LES ÉTUDIANTS
Or, le samedi où commence notre histoire, madame Proserpine était venue plusieurs fois dans la salle à manger pour interroger la pendule. Cinq heures avaient sonné, c^lq heures et un quart, cinq heures et demie, et de ses nombreux pensionnaires, dont Testomac trouvait ordinairement la pendule en retard, aucun n'était venu. De temps en temps une voix grondeuse d'homme partait de la cuisine, demandant s'il fallait servir.
— Pas encore, répondait madame Proserpine.
— Que diable font-ils donc aujourd'hui ? répondait M. Guillot en remettant un peu d'eau dans les sauces, qu'une trop longue cuisson commençait à tarir. Est-ce qu'il y a eu du bruit à l'école ce matin?
— Je n'en ai pas entendu parler ; mais je suppose qu'ils sont ailés voir l'entrée du nouveau régiment de cavalerie.
— Comme si, dans une ville de garnison, un régiment de cavalerie était une chose curieuse !
— C'est qu'il y a régiment et régiment.
— Ça, c'est vrai, et jamais, par exemple, le 65* n'aura son pareil...
Madame Proserpine ne répondit pas, et son mari reprit :
— N'est-ce pas que c'était un beau corps d'officiers ?
— Vous voulez dire de beaux corps d'officiers, repartit une petite voix flûtée, de la porte de la salle à manger.
Madame Proserpine, qui s'était approchée de la cheminée pour y ranger quelques objets, se retourna à cette voix, et, sans paraître avoir compris l'impertinence du petit jeune homme qui venait de parler, elle lui dit :
— Vous venez toujours bien tard, M. Fabien.
— Il me .semble que je suis venu trop tôt, puisque personne n'est encore arrivé. Où sont-ils donc tous?
— Je disais tout à Theure à mon mari que je croyais qu'ils étaient allés voir entrer le nouveau régiment.
— Ah I fit rétudiant avec la plus parfaite indifférence.
— Au moins, lui dit madame Proserpine, qui le regardait avec un intérêt presque maternel, vous ne serez pas aujourd'hui à l'amende, puisque vous êtes arrivé le premier.
— Tiens, c'est juste, dit Fabien ; et, comme l'heure est passée, ils la payeront tous.
— Prenez donc un verre de vin, M. Fabien; vous avez chaud, vous allez vous faire du mal.
— C'est que j'ai marché vile.
— Et que vous venez de loin ?
— Moi! dit Fabien en rougissant; je viens de chez moi.
— Vous demeurez donc du côté du Mail maintenant ? car je vous ai vu de loin, et vous veniez de ce côté.
— C'est possible; dit le jeune homme en jouant l'indifférence; j'avais été me promener par là.
— Et un peu jusqu'à la Prévalée.
— Pour y manger du beurre peut-être? dit Fabien en ricanant. -^ Peut-être pour y voir Carmélite, dit madame Proserpine en
examinant Fabien.
— Carmélite I s'écria celui-ci. D'où savez- vous? qui vous a dit....?
Avant que madame Proserpine eût eu le temps de répondre, on entendît la voix tumultueuse de tous les convives, et Fabien n'eut que le temps de dire tout bas à la bonne dame ,:
— Ne parlez pas de Carmélite devant les autres surtout !
— Je ne suis pas méchante, moi, dit madame Proserpine d'un ton de reproche.
Elle s'éloigna de Fabien et cria à son mari de servir.
— Il est temps, répondit celui-ci; le spectacle commence à six heures, et c'est tout au plus sij^arriveraipour l'ouverture. Si l'on me met à l'amende, ce n'est pas ces messieurs qu^la payeront.
— Ils ne payeront pas la vôtre, dit Fabien ; mais ils payeront la leur, car ils sont tous en retard.
— Tiens ! fit l'un des nouveaux arrivés ; il est excellent, avec son amende 1 aujourd'hui il n'y en a pas.
— Parce que c'est à vous à la payer? dit Fabien,
— Non, dit l'étudiant; mais parce que c'a été convenu ce matin
à l'école, attendu que nous devions aller tous sur la route de Vitré au-devant du 4® de chasseurs.
— Est-ce vrai, Poyer? dit Fabien en s' adressant à un autre étudiant plus âgé que lui d'au moins cinq ou six ans.
— (?est vrai, lui répondit celui qu'il avait appelé Poyer ; et, si tu étais venu au cours, tu l'aurais su comme les autres.
