‹ Confession généraleChapitre 29 sur 62 · NIAISERIES D'AMOUR · texte numérisé non relu

NIAISERIES D'AMOUR

Mais il ne fut pas permis à Poyer de se donner ce petit avantage. La personne qui avait frappé était un valet de la ferme Leroëx, qui venait chercher Carmélite et qu'elle laissa dans la cbauoiière, dont elle s'éloigna immédiatement. Était-ce habileté, honte, coquetterie, qui fit sortir Carmélite sans qu'elle revît Poyer ? c'est ce qu'on ne pourrait dire ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que cette retraite précipitée préoccupa Poyer bien plus que ne l'eût fait peut-être la présence de Carmélite, II. se chercha des torts, il se demanda pourquoi elle n'était pas rentrée. Avait-il manqué de convenance vis-à-vis d'elle en l'appelant près de lui et en la laissant lui offrir ses soins comme une servante? Avaitil laissé voir ce brutal sentiment qu'il ne se battait pas pour elle? Enfin ne l'avait-il pas blessée en quelque chose? Pour un homme comme Poyer, de telles inquiétudes annonçaient un sentiment bien particulier pour celle qui les lui inspirait; car il n'y avait qu'une femme au monde pour qui il les eût ressenties, et cette femme

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était samère. Carméliteétaltdonc déjà pour lui un être à part dont Tapprobation ou la désapprobation lui importait, dont la joie ou la douleur retentissait en lui ; il aimait donc déjà Carmélite. Puis, de même que Poyer avait dû être pour cette jeune fille le beau idéal de l'homme, de même Carmélite était pour Poyer la femmp dans toute la grâce et la force de son plus beau développement. L'élévation de h taille, la vigueur de la santé, la splendeur des proportions, telle était la beauté comme l'entendait Poyer. Il faut un goût plus raffiné qu'il ne l'avait pour comprendre l'élégance de la mièvrerie, l'attrait d'un teint maladif, l'agaçant de mousselines empesées et de corsets élastiques. Ces deux êtres enfin, types d'une race vigoureuse, se devaient choisir l'un l'autre dès qu'ils se rencontreraient.

Toutefois, avant d'aller plus loin, qu'il nous soit permis de répondre d'avance à une objection qui pourrait être faite à ce que nous venons de dire. En effet, le monde donne le plus souvent un démenti formel à ces beaux appareillages, et il est assez commun de voir un homme un peu moins grand qu'une petite femme attaché à la chaîne de quelque haute viragadont il fait ses délices, tandis qu'on voit des colosses pendre à leur bras des extraits de femmes devant lesquelles ils se mettent à genoux pour qu'elles puissent les souffleter. Mais ce n'est jamais que dans la foule corrompue des grandes villes que ces anomalies se rencontrent, et, partout où le sentiment naturel est resté pur, la force cherche la force et la beauté la beauté. Or, il y avait entre Carmélite et Poyer tous les attraits qui pouvaient les unir, et chacun d'eux les avait subis en soi-même. Cependant Poyer, qui avait entendu Carmélite s'éloigner, s'ennuyait dans son lit; et, comme chez lui la pensée était un acte rapide et concis, non une rêverie sans fin, lorsqu'il se fut demandé une fois pourquoi Carmélite l'avait quitté sans le revoir, il voulut en être instruit et appela le valet de ferme qui était resté dans la chaumière.

— Ah ça, mon gars, lui dit-il, est-ce que la fille de ton maître ne t'a rien laissé pour moi?

— Hein? fit le valet; laissé quoi?

— Elle ne t'a rien dit en partant ?

— Rien... seulement elle m'a dit...

— Elle t'a donc dit quelque chose, animal?

— Elle m'a dit tout bêtement : Tiens, voilà sur la table le linge de ce monsieur ; tu le lui donneras.

— Ah ! fit Poyer assez désappointé, elle ne t'a dit que ça ?

— Pas autre chose.

— Hé bien, reprit Poyer, donne-moi ce linge, et va me chercher une cruche d'eau, car je suis encore tout tatoué de sang.

— C'est que le gars Leroëx tape bien I dit le paysan en quittant la chambre pour aller chercher le linge de Poyer.

Quand le valet rentra, l'étudiant, assis sur son séant, avait la tête appuyée dans ses mains ; il était non-seulement mécontent, ce qui n'était pas rare, mais triste, ce qui étonnait Poyer lui-même. Le valet posa le linge sur le lit, et lui dit :

— Voilà votre chemise.

