‹ Confession généraleChapitre 27 sur 62 · EXPLICATION · texte numérisé non relu

EXPLICATION

Carmélite conduisit tous ces hommes jusqu'à la porte de la chaumière et demeura un instant sur le seuil, laissant son front et sa poitrine exposés à l'air froid de la nuit. Cette fraîcheur la soulageait sans qu'elle s'en rendît compte : c'est que son front était tout plein d'idées confuses qui le brûlaient, et son cœur de sentiments nouveaux qui le faisaient battre d'une étrange façon. Pendant ce temps, Poyer disait à la mère Leleu :

— C'est donc là cette belle Carmélite dont on parle tant ?

— Est-ce qu'elle a volé son nom, monsieur Poyer?

— Non pardieu pas! c'est la plus belle fille que j'aie rencontrée; et elle est sage, n'est-ce pas?

— Comme une image, monsieur Poyer.

En répondant ainsi, la blanchisseuse regarda l'étudiant comme pour découvrir s'il y avait dans sa question une prétention à s'attaquer à cette sagesse, mais Poyer s'empressa de répondre :

— Tant mieux... tant mieux!... Ce n'est pas parce que je vais me battre pour elle, car j'ai soutenu des coquines qui ne valaient pas l'ongle de son petit doigt... mais ça me fait plaisir de penser qu'elle est sage.

— Pourquoi ça?... dit la mère Leleu assez indifféremment...

— Oh I fit Poyer... pour rien... parce que...

Une répondit pas autrement, car il ne se souciait pas de dire comment il lui était arrivé dans la pensée que, s'il avait appris que cette filleeût un amant, il aurait désiré étrangler cet amant sans autre raison.

La mère Leleu quitta la chambre, et Poyer se coucha.

— Hé bien, que fais-tu donc avec cette chemise à la main? dit la blanchisseuse en voyant Carmélite qui était immobile à considérer la marque du linge, voilà ton fer qui va être rouge.

— C'est que je ne trouve pas de linge à la marque de M. Poyer.

— Et ce que tu tiens là ?

2i6 COiNFESSION GÉNÉRALE.

— Il y a bien un P, dit Carmélite, mais il y a encore deux autres lettres» un B et un C.

— Hé bien, dit la mère Leleu, c'est juste ça : M. Poyer de Berbins de Caradec.

— Tiens, fit Carmélite, c'est donc un noble?

— Et de la meilleure noblesse.

— Pourquoi donc qu'il s'appelle Poyer tout court?

r— Ohl c'est une histoire, ça, vois-tu, répondit la mère Leleu tout en mettant une bouilloire devant le feu eten préparant le vulnéraire qu'elle avait annoncé. Le père Poyer, qui était un brave homme dans son temps, un peu comme son fils, un peu braqua, s'amouracha d'une paysanne et l'épousa ; la famille ne voulut jamais la reconnaître ; alors le père Poyer lés envoya à toui les diables; il se mit à la tête de ses biens, les exploita, et ne se fit plus appeler que M. Poyer tout court, au lieu de vicomte de Poyer qu'il était.

— Comment, dit Carmélite, le vicomte de Poyer épousa une paysanne?

— Une honnête fille, par exemple I Mais, vois-tu, tout ça tourna mal ; au bout de quelques années, son mari la laissa là pour toutes les maritomes du pays, et la pauvre femme n'a cessé de souffrir que lejour où son mari est mort.

— Ahl dit Carmélite, il est mort?

Et l'on eût dit qu'en prononçant ces paroles, elle avait ouvert la porte à une foule de réflexions, car elle semblait bien plus écouter sa pensée que le bavardage de la mère Leleu, qui continuait ainsi :

— Oui, il est mort, il y a de ça une dizaine d'années, en laissant à sa veuve une fortune à moitié ruinée. Mais la bonne femme y a si bien travaillé, qu'elle a rétabli toutes les afl'aires de son mari, et maintenant ce beau gars qui est de l'autre côté est un des plus riches héritiers du pays.

— Le vicomte Poyer, n'est-ce pas? dit Carmélite.

— Ne va pas l'appeler comme ça , il n'entend pas de cette oreille-là. *

— Et il est fils unique ?

^— Ça, c'est" une autre histoire, vois-tu; il est bien fils unique, mais il y a chez la mère Poyer un petit bonhomme qu'on appela Fabien, les uns disent que c'est un enfant du père Poyer que sa femme a recueilli et élevé par charité. D'autres disent... maisqû^

ne dit-on pas.?... toujours est-il qu'on ne Tavait pas vu dans la maison avant la mort du vieux Poyer. Il est probable qu'on laissera bien quelque chose à ce petit-là ; mais le vrai fils, c'est M. Payer, et il y a au moins trente bonnes mille livres de rente dans la maison.

Carmélite réfléchissait toujours.

— Mais voilà que tu m'écoutes sans penser à ton ouvrage, dit la vieille blanchisseuse. Allons, dépêche-toi, et tâche de ne pas roussir le linge ; quant à moi, je vas me jeter sur ce tas de paille et je ferai un petit somme. C'est que je n'ai plus vingt ans comme toi, pour résister à la fatigue. Mais, auparavant, il faut lui donner une goutte de vulnéraire.

La mère Leleu entra dans la chambre et revint presque aussitôt en disant :

— Bon I il dort comme une souche. S'il s'éveille, tu lui donneras une tasse de tisane ; je vas dormir un peu.

Elle se jeta sur un petit tas de paille, au coin de la chambre, et bientôt tout dormit dans la cabane, à l'exception de Carmélite ; et pourtant, quoique ce fût Carmélite qui fût éveillée, il n'y avait qu'elle qui rêvait. A qui rêvait-elle ?

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