‹ Confession généraleChapitre 23 sur 62 · CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVERSATION

Voilà donc quels étaient les principaux personnages de la table de madame Proserpine. Nous les avons laissés au moment où l'intervention de Valvins prévenait une nouvelle querelle. On commençait le dîner, et, comme dans toutes les tables, il s'établit uu premier silence qui dura pendant tout le premier service. Ce fut Fabien qui reprit la conversation.

— Ah ça, dit-il, puisque je n'y étais pas, vous allez me dire au moins ce que c'est que ce régiment qui est arrivé ce soir.

— Ma foi ! fit Valvins, c'est tout bonnement un régiment de cavalerie.

— Tu trouves? repartit Poyer. Et que te semble de ces deux

OU trois petits freluquets de sous-lieutenants qui se sont mis à nous lorgner en défilant?

— Il y en a un surtout, dit Joulu, un grand mince, long comme une perche.

— Ah ! celui qui était monté sur une espèce de grande rosse? fit un étudiant.

— C'est-à-dire, reprit Poyer, sur un cheval anglais magnifique.

— Ça, un cheval anglais ! fit Joulu ; il est maigre et efflanqué comme une bière sur quatre échalas.

— Si c'était un gros limousin, ça t'irait mieux, n'est-ce pas? dit Poyer.

— Je ne sais pas si le cheval m'irait mieux, reprit Joulu; mais je suis sûr que, quelque soit le cheval, le cavalier ne m'ira pas du tout, et que je ne serai pas fâché d'avoir quelque chose à démêler avec lui.

— On te le gardera, fit Poyer ; je crois que, si je ne me trompe, il y a déjà quelqu'un ici qui a jiBté son dévolu sur lui.

Et, en parlant ainsi, il lança un regard à la dérobée sur Valvins. Celui-ci baissa les yeux et parut ne pas avoir compris l'allusion de Poyer.

— Il me semble, fit Charles en ricanant, que ceux-là ne sont pas pressés de profiter de leur dévolu.

Valvins ne bougea pas, et Poyer se prit à dire avec humeur : — Disdonc, toi, Valvins, est-ceque tu étudies la question de <»mmodo et incommodo sur le fond de ton assiette ? Qu 'est-ce que c'est que ce lieutenant, tu le connais? 11 s'est arrêté en ricanant quand il t'a aperçu ; et, lorsque le régiment a défilé, vous vous êtes abordés et vous vous êtes parlé tout bas. Que t'a-t-il dit ? que s'est-il passé?

— 11 s'est passé, dit Valvins froidement, qu'il m'a demanié comment je me portais.

— Tu le connais donc ?

— Oui.

— Et tu l'appelles ?

— Le marquis Melchior de Lesîy.

— Le fils de ce vieux royaliste de Lesly qui esta la chambre ^es pairs ?

-^ Lui.

•^ Et tu connais ça, toi, Valvins? dit Poyer en grondant.

^ Je le connais.

— Et tu es son ami, peut-être?

— Non.

— A la bonne heure.

— Ça doit être lui, s'écria Charles, qui a dit qull apprendrait à vivre aux étudiants ?

Valvins se troubla, et répondit après un moment de silence :

— Je ne le crois pas.

— D'où le sais-tu ? fit Poyer; le lui as-tu demandé?

— Non.

— Hé bien, alors, pourquoi dire que ce n'est pas lui?

— Alors, fit Valvins, pourquoi dire que c'est lui?

— C'est parce qu'il me déplaît plus qu'un autre, dit Poyer, et qu'il nous regardait d'un œil...

En parlant ainsi, l'étudiant serra les poings d'un air de menace.

— Tu te trompes, dit Valvins, ce n'est pas un méchant garçon.

— Est-ce à lui le tilbury qui suivait par derrière, avec un domestique en livrée? s'écria Charles Joulu.

— Oui, dit Valvins; j'ai reconnu ses armes sur le panneau.

— Ah! dit Charles, il a un tilbury et des armes; j'en suis charmé pour ma part. Ahl ce monsieur a un tilbury... un tilbury ! reprit-il avec un accent furieux... un tilbury !.. . Il n'y a jamais eu de tilbury à Rennes... Mais si on les laissait faire, ces officiers, on ne pourrait plus aller dans les rues. Il n'y aura pas de tilbury dans la ville, je vous en réponds, moi I

-- Voyons, veux-tu te taire, sacré gringalet! s'écria Foyer. Si ce marquis fait l'insolent, je m'en charge, moi.