— C'est bon, répondit Poyer; laisse-moi tranquille.

— Vous m'avez demandé de l'eau?

— Va m'en chercher, et file.

Lorsque Poyer fut seul, il recommença ses questions à propos de Carmélite ; mais, comme il n'avait pas de réponse à se faire, il se secoua violemment et se décida à se lever. Pour cela, il porta la main sur cette chemise, et, au moment de la mettre, il s'arrêta. Carmélite s'était sentie humiliée d'avoir à remplir ce soin pour un homme dont elle s'était faite l'égale dans son cœur. Par un sentiment tout contraire, Poyer fut malheureux de revêtir ce linge que venait de toucher cette blanche main de jeune fille; il lui sembla qu'elle y avait laissé quelque chose de sa chasteté et qu'il la profanerait au contact de son corps. Cette idée mal comprise lui était à peine venue, que Poyer s'était levé et avait été dans la chambre où se trouvait la provision de linge de la mère Leieu. Il y chercha, y trouva une de ses chemises non repassées et l'emporta. Puis, lorsque la mère Leleu fut arrivée et qu'elle vit Poyer avec du linge non repassé, elle s'écria que Carmélite était une paresseuse qui ne faisait rien. Poyer donna une bonne gratification à la vieille pour l'empêcher de crier ; mais il se garda bien de dire que, comme un enfant, il avait posé sur sa poitrine cette chemise repassée par Carmélite, et qu'il l'y portait toute pliée avec autant de bonheur qu'un autre eut fait d*un portrait ou d'une mèche de cheveux . Nous ne doutons pas que les belles dames et les jolis hommes du monde ne trouvent ceci fort ridicule et très-grotesque , mais nous n'avons pas l'intention d'inventer de belles petites ingéniosités d'amour bien élevé; nous racontons des choses vraies, et surtout des choses sincèrement faites et sincèrement éprouvées.

Cependant Valvîns arriva quelques instants après la bonne femme, et bientôt on se rendit au lieu assigné pour la rencontre. Poyer raconta à son ami la cause de la querelle ; il ne parla ni de Carmélite ni de sa beauté, ni de la veille de la jeune fille auprès de lui. Poyer et Valvins rencontrèrent leurs ennemis sur le terrain, et, comme d'ordinaire, les témoins tentèrent une réconciliation. La cause qui l'empêcha peint trop bien un des côtés du caractère breton pour que nous ne la rapportions pas.

L'adversaire de Foyer convint qu'il avait eu tort, ainsi que ses camarades; il convint que, sans Poyer, ils eussent été justement assommés par les paysans et qu'ils avaient mérité l'admonestation tant soit peu brutale de Poyer, mais en même temps il déclara qu'il ne quitterait pas le terrain sans s'être battu avec lui.

— Tenez, dit-il à Valvins, j'aurais affaire avecundecesmessîeurs ou avec vous, que je ferais des excuses et arrangerais l'affaire; mais vis-à-vis de Poyer, ça n'est pas possible.

— Pourquoi ça? dit Poyer, qui avait entendu cette dernière phrase et à qui elle avait paru insultante.

^ — Parce que, lui répondit son adversaire, comme tu es le plus fort tireur d'épée de l'école, si je ne me battais pas avec toi, on dirait que j'ai eu peur.

Poyer se sentit encore plus ému que fier de cette franche explication, et il repartit :

— Tu es fou! personne ne dira une pareille impertinence. Allons, nous étions un peu gris hier tous... Eh bien! c'est moi qui te fais des excuses, si tu veux, ajouta-t-il en lui tendant la main.

— Merci, Poyer, merci, fit l'autre en pressant cette main et en la secouant franchement ; mais, c'est égal, il faut que nous nous battions.

— Mais ça n'est pas possible, dit Valvins, maintenant que vous vous êtes serré la main.

— C'est comme ça, reprit Poyer tout bas à Valvins ; je le connais, il n'en démordra pas; mais, sois tranquille, je le ménagerai.

Bientôt les habits furent dépouillés, et les adversaires en garde* Poyer, au contraire de sa manière vive et ferme de tirer l'épée, rompit tout d'abord pour fatiguer son adversaire sans être oblige de l'attaquer.

