MADAME PROSERPINE
C'était un jour d'été et un samedi, il était cinq heures de l'aprèsmidi ; du moins une pendule en marqueterie, posée sur une cheminée en pierre peinte en granit, marquait cette heure. La pièce où se trouvait cette cheminée était une salle à manger, car il y avait une table dressée, avec douze à quinze couverts. Il suffisait de regarder cette table pour savoir à qui elle était destinée. Les serviettes roulées et attachées avec de petits cordons, d'où pendait un numéro imprimé au feu, sur un petit carré de bois, montraient qu'il s'agissait d'une table de pensionnaires. La nappe^
tatouée de taches de vin et de graisse, disait en même temps que ce n'était pas une pension de premier ordre, et que ceux qui la fréquentaient n'avaient qu'une ration hebdomadaire de linge blanc, c'est-à-dire que les serviettes et la nappe ne se renouvelaient qu'une fois la semaine, quelque accident qui pût leur arriver. Comme de coutume, cette toilette de la table n'avait jamais lieu que le dimanche, de façon que le jour du samedi la salle à manger était dans toute sa splendeur de malpropreté. A ces signes certains qui révélaient la pension bourgeoise, s'en joignaient quelques autres qui disaient par qui elle était fréquentée. Deux exemplaires des cinq Codes et un des Institutes, posés sur la cheminée; attestaient la fréquentation de MM. les étudiants. Ils avaient laissé là leurs livres d'études, la veille au soir, pour aller au spectacle, se promettant de venir les reprendre le lendemain pour travailler; mais probablement que le lendemain ils avaient été charmés de ne pas les avoir chez eux et qu'ils s'en étaient fait une excuse à eux-mêmes pour ne rien faire.
Donc la table était mise ; deux servantes horribles avaient disposé autour des quinze couverts quatorze chaises en paille et une espèce de fauteuil en jonc, dont les pieds trop courts avaient été allongés au moyen de quatre cales de bois qui faisaient une large base à chaque pied. De cette façon, le fauteuil se trouvait plus élevé que les chaises ; mais il paraît que celui ou celle qui devait l'occuper était de bien petite taille ou avait une grande nécessité de dominer l'assemblée, car le siège était lui-même exhaussé avec un coussin en maroquin vert, coussin circulaire avec un vide convenable au milieu, coussin dont l'usage est particulièrement recommandé aux commis que l'habitude d'être assis rend sujets à des infirmités hémorrhoïdales. On prétend que ce coussin est encore propre à tout autre usage ; mais, dans ce cas, ce n'est pas dans une salle à manger qu'on s'en sert (1). Cette place si particulièrement distinguée était celle de la maîtresse de la maison, madame Proserpine. Voici ce qu'était physiquement madame Proserpine :
Une femme de quarante ans, grasse, ferme, belles dents, beaux
(1) Le rédacteur de ce livre, obligé de se servir des divers manuscrits qui lui ont été confiés, a cru devoir les publier dans toute leur pureté. Qu'on ne lui impute donc pas des détails qui ne sont pas son fait, et qu'on veuille bien prendre garde que tout le porte à croire que ceci a été écrit par Valvins, qui se pique, d'après ce qu'on a pu voir plus baut, de dire toutes choses et de les dire par leur nom.
yeux, belles mains, jolis pieds, tout ce qui fait d'une femme de cet âge un objet fort désirable pour certains appétis ardents, lorsque tout cela est gracieusement encadré, maintenu, demivoilé, éclatant de soin, de propreté et de recherche. Mais il n'en était pas ainsi de madame Proserpine. Après avoir été Tune des plus jolies femmes de son temps et certainement la plus coquette, eUe en était devenue la plus abandonnée et la plus parcimonieuse. Toute sa toilette consistait en deux vieilles douillettes dont Tune bleu-saphir pour les dimanches, et l'autre vert-bouteille pour les jours de la semaine. Indépendamment de la crasse qu'elles devaient à une longue existence, ces deux douillettes avaient encore de ci, de le, de nombreuses taches venues de tous les coins de la maison, ce qui leur donnait des effets changeants d'un luisant fort peu agréable. Ce qu'on voyait, du reste, de la toilette de madame Proserpine était à l'avenant : une collerette sale, des bas honteux, des souliers en pantoufles complétaient son accoutrement, et, saisissant de loin la vue et Todoraf, faisaient que tout ce qu'il y avait encore de bonne grâce et d'attraits dans cette femme ne pouvait corriger le dégoût qu'inspirait un tel abandon de soi.