— Ni toi, ni lui, dit Valvins; je le recommande.

— Comment, tu le recommandes? s'écria-t-on de toutes parts.

— Oui, fit Valvins ; je demande et je désire qu'à moins qu'il ne cherche querelle à quelqu'un, personne ne s'adresse à lui sans motif.

— Pourquoi ça?

— Je n'ai pas besoin de vous le dire.

— Est-ce que c'est sérieux, ce que tu dis là? demanda Poyer.

— Très-sérieux, fit Valvins en faisant un signe particulier à Poyer.

— Si c'est comme ça, on le respectera... c'est bon... D'ailleurs il y en a assez d'autres qui ont l'air d'être aussi crânes, et nous verrons.

Puis il ajouta :

— Vous entendez, vous autres ?

CONFESSION GÉNÉRALE. iSI

— On entend, dit Charles, quoique ça me vexe. Mais enfin, c'est le premier individu que Yalvins recommande, et il a son droit; on ne lui dira rien.

— Tu entends, Fabien, dit Poyer au jeune étudiant, qui, après avoir lancé la conversation sur le chapitre du régiment, ne s'en était plus mêlé, et qui était tombé dans une rêverie profonde.

— Hein ? fit-il tout à coup ; qu'est-ce que c'est?

Madame Proserpine et Valvins se regardèrent en même temps et échangèrent à la dérobée un coup d'œil d'intelligence.

— Ah ça, fit Poyer avec humeur, qu'est-ce que tu as donc ? Est-ce que tu dors sur le rôti ?

— Je n'écoutais pas, voilà tout, je pensais...

— Hum ! dit Poyer, tu penses beaucoup depuis quelques jours. -— Il me semble que ce n'est pas défendu... Mais enfin de quoi

s'agit-il?

— Il s*agit, reprit Charles, qu*il est défendu de chercher querelle au marquis de Lesly, le beau lieutenant qui a des chevaux anglais et des tilburys.

— Ça m'est bien égal, repartit Fabien en se levant de table.

— Est-ce que tu n'attends pas le dessert? dit Poyer.

— Non, j'ai affaire ce soir de bonne heure.

— Où ça?

— Est-ce que je te demande où tu vas, toi, pendant des journées entières qu'on n'entend pas parler de toi? dit Fabien.

— Moi, fit Poyer, c'est différent; j'ai des raisons.

— Et moi, j'ai des raisons aussi.

— Restez, monsieur Fabien, dit madame Proserpine, le dessert est excellent; et, si vous demeurez, je vas faire un petit punch, et vous passerez la soirée ici.

— C'est ça, répondit toute la tribu.

— Merci, dit Fabien en prenant son chapeau ; vous êtes bien aimables, mais je n'ai pas le temps.

Et aussitôt il quitta la salle à manger. Poyer le regarda s'éloigner d'un œil irrité ; et, se levant immédiatement, il s'écria : — 11 faut que je sache où va ce petit mâtin-là.

— Poyer, dit Valvins en l'arrêtant par le bras, espionner un camarade I

— Allons donc 1 fit Poyer ; moi espionner Fabien... c'est seulement pour savoir où il va.

— Ce n'est pas pour autre chose qu'on espionne, dit Charles.

— Ou'as-lu dit là? fit Poyer en s'avançant vers le petit bonhomme.

— Pardieul monsieur Poyer, dit madame Proserpine, on sait bien que c'est par amitié pour M. Fabien que vous voudriez savoir où il va. Vous avez idée qu'il se dérange, et vous avez peut-être raison ; mais il ne faut pas le suivre, parce que, quoique ce ne soit pas pour ça, ça n'aurait pas moins l'air de... enfin de...

— De l'espionner. Vous avez peut-être raison, fit Poyer ; mais, si je ne découvre pas où il va comme ça tous les soirs depuis un mois, il faudra qu'il me le dise... sans çal... Je n'aime pas les hypocrites.

Poyer était triste, et, comme la tristesse était pour lui une maladie dont il n'aimait pas à être attaqué longtemps, il y chercha un remède immédiat, et'ce remède, il était écrit d'avance dans la pharmacopée de Poyer. Il reprit :

— Vous nous avez parlé de punch, madame Proserpine ; il ne faut pas que l'absence de Fabien nous empêche de le boire.

— Je vous en offre un bol, dit la maîtresse de maison.

— Et moi un, répondit Poyer.

— Et moi un, répondit Charles.

— Alors nous allons rire, fit Poyer avec une expression où il y avait ce que l'on pourrait appeler une effrayante menace de joie.