— Tu ne te bats pas, tu ne te bats pas, lui dit celui-ci ; pas de ménagements, je t'en préviens.

Et, excité par l'idée que Poyer le traitait avec pitié, il lui adressa un coup d'épée 3i furieux que Poyer fui atteint au milieu de la poitrine.

-^ Touché ! dit son adversaire.

— Non, dit Poyer, qui n'avait senti aucune douleur.

Et, attaquant k son tour son adversaire avec chaleur, i| eut bientôt repris son avantage, et il lui traversa le bras d'un coup d'épée. L'arme tomba des mains du blessé, qui s'écria :

— Mais il a donc un corps de ferl je suis sûr de l'avoir touché.

— Je te dis que non, repartit Poyer, je n'ai rien senti. Il n'y a pas de sang, ajouta-t-il en montrant sa chemise.

Il est impossible d'exprimer le sentiment de honte et le remords dont Poyer fut pris en voyant sa chemise déchirée et en comprenant que celle qu'il avait placée toute ployée sur sa poitrine avait amorti, dans son épaisseur, le coup d'épée de son adversaire. Il se sentit devenir rouge, et l'idée qu'on pouvait lui reprocher de s'être garanti, par un pareil moyen, du danger du combat, le frappa d'un trouble qui, heureusement pour lui, échappa à ses amis et à ses adversaires.

Le blessé venait de s'évanouir, et tout le monde s'empressa près de lui. Poyer profita de ce premier moment pour remettre son habit, et lui-même aida ses amis à transporter son adversaire dans une maison voi3ine. Lorsque les premiers soins qui lui furent prodigués eurent rappelé ce jeune homme à la vie, Poyer et Valvins s'éloignèrent ; mais l'étudiant, qui avait dans le cœur une espèce de remords qui le tourmentait, ne voulut pas rentrer à Rennes, et, ne voulant pas davantage dire à Valvins les motifs de l'inquiète tristesse dont il était tourmenté, il quitta son ami, et, sans trop se rendre compte de ce qui le poussait, il retourna chez la mère Leleu. Il en était bien loin, lorsqu'il aperçut une jeune fîUe entrant rapidement dans un chemin creux, bordé de haies. II reconnut Carmélite. A la direction du sentier qu'elle venait de quitter, il n'était pas douteux qu'elle ne vînt du lieu du combat, et peut-être en avait-elle été témoin. Carmélite marchait si vite, qu'elle n'aperçut point Poyer; et, bientôt après, celui-ci la vit entrer chez la vieille blanchisseuse. Par un sentiment étrange, lui, qui n'y allait peut-être que pour y rencontrer cette belle fille quand il ignorait encore si elle y était, hésita à entrer dans cette maison quand il fut sûr de l'y trouver. Cependant cette hésitation n'était pas un parti assez décidément pris pour qu'il ne continuât pas à marcher

dans la direction de la chaumière de la vieille femme ; mais il est plus que probable qu'à quelques pas du seuil il s'en fût détourné, s'il n'eût entendu la voix aigre et grondeuse de la Leieu, articulant les plus grossières invectives contre Carmélite, qui ne répondait que par des pleurs et des sanglots. Poyer hâta le pas et entra dans la chambre, au moment où la vieille femme disait :

— Mais, si tu l'as repassée, cette chemise, qu'est-ce qu'elle est devenue? Elle manque à mon compte.

— Mais si M. Poyer l'a mise?

— Je te dis qu'il en avait une qui n'était pas repassée. En toas cas, il y en a deux de moins : où sont-elles?

— Mais vous l'avez peut-être déchirée hier au soir pour panser

la blessure.

— La voici celle que j'ai déchirée. Où est l'autre?

— L'autre, dit Poyer en entrant, eh bien I elle est perdue; n'en parlons plus.

— Eh ! c'est vous, dit la vieille, vous l'avez donc déjà expédié, ce godelureau? 11 n'a que son compte... Je voudrais être comme lui, et avoir le mien.

— Mais je ne l'ai pas votre chemise, dit Carmélite, qui avait cessé de pleurer en apercevant Poyer. Je l'ai laissée là toute repassée, en disant au valet de ferme de la donnera M. Poyer. Voyons, monsieur Poyer, vous l'at-il donnée, oui ou non?

— Il me l'a donnée, repartit Poyer.

