‹ Confession généraleChapitre 28 sur 62 · RÊVE ÉVEILLÉ · texte numérisé non relu

RÊVE ÉVEILLÉ

Carmélite rêvait à ce beau jeune homme qui dormait près d'elle. Carmélite était une fille de la campagne, qui n'avait pas de fausses idées sur ce qu'on appelle l'élégance des mœurs et la Valeur intellectuelle d'un homme. Ces mille petites qualités de bonne grâce, de savoir-vivre, de finesse de la pensée, de distinction de l'esprit, d'originalité supérieure, qui font, pour les femmes du monde, Ce qu'on appelle des héros d'hommes chez qui tout vient du monde ; Ces niaises subtilités , avec lesquelles on a remplacé tous les dons Véritables de la nature par une valeur de convention, étaient complètement ignorées de Carmélite. Ellp avait vu Poyer. Poyer était

beau de cettô forte et magnifique beauté qui montre la puiâstmoe de rhomme physique dans son plus splendide développement. Elle l'avait vu agir, et son action était celle du plus juste et du plus hardi des hommes : juste, en ce qu'il avait également châtié et repoussé les violences des uns et des autres ; hardi, en ce qu'il s'était fièrement posé entre tous pour soutenir contre tous la cause de la justice. Elle l'avait entendu parler, et dans celte parole s'était révélé ce courage opiniâtre et téméraire qui ne veut pas céder un pouce de son droit devant quelque danger que ce soit. Il y avait eu aussi de la bonté dans cette parole; car, avant de penser à lui-même, il s'était occupé de ce que deviendrait Carmélite. Beauté, force, courage, bonté : quelle noble créature ! Peut-êtr«, pour une belle dame, tout cela eût-il paru trop grossier, trop brutal, trop manant; mais le rêve d'une femme comme Carmélite, type de jeunesse et de vigueur aussi, ne pouvait aller au delà de ce que Foyer réalisait en sa personne. Ce n'était pas tout» ce n'était pas seulement ce qu'il avait fait et ce qu'était Foyer qui occupait l'imagination de la jeune fille^ c'était ce qu'il était prêt à faire. Dans quelques heures il allait se battre pour elle; et, comme il le disait lui-même, ce n'était plus une batterie, c'était un duel, un duel entre gentilshommes, un duel pour Carmélite, et non pas un duel comme ceux dont on parlait souvent à Rennes, un duel à propos de quelque fille perdue, mais un duel pour venger l'honneur de Carmélite qu'on avait insultée. La jeune fille ne pensait pas que Foyer, en provoquant ses compagnons, avait encore plus soutenu ses propres paroles que défendu les intérêts de l'honneur de Carmélite. Elle avait déjà un secret besoin de se persuader que c'était elle dont Foyer avait pris la cause en main, Foyer, le bel étudiant, le terrible jouteur, un noble gentilhomme. Et quel gentilhomme I le fils d'un père qui n'avait pas craint d'oublier son rang pour épouser une paysanne, une femme qui n'était pas plus que Carmélite, qui ne la valait pas sans doute en grâce et en beauté; et Foyer avait les goûts^ la volonté de son père ; n'y avait^il pas de quoi rêver? Mais cet hymen mal assorti n'avait pas été heureux : étaitce une raison pour qu'il en fût de même une autre fois? Et après tout, dût-elle être un jour abandonnée, maltraitée, Carmélite acceptait ce malheur. Elle ne pensait qu'à ce titre de madame Poyer, la vicomtesse Foyer, la vicomtesse Foyer de Berbins de Caradec* Cela n'était pas impossible, et l'exemple du père pouvait certainement encourager le fils. Les rêves vont vite dans le silence

et la solitude, et toutes ces idées et mille autres encore avaient passé dans la tête de Carmélite pendant qu'elle traçait les plis pressés 4e cette chemise qu'il lui fallait repasser en attendant ce bel avenir. A ce moment elle s'arrêta, et se prit à considérer ce linge blanc et léger, cette toile qui bientôt allait passer de ses mains sur le corps de ce beau jeune homme. Un frisson étrange parcourut Carmélite de la tête aux pieds, elle se leva soudaine^ ment en disant assez haut s

— Je suis folle.

Ce mouvement brusque et cette parole éveillèrent la mère Leleu*

— Eh bien I qu'est-ce qu'il y a ? dit-elle, est-ce qu'il se trouve mal?

— Ce n'est rien, repartit Carmélite ; c'est moi qui ai remué ma chaise.

— Et lui? fit la vieille»

— Il n'a pas bougé.

— Tu as été voir s'il dormait et s'il avait besoin de quelque chose ?

— Je n'y ai pas pensé.

-*- Eh bien! tu es gentille, tu as bon soin des malades qu'on te confie. Je vas y aller.

•*- Ne vous dérangez pas, repartit vivement Carmélite, je vais entrer sur la point du pied.

— Prends la lampe, pour voir si la compresse qu'il a sur sa blessure n'est pas dérangée.