11 est inutile de raconter comment se passa cette soirée ; mais ce ne fut pas un bol, ni deux, ni trois, qui furent consommés par les étudiants. Il en fut du budget voté par eux comme de tous les budgets de ce monde : à moitié de l'orgie, il était dépassé de moitié. "A neuf heures, la joyeuse bande des étudiants en était à son sixième bol de punch, et à dix heures ils avaient assez gagné le temps de vitesse pour que le punch donnât le même nombre que la pendule. C'est pourquoi il fallut que ces messieurs connussent bien exactement le chemin qui les conduisait de la pension de madame Proserpine chez eux pour ne pas s'égarer dans les circuits auxquels ils se laissaient aller, même dans les rues les plus droites. Deux d'entre eux avaient seuls résisté à l'entraînement général : c'étaient Valvins, qui s'était ménagé, et Poyer, dont la force ne connaissait point d'excès. C'était ce que les Anglais appellent un profond buveur. Admirable expression I en ce qu'elle peint d'un seul mot le pieux recueillement avec lequel il se livrait à l'exercice de la bouteille, et l'immensité de l'abîme où il la versait. Ils étaient demeurés seuls auprès de madame Proserpine, qui

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nettail à les retenir une coquetterie qui n'eût peut-être pas été >ans succès, surtout vis-à-vis de Poyer, si cette coquetterie avait été appuyée de Télégance et de la parure d'autrefois. Cependant on ne peut dire que tous ses frais furent perdus; car Val vins, à qui ils n'étaient pas adressés, sembla y faire une sérieuse attention et ir laissa échapper quelques éloges assez vifs sur la finesse du pied, la bonne grâce de la main, la fraîcheur des dents, l'éclat de l'œil. Or, madame Proserpine, qui n'avait pu préparer le punch sans le goûter, montra, en riant jusqu'aux gencives et en feignant de cacher son pied jusqu'à la cheville, qu'avec elle ce n'était pas chose nouvelle et qu'elle savait très-bien tout ce qu'elle avait gardé d'agaçant. Cependant tout ce petit manège de Valvins finit assez singulièrement : il tomba dans une' profonde réflexion, et Poyer, qui ne voyait plus rien à boire, finit par lui dire plusieurs fois :

— Voilà dix heures et demie : allons-nous-en.

— Allons-nous-en, repartit chaque fois Valvins, mais sans quitter sa place.

Excellente manière de résister, bien préférable à un refus formel, qui pousse celui qui demande à prendre une décision immédiate, tandis que cette concession apparente, non suivie d'effet, rompt le plus souvent l'effort des" volontés I Cependant toute chose a un terme, et Poyer prit son chapeau en disant :

— Voyons, viens-tu? est-ce que tu as envie de passer la nuit ici? Valvins se leva; mais, en passant devant madame Proserpine, il

lui dit en lui serrant les genoux :

— C'est une envie bien concevable, si on voulait bien le permettre.

Cette fois, madame Proserpine ne put s'empêcher de comprendre, et elle devint assez sérieuse pour montrer qu'elle croyait que Valvins avait parlé sérieusement. Cependant les deux jeunes gens sortirent, et, contre son ordinaire, madame Proserpine, au lieu de se mettre à ranger le désordre que la bande joyeuse avait laissé après elle, se mit à rêver. A quoi rêva-t-elle? il n'est pas difliciie de le deviner, en l'observant un peu. Rentrée dans sa chambre, elle retourna toutes les armoires, et à minuit, pendant que Guillot, son mari, ronflait avec autant de conscience que s'il eût soufflé dans sa clarinette, son épouse se mit à chercher un corset oublié depuis un an, une robe encore assez fraîche, de petits souliers mignons, el elle se vêtit, et, après s'être vêtue, elle posa deux chandelles

allumées sur sa cheminée, et, montant sur une chaise, elle regarda

dans sa glace la tournure qu'elle avait encore et le parti qu'elle pouvait en tirer. On nous fera peut-être observer que madame Proserpine avait bu plus de punch que nous ne l'avons dit : c'est à quoi nous ne pourrions répondre. Mais, s'il nous était permis d'anticiper sur les événements, nous dirions que, le lendemain matin, à sept heures, madame Proserpine sortit de chez elle pour aller prendre un bain. Pense-t-on que les fumées du punch aient duré jusque-là, et ne faut-il pas croire que les propos de Valvins avaient monté à la tête de madame Proserpine plus encore que l'alcool ?