— Eh bien ! où est-elle ? dit la vieille ; tout ça n'est pas clair. Vous pouvez bien vouloir l'excuser, cette drôlesse , mais je ne suis pas facile à tromper.

— Ah ça! dit Poyer avec colère, est-ce que vous allez accuser cette enfant d'avoir volé cette chemise ? *

La vieille se retourna avec une vivacité inouïe, et, jetant sur l'étudiant un regard empreint d'une indignation vraiment admirable :

— Volé! s'écria-t-elle, qui est-ce qui a parlé de ça? volé?... Carmélile, une voleuse?... Ce n'est pas ça, monsieur Poyer; mais cette jeunesse ne pense pas toujours à ce qu'elle fait. On rêve à la danse et à l'amour tout en faisant son ouvrage, on laisse trop longtemps le fer sur le linge, on le roussit, on le brûle; puis, au lieu de dire la vérité, on le cache et on dit qu'on l'a perdu. Volé! répéta-t-elle... Tu sais bien, Carmélite, toi, que je n'y ai pas pensé un moment... Volé... volé!...

Et la vieille se rapprocha de Carmélite et l'embrassa comme

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pour la consoler de ce que ses reproches avaient pu faire naître une pareille idée dans l'esprit de Poyer, puis elle ajouta :

— Enfin, je vais la chercher, cette chemise ; le valet de ton père etit si bête, qu'il est bien capable de Tavoir fourrée dans quelque coin de la maison.

Et, en disant cela, elle quitta la chambre pour aller à cette recherche si pressante. A peine fut-elle partie, que Carmélite, redevenue un moment la pauvre ouvrière à la solde de la vieille, s'écria :

— Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce qu'elle est devenue, celte malheureuse chemise ?

— Je l'ai, dit Poyer tout bas.

— Mais pourquoi ne pas le dire tout de suite? fit Carmélite étonnée.

— La voilà, dit-il en lui imposant silence du geste, et il la lui montra pliée sur sa poitrine.

Elle le regarda, et elle ne comprit pas.

— Ne voulez-vous pas que je la laisse sur mon cœur? dit Poyer avec une gaucherie pleine de passion.

Un éclair d'amour illumina d'an sens brûlant ce peu de paroles de l'étudiant, et Carmélite baissa les yeux en rougissant d'un bonheur indicible. La mère Leleu rentra aussitôt en continuant ses lamentations.

— Mais où donc a-t-il mis cette chemise, cet animal de valet ?... Je vas aller chez son maître la lui demander un peu...

•— Hé bien ! la mère Leleu, dit Carmélite en balbutiant, vous avez dit vrai, voyez- vous... Cette nuit, je dormais un peu, je l'ai brûlée et j'ai eu peur, je l'ai jetée dans le feu.

— Là ! fit la vieille, j'en étais sûre... ça devait arriver. .. Je ne sais pas ce qu'elle avait hier, mais elle était tout ahurie.

— 11 me semble qu'il y avait de quoi, dit Carmélite, qui, en femme qu'elle élait, ne voulait pas qu'on fît trop vite pour elle l'aveu du trouble qui l'avait dominée... une batterie avec mon frère, et un duel ce matin...

— A propos, reprit la bonne femme, comment ça s'est-il passé, votre affaire?

— L'autre est blessé au bras, fit Carmélite.

— Qui te l'a dit? demanda la vieille.

— C'est M. Poyer qui vient de me le dire, repartit Carmélite. Or, comme Poyer Savait pas ouvert la bouche sur son duel, il

lui fut tout à fait prouvé que Carmélite avait été témoin de son combat.

— Ça n*a pas été long, à ce qu'il paraît? reprit la mère Leleu, qui allait et venait dans la maison tout en parlant ainsi.

— Non, dit Poyer, et cependant je Tai échappé belle i j'ai reçu un coup d'épée dans la poitrine.

— Dans la poitrine ! reprit la mère Leleu, et vous n'êtes pas blessé?

— Non, dit Poyer, grâce...

Il chercha et trouva le regard de Carmélite, et il lui montra du doigt la place où était la chemise pliée.

— Grâce à quoi? dit la blanchisseuse.

— Grâce au ciel probablement, ditCarmélite en souriant à Poyer.