Carmélite fit ce que lui disait la mère Leleu, et, dès qu'elle fut sur la porte, elle dit à la blanchisseuse :

— 11 dort.

— C'est bon, ne fais pas de bruit, repartit la vieille.

Et tout aussitôt elle reprit son sommeil. Carmélite s'assura que la vieille femme dormait, et alors seulement elle entra dans la chambre de Poyer; puis, se plaçant près de lui, avec la lampe fumeuse à la main, elle se mit à le considérer»

Les Grecs, qui possédaient le véritable instinct de la beauté, ont compris que le repos était le plus noble aspect de la force. C'est que c'était un peuple plein d'imagination, et dont l'imagination travaillait encore à ses chefs-d'œuvre une fois qu'elle les avait, pour ainsi dire, arrêtés en marbre ou en bronze. Qu'on lui eût montré Hercule tuant les oiseaux du lac Stymphale ou abattant les têtes de l'hydre de Lerne, ce n'était qu'une action bornée, finie,

qui arrête rimagination du spectateur dans le fait de son accomplissement. Mais lorsqu'on posait devant les regards de cette multitude poétique un magniflque corps qui resplendit de vigueur dans son calme, l'imagination qui le contemple le met en mouvement de mille manières, car elle comprend que cette forte organisation physique suffira à tout ce qu'elle peut lui demander, et combien ne lui demandera-t-elle pas alors I Par conséquent, l'idée qu'on s'en formera sera à la fois une et multiple, une et diverse. Voilà en quoi les anciens avaient un sentiment bien plus élevé et bien plus délicat que nous de la représentation de la beauté. Ce n'est pas que l'on veuille dire que, lorsque Carmélite se mit à contempler Poyer endormi, elle fit tous ces longs raisonnements pour le trouver plus beau. Non, sans doute, mais elle subissait le charme dont on disait plus haut que la multitude anime la beauté. En regardant cette tête si noble, cette poitrine si large, ces bras si nerveux doucement abandonnés sur la blancheur de la toile, elle se figurait ce jeune homme comme elle ne l'avait pas vu, parce que la nuit le lui cachait, comme il devait être lorsqu'il avait dégagé ses compagnons de l'agression des paysans et lorsqu'il avait si hautement reproché à ses amis leur indigne conduite ; et, assurément, l'imagination de Carmélite se représentait Foyer plus beau, plus noble qu'il ne l'avait été véritablement. Enfin, cette pensée de la belle fille alla du passé à l'avenir, et elle se représenta Poyer l'épée à la main en face de celui qu'il avait provoqué. Le premier mouvement de l'admiration qu'elle éprouvait pour cet homme le lui montra vainqueur ; mais bientôt la réflexion vint plus froide et plus prévoyante, et cette réflexion lui laissa entrevoir la possibilité que, dans une lutte où l'adresse pouvait l'emporter sur la force, ce beau et jeune athlète succombât sous l'épée d'un adversaire misérable. Et, s'il en était ainsi, adieu à tout le long rêve de Carmélite I plus d'amour, plus de mariage, plus rien de ce qui lui paraissait possible I On ne peut dire que, dans cette prévision. Carmélite ne pensât qu'à elle seule. Assurément le bel étudiant, sa vie ou sa mort entrait pour beaucoup dans cet intérêt; mais il est fort douteux que, si tous les rêves de Carmélite avaient été des projets réels faits par Poyer en faveur d'une autre femme, Carmélite fût demeurée si longtemps à le contempler et que des larmes lui fussent venues aux yeux sous l'impression de ces tristes craintes. Il n'est pas bien prouvé cependant que ce ne soit pas là de l'amour comme Tentendent la plupart des femmes, et surtout

ce qu'on appelle les femmes raisomiables. Or Carmélite se persuada qu'elle aimait Foyer, ou plutôt que, s'il voulait faire ce qu'elle espérait, elle l'aimerait.

Cependant l'heure se passait, et Foyer dormait profondément, accablé qu'il était de la fatigue de la journée et par sa blessure. Carmélite se retira et revint à son ouvrage abandonné ; cette fois il lui parut insupportable. Pourquoi cela ? c'est qu'elle venait de passer quelques heures dans l'espoir d'une tout autre existence, et qu'elle retombait tout à coup devant la table en présence de ses fers et de son linge à repasser. Cependant elle acheva ce qu'elle avait entrepris, et, le jour commençant à paraître, elle éveilla la vieille blanchisseuse afin qu'elle se rendît à la ville, et elle demeura seule dans la chaumière avec le bel étudiant endormi. Bientôt il s'éveilla à son tour et appela la mère Leleu.