Mais il nous faut quitter cette bonne petite mère, faisant des gentillesses de petite fille, pour rejoindre Valvins et Poyer; et cependant il ne faut pas abandonner l'ex-Paméla de Bordeaux en laissant dire à nos lecteurs que, malgré ce qu'elle venait de faire, il y avait du tact et du sens dans cette femme, et que, si madame Proserpine n'eût pas été très-satisfaite d'elle-même, elle eût repris sans sourciller sa douillette bleu-saphir. Elle avait quarante ans, c'est vrai ; on dit que cet âge est ridicule, mais il n'y a que la laideur de ridicule, et, quel que fût l'âge de la beauté et de la grâce de cette charmante femme, cette beauté était si ferme, si avenante, si bien portée, elle avait quelque chose de si naïf, que tout cela lui allait à merveille*

Pendant ce temps, Poyer et Valvins, au lieu de rentrer chez eux, s'étaient mis silencieusement en marche, Poyer allant, et Valvins le suivant. C'est à peine s'ils échangeaient quelques mots ; enfin ils arrivèrent à l'entrée de la longue promenade qu'on appelle le Mail, et Poyer dit à Valvins:

— Bonsoiri je vais là-bas.

— Les portes de la ville sont fermées, lui dit Valvins, et ta ne pourras sortir. D'ailleurs^ il me semblait que tu m'avais dit que tu n'irais pas cette nuit*

— J'ai changé d'avis, dit Poyer. C'est demain dimanche, je ne la verrai pas, car elle sera toute la journée avec sa mère et ses frères, et je ne serai pas fâché de lui dire deux mots.

— Pourquoi ? dit Valvins.

— C'est qu'elle est curieuse comme une chatte, et qu'elle ne manquera pas de venir demain au Champ-de-Marspour y voir les nouveaux arrivés, et j'aimerais autant lui fournir un prétexte pour qu'elle n'y vînt pas;

— Est-ce que tu te défies d'elle ?

— Non!... mais elle est assez jolie pour que quelqu'ua de ces traîneurs de sabre la remarque ; il aurait bientôt fait de la suivre ; et alors... ma foi...

— Crois-tu que Carmélite, dit Valvins avec intention, soit une fille assez légère pour remarquer quelqu'un ?

— Je ne le crois pas, je te le jure, et bien lui en prend, dit Poyer d'un ton sombre; mais enfin ça pourrait amener quelque malheur. Certainement je crois qu'elle m'aime, et je crois à sa fidélité comme à l'Évangile ( il est bon de noter que Poyer se vantait de ne pas croire à l'Évangile, mais l'habitude du mot l'emportait); ouï, je crois à sa fidélité, et je crois avoir assez fait pour la mériter; mais enfin c'est égal, si je voyais tourner un homme, quel qu'il fût, autour d'elle, je ne sais, mais je ne pourrais m'empêcher d'être jaloux; et alors...

— Eh bien? dit Valvins, qui parut alarmé du ton menaçant dont fut prononcé ce mot alor3, eh bien! alors?...

— Je la tuerais!

— Elle? dit Valvins.

— Elle et lui î s'écria Poyer ; fût-ce mon meilleur ami, fût-ce toi, fût-ce...

Il s'arrêta encore. Le nom de Fabien lui était vertu, et, par une singulière réticence, Poyer avait hésité à le prononcer : était-ce pressentiment, affection ? c'est ce que lui-même n'eût pas pu dire. Valvins, qui avait deviné devant quelle supposition s'était arrêtée la menace de Poyer, et qui ne voulait pas laisser à son ami le temps d'examiner cette supposition, lui dit assez brusquement :

-^ Ce que je ne comprends pas, c'est qu'avec de pareilles idées sur une femme, tu l'aimes comme tu fais.

— C'est qu'il y a autre chose que. mon amour, vois-tu, lui répondit Poyer avec humeur; c'est que je lui aï promis^., une folie. C'est une folie.

— Quoi donc?

— Je lui ai promis sur ma parole d'honneur de gentilhomme breton 1..,

— De gentilhomme ! fit Valvins avec un petit ricanement méprisant;

— Tu sais bien que je n'y tiens guère et que je l'oublie le plus que je peux, au grand déplaisir de ma famille.

-^ Et c'est le cas de l'oublier plus que jamais, fit Valvins, pour

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le dégager d'une parole que, peut-être, tu te repens d'avoir donnée.

— Je ne sais pas si je m*en repens , repartit Poyer, car, si elle me la demandait, je la lui donnerais encore... et pourtant, ajoutat-il en frappant la terre du pied , je voudrais ne pas la lui avoir donnée.

