarement. A côté de ces hôtels sont de vastes maisons]dont les fenêtres regardent, à la vérité, dans la rue, mais où personne ne regarde par les fenêtres. Il y a bien dans le voisinage de l'école de droit une partie de cette ville neuve où resplendissent quelques riches magasins; mais ils sont peu nombreux, et, malgré leur belle apparence, le mouvement y manque, car le commerce et le luxe n'ont pas encore pénétré dans

cette ville (1). Elle vit sur les revenus bornés de ses propriétt foncières, son beurre que Paris dévore, et quelques misérables toileries dont elle envoie plus particulièrement les produits à Nantes, Lorient et Brest. Malgré vingt-cinq ans de révolution, on sait que ce pays est resté en arrière du grand mouvement imprimé au reste de la France ; il a conservé encore les traces de ce qu'on peut appeler une existence personnelle. La Bretagne produit peu et produit à peu près pour elle seule. Comme dans Tabsence de toute indi^strie elle n'a presque rien à donner en échange du luxe que produit rindustrie, elle vit d'économies et mange paisiblement ses revenus sans chercher à les augmenter. Il advient de cet état de choses que la vie physique est fort peu coûteuse à Rennes, mais, en même temps, que la vie élégante y est plus ruineuse qu'en tout autre endroit, si elle n'y est pas impossible. Ainsi, l'on trouve pour un prix fort modique une chambre à louer dans une maison particulière, avec un lit, une vieille commode et deux chaises; on y trouve pour peu de chose aussi une pension où l'on déjeune et où l'on dîne grassement pour moitié moins de ce que vous coûteraient à Nantes et à Bordeaux un maigre déjeuner et un dîner étique. Mais, une fois ces deux choses obtenues, n'en demandez pas davantage à la vieille capitale de la Bretagne. Des meubles élégants, des tapis, des bronzes, des cristaux, elle n'en fabrique pas, ou, s'il s'en trouve quelques-uns dans son enceinte, le négociant qui a eu l'audace de les faire venir de Paris les tient à un prix exorbitant ; comme à Paris même, on fait payer au poids de l'or les hideuses babioles de la Chine, qui sont marchandise courante à Londres ou à Amsterdam, et qui sont raretés dans notre capitale. Ainsi, à Rennes, un ameublement d'acajou et de velours, des tentures de soie, des glaces, ces mille futilités surtout dont regorgent nos appartements parisiens, sont une exception qui équivaut à un palais qu'on visite par curiosité.

Il résulte de ceci une chose assez singulière : c'est qu'il y a une classe de femmes qui manque complètement à la ville de Rennes, c'est cette classe intermédiaire entre la fille publique et la bourgeoise galante, ce sont les femmes qu'on appelle à Paris femmes entretenues. Aucun habitant de cette ville, en effet, n'oserait guère donner à sa maîtresse ce qu'il ne donne pas à sa femme ; tout ce qu'il pourrait lui procurer ne serait pas assez en dehors de

(1) Ceci est écrit en 1816; il ne faut pas Toublier durant tout le cours de cette narration. {mte de r Éditeur.)

CONFESSION GENEHALE.