— Elle n'est pas encore revenue de la ville, répondit Carmélite. A cette voix nette, décidée et jeune. Foyer secoua un reste

d'assoupissement et se rappela tout à fait ce qui s'était passé la veille, il se ressouvint de cette belle et charmante fille qu'il avait voulu sauver de la colère de ses frères, il se ressouvint qu'il l'avait trouvée si belle et si charmante qu'il désira la revoir pour s'assurer que ce n'était pas une illusion. Cependant il n'osa l'appeler sans prétexte, comme il l'eût fait pour toute autre fille de sa classe. Quelque chose l'avertissait que Carmélite avait plus que de la beauté, et qu'entre elle et lui la familiarité du supérieur à l'inférieur ne pouvait exister. Il y avait un moyen bien simple, c'était de se lever ; mais Foyer regarda sa veste de chasse en coutil tout ensanglantée, ses vêtements salis et tachés*de boue, et il répugna à se présenter ainsi devant cette jeune fille si accorte et si belle. Le moyen que son imagination ne lui offrait pas, sa position le lui fournit. Il avait de la fièvre et se sentait dévoré d'une soif ardente, et, comme il ne savait guère résister à un besoin, il dit du fond de la chambre :

— Mademoiselle, quand la mère Leleu rentrera, priez-la de m'apporter de l'eau, je meurs de soif.

— Tenez, tenez 1 dit Carmélite , voici du vulnéraire qu'elle avait préparé pour vous.

Et elle entra dans la chambre une tasse ^ la main. Lorsqu'elle eut remis la tasse à Foyer, elle resta pour la reprendre et attendit qu'il eût bu ; mais, au lieu de prendre ce vulnéraire. Foyer se mit à regarder Carmélite, qui baissa les yeux devant l'assurance et

Tardeur de ce regard. Quand on est dans une position gauche, c'est une grande affaire que d'en sortir. Tous deux se taisaient. Poyer, qui n'avait pas même remercié cette jeune fille de son attention, ne trouvait rien à dire, et Carmélite, qui avait attendu pour reprendre sa tasse des mains de Poyer, était bien obligée d'attendre encore qu'il voulût bien la vider pour la lui remettre. Ce silence dura quelques minutes avant que l'un ou l'autre s'aperçût de son embarras ; mais enfin il paraît que Carmélite, qui n'osait lever les yeux, craignit que l'inspection qu'on faisait de sa personne ne se prolongeât trop longtemps, et elle dit d'une voix tremblante à Poyer :

*— Ce vulnéraire vous déplaît peut-être, et vous auriez préféré de l'eau ?

— Non, dit Poyer, cela ou autre chose, ça m'est égal à présent. 11 but l'affreuse tisane de la Leleu, et fit une horrible grimace.

— C'est bien mauvais, à ce qu'il paraît? dit Carmélite en souriant et en reprenant la tasse.

^-- Non... Mais... Je vous remercie dé votre complaisance. •^ Il n'y a pas de quoi. Appporter une tasse de tisane, ce n'est pas difficile.

— C'est vrai, dit Poyer, mais il y a autre chose. Hier au soir vous m'ayez fait échapper à ces mauvais gars qui voulaient m'assommer, vous êtes une brave fille, et je ne l'oublierai pas.

«—Il n'y a pas de quoi.

— A la façon dont ils y allaient, dit Poyer en montrant sa blessure, je vous assure qu'il y avait de quoi; et si jamais vous aviez besoin de moi, souvenez-vous que, pour le mal comme pour le bien, je rends toujours plus que je n'ai reçu. Et puis, ajouta-t-il» je vous ai fait passer une mauvaise nuit, vous avez veillé tandis que je dormais tranquillement...

— C'est vrai, dit-elle, vous avez dormi tranquillement ; cependant vous devez vous battre ce matin.

— Avec ce freluquet, dit Poyer.. Boni... je lui couperai une oreille, et ça sera fini par là.

— Et c'est pour moi que vous allez vous exposer comme ça! La franchise de Poyer allait l'emporter, et il aurait répondu

certainement que, s'il se battait, c'était pour lui. Mais un coup assez violent frappé à la porte prévint sa réponse; Carmélite courut ouvrir, comme si elle eût craint qu'on la trouvât près de l'étudiant, et, pendant ce temps, Poyer eut le loisir de se dire :

— Pour elle! Elle croit que je vais me battre pour elle... Au fait, c'est vrai, quoique, après tout, eût-elle été laide et tortue, c'eût été absolument la même chose, d'après la manière dont les choses se sont passées. Mais enûn, elle le croit, je ne puis pas lui dire le contraire, ce serait trop grossier.

Et après ce petit monologue, vinrent les réflexions sur Carmélite, et Poyer se dit que jamais femme ne Tavait troublé comme celle-là. Il avait eu pour maîtresses les plus jolies filles de Rennes; lïïais, vis-à-vis de toutes ces femmes qu'il achetait le plus souvent, Poyer jouait le rôle d'un sultan qui impose ses dépirs, les patisfait et n'y pense plus. 11 n'en était pas de môme 4e celle-ci. Carmélite l'avait touché au cœur; il avait éprouvé devant elle ce trouble qui vous avertit qu'une domination inconnue va s'étendre sur vous, et de tout cela Poyer conclqt qu'il dirait à Carmélite, quand elle rentrerait^ que c'était pour elle qu'il allait se battre; car il sentait qu'il voulait avoir des droits à sa reconnaissance.

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