— Mais quelle est donc cette parole? demanda Val vins.

— Tiens, dit Poyer en lui serrant la main, je te le dirai une autre fois. Adieu pour ce soir, et à demain.

— Pourquoi donc? fit Valvins en le retenant.

— C'est que , quand je te le dirai , tu me feras sans doute un sermon, et que ce soir je ne suis pas d'humeur à en entendre un.

Poyer parlait avec une impatience inquiète; il était dans ce singulier état d'irritation qu'on appelle mal aux nerfs, quand on ne peut assigner aucune cause précise à l'agitation interne qu'on éprouve; du reste, on conçoit quel pouvait être le mal aux nerfs d'un jeune taureau de cinq pieds huit pouces, dont la force était si redoutable. Cependant Valvins n'en parut pas autrement alarmé, et il lui répondit assez durement :

— Encore quelque sottise, et probablement tu ne me la cacl.e^ que pour la pousser à bout, c'est-à-dire- pouvoir me répondre, le jour où je te ferai quelque remontrance : « Il n'y a plus rien à dire, le mal est fait; n'en parlons plus. »

Poyer, loin de s'irriter de cette admonestation, se tut et parut devenir triste, puis il répondit doucement :

— Tu te trompes, Valvins, il n'y a plus rien à ajouter à la sottise, car c'est peut-être une sottise que j'ai faite... Je te dirai cela demain.

— Pourquoi pas ce soir?

Poyer passa les mains dans ses cheveux avec un mouvemen de rage, et répondit :

— Non, pas ce soir, vois-tu... je ne sais pas... mais ce soir, j'ai peur de parler d'elle et de moi.

Valvins voulut essayer de plaisanter et repartit d'une voix qu'il ne put rendre moqueuse :

— C'est aujourd'hui samedi, ce n'est pas ton jour de malheur comme le vendredi...

— Je ne sais pas quel jour c'est, dit Poyer en éclatant; mais, vois-tu, il y a quelque chose dans l'air qui m'épouvante, il m'ar-

rivera malheur, ou je ferai un malheur d'ici à quelques jours

c'est sûr

— Soupçonnes-tu? lui dit Val vins d'un ton indécis, soupçonnes-tu quelqu'un? Carmélite... par exemple?

— Je ne soupçonne rien et je ne soupçonne personne, mais je ne sais pas pourquoi j'ai été comme ça toute la journée. Tiens, continua-t-il avec un accent singulier, tiens, moi Poyer, qui les mangerais tous en capilotade, ces officiers ^de cavalerie , je ne peux pas te dire quel sentiment j'ai éprouvé aujourd'hui quand j'ai vu défiler ce régiment! C'a été si fort que, lorsque tu t'es approché de ce marquis de Lesly, il a baissé son sabre pour te parler..,, hé bien, à ce moment, un rayon de soleil s'est réfléchi sur la lame et m'a ébloui. Malgré moi, j'ai baissé les yeux et j'ai senti dans le corps un froid , comme si cette lame m'eut traversé le cœur!

— Mauvaise disposition de la santé! dit Valvins affectueusement.

— Non, Valvins, pressentiments!.,, vois-tu... je m*y connais... il y a des pressentiments comme ça dans ma famille, mon père a été averti de sa fin de cette façon-là. Un menuisier à qui l'on avait commandé une bière pour un de nos voisins la porta chez nous. Mon père la vit et eut peur... il était mort trois jours après... Jules, mon frère aîné, avait vu son convoi en rêve huit jours avant sa mort, il eut peur, il tomba malade... et pourtant il se portait bien quand il fit ce rêve-là! Enfin, mon grand père, le Poyer qu'on appelait le sanglier, le jour où il fut tué à la chasse, avait entendu un paysan qui, passant sous la fenêtre, avait dit en riant : « En voilà qui vont chasser la perdrix et qui rapporteront peut-être le sanglier. » Il eut peur aussi. Il alla tout de même à la chasse ; et, au coin d'un bois, son fusil partit, et il reçut une balle qui retendit raide mort. Qui avait mis une balle dans le fusil quand il allait chasser la perdrix?... c'est un sort.., vois-tu...

— Et tu crois à ces sottises-là, toi, Poyer? lui dit Valvins.

— N'appelle pas ça des sottises, repartit Poyer sérieusement. Si tu étais Breton, Valvins, tu saurais que toutes les vieilles familles du pays ont leur sort auquel elles n'ont jamais manqué... Ainsi j'ai eu peur... j'ai...

