‹ Confession généraleChapitre 26 sur 62 · RENCONTRE · texte numérisé non relu

RENCONTRE

Poyer, comme on a pu le voir, était un de ces rudes jeunes gens dont la vie trop puissante a besoin de se dissiper de mille manières. Donc Poyer, le tapageur de la ville de Rennes, après une orgie qui avait duré jusqu'au matin, jetant de côté ses habits souillés, se plongeant dans une cuve d'eau froide, à quelque degré que fût la température, prenait sa veste de chasse, ses guêtres de cuir, son fusil à deux coups, et allait battre les champs toute la journée en compagnie de gentilshommes campagnards des environs. Un jour que la chasse l'avait attardé avec quelques amis, Poyer entra dans une maison de paysan, et, comme lui et ses compagnons étaient épuisés de soif et de fatigue, ils demandèrent à boire et à manger. Cette maison était celle de Leroëx. On servit les chasseurs comme on le pouvait, c'est-à-dire qu'on leur donna quelques galettes et une cruche de cidre. La soif était plus large que la cruche, de façon qu'on la vida et qu'on la remplit plusieurs fois, très-souvent même, et, tout cidre qu'il était, le cidre monta à la tête des buveurs. Cependant, après une dernière libation, les chasseurs qui ne rentraient pas à la ville quittèrent Poyer, qui demeura un moment après eux dans la ferme. Il s'apprêtait à en sortir après avoir amicalement causé labourage et semence avec le fermier, lorsqu'il entendit un cri : Au secours I partir à trois ou quatre cents pas environ de la maison. 11 cherchait à reconnaître la direction de ce cri, que déjà le père Leroëx, ses deux fils, et quelques valets de ferme, s'armant de fourches et de fléaux, avaient couru de ce côté en criant :

— C'est Carmélite, c'est la voix de Carmélite.

Poyer les suivit d'assez près î mais, avant qu'il fût arrivé sur le lieu d'où les cris partaient, il entendit un nouveau tumulte et la voix d'un de ses camarades s'écriant :

— Ah ! je suis assassiné I

Poyer s'élança de toute sa vitesse vers le lieu du combat, et reconnut que les paysans frappaient à coups redoublés sur ses amis, tandis qu'une femme qu'il aperçut dans l'ombre se tenait à l'écart en disant d'un ton suppliant :

— Ne les tuez pas, ne les tuez pas !

Si Poyer était venu en même temps que les paysans, il est probable qu'en voyant une jeune fille se débattre entre les mains de quatre ou cinq vauriens, il eût fait comme les manants et se fût attaqué à ceux qui, abusant de leur force, insultaient une jeune fille sans défense. Mais, lorsque Poyer arriva sur le lieu de la rencontre, la position avait complètement changé, et c'était alors ses amis qui étaient opprimés et les paysans qui abusaient de leur supériorité. Ce ne fut pour Poyer que l'affaire de quelques coups de poing pour mettre le holà dans tout ce tapage. Il renversa deux ou trois garçons de ferme, et, le fils aîné du fermier ayant voulu s'attaquer à lui, il le prit au collet et l'envoya rouler à dix pas avec une violence qui arrêta tous les autres assaillants.

— Misérable canaille! s'écria Poyer, pouvez-vous assassiner des gens comme ça!

— Des gueux qui ont insulté ma fille ! s'écria Leroëx.

— Attends, attends, dit le second fils du fermier en faisant voltiger son fléau autour de la tête de Poyer, à qui il asséna uu coup qui eût assommé un bœuf.

Poyer reçut sans broncher cette affreuse atteinte et y répondit par un coup de poing qui étendit le jeune gars par terre comni^ s'il était mort. Ce nouvel exploit épouvanta les assaillants, et le^ chasseurs, revenus de l'effroi très-naturel qu'ils avaient éprouva en se voyant en proie à la fureur d'une dizaine de butors résolus» se mirent à crier :

— 11 faut assommer toute cette canaille, Poyer a raison. Poyer se plaça devant eux et leur dit de sa voix de stentor:

— Je les ai appelés canaille , mais vous ne l'êtes pas moin^ qu'eux.

— Qu'est-ce que c'est? fit un des jeunes gens de la bandCf

— C'est la vérité, dit Poyer, vous vous valez les uns les autres;

^ous vous êtes mis quatre pour insulter une fille, et ils se sont

ais dix pour vous en empêcher-: voilà tout si ce n*est qu'ils

Lvaient plus raison que vous, à qui cette fille n'avait rien dit.

— M. Poyer oublie qu'il parle à des hommes comme il faut, éprit celui qui s'était mis en avant, et il fera bien de se rappeler lu'entre gens qui se respectent la raison du poing n'est pas touours la meilleure.