Jamais Poyer n'avait été heureux à ce point. Lui, qui ne connaissait d'amours que celles des orgies, initié tout à coup à ces mystères si doux d'un innocent amour, s'il l'eût osé, il se serait mis à genoux devant Carmélite et lui aurait baisé les pieds ; mais son visage le lui fit comprendre, et il lui sembla que le ciel, qui, au dire de Carmélite, l'avait sauvé, s'en allait avec elle lorsqu'elle sortit après avoir dit à la vieille blanchisseuse :

— J'étais venue pour vous dire que je ne ferais pas ma journée aujourd'hui; il faut que je reste près de mon frère qui est malade.

— Hé bien ! c'est bon I fit la mère Leleu, tu brûles une chemise la nuit, et tu ne travailles pas le jour; tu ne t'amasseras pas une dot comme ça, ma fille.

Poyer pensa qu'elle n'en avait pas besoin, et il s'égarait dans cette pensée, que Carmélite était déjà bien loin. La blanchisseuse, qui ne pensait guère à autre chose qu'à ce qui frappait ses yeux ou ses oreilles, ramassa les dernières croies de Carmélite et se mit à dire :

— Il paraît que vous lui avez donné un fameux coup au gars Leroëx.

— Est-ce que c'est de cela qu'il est malade? dit Poyer tout surpris.

— De quoi diable voulez-vous que lui soit venue la fièvre? Mais, bah I il guérira, et ça lui apprendra à avoir une autre fois la main moins légère.

— Vous voulez dire moins lourde.

— Gomme il vous plaira ; mais il en aura bien pour huit jours sans travailler.

CONFESSION GÉNÉRALE. 23i

— Vous croyez? dit Poyer. En c© cas , je veux que vous vous chargiez de lui remettre une petite somme d'argent. Je ne veux pas être cause d'une perte de travail pour lui.

— Bon I fit la vieille, est-ce que vous croyez que, s'il avait attrapé ce horion à quelque assemblée (1), on lui payerait le médecin?

— Ce n'est pas la même chose, répliqua Poyer, et vous m'obligerez, mère Leleu, de leur porter cet argent.

— Est-ce qu'ils l'accepteraient, d'ailleurs? reprit la bonne femme ; le père Leroëx a de quoi. Ça n'est pas pour rien qu'il a élevé Carmélite,

— Que voulez-vous dire ? reprit Poyer. ^. élevé Carmélite î

— Oui, oui. Carmélite n'est pas la fille du vieux Leroëx.

— Et qui est-elle donc? fit Poyer.

— Voilà la question.

La Leleu l'arrêta, poussa un soupir et reprit :

— Il y a vingt ans à peu près, car elle doit avoir vingt-un ans, on vit uq matin une petite fille chez les Leroëx. D'où elle venait et qui elle était, personne n'en a jamais rien su, mais ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis ce jour , les Leroëx, qui étaient pauvres comme des Jobs, sont devenus tout à coup les plus aisés du canton.

Poyer interrogea vainement la vieille blanchisseuse, mais elle n'en savait pas plus ou elle n'en voulait pas dire plus sur le compte de Carmélite, et il fut forcé de s'en tenir aux conjectures que nous avons émises nous-mêmes au commencement de ce récit et qui avaient couru le pays.

— Mais, dit Poyer, Carmélite ne s'occupe pas de ce qu'elle peut être?

-f- Carmélite ne sait pas un mot de tout ça, j'en suis sûre, dit la vieille ; les Leroëx ne lui en ont jamais parlé.

— Mais vous, ne le lui avez-vous jamais dit?

— Moi I fit la vieille, pourquoi voulez- vous que j'aille lui faire de la peine, à cette enfant? C'est une bonne et brave fille, travailleuse et honnête, quand elle n'a pas de lubies comme cette nuit, par exemple. Je n'ai pas besoin d'aller lui jeter un mauvais compliment en face, en lui disant ; « Tu te crois la fille d'un honnête homme, tu n'es qu'une enfant trouvée, ramassée par charité... » Allons donc I ça serait pour la faire mourir de honte et de chagrin*

(1) Nom des fêtes de yiUage, en firetagoe.

•232 CÇ^NFESSION GÉNÉRALE.

Poyer ne considérait pas ainsi cette confidence. Pour lui, dès que Carmélite n'était pas ce qu'elle paraissait être, les suppositions ne tendaient pas à la faire descendre, mais plutôt à relever au-dessus de la position empruntée où elle se trouