LES AMIS
Quelle que fût la rapidité de sa marche, Valvins gagnait peu de terrain sur celui qu'il poursuivait ainsi ; cet individu semblait aussi désireux de ne pas être atteint que Valvins pouvait l'être de l'atteindre.
196 CONFESSION GÉNÉRA.LE.
Ce ne fut donc qu'après avoir parcouru un grand nombre de rues que Valvins parvint à approcher assez le fugitif pour pouvoir le reconnaître certainement. Mais, lorsqu'il en était. encore à cinquante pas, il lui vit ouvrir une porte et entrer rapidement dans la.maison. Cette maison était celle où demeuraient Valvins, Poyer, Fabien, et un assez grand nombre d'autres étudiants. « C'est bien lui » , murmura Valvins. Entré à son tour, il prit sa chandelle, qui, ainsi que toutes celles des habitants de la maison, était déposée sur une planche, à côté du guichet par où le portier examinait les entrants et les sortants, et il l'alluma à la petite lampe à bec qui veillait toute la nuit dans l'allée qui conduisait à unescajier obscur. Il monta jusqu'au premier étage, où régnait un long corridor sur lequel ouvraient toutes les portes des étudiants qui logeaient dans cet endroit. Devant toutes ces portes étaient déposées les bottes et les habits des étudiants, que le domestique commun enlevait au point du jour pour les brosser et les cirer avant Theure des cours. Valvins vit aussi que la clef était sur toutes les portes de ses camarades. A vingt ans, on ne craint pas les assassins, on ne pense pas aux voleurs. Quand il fut en face de la porte de Fabien, il remarqua que celui-ci avait non-seulement retiré la clef de sa porte, mais qu'il ne s'était pas conformé à la coutume de tous les jours, et que ni bottes ni vêlements n'atten- ^. daient les soins du domestique. Valvins hésita un moment, mais enfin il se décida à frapper. On ne répondit pas. Il demeura tout étonné. Peut-être s'était-il trompé, peut-être n'était-ce pas Fabien qu'il avait suivi; Fabien n'était peut-être pas rentré; alors ses soupçons étaient injustes; ce n'était pas lui qui avait si maladroitement tenté de franchir l'Ille, c'était quelque autre étudiant qui était rentré en ville, et alors Fabien ne revenait pas de chez Carmélite. Mais cette supposition remplaça les doutes fâcheux de Valvins par une crainte encore plus vive. Peut-être Fabien était-il encore chez Carmélite, et peut-être Poyer l'y rencontrerait-il. A cette pensée, Valvins éprouva un véritable effroi, et il frappa avec vivacité à la porte.
— Qui est-ce qui diable vient m'éveiller? dit Fabien, comme s'il eût été arraché à un profond sommeil.
— C'est moi, dit Valvins.
— Eh bien! dit l'autre, qu'est-ce qui t'arrive?
— Ouvre-moi, j'ai à te parler.
— Demain.,, lu m'ennuies.
— Non, tout de suite. Ouvre, reprit Valvins.
Fabien se leva, ouvrit, et, se rejetant dans son lit, marmotta avec humeur :
— Dépêche-toi ; qu'as-tu à me dire?
— Est-ce qu'il y a longtemps que tu es rentré ?
— Pardieu I dit Fabien, voilà deux heures que je me retourne dans mon lit sans pouvoir dormir, et maintenant que je commençais à sommeiller, voilà que tu me réveilles. Je ne sais quelles lubies te poussent, mais je vais en avoir encore pour deux heures avant de pouvoir me rendormir.
— Ah ! il y a deux heures que tu es couché? dit Valvins, qui venait d'apercevoir dans un coin le pantalon et les bottes souillés de fange qui attestaient que c'était Fabien qui était tombé dans rille, que c'était bien lui qu'il avait vu et qu'il avait suivi ; ah! il y a deux heures que tu es couché ?
— Deux heures moins une minute ou deux heures cinq secondes... je n'ai -pas exactement compté, dit Fabien avec humeur ; mais il y a assez longtemps pour que je n'eusse pas été fâché de profiter du»sommeil qui me venait.
Valvins s'assit près du lit sans prendre garde au ton de Fabien, et lui dit sérieusement :
— Fabien, j'ai une affaire demain au matin.