— Est-ce que^vous m'en demandez une autre? dit Poyer.

— Si vous voulez bien le permettre !

Poyer haussa les épaules et répondit froidement :

— Je suis ravi de ne pas vous avoir laissé assommer, mon petit monsieur : cela vous prouve du moins que la raison du poing a été bonne à vous procurer le pouvoir d'en demander une meilleure. Où vous trouvera-t-on?

— Avec quoi?

— Avec des épées.

— J'apporterai la mienne.

— A demain?

— A demain.

Les chasseurs s'éloignèrent, et Poyer resta seul au milieu des aysans, qui avaient bien compris un peu que Poyer avait pris moralement leur parti, mais qui sentaient encore mieux sur leurs ?>aules qu'il avait physiquement pris le parti de ses compagnons. a reconnaissance n'est pas une vertu champêtre, et les trois ou Jatre malotrus que Poyer avait plus particulièrement admoness, enragés de s'être vu arracher leurs victimes, se mirent à ier :

*^ Hé bien , il faut que celui-là paye pour les autres.

Un cri général d'approbation répondit à cette provocation, mais ^rmélite s'élança près de Poyer et s'écria que c'était une indignité - l'attaquer.

"-— Lui, dit le fils qui avait été si rudement lancé au loin, lui '-li nous a- attaqués par derrière, lui, ah ! il ne l'échappera pas!

— Si vous le touchez, s'écria Carmélite, je vous renie, vous ^^s des lâches.

— Merci, ma fille, merci, dit Poyer tranquillement ; ils seraient 'ï^core douze comme ça qu'ils ne me feraient pas peur... Mais j'ai ^^1 chemin à faire, et j'ai un mal de tête qui m'est venu tout à

2i0 CONFESSION GÉNÉRALE.

coup... je me sens besoin de dortnir. Adieu, vous autres, et souvenez-vous de moi quand vous repasserez par ici.

— Tu te souviendras de nous, mon gars, dit le père. .. Allons, Carmélite, va devant à la maison.

— Pourquoi ça, mon père?

— Je te dis d'aller devant, voilà tout, dit le fermier, et plus vite que ça.

— Hé bieni reprit Carmélite avec force, je n'irai pas. Vous voulez tirer vengeance de ce monsieur, et je ne veux pas, moi

— Qu'est-ce que c'est que « je ne veux pas ? » dit le père en s' avançant vers sa fille la main levée.

Poyer saisit le père à la gorge et s'écria :

— Ne bouge pas, ou je t'étrangle.

Puis il ajouta en s'adressant aux paysans : ,

— Écoutez, mes gars, je ne veux pas me battre contre vous, ipais je tiens votre père et votre maître. Vous êtes dix, et vous pouvez me tuer; mais je vous déclare que, si l'un de vous fait un pas, je le casse sur mon genou comme un échalas.

Et, en parlant ainsi, il enleva le vieillard de terre et le posa sur son genou, comme si véritablement il eût voulu le casser en deux. Les paysans se mirent à pousser des cris, mais sans avancer.

— Lâchez mon père, disait Carmélite, lâchez-le.

— Je le veux bien, mais qu'ils marchent devant. Je n'ai pas envie d'être assommé par derrière d'un coup de fléau ou embroché d'un coup de fourche.

— Hé bien ! lâchez notre père et nous nous en allons, dirent les fils.

— Soit; je vous le rendrai quand vous serez là-bas à cet arbre, dit Poyer en désignant un noyer qui s'étendait sur le bord de la route.

Les paysans, qui s'étaient concertés entre eux, obéirent» et* quand ils furent â la distance convenue, Poyer laissa aller le fermier, qui se mit à fuir ; mais, dès qu'il fut hors de la portée de l'étudiant, Leroëx se mit à crier :

— A moi ! maintenant, les garsl haut lés fourches sur rétudiantl Poyer s'apprêtait à faire face au danger, lorsqu'il se sentit tirer

par la main et entendit Carmélite lui dire :

— Par ici... par ici... suivez-moi!...^

Elle l'entraîna par un petit sentier, et, le conduisant de champ eh champ et de haie en haie, elle le fit échapper à la poursuite

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des paysans, qu'ils entendaient jurer et menacer en appelant Carmélite, qui ne répondait pas. Tout cela s'était fait avec cette rapidité et cette intelligence particulière qui viennent à l'homme résolu lorsqu'il veut échapper à un danger imminent, et Poyer et Carmélite étaient déjà bien loin, qu'ils n'avaient pas encore échangé une parole. Cependant, lorsque la jeune fille crut avoir mis l'étudiant à l'abri de la poursuite des paysans, elle dit à Poyer :

— Maintenant, fuyez par là; je vais retourner près d'eux, je les ferai rentrer à la maison.