,. j qu'une fille du peuple possède dans sa misère pour lui faire quitter le bon chemin, pour peu qu'elle y tienne. Dans notre Paris on arrache une fille à ses guenilles et à sa mansarde, on la couvre d'habits et on la loge dans un appartement, qui la mettent, aux . yeux des passants, à la hauteur des belles dames qu'elle envie depuis son enfance. Mais à Rennes tout cela pourrait se borner à donner à une pauvre ouvrière de l'argent pour acheter quelques nippes qui^ si elles la rendent plus propre que ses compagnes, la signalent à leur mépris sans lui donner les jouissances d'une vie plus luxueuse. Rennes ignore donc jusqu'à un certain point cette débauche parée qui séduit tant les jeunes gens à Paris et qui les corrompt en leur montrant le vice avec des mains blanches, les ongles faits, et des souliers non éculés aux pieds. De cette façon, la plupart des étudiants n'ont d'autre ressource que les plus honteuses et les plus misérables filles de la ville ; car, pour ce qui est des femmes du monde ou de la bourgeoisie, il n'y faut point penser. Dans cette bonne cité de Rennes, la qualité d'éludiant est un titre à l'exclusion de toute maison particulière, même dans la plus mince bourgeoisie. Je ne puis dire si c'est la conduite des étudiants qui les fait exiler de toute réunion de famille^ ou si c'^t cet exil qui les relègue dans une conduite désordonnée ; toujours est-il que les seuls plaisirs auxquels ils puissent prétendre se bornent à trois : boire, tapager dans les mauvais lieux, aller au spectacle siffler les actrices que les officiers de la garnison protègent, et applaudir avec fureur celles que ces messieure n'aiment pas. Un quatrième plaisir dont je n'ai pas parlé, parce que, pour d'autres que pour les étudiants de Rennes, le mot jurerait trop avec la chose, c'est le duel. Se batlre est l'apogée de la joie scolaire, c'est un joiu* de gala, surtout si le duel a lieu avec un ofiicier de la garnison, ennemi naturel de l'étudiant. Cependant, à l'époque où commence cette histoire, ce plaisir était assez rare : cela tenait à quelques circonstances particulières. La garnison était composée, comme à l'ordinaire, d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie. La première était presque toujours exceptée des haines des étudiants. Les études par lesquelles on arrive à celte arme, et qui lient les officiers à la science, en leur faisant un mérite de leur savoir, donnent à leur carrière quelque chose de plus analogue avec lés carrières civiles, où l'étude est aussi le meilleur moyen de parvenir. Il y avait donc entre les officiers d'artillerie et les étudiants une relation plus facile^ à laquelle les uns et les autres cédaient le plus

souvent sans se rendre compte de la cause (fé terminante. Pour ce qui concernait les simples officiers d'infanlerie, la modicité de leurs appointements ne les rendait pas un objet de comparaison choquante pour ces mêmes étudiants; comme eux, ils étaient exclus du monde par la réserve extrême des habitants, et tous leurs privilèges se bornaient à être forcés de s'abonner au spectacle, et à aller aux premières pour un jour de solde, tandis que les étudiants restaient au parterre. Quant aux officiers supérieurs, ils étaient assez séparés des jeunes gens de la ville par leur position et leur âge pour que ceux-ci n'en prissent pas plus d'ombrage que des autres fonctionnaires de l'administration. D'ailleurs, il faut dire aussi qu'au commencement de cette année 1816 le régiment d'infanterie qui se trouvait à Rennes avait laissé son dépôt dans cette ville depuis longues années, et qu'il avait conquis, pour ainsi dire, droit de bourgeoisie. Mais il n'en était plus de même pour les officiers de cavalerie : la plupart étaient des jeunes gens de bonne famille, ayant un nom et une fortune considérables. C'étaient les beaux de la garnison ; ils avaient des chevaux pour aller coquetier au Champ-de-Mars, sous les yeux des belles dames qui s'y trouvaient aux jours de fête et de soleil. Recommandés par les noms aristocratiques de quelques-uns à la noblesse de la ville, ils étaient reçus dans ce monde inabordable pour tant d'autres ; les plus connus y introduisaient les plus obscurs à leur suite, de façon que les officiers de cavalerie faisaient une classe à part, non-seulement dans la ville, mais encore dans la garnison. Or, toutes les haines des étudiants se concentraient sur ces messieurs. 11 faut dire aussi . que, si les officiers de l'artillerie et de l'infanterie, contenusd'une paf t par l'esprit militaire et de l'autre par la sévérité de la discipline, ne se montraient pas ostensiblement hostiles à leurs camarades de la cavalerie, ils les jalousaient au fond de leur âme, ne les aimaient pas, et ne prenaient point parti pour eux dans les querelles qui avaient lieu entre ce qu'ils appelaient eux-mêmes les traîneurs de sabre et les étudiants. Ceux-ci le savaient, et ce n'était pas la moindre raison pour laquelle la bonne intelligence de l'école avec la plus large partie de la garnison n'était presque jamais troublée. A ce moment même, il arrivait que, par un hasard assez rare, le régiment de cavalerie en garnison dans la ville, vieux débris de l'armée impériale, mutilé par le licenciement et reconstruit avec les restes épars de quelques escadrons de la garde, signalé comme un foyer de bonapartisme, et subissant par extraor-