Fabien bondit dans son lit, se leva sur son séant et s'écria avec un vif accent d'intérêt :
— ^^-Toi, Valvins! et avec qui?
Puis, sans attendre la réponse, il ajouta :
— Est-ce que Poyer ne le sait pas ?
"Valvins réfléchit un moment, puis il dit timidement : •^ C'est avec ^yer que je dois me battre.
— Toi avec Foyer!... toi, s'écria Fabien, ce n'est pas possible. Voilà ce que c'est, vous êtes restés à boire du punch, Poyer se sera grisé, tu auras voulu lui faire de la morale, et il t'aura dit quelque chose ; mais vous ne vous battrez pas... Allons donc! je ne le veux pas, Poyer te fera des excuses... je m'en charge... Toi 6^ Poyer vous battre ! c'est comme si nous nous battiofis ensemble, 6st-ce que c'est possible ?
— Tu es plus jeune que nous, Fabien, et cependant je veux te
faire juge de notre querelle, et tu décideras toi-même si c'est une
affaire qui puisse finir autrement que par la mort de l'un de nous deux.
lî)8 CONFESSION GÉNÉRALE.
Fabien ouvrit de grands yeux et répondit d'un ton surpris :
— Je veux que le diable m'emporte si j'imagine quelque chose qui puisse brouiller deux amis comme vous !
— Écoute donc, reprit Valvins; tu connais la Buchard?
— Oui, la marchande de mercerie qui a deux filles qu'elle garde sous clef comme si elles avalent quelque chose à perdre.
— N'en parle pas légèrement, Fabien, il y en a une des deux qui ne mérite pas la mauvaise réputation qu'on lui a faite.
— Ah! bah! fit Fabien.
— Oui, Jacqueline est une honnête fille.
— Jolie fille, oui, tant que tu voudras, c'est une des plus belles créatures que j'aie vues, mais voilà tout.
— Je te dis que tu te trompes, reprit Valvins avec impatience, et une preuve que c'est une honnête fille, c'est que je l'aime et que...
— Tu es son amant, je m'en doutais ; mais ça jie me semble pas une preuve de son honnêteté.
— Si tu aimais comme moi, dit Valvins, tu saurais ce qu'il en est.
— Si j'aimais comme toi... si j'aimais comme toi, dit FabieD... d'abord, je n'aimerais pas une. fille qui a appartenu au tiers et au quart.
— Ceux qui disent ça en ont menti, dit Valvins.
— Bon, fit Fabien... c'est ça, ne m'en dis pas davantage... tu es amoureux... amoureux fou.
— Hé bien ! alors tu dois comprendre ce que je dois éprouver de colère contre Poyer. Imagine-toi que, ce soir, comme Ï^JÊk chez Jacqueline, je l'ai rencontré qui en sortait. ^^
— Lui !... dit Fabien d'un ton tout à fait étonné... ce n'est pas possible... tu te trompes...
— J'en suis sûr, dit Valvins.
— Je te dis que tu te trompes, reprit Fabien, ce n'est pas à Jacqueline que Poyer en veut.
— Mais à*qui donc ?...
— A qui?... à une autre. Du reste, reprit Fabien, ce n*estpas de ça qu'il est question.
— C'est vrai, mais il est question que c'est Poyer qui sortait dG chez Jacqueline, et c'est de cette trahison qu'il faudra qu'il me rende raison.
— Vous battre pour une Jacqueline, allons donc!,, dit Fabien en levant les épaules.
— Je te répète que je Taime ! reprit Valvins en affectant une grande colère; qu'elle soit ce qu'elle voudra, je l'aime.
— C'est possible, dit Fabien, mais Poyer ne le savait peut-être pas...
— 11 le savait.
— En es-tu sûr?
— Oui, sûr, bien sûr... Il savait mieux encore, il savait que je lui avais donné tout ce qu'elle a, il savait enûn que je lui avais promis de l'épouser et que je l'aurais épousée.
— Toi, dit Fabien, épouser Jacqueline?
— Oui, moi, parce que je la crois une honnête femme, quoi qu'on en dise,
— Mais si Poyer est aussi son amant, tu vois bien, ..
— Je vois que Poyer l'a séduite et qu'il s'est fait mon rival, qu'il m'a trahi et qu'il faut que j'aie sa vie ou qu'il ait la mienne.
A cette déclaration faite avec violence, Fabien se leva tout à fait et se mit à parcourir la chambre avec colère.
