‹ Confession généraleChapitre 25 sur 62 · CARMÉLITE · texte numérisé non relu

CARMÉLITE

Avant de raconter Tentrevue qui eut lieu entre Fabien et Valvins, il est nécessaire de faire connaître celle dont le nom a déjà été cité tant de fois dans le cours de ce récit, cette Carmélite qui occupait si particulièrement la pensée des deux amis.

Carmélite était, du moins en apparence, la fille d'un fermier des environs de Rennes, appelé Pierre Leroëx. C'est ce que croyaient la plupart des habitants de la ville ; mais ceux delà campagne se rappelaient que , vingt-deux ans avant le temps où commence notre récit, et au plus fort de la révolution, Jérôme Leroëx s'était tout à coup trouvé le père d'une petite fille d'un an, et qu'à la même époque il avait augmenté sa ferme, acheté des bestiaux et vécu d'une manière beaucoup plus aisée, quoique, dans les^ campagnes, la venue d'un enfant, et surtout d'une fille, soit considérée comme une charge jusqu'à l'âge où la famille peut tirer parti de son travail. La supposition fort naturelle qui courut à cette époque fut que cette enfant appartenait à quelque noble famille proscrite, qui, ne pouvant l'emmener à travers les dangers dont sans doute elle était menacée, l'avait confiée à la bonne foi de Jérôme Leroëx. Comme cette supposition pouvait faire courir quelques dangers au bon fermier, on l'ébruita très-peu, puis on n'en parla plus du tout. Les années se passèrent, et Carmélite fut élevée avec les fils qui vinrent plus tard au fermier : ils l'appelaient leur sœur, elle les nommait ses frères. Leroëx la traitait comme sa fille, et, si elle ne fut pas employée aux rudes travaux des champs, c'est que sa santé frêle et délicate ne pouvait supporter de si rudes fatigues. Cela valut à Carmélite un peu de cette éducation première dont manquent d'habitude les habitants de la campagne, surtout en Bretagne. Inutile aux champs, inutile à la maison, sa mère l'envoya à l'école, comme elle l'eût envoyée mendier, pour s'en débarrasser. Le maître d'école trouva dans cette

enfant une élève docile, et, lorsque Texercice de la religion fat rétabli, le curé de la commune la remarqua pour son petit savoir parmi les premières communiantes qui se présentèrent à la sainte table. Elle lisait son catéchisme, et elle écrivait déjà passablement. Le bon prêtre cultiva ces dispositions en l'attirant thez lui, et, à seize ans, on parlait d'envoyer Carmélite à la communauté d'Évron pour en faire une sœur de charité capable de diriger une école de village. Mais, à seize ans. Carmélite n'était encore qu'une grande fille, mince, maigre, pâle, avec de grands yeux bêles, une jolie bouche niaise et l'allure traînante d'une malade qui n'est pas pressée d'arriver au cimetière. Il fallut ajourner le projet d'envoyer Carmélite au couvent, et l'on décida en famille qu'on ne prendrait ce parti que lorsque Tenfant aurait atteint ses dix-huit ans. Mais l'enfant n'avait pas dix-sept ans accomplis que c'était une femme. Ce corps maladif avait pris tout à coup de la force et de l'embonpoint, ces yeux noirs s'étaient allumés du feu d'une vie ardente, sa bouche souriait avec amour, et elle courait légère comme Diane, dont elle avait la taille et dont elle avait aussi la vigueur. Or le paysan breton , bien qu'il ne sache pas faire une addition selon les règles , est un trop bon calculateur pour avoir une force quelconque à sa disposition sans songer à en faire un utile emploi.

Lorsque Jérôme Leroëx reconnut que sa fille était bonne à quelque chose, il lui demanda de faire ce quelque chose ; mais que serait-ce? Là était la difficulté. Carmélite n'avait aucune disposition à devenir une bergère bretonne en sabots, elle avait de trop jolis pieds pour cela; elle n'eût pu manier la houe ou la bêche comme la plupart des femmes du pays, elle avait de trop jolies mains. Elle cousait et brodait fort bien, mais elle ne savait coudre que pour elle; elle imitait à ravir les jolies robes des dames de la ville, mais elle était incapable de trousser convenablement une cotte et un casaquin. Or il y avait, aux environs de la ferme du père Leroëx, une vieille femme appelée Leleu qui était blanchisseuse. Elle proposa à Carmélite de la prendre chez elle, non pour aller au lavoir gercer, à l'eau et à l'air, ses mains blanches et potelées, mais pour être repasseuse : repasseuse, entendons bien, l'élat élégant des belles filles de province. Et pour qu'on nous comprenne, il faut bien apprendre ici à nos lecteurs de petits détails de ménage nécessaires à l'intelligence de la position de Carmélite.