dinaire Tostracisme de la noblesse, s'était insensiblement rapproché des étudiants, et vivait avec eux sinon dans une parfaite concorde, du moins dans une espèce de paix et d'indifférence. Cet état accidentel cependant menaçait de ne pas durer longtemps. Ce régiment de cavalerie allait quitter Rennes, et Ton annonçait deux escadrons brillants, tout composés de jeunes officiers nommés à leurs grades par la restauration. On savait les noms de quelquesuns, noms éclatants et rehaussés par de grandes fortunes. On rapportait des propos, disait-on, tenus par eux.

— Nous apprendrons à vivre à messieurs les étudiants, avaient dit quelques-uns des plus jeunes et des plus bretteurs.

C'en était assez pour que toute la partie turbulente de l'école, dont j'ai parlé plus haut, se préparât à apprendre à vivre aux traîneurs de sabre ; et, littéralement parlant, on récurait les épées et on nettoyait les pistolets. Je viens de dire que la partie turbulente de l'école se tenait en arrêt, parce qu'il y avait, même parmi les étudiants, deux classes^ fort distinctes qu'il est bon que je fasse connaître avant d'entamer la partie auecdotique de ce récit. Comme partout, il y avait les studieux, cette portion d'êtres médiocres à qui leur organisation a donné la persévérance dans le travail comme unique ressource de leur nature stérile : ceux-là se plaçaient chez les avoués et les avocats de la ville, et menaient plutôt la vie de clerc que celle d'étudiant. Ils logeaient et mangeaient chez le patron ; et comme ce qu'on appelait l'école existait encore plus en dehors de la salle des cours que dans son enceinte, on peut dire que ceux-là ne lui appartenaient pas. Mais, outre ceux-là, il y avait encore une autre classe bien distincte parmi les étudiants qui vivaient dans leurs chambres et allaient prendre leurs repas dans les pensions bourgeoises : c'était celle des muscadins, nom qui s'était conservé en province beaucoup plus tard qu'à Paris. On appelait muscadins ceux qui, au lieu de venir des petites villes de la circonscription de l'académie de Rennes, étaient de quelque grande cité, où le luxe de la parure avait pénétré, et qui dédaignaient de se loger dans les habits et les pantalons des tailleurs de Rennes comme un écu dans un grand sac. Ceux-là s'abonnaient au spectacle et lorgnaient les femmes du monde. Il est vrai qu'ils n'allaient pas plus loin. Il y avait aussi ceux à qui une première éducation reçue dans la famille et l'habitude de mœurs plus convenables rendaient insupportables les grossières débauches de leurs camarades. Enfin, il y avait la partie

sentimentale de cette jeunesse rude et brutale qui joignait les désirs de Tâme aux désirs des sens, et pour qui Tamour n'était pas un assouvissement brutal d'un désir physique, mais une douce occupation avec ses rêves, ses mystères, ses croyances. Ceux-là finissaient toujours par découvrir dans quelque maison obscure quelque jeune fille d'une âme semblable à la leur. Alors c'étaient des amours d'enfants qui se cachaient, amours pleins de ruse pour se rencontrer, pleins de joie quand ils trompaient la surveillance sacrée de la famille et l'espionnage envieux des autres écoliers. Aussi, quand un de ceux-là avait découvert et conquis une jeune et jolie fille qui l'aimait et qui n'était qu'à lui seul, il cachait son bonheur comme un avare entouré de larrons. C'étaient des rendez-vous de nuit, de longs détours pour y arriver, des craintes d'être surpris, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'une aventure avec une châtelaine des temps de chevalerie. Sans doute ceux-là ne ressemblaient en rien à ceux dont la distinction consistait à être mieux vêtus et mieux logés que les autres , mais ils n'en étaient pas moins compris sous la distinction générale de muscadins.

Voilà donc posé l'état général de la population et des sentiments parmi lesquels va se passer notre histoire. Et maintenant nous pouvons commencer.

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