— Ah ça, dis donc un peu, Fabien, reprit le premier étudiant, qu'on nommait Charles Joulu, il me semble que, quand je dis une chose, tu n'as pas besoin d'aller prendre des informations, comme si tu doutais de ce que j'affirme.
— Et quand j'en douterais... repartit Fabien d'un air décidé à une querelle.
— Quand tu en douterais, dis-tu, mon gars, reprit Joulu, qu'à cette seule expression il était facile de reconnaître pour un pur Breton ; eh bien 1 je te dirais quelque chose dont tu ne douterais pas, c'est que tu n'es. ..
— Voulez-vous vous taire I cria d'une voix de Stentor, qui commanda le silence, celui qu'on nommait Poyer. N'aliez-vous pas vous battre maintenant 7 nous en avons assez avec les nouveaux officiers, sans nous quereller enlre nous.
— Bast ! fit Charles, un coup d'épée, ça remet la main.
— Messieurs, pas de querelle chez moi, dit madame Proserpine.
— Ni chez vous ni hors d'ici, repartit Poyer. Allons, toi, Charles, donne la main à Fabien, et toi, Fabien...
— Très-volontiers, dit celui-ci.
— Gomme tu voudras, ajouta Charles, mais demandez-moi un peu où il était ce matin pendant le cours, et ce soir pendant que nous étions sur la route.
Fabien fit un mouvement assez vif d'impatience, et tout aussitôt Poyer lui dit :
— lia raison; que diable deviens-tu? on ne te voit plus du tout ni matin ni soir ; il faudra que tu m'expliques cela un peu.
Madame Proserpine jeta un regard de côté sur Fabien, et, voulant probablement lui venir en aide, elle s'empressa de dire :
— Messieurs, j*ai une demande à vous faire.
— Et qu'est-ce donc? lui cria-t-on de toutes parts.
— De recevoir un nouveau pensionnaire.
— Est-il étudiant en droit ?
— Je ne le crois pas, mais il a l'air d'un très-brave jeune homme.
— C'est ce que nous saurons bientôt, dit Charles.; je me charge de l'affaire.
Celui qu'on nommait Poyer regarda Charles de travers, et dit assez haut et en manière de monologue :
— Avez-vous jamais rencontré un roquet plus hargneux et plus méchant que ce petit Joulu ?
— Qu'est-ce qui m'appelle petit Joulu ? reprit l'étudiant ^ se redressant sur son siège.
— Dis donc, repartit Poyer, j'ai l'épaule qui me démange, prends une chaise, monte dessus et viens me gratter.
— N'aie pas peur, j'atteindrai plus haut, s'écria le petit homme en se levant.
— Veux-tu rester en paix? dit un autre étudiant qui ne s'était pas mêlé à la conversation; et toi, Poyer, est-ce que tu ne peux pas le laisser tranquille?
— Alors, qu'il se tienne tranquille lui-même! Ça devient insupportable, on ne peut plus dire un mot sans que Joulu soit toujours prêta chercher querelle; nous n'avons pas mangé la soupe, et voilà, de compte fait, trois fois qu'il parle de se battre; d'abord avec Fabien, puis avec le nouveau venu, et enfin avec moi, avec le président.
— C'est vrai , c'est vrai , dit-on de tous côtés. A bas Joulu ! tais-toi I
— Mais, messieurs.., s'écria celui-ci.
— Hu ! bu ! répondit-on de tous côtés.
Et immédiatement tous les couteaux placés sur les verres dirigèrent leurs pointes vers le récalcitrant. Ce signe était significatif ; il voulait dire que toute la table prenait fait et cause contre le même individu et qu'il fallait se soumettre.
— Comme vous voudrez, dit Charles ; tiens, Poyer, donne-moi la main.
Poyer répondit cordialement à cette réconciliation , et le dinar continua pendant quelques instants avec assez de tranquillité.
Mais avant d'aller plus loin, il est bon de faire connaître les divers individus qui ont pris part à cette conversation.
Fabien était un jeune homme de seize ans, d'une belle et douce figure, la taille élancée et bien prise; il était étudiant de première année, ainsi que Charles. Celui-ci, quoique âgé de dix-huit ans, avait tout au plus quatre pieds dix pouces. Un visage à traits prononcés^ une structure carrée annonçaient un caractère résolu et
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une vigueur peu commune. Mais Fexiguïté de sa taille, objet éternel de plaisanterie, avait fait chez lui deux défauts de ses deux qualités en le poussant à en abuser ; et, comme il était le plus petit des étudiants, il en était devenu le plus querelleur et le plus libertin; du reste, assez bon garçon, toutes les fois qu'il ne croyait pas avoir à défendre la dignité de sa personne, ce qui, à la vérité, arrivait rarement, attendu qu'il était toujours occupé de lui-même.