— Mais, j*y pense, dit Poyer, votre père et vos frères vous battront peut-être pour m'avoir voulu sauver, et je suis un capon de vous avoir laissée faire.

— Aussi, dit Carmélite, je ne vais pas rentrer à la maison; je vais aller passer la nuit chez la mère Leleu, dont vous voyez la maison à ce petit coin là-bas.

— Hé bien, je vais vous y accompagner.

— C'est inutile pour moi et c'est dangereux pour vous ; car dans une heure, mon père^ ne me voyant pas rentrer, y va venir sans doute.

— Et alors, dit Poyer, il vous y trouvera, et Dieu sait ce quî arriverait si je n'étais pas là !

— Dans une heure sa colère sera passée, et je vous réponds que ce n'est pas moi qui prierai pour que je retourne chez nous ; mais, s'il vous retrouvait, je ne répondrais de rien.

— Et moi, je réponds de tout, dit Poyer ; je ne vous quitterai que quand je vous verrai en sûreté.

— Venez donc, dit Carmélite, et, s'ils arrivaient pendant que vous y serez encore, la mère Leleu vous cachera; d'ailleurs, ils n'oseraient pas vous attaquer dans sa maison.

— Je tne soucie d'eux comme d'une troupe d'oies, dit Poyer, et je vous réponds qu'une fois dans la maison, ils n'y entreront qu'avec ma permission, fussent-ils cinquante contre moi tout seul.

Ils marchèrent alors vers la cabane de la mère Leleu. Mais, à peine en eurent-ils franchi le seuil, qu'ils se trouvèrent en face des paysans qui les y avaient devancés. La porte se ferma violemment derrière Poyer et Carmélite, et peut-être un véritable assassinat allait-il se commettre, sous le prétexte de donner une bonne correction à l'étudiant, lorsque tous ces hommes s'arrêtèrent à l'aspect de Poyer. Il était blessé, couvert de sang, et paraissait déjà dans un plus piteux état que celui où on comptait le mettre.

— Bon ! s'écria un garçon de ferme, qu'est-ce qui lui a donné cet atout-là?

— C'est celui-ci, dit Poyer en montrant le fils aîné de Leroëx, qui avait une joue grosse comme le reste de la tête ; le mien vaut bien le sien, quoique je n'aie frappé qu'avec le poing et qu'il se soit servi de son fléau.

• — Et le sien vaut bien le vôtre , monsieur Poyer, dit la mère Leleu en s'avançant. Ainsi, vous autres, déguerpissez plus vite que ça.

Un long murmure disant: C'est monsieur Poyer! c'est le fameux Poyer I passa parmi tous les paysans. Carmélite répéta comme eux : C'est M. Poyer, mais elle fit une variante à la suite de la phrase, et ajouta mentalement : C'est le bel étudiant ! La renommée du terrible lutteur avait produit son effet, et il était maintenant en sûreté.

— Ahl fit Poyer, c'est la mère Leleu, ma blanchisseuse. Vous ne m'aviez pas dit que c'était elle, la belle fille?

— Je vous ai dit, monsieur, repartit Carmélite, que je vous cacherais chez la mère Leleu.

— C'est possible, fit Poyer, qui pâlit et s'assit sur une chaise. Mais je n'ai pas bien compris; c'est que ça m'a un peu étourdi, ce coup que j'ai reçu.

— C'est que j'ai la poigne bonne aussi, monsieur Poyer, dit b fils Leroëx.

— Oui, quand elle est emmanchée d'un fléau de quatre pieds. Poyer s'arrêta et se prit à crier :

— Eh ! la mère, donnez-moi un peu d'eau, je veux que le diable m'emporte si je ne vais pas me trouver mal !

Le vieille femme apporta le pot d'eau. Poyer en but à même quelques gorgées ; puis, se penchant en avant, il se versa le resle sur la tête, et, lavant ainsi le sang qui l'inondait, il découvrit une blessure qui fendait le crâne sur une longueur de plus de deux pouces. Les paysans se regardèrent et devinrent assez inquiets du résultat d une blessure pareille, car il y avait de quoi tuer tout autre homme que le jeune Hercule qui l'avait reçue.

— Il a tapé trop fort, le gars, dit le fermier en s'approchant de l'étudiant. Mais, que voulez -vous, monsieur Poyer? dans la nuit on ne voit pas ce qu'on fait.

— C'est bon, c'est bon, fit Poyer, dites-lui seulement de ne pas venir me demander son reste.

— Dam I quand on ne sait pas h qui on a affaire.