— Ah ça, vous êtes tous fous et 'enragés. Comment, toi, le ïnentor, le Caton de l'école, tu vas t'amouracher de la Jacqueline, d'une catin, et Poyer s'amuse à te la souffler! C'est une bêtise de ta part, c'est vrai, tu n'es qu'un niais, mais c'est une lâcheté de la sienne. Oui, c'est lâche, ce qu'il a fait, puisqu'il savait, lui, ton ami, que 4u étais fou de cette femme. Sacrebleu! nous ne pourrons donc jamais vivre en paix... et faut-il qu'une mauvaise Coquine brouille les meilleurs amis !.., Tiens, voilà quelqu'un qui rentre. . . c'est Poyer.
— Poyer qui revient de chez Carmélite, dit Valvins en prenant les habits de Fabien et en les jetant dans un cabinet; cache tes bottes et ton pantalon.
— Pourquoi ça ?
— Parce que... c^que je viens de te dire n'est qu'un conte.
— Un conte ?
— Ce n'est pas moi, Fabien, repartit Valvins d'un ton triste et incisif, ce n'est pas moi qui ai été trompé par Poyer et Jacqueline, mais c'est Poyer qui a été trompé par Carmélite et...
— Et... qui? dit Fabien en pâlissant.
— Par celui qui, il y a une demi-heure, s'est laissé tomber dans l'IUe.
— Vous m'avez vu?
— Oui, mais je t'ai reconnu seul. Maintenant n'oublie pas ce que tu as dit à propos de ma prétendue histoire : qu'il y avait, dans tout cela, un niais... Si tu as bien jugé, c'est Poyer... une coq^ne: si j'ai bien compris, c'est Carmélite... Quant au troisième, ai tu es juste... tu te rappelleras que tu as dit que c'est un lâche...
— Hé bien I s'écria Poyer en entrant d'un air joyeux, c'est gentil à vous de m'avoir attendu en causant.
Fabien était resté debout, en chemise, immobile.
— Il paraît que tu te donnes de l'air? reprit Poyer. Si tu avais fait comme ce lourdeau que nous avons vu tout à l'heure, Valvins et moi, tu ne serais pas si échauffé : il a pris un bain de siège complet.
Fabien ne répondit pas, et Val vins, qui ne voulait pas que Poyer s'aperçût de son trouble, lui dit en riant :
— Te voilà revenu bien gai ?
— C'est que je suis content. .. très-content... c'est que... Il s'arrêta et ajouta à voix basse en parlant à Valvins :
— C'est que je suis sûr d'elle.
Fabien entendit et se laissa tomber sur une chaise.
— Hé bien, qu'est-ce que tu as donc? est-ce que tu es malade?
— Ce n*est rien, dit Valvins, il a fait des sottises, il est triste.
— Quoi donc, dit Poyer, qu'est-ce qu'il a fait?
— Voyons, laisse-le tranquille ce soir... je te dirai ça.
— Mais je veux savoir. . . ■
— Laisse-le donc, et allons nous coucher.
— Tu ne dis rien, toi, Fabien, est-ce que tu dors?
— Je te dis de le laisser, reprit Valvins ; allons-nous-en.
11 emmena Poyer, qui, à peine dans le corridor, reprit avec uno inquiétude pleine d'affection :
— Mais enfin, qu'est-ce qu'il a ?
Et, comme Valvins ne voulait pas déclarer la vérité, il donn3la première raison qui lui vint à l'idée,- il lui répondit :
— Il n'a pas voulu me l'avouer, mais je crois qu'il a perdu sor» argent au jeu.
— Au jeu ! dit Poyer ; c'est donc ça qu'il nous fuit depuis quinze joursl au jeu!... oh ! non.,, non... non, fit-il en s'animant, pen-* dant qu'il se promenait dans la chambre de Valvins; non, non..mon petit Fabien; pas de ça, Lisette, je te passerai tout ce que tu voudras... mais le jeu! non... Fabien, joueur! et que dirait ma
)auvre mère... elle qui... Ahl non, non... c'est qu'un joueur, iTois-tu, Valvins, j'aime autant un voleur!.;. •
Valvins, qui était charmé d'avoir détourné les idées de Poyer de la "Vérité, mais qui aussi était fâché de donner à Fabien un tort dont il était innocent, Valvins l'interrompit en disant :
— Ce n'est peut-être pas si grave que tu le penses...