A Paris, les soins de la maison sont autant que possible confiés

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lu dehors; en province, ils s'accomplissent autant que possible à 'intérieur. A Paris, les familles les plus aisées confient chaque ;emaine ou chaque mois leur linge de toute sorte à une blanchis- ;euse, qui le leur rapporte blanc et repassé ; en province, les àmilles de tout rang ont l'habitude de faire lessiver et blanchir eur linge chez elles, c'est une opération qui a lieu une fois tous es trois mois ou tous les six mois. Cette opération une fois terninée, il faut repasser ce linge, et alors on fait venir des ouvrières lu dehors, surtout pour tout ce qui demande un certain soin et me certaine habileté. En conséquence, une bonne repasseuse est précieuse pour une bonne ménagère; et, comme en (!»rovince les )lus belles dames daignent s'occuper de leur ménage, il s'ensuit }u'une fille comme Carmélite se trouvait souvent appelée à travailler, soit à la ville, soit à la campagne, dans les maisons les jlus considérables. Donc, comme au bout d'un an de séjour chez a Leleu Carmélite était devenue la plus excellente ouvrière, et jue ses journées rapportaient un pécule convenable, il n'avait plus lié question d'envoyer la repasseuse à Évron pour en faire une naîtresse d'école. Or, dans les maisons où Carmélite allait travailler assidûment, il était impossible qu'il ne se rencontrât pas juelque vieillard libertin ou quelque jeune homme battu de >es premiers désirs, qui fît attention à une belle fille aux yeux irdents, aux joues roses, aux lèvres cerises, au buste souple, Bince et cambrée sur des hanches hardies, où bondissaient les plis l'une robe assez courte pour laisser voir des pieds flûtes et des :hevilles d'une attache adorable. Ce ne fut pas un, ce furent dix ïui s'aperçurent de toute cette grâce qui semblait promettre beaucoup d'amour. Mais il paraît que la grâce était menteuse, car l'amour ne vint pour aucun d'eux, du moins à ce que narrait la chronique. Personne n'avait jamais touché, disait-on, le cœur de Carméhte, et la meilleure preuve qu'on en pût donner était quo la belle fille allait tout droit devant elle, la tête haute, chantant gaiement, ripostant avec une joyeuse impertinence aux propos des grands et des petits. Aussi l'appelait-on indifléremment la belle Carmélite ou la chaste Carmélite. C'est qu'il faut le dire, on ne peut rien imaginer de plus agaçant, de plus fin, de plus distingué, que cette paysanne marchant lestement avec un balancement ferme et vif, qui faisait flotter derrière elle les plis gracieux de sa robe. Puis, si on l'appelait, elle avait des mouvements de tête si brusquement hautains pour se retourner quand la voix lui déplai- 1. 12

sait, des poses si gracieuses quand elle aimait à entendre, des petits sourires si impertinents quand elle raillait, des moues si suppliantes quand elle voulait obtenir, il y avait en elle enfin un charme si élégant sous sa grossière toilette, qu'on ne pouvait la voir sans l'admirer et la revoir sans la désirer. SU est vrai qu'une femme soit une rose, comme cela paraît prouvé par beaucoup d'auteurs, on peut dire que jamais femme n'a mieux représenté que Carmélite cette espèce de rose qu'on appelle rose mousseuse, c'est-à-dire la plus exquise délicatesse de couleur, de forme et de parfum s'échappant d'une rustique enveloppe.

Or voilà ce qu'était Carmélite, la plus jolie fille de Rennes et des environs, et la plus gaie aussi ; car on ne pouvait compter comme tristesse réelle quelques jours de larmes et d'inquiétudes qu'elle avait passés chez la mère Leleu, après avoir été travaill* durant tout un mois dans le château de Pierrebrune. Ce château appartenait au comte de Chastenex, qui l'habitait avec sa fenaineet son fils. On ne sait ce qui fit que Carmélite fut si triste pendant les jours qui suivirent sa sortie du château ; mais on remarqua que, le jour même de son départ, Louis de Chastenex quitta le château de son père ; que, moins d'un mois après, le comte partit pour Paris, où il demeura, et que la comtesse retourna à Nantes, où était sa famille, et n'en revint pas davantage. Quelques mauvais esprits essayèrent de rattacher cet événement à la présence de Carmélite au château ; d'autant qu'à partir de cette époque Carmélite refusa obstinément d'aller travailler chez aucun particulier et s'associa à la mère Leleu, qui voulait lui léguer sa clientèle toute composée d'étudiants. Mais les domestiques, cette race qui sait les dissensions de la maison avant même qu'elles aient éclaté, les domestiques ne purent prêter aucune consistance à ces bruits. Carmélite était partie du château lorsque l'ouvrage qui l'y avait fait appeler était terminé, et tout le reste avait eu lieu sans scènes et sans mystère. La médisance fait beaucoup avec peu de chose, mais il n'est donné qu'à Dieu de faire quelque chose avec rien. Or, il n'y avait rien qui témoignât que Carmélite fût pour quoi que ce soit dans le départ de la famille Chastenex, et la belle fille demeura ferme sur sa réputation de chasteté. D'une autre part on ne peut pas douter que les demandes de mariage n'eussent abondé chez 1© vieux Leroëx ;mais le fermier était assez singulier à cet endroit.

— Adressez-vous à ma fille, disait-il ; ce qu'elle voudra, je I^ lui donnerai.

Carmélite ne voulait de personne, et quelques-uns disaient que le vieux Leroëx n*était si prompt à promettre que parce qu'il était sûr des refus de sa fille. Enfin, quoi qu'il en pût être de tous les propos, voilà ce qu'était Carmélite lorsque Poyer arriva à Rennes.

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