Quant à Poyer, c'était le contraire de Joulu. Poyer à vingt-deux ans était un homme de cinq pieds huit pouces : une tête petite et admirablement belle, reposant sur des épaules larges, une taille forte et cambrée, des membres puissants où les muscles saillissaient même sous le drap , un cou de taureau , tout lui donnait l'aspect d'un Hercule, et la réalité ne mentait pas à l'apparence. A Rennes, Poyer était célèbre par sa force extraordinaire , son adresse à tous les exercices du corps et par les preuves extravagantes qu'il en avait données. On citait de lui des traits presque incroyables de vigueur et d'audace. D'abord il avait épuisé tout le répertoire usuel des alcides de province : comme de boire à la régalade avec une feuillette de vin, qu'il élevait au-dessus de sa têleaussi facilement qu'un autre eût fait d'un broc, ou bien de saisir un cabriolet par le marche-pied de derrière et de l'empêcher d'avancer, tandis que le propriétaire fouettait vainement son cheval. En diverses occasions, il avait rossé les plus rudes paysans des environs de Rennes, quand ceux-ci, se fiant à leur vigueur, avaient cru pouvoir insulter un bourgeois, classe qu'ils supposent en général assez faible de corps. Mais ce qui mettait Poyer hors de toute comparaison avec les héros de même nature dont on gardait le souvenir, c'est qu'un jour il avait parié sauter d'un premier étage dans la rue avec une fille dans ses bras, et qu'il l'avait fait sans qu'il en fût résulté le moindre accident pour lui ni pour elle ; car il avait trouvé une femme qui avait été aussi extravagante que lui et qui avait accepté d'être de moitié dans l'épreuve. Enfin, une autre fois, surpris par un orage dans la campagne, il déracina un tilleul qui, sans être énorme, avait bien au moins huit ou dix ans , et rentra dans la ville en s'en servant comme d'un parapluie. Ainsi, dans un pays où une grande force physique est assez ordinaire , Poyer était une exception comme on n'en avait jamais vu. Quoique de nos jours cet avantage n'ait pas la valeur qu'on y attachait autrefois, il avait cependant donné. à celui qui le possédait une autorité remarquable sur tous ses cama- I. 11
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rades. Et d'abord, lorsqu'il s'agissait de quelque bruyante partie , de plaisir, soit à la ville, soit à la campagne , il n'était pas indifférent d'avoir pour compagnon un homme qui pouvait défendre à lui seul tous ses camarades contre l'exaspération que faisaient naître le plus souvent les folies dont ils se rendaient coupables. D'une autre part, quoique toute querelle engagée avec Poyerdût se terminer, comme avec un autre, par un, combat à Tépée ou au pistolet, et que l'usage fit disparaître, en grande partie du moins, l'avantage de cette force supérieure, il n'en est pas moins vrai que, dans un premier mouvement de colère, Poyer pouvait user de cette force et punir cruellement celui qui l'aurait insulté. Ainsi, tel étudiant ou tel officier bretteur qui eût voulu provoquer un duel avec le premier venu eût trouvé fort simple de donner un soufflet à son adversaire. Mais personne ne s'en fût avisé vis-à-vis de Poyer, non par crainte de l'amener sur un champ de bataille, mais de peur d'être immédiatement assommé ou défiguré d'un coup de poing qui eût riposté au soufflet. Poyer était donc une espèce de tyran accepté par tout le monde, et il se persuadait être le vrai roi de l'école, quoiqu'il obéît sans s'en douter à deux individus assis à la même table que lui. Le premier était ce jeune Fabien dont nous avons parlé et pour lequel Poyer avait une amitié de frère, si l'on peut donner ce nom à une affection soumise et qui pardonnait tous les torts de Fabien ; amitié indulgente et grondeuse, amitié dévouée qui avait quelque chose de protecteur et d'esclave à la fois, comme eût pu être l'amour d'un homme pour une femme, ou d'une mère pour son fils, amitié, du reste, dont Fabien abusait , comme une maîtresse capricieuse et comme un enfant gâté. Le second individu qui exerçait sur Poyer une influence dont il ne se doutait pas était cet autre étudiant qui s'était interposé entre lui et Charles : on le nommait Val vins... A ce moment du récit, Noël arrêta le lecteur et lui dit :
— C'est de toi qu'il s'agit?