— Ça doit être ça, il nous échappe dès qu'il le peut, on ne sait plus où le trouver; il aura découvert quelque infâme bouge où on l'escroque ; si je savais l'endroit, j'irais à l'instant même et je jetterais par la fenêtre tout ce qui me tomberait sous la main.
— Demain, dit Valvins, je saurai ce qu'il en est; mais je t'en prie, ne lui en parle pas.
— Que je ne lui en parle pas! oh! si...
— Mais...
— Si, si, je lui en parlerai, et ferme encore!
— Hé bien, avant de le voir, entre chez moi demain au matin. ■ — Pourquoi faire ?
■ — Parce que je t'en prie... Mais parlons d'autre chose... Tu as donc trouvé Carmélite?
' — Oui... Oh ! si tu avais vu comme elle est devenue tremblante quand elle m'a vu entrer chez son père... Elle était à l'ouvrage, 6t elle repassait ; elle n'a pas levé les yeux sur moi... mais elle Jïï*a compris lorsque j'ai parlé de l'arrivée des officiers, de leur 'ttipertinence et de la manière dont ils parlaient des femmes... ^Qn, je lui ai fait entendre adroitement qu il n'y aurait demain ï^e des gueuses au Champ-de-Mars.
Valvins avait souri au mot adroitement, et il repartit :
^— Il est possible qu'elle ait compris; mais, si son père et sa '^^ïiille veulent aller à la promenade, il faudra bien qu'elle y 'i^nne.
— C'est vrai, dit Poyer... Ses parents sont si bêtes ! ils ne com- ^^^unent pas le' danger qu'il y a à exposer une jolie fille aux '^Sards d'un tas de freluquets. Mais, enfin, c'est égal, je l'ai vue, '^ e'est tout ce que je voulais.
— Et tes pressentiments?
— Au diable mes pressentiments I je n'y pense plus depuis que 1^ l'ai vue. C'est que Carmélite, vois-tu, Valvins, c'est comme un ^^yonde soleil pour moi. Elle dissipe tout ce que j'ai de triste dans ^^cceur, quand par hasard j'ai quelque chose de triste. C'est que je
Paime, vois-tu... oui, je Taime.,. Enfin, il faut que jeTainie bien, je Jui ai promis de l'épouser.
— Quand tu m'as dit que tu avais fait une sottise, je me suis douté que c'était celle-là. Mais cette sottise, elle n'est que dite, et tu ne la feras pas.
— Je la ferai... ou peut-être... mais, tiens, ne parlons pas de ça, je suis content, ce soir je suis heureux, et je ne suis pas en train d'entendre tes sermons.
— Pas plus que quand tu es triste et de mauvaise humeur. Poyer se mit à rire de bon cœur, puis il s'écria :
— Après tout, ce n'est pas fait... si on épousait toutes celles à qui on le dit... Ma foi! qui vivra verra... Il n'y a que ce petit mâtin de Fabien qui m'ennuie... Aller perdre son argent au jeu!
— Encore !
— Hé bien! soit, n'en parlons pas ce soir... je ne lui en parlerai pas du tout, si tu veux, à condition que tu le sermonneras... Lui, c'est une autre affaire, il faut qu'il t'écoute, et il t'écoutera, ou sans ça...
— Tu lui prêcheras d'exemple, n'est-ce pas ?
— Bonne nuit, dit Poyer en riant... fais-lui un beau discours en trois points. As-tu de l'argent?
—-Peu.
— En ce cas, je vais écrire à ma mère de m'en envoyer.
— Pour quoi faire ?
— Ne faut-il pas que j'en donne à ce petit?
— Ça n'est pas pressé; d'ailleurs tu ne peux pas dire à ta mère que Fabien...
— Tu es bon enfant... Pardieu, je dirai que c'est pour moi.- Ah! oui, aller dire cela à la pauvre femme, elle en pleurerait huit jours. Je me charge de la faute, ça lui fera moins de peine.
Et il sortit en sifflant gaiement un air. Valvins, resté seul, murmura doucement :
— Oh I si la nature avait donné un peu de tête à ce cœur-là» quelle noble créature cela ferait !
Un quart d'heure après, Poyer dormait, et FabiQn frappait doucement à la porte de Valvins.