Avant d'aller plus loin, il est bon de dire que le nom de Proserpine qu'elle portait n'était pas son vrai nom. Elle se nommait légalement madame Guillot. Voici comment ces deux noms lui étaient venus :
Madame Proserpine avait été danseuse sous le nom de Paméla, et elle avait été attachée longtemps, à ce titre , au grand théâtre de Bordeaux. Tout acteur, quelque médiocre qu'il soit, rencontre un rôle où il est assez bon pour que le public lui fasse un succès et une réputation, comme cela est arrivé à mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin, qui, après avoir fait courir tout Paris dans le rôle de Cendrillon, est restée toute sa vienne comédienne médiocre et une chanteuse détestable. Or ce rôle de bonheur arriva pour Paméia dans un ballet ayant pour titre r Enlèvement de Proserpine. Elle y obtint un de ces vifs succès qui donnent ensemble les amours et les haines, et qui amènent les madrigaux et les épigrammes. Paméla en eût pu faire un recueil, mais nous nouscontenterons de citer la dernière épigramme qui lui valut le nom de Proserpine. Cette épigranune était d'un pauvre diable de journaliste qui avait fait une cour assidue à Paméla et qui s'était vu eulever son élève par les libéralités d'un gros armateur qui parlait en écus, et cela au moment où la danseuse, enivrée des éloges
dujoumaliste, lui avait donné un rendez-vous. Ce rendez-vous, arrangé au commencement d'une représentation, devait avoir lieu immédiatement après le spectacle. Aussitôt la toile baissée, le journaliste s'échappa, le cœur plein de joie, pour aller attendre Paméla à la sortie des acteurs et la reconduire chez elle, où on lui avait promis de le laisser monter. Il se promenait fièrement devant la porte de derrière du théâtre, par laquelle il vit passer tout le personnel, excepté Paméla. Il attendit encore, pensant qu'elle ne voulait pas être vue par ses camarades rentrant chez elle avec un monsieur, et qu'elle les laissait tous sortir ; mais Paméla ne parut pas lorsque déjà personne ne paraissait plus. L'amoureux osa alors se décider à monter au théâtre ; le portier était couché et il était assuré qu'il n'y avait plus personne dans les loges des comédiens. 11 avait même la clef de Paméla. Le journaliste, s'imaginant qu'il avait manqué sa conquête au passage , courut chez la danseuse. Elle n'était pas rentrée. Il passa une affreuse nuit, supposant, dans sa modestie, que, poussée par le désespoir de n'avoir pas rencontré son adoré, elle était allée se précipiter dans larjvière. Mais le lendemain il apprit que l'armateur, enivré des grâces de Paméla, était monté sur le théâtre, et avait fait de telles offres d'amour sonnant, qu'aussitôt la toile baissée, et sans changer de costume, Paméla, enveloppée d'une mante qui la cachait jusqu'aux talons, avait quitté le théâtre pour monter dans un fiacre qui l'attendait à la porte. Le galant trompé eut la bêtise de raconter l'histoire, et ce second enlèvement de Proserpine eut encore plus de succès que le premier. On hua le journaliste, qui crut se venger par l'épigramme suivante, et qui ne fit que constater sa défaite :
Cédant aa rapt, cédant à la rapine, An théâtre on la voit se donner à Platon ; Mais ailleurs, aim&t-elle ou môme lui plût-on,
C'est à Plutus qu'appartient Proserpine.
Le succès de l'épigramme fut de remplacer le nom de Paméla par celui; de Proserpine, et, depuis, la danseuse fut tellement désignée sous ce nom que ses camarades les plus bienveillants ne lui en donnaient pas d'autre et qu'elle-même finit par l'accepter. Cependant cette gloire ne fut pas de longue durée, et il se trouva que l'épigramme était une indigne calomnie, car la pauvreté de la danseuse lui donna un démenti solennel. Proserpine n'avait rien amassé pour les jours d'abandon, et ce fut ce qui la contraignit au mariage.
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Quelques années après ces aventures, un musicien du 65® faisait sa partie dans l'orchestre du grand théâtre ; il y était clarinette et jouait souvent des solos sur lesquels madame Proserpine dansait les pas les plus mutins. Durant tout le temps qu'elle était en iBcène, Guillot ne la quittait pas des yeux ; aussi voyait-il autre chose que les rondes et les croches de son cahier de musique, de façon qu'il lui arrivait de temps à autre de faire pousser à sa clarinette des soupirs tout à fait hors de la mesure et hors de la mélodie. La première fois, la colère du public fut rapide et prompte, et la clarinette fut sifflée unanimement. On pense quelle dut être à son tour la colère de Proserpine et quelle averse d'invectives et de noms outrageants le malheureux musicien eut à subir. L'infortuné Guillot ne trouva d'autre excuse que de dire la vérité ; il demanda grâce pour sa clarinette en faveur de son amour. C'était mettre de l'huile sur le feu. Proserpine traita le musicien en reine offensée, et Guillot lui promit sur son honneur qu'elle n'aurait plus à se plaindre de lui.