— Allons donc! fit Valvins.

— Vous ne savez pas ça, vous autres Parisiens, vous n'êtes

pas des hommes d'autrefois... Mais nous, vois-tu, c'est dans le sang... oui... Enfin, c'est comme ça.

— Mais, repartit Valvins, qui savait qu'aucun raisonnement n'est possible contre la superstition, à supposer que cela soit vrai, je ne vois pas dans tout ce que tu me dis un avertissement formel comme celui qui a annoncé la mort de tes parents.

— Je ne puis te rien dire là-dessus, repartit Poyer, mais enfin écoute. Tu sais bien que j'ai mes jours et mes heures pour aller voir Carmélite, car enfin je ne peux pas la forcer à quitter la maison tous les matins et tous les soirs pour faire un quai't de lieue et venir chez la mère Leleu, quand elle n'y a pas à faire. Tu sais, toi, que, tous les jours où je n'y vais pas, je les passe tranquillement avec toi au café ou au spectacle; hé bien, ce soir... je ne peux pas te dire, mais il m'a pris une rage d'y aller, un

besoin de la voir Il me semble qu'il lui arrive quelque chose...

Si ce n'est pas moi, c'est elle qui court un danger... Tiens, voistu, je ne dormirais pas tranquille, il faut que j'y aille.

En disant ces mots, Poyer s'avança du côté de la petite rivière qui sert de ceinture à la ville de ce côté, mais Valvins l'arrêta encore en lui disant :

— Il est minuit, tu ne la trouveras pas chez la mère Leleu ; sa journée est finie*

— C'est vrai, dit Poyer... c'est égal, j'irai jusqu'à la ferme, c'est samedi, elle veille d'ordinaire jusqu'à deux ou trois heures du matin pour repasser les robes et le linge qu'elle rapporte le dimanche, elle sera encore levée,

— Mais comment pourras-tu .la voir?

— Pardieu! en entrant chez son père.

— Une visite à minuit!

— Bon! je dirai que je me suis attardé en revenant de chez mon oncle, qui demeure à deux lieues d'ici, je dirai que je n'ai pas pu rentrer dans la ville, et que je viens lui demandera coucher.

-^ Et tu penises qu'ils te croiront?

— Il faudra bien qu'ils me croient; d'ailleurs, je ne tiens pas à coucher là-bas. Pourvu que j'entre et que je la voie, c'est tout ce que j'en veux. Une fois que je l'aurai vue, je m'en retourne, et... En voilà un qui n'est pas fort, fit tout à coup Poyer en s'interrompant et en montrant dans la nuit à Valvins une ombre qui s'agitait au milieu de l'eau bourbeuse de l'IUe, que beaucoup

d'étudiants, renommés pour leur légèreté, franchissaient sans diflBculté.

Valvins tressaillit et regarda avec inquiétude du côté que désignait Poyer. Celui qu'ils observaient gravit le bord qu'il avait manqué, et aussitôt il s'éloigna rapidement.

— Qui diable est ça? dit Poyer en avançant vers l'individu.

— Ne vas-tu pas courir après lui? fit Valvins en l'arrêtant ; puisque tu es si décidé à aller chez Carmélite, dépêche-toi, et, comme tu m'as tout attristé avec tes idées funèbres, j'attendrai pour me coucher que tu sois rentré.

— Merci, Valvins, lui dit Poyer en lui serrant les mains, tu m'aimes plus que je ne mérite. Mais, puisque tu ne vas pas te coucher tout de suite, entre donc dans la chambre de Fabien, et tâche de savoir un peu ce qu'il devient. Celui-là aussi me fait du chagrin... parce que je l'aime, ce petit... 11 ne se doute pas pourquoi je l'aime, lui... Mais toi, tu le sais... Hé bien, tâche de le rendre raisonnable... Moi, voiir-tu, je ne sais pas, il m'enjôle... Pense à lui, je t'en prie.

— J'y Vais, dit Valvins avec un soupir si profond qu'il eût étonné Poyer s'il ne s'était déjà éloigné.

Comme un cheval vigoureux, le fort étudiant franchit d'un bond la petite rivière qui le séparait de la campagne et disparut bientôt dans l'ombre. Valvins le regarda un moment s'éloigner; puis, murmurant quelques mots de colère et de pitié, il se détourna et s'élança à la poursuite de celui qui avait si maladroitement franchi la rivière et qu'il pouvait apercevoir encore fuyant rapidement.

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