CONFESSlOiN GÉNÉRALK. 213

— La mère Leleu, fit Poyer sans répondre au paysan, un peu de sel et d'eau et un peu de linge.

La mère Leleu apporta du sel et dit à Carmélite, qui était devenue pâle et tremblante à Taspect de cette horrible blessure :

— Hé bien I toi, donne donc du linge.

— C'est que je n'en trouve pas, repartit celle-ci, tant elle était troublée.

— Que diable ! fit Poyer, il y a bien ici quelque chemise à moi, déchirez-la, et donnez-moi du linge. Je n'ai pas envie de saigner là comme un bœuf toute la nuit ; il faut que je me batte demain au malin avec ce gredin qui vous a insultée, la belle fille, et je ne me soucie pas d'arriver sur le terrain pâle comme une serviette. Ils diraient que j'ai peur.

A ces paroles, Carmélite se retourna en se laissant arracher des mains une chemise q^ie la mère Leleu se mit bravementà déchirer sans s'occuper si elle appartenait à Poyer ou à quelque autre de ses pratiques, et la jeune fille dit lentement et avec un air de stupéfaction toute particulière :

— Vous allez vous battre pour moi, monsieur Poyer ?

— Hé I fit Poyer, qui s'était enveloppé la tête, il me semble que vous en valez bien la peine, la belle fille I

— Ah I par exemple, dit le fermier; nous ne vous laisserons pas battre ; s'ils viennent au rendez-vous, nous les assommerons tous.

— J'espère 'que vous vous tiendrez tranquilles, les gars! dit Poyer en se levant. Il ne s'agit plus d'une batterie maintenant ; c'est un duel, une affaire d'honneur, et c'est bien différent. Ces messieurs ont insulté une femme, je leur ai dit qu'ils étaient de la canaille; ils m'ont demandé une réparation, et je la leur dois, ou je suis déshonoré. Bonsoir donc, la compagnie !

— Est-ce que vous allez retourner à la ville comme ça? dit le père Leroëx.

— Mais les portes sont fermées.

— Bon ! je sauterai les fossés à cloche-pied.

— Oui, dit Carmélite, un autre jour; mais, dans l'état où vous ôtes, vous feriez mieux de venir coucher chez mon père.

— Pourquoi est-ce qu'il ne coucherait pas ici ? dit la mère Leleu.

— Et demain? et des habits? fit Poyer"; je ne peux pas aller Comme ça sur le terrain, j'ai l'air d'un boucher.

— Pour quand votre duel? dit la mère Leleu.

— Pour sept heures.

— Hé bien, à cinq heures je serai chez vous. Le concierge me laissera monter, il me connaît ; quel habit voulez-vous que je vous prenne?

— Hé bien I dit Poyer, qui se sentait tout à fait abattu depuis que le danger d'une lutte ne le soutenait plus, prenez mon habit bleu, un pantalon Blanc , des bottes, du linge, tout ce qu'il faut; je veux être beau.

— Je prendrai Thabit et les bottes, voilà tout ; nous avons ici du linge à vous.

— Mais il n'est pas préparé, dit Carmélite.

— Hé bien, tu peux bien passer ici une heure ou deux, dit la mère Leleu.

-^Soit, dit le père Leroëx, et, si vous voulez, un de mes gars vous accompagnera pour porter le paquet.

— C'est bon, fit la mère Leleu. Entrez par là, monsieur Poyer. Déshabillez- vous et couchez-vous... je vas vous faire un peu de vulnéraire. Quant à toi, dit-elle à Carmélite, allume tes charbons.

— Ahl fit Poyer, j'oubliais le plus important: passez chez Valvins, et dites-lui de venir ici avec un autre et mon épée.

— Je ne l'oublierai pas ; mais allez donc vous coucher, fit la vieille blanchisseuse en le poussant dans la chambre où il devait coucher,

— Ah ça! les gars, dit Poyer en se retournant, sans rancune, vous autres I

Tous les paysans se précipitèrent vers lui, et lui serrèrent cordialement la main. Tous se retirèrent, et le fermier dit à sa lîlleen se retirant :

— Et toi, soigne un peu le linge de l'étudiant, entends-tu ?

— Oui, mon père.

— Le gars Jacques va rester , et il t'accompagnera quand tu auras fini, pour rentrer à la maison.

-^ C'est inutile, je veillerai avec la mère Leleu, puisqu'elle n^ va pas se coucher.

— Comme tu voudras, dit le fermier.

Puis il s'éloigna en criant :

— Bonsoir, monsieur Poyer I... bonsoir, la mère I

-^ Bonsoir, leur répondit la blanchisseuse, qui était entrée daiis la chambre pour arranger le lit, pendant que Poyer se déshabillait*

CONFESSION GÉNÉRALE. 2i5

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