— J'y compte, fit Proserpine d'un accent qui lui eût fait le plus grand honneur dans la tragédie, si elle eût voulu aborder ce genre.
Guillot tint parole, mais il tint parole à sa manière ; c'est-à-dire qu'il mit Proserpine dans un désarroi encore bien plus grand. Il joua son solo les yeux baissés, rien ne vint le distraire. Malheur affreux, vengeance horrible ! Lorsque avant ce jour fatal Proserpine ralentissait la mesure ou la précipitait, Guillot, le regard fixé sur elle, ralentissait ou précipitait la musique au gré de la danse : cela produisait un accord charmant, et qui faisait trépigner d'aise parterre et loges. Mais ce jour-là Guillot , à qui la rage tenait au cœur, exécuta son solo avec une rigueur implacable ; point de complaisance; la mesure, l'exacte mesure, marchant régulièrement sur ses quatre temps ; pas la plus petite attente ni le plus petit mouvement. Ce fut un bien autre désordre! Proserpine, qui avait l'habitude d'attendre, avant de reprendre son pas après une pirouette agaçante jusqu'aux reins, que le public l'eût applaudie, Proserpine s'aperçut que la clarinette ne s'était pas arrêtée comme elle. En effet, Guillot avait déjà soufflé trois mesures de sa reprise, que Proserpine était encore immobile ; elle espéra se rattraper, mais impossible! elle allait trop vite ou trop doucement ; elle dansait à côté de la musique, elle tombait à faux ; elle le savait, elle perdit la tête ; enfin elle quitta la scène au miKeu des
murmures les plus significatifs. Cette fois il n'y eut pas de scène à faire à Guillot, car il ne quitta point l'orchestre : on lui ordonna de monter, il s'y refusa. Le directeur s'en mêla; Guillot déclara que son état était de jouer en mesure, et qu'ayant joué en mesure, personne au monde ne pouvait rien lui demander. On voulut lui faire promettre d'être plus complaisant pour l'acte suivant ; il ne voulut rien promettre que si madame Proserpine lui faisait des excuses. La vanité de la danseuse l'emporta sur l'oi^eil de la femme : elle céda, el Guillot lui procura au second acte un succès immense, en lui permettant de donner à sa danse une foule d'intentions capricieuses et pleines de charme.
Par là commença entre la clarinette et la danseuse une espèce de coquetterie assez drôle. Les beaux des avant-scènes qui avaient tout appris, trouvèrent plaisant de défier Proserpine de faire tromper le clarinette amoureux : elle accepta le pari, et dès lors, tant qu'elle était en scène, elle ne faisait autre chose qu'envoyer des œillades passionnées, des moues gracieuses, des sourires enivrants au tendre musicien. 11 n'en fallait pas tant à Guillot ; les couacs et les couics recommencèrent, les sifflets et les huées aussi, et si bien et si fort et si dru, qu'il y en eut pour Proserpine autant que pour Guillot. L'engageaient des deux artistes finissait, et le directeur, que tout ce manège ennuyait, ne trouva rien de mieux que de les mettre tous deux sur le pavé. Ils s'y rencontrèrent bientôt, car une actrice sans engagement perd plus que sa beauté, elle perd ses attraits, et l'armateur avait laissé là la Gardel bordelaise. On doit penser quels furent les reproches dont Guillot fut accablé. Parmi ceux-ci, il en fut un qui se formula en ces termes :
— C'est vous qui m'avez fait perdre mon état.
— Hé bien I lui répondit Guillot, je vous en ferai un digne d'une honnête femme, épousez-moi.
On voit que Guillot ne manquait pas d'une certaine présence d'esprit pour s'emparer des mots et y rattacher ce qu'il voulait dire. De son côté, Proserpine ne s'attachait pas moins aux choses que Guillot aux mots; elle saisit à merveille l'idée du mariage, et, sans l'accepter inunédiatement, elle la remit à une prochaine entrevue. Nous n'avons pas à raconter ici les amours de madame Proserpine et de Guillot, toujours est-il qu'ils s'épousèrent. Il n'est permis qu'aux riches d'avoir des femmes inutiles : il fallut penser à se servir de madame Guillot, et quelques oflTiciers suggérèrent à son mari l'idée de lui faire tenir une table d'hôte, d'autant que
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Guillot avait été cuisinier dans sa jeunesse et qu'il excellait dans Tart culinaire.