— De moi, repartit Valvins.
— J'avoue que je suis comme Fabien et que je m'étonne de ces récits où votre vie est racontée avec une singulière naïveté de bonne opinion de vous-même, et, à moins que ce ne soient des romans que vous comptez faire imprimer, je ne comprends pas l'usage que vous en voulez faire.
— Jusqu'à présent, du moins, dit Lucien, ces récits vous ont servi à vous, monsieur, car le premier vous a éclairé sur une
emme dont il est probable que votre destinée dépendra^ du moins 3n partie.
— Vous voulez parler de madame Cantel, dit Noël, et vous ivez raison. Mais avouez que, dans cette lecture, je n'ai pas appris ^rand'chose, jusqu'à présent du moins, sur le compte de madenoiselle Carmélite.
— Si cela t'ennuie, dit Valvins, qu'il n'en soit plus question.
— Pas le moins du monde, fît Noël ; seulement il me semble |ue« si ce récit m'était fait de vive voix pour me dire quelle est :ette femme , cela serait beaucoup plus naturel , et , pour tout /ous dire, enfin, je ne sais si je ne suis pas encore dupe d'une nvstiûcation.
— Il a raison, dit Valvins, et certes, tant qu'il ignorera l'origine 3t le but de ces récits, ceci doit lui paraître une lecture littéraire, 5t je crois que nous ferions bien de l'initier d'abord.
— Nous ne le pouvons pas, répondit Lucien, et nous n'en avons 3as le droit, tu le sais bien.
— C'est vrai.
— Voilà encore qui me semble étrange, repartit Noël. Déjà leux fois vous avez parlé d'initiation et d'une espèce tle société secrète où l'on veut probablement me donner place. Avant d'aller plus loin, je désire savoir quelle est cette société.
— Impossible quant à présent, mais dans huit jours peut-être tu pourras tout savoir ; nous pouvons retarder cette lecture jusque-là, si tu le veux.
Noël réfléchit un moment et reprit :
— Non, continuez.
11 pensa que peut-être dans ce récit il apprendrait quelque chose sur le passé de Valvins et de ses amis ; et ce fut plutôt pour les connaître que pour savoir ce qu'était mademoiselle Carmélite, que Varneuil écouta la suite du manuscrit. Ce manuscrit continuait ainsi :
On le nommait Valvins, et il était étudiant en droit de troisième année. Ce n'était pas le même genre d'affection que celle qu'il éprouvait pour Fabien qui agissait sur Poyer de la part; de Valvins. Celui-ci n'avait besoin de la protection de personne ; et, entre lui et Poyer, si quelqu'un était le protégé, c'était ce dernier. Mais, comme il ne Tétait dans aucune des choses dont il tirait vanité, Poyer ne mettait aucune vanité à résister à son ami. Il avouait volontiers que le calme et la froideur du caractère de
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Valvins lui donnaient sur tous une véritable supériorité, et que ses bons conseils l'avaient très-souvent empêché de faire des sottises qui eussent pu le compromettre gravement. Valvins aimait aussi très-particulièrement le jeune Fabien ; mais celui-ci se refusait à cette amitié, en ce qu'elle le dominait trop, car elle était presque aussi inflexible que celle d'un père. Sous ce rapport, Poyer, quoique plus rude et plus âpre h manier en apparence, était bien plus juste envers Valvins que ne l'était Fabien lui-même avec son air de douceur et de soumission modeste. Ainsi, il reconnaissait si bien la supériorité morale de leur ami commun, que toutes les fois que Fabien avait une discussion avec Valvins, Poyer prenait toujours le parti de ce dernier et disait à Fabien: «Écoutele, il a raison. » Seulement il prenait Valvins à part et lui demandait un peu d'indulgence pour ce pauvre Fabien,. qui n'était qu'un enfant; et, quand Valvins lui disait d'un air mécontent : « C'est toi qui le perds, c'est toi qui l'entraîne à faire des sottises, » il répliquait humblement : u Hé bien, oui, tu as raison, je serai plus rigoureux pour lui une autre fois.» Puis il allait aider à quelque folie de son camarade.