A cette époque, le 65^ quitta Bordeaux et vint à Rennes; et là, madame Guillot se décida à trôner sur le fauteuil de la maîtresse de pension. Quant à Guillot, fier de son double talent, il s'attacha d'une part à Torchestre du théâtre de Rennes , et de Tautre il se remit à cuisiner. Pour cela, il obtint une exemption de service, quoiqu'il restât véritablement au régiment. Gomme il ne pouvait s'asseoir à la table de ses officiers , c'était madame Guillot seule qui en faisait les honneurs. £n conséquence, Guillot s'habitua peu à peu à se considérer comme le chef de cuisine de sa femme, et, dès que son service était fait, il se rendait au théâtre, après avoir dépouillé le tablier blanc et lavé ses mains. Or, durant ce temps, madame Proserpine (car les officiers du 65® avaient transplanté ce nom de Bordeaux à Rennes), madame Proserpine, dis-je, restait à la maison; or elle était encore leste, jolie et fringante à cette époque, et les officiers habitués de sa table, qui préféraient la blancheur d'une vraie peau satinée à l'ignoble teinte rosée des maillots de théâtre, faisaient à madame Proserpine une petite cour joyeuse et pleine de bonnes folies. Elle était bonne femme, madame Proserpine; elle détestait les querelles, et ne Qt point de jaloux. Tous ou presque tous ses convives furent préférés durant quelques mois. Du reste, elle les quitta tous comme maîtresse, et pas un ne la quitta comme habitué. Car, ainsi que le disait le quartier-maître : a Madame Proserpine, les pieds par terre, est la plus honnête femme de France. » Et c'était vrai : argent, linge, bijoux, les officiers lui confiaient tout ce qu'ils possédaient, et un notaire ne leur en eût pas rendu meilleur compte. Elle ne prit d'eux que du plaisir, et, s'il faut en croire les bons souvenirs de ces messieurs, à ce compte encore, ce sont eux qui lui redevaient quelque chose.
Cependant, durant quelques années que cela dura, les époux Guillot, qui en valaient quatre à eux deux, comme on peut s'en faire une idée, amassèrent de quoi se meubler, s'acheter la maison où ils demeuraient, et, lorsque le 65* dut changer de garnison, c'eût été ruiner les époux Guillot que de les forcer à le suivre. Le cuisinier-clarinette avait son cong^ définitif, et Proserpine tenait à sa maison : elle demeura à Rennes. Mais elle ne voulut pas donner de successeur au 65®, et, dans un dîner d'adieu générsJ, elle jura qu'elle lui resterait fidèle. Que vous dirai-je? Proserpine était
bonne, désintéressée, jolie encore, et cependant elle tint sa parole, et, lorsque le 65* fut parti, elle changea sa table d'officiers en une table d'étudiants. Ils y arrivèrent en foule, espérant trouver près d'elle ce que les officiers y avaient trouvé ; mais ils ne prirent place qu'à sa table. Le destin des femmes a cela de particulier qu'il faut qu'une passion les dominé pour qu'elles soient bonnes à quelque chose. Tant que l'amour avait été le dieu de madame Proserpine, elle avait été la femme la plus coquettement et la plus proprement attifée. Une fois le désir de plaire et le bonheur de réussir envolés, le soin et l'élégance les suivirent, et, en moins de deux ans, elle devint ce que nous avons dit qu'elle était, une véritable petite bourgeoise souillon, faisant avec dégoût un métier qui ne lui plaisait plus.
On trouvera peut-être étonnant que, parmi les nombreux étudiants qui se présentèrent chez elle, aucun ne parvint à vaincre cette résolution de sagesse prise ex abrupto. C'est qu'à vrai dire madame Proserpine n'était ni ardente ni amoureuse ; c'était une boime, très-bonne femme, qui ne pouvait se décider à refuser à quelqu'un un plaisir lorsqu'on le lui demandait à mains jointes. Il y en a beaucoup plus qu'on ne pense de cette espèce, qui sont heureuses du bonheur qu'elles donnent plus que de celui qu'elles reçoivent. Telle était madame Proserpine, et heureusement ou malheureusement pour elle, parmi les nombreux étudiants qui se succédèrent à sa table, il ne s'en trouva pas un qui s'y prît de la seule manière par où on pouvait arriver. Les uns voulurent faire de l'impertinence, elle les mit à la porte ; les autres cherchèrent à se poser en héros passionnés, elle leur rit au nez. Une fois ces premiers assauts soutenus sans aucune brèche faite à sa résolution, on la laissa tranquille, puis peu à peu on s'habitua à ne plus voir en elle que la maîtresse de pension. Elle-même oublia qu'elle pourrait être encore autre chose, et bientôt personne ne songea à découvrir sous la crasse de la douillette bleu-lapis la femme blanche , potelée , gracieuse , qai ^t encore mérité d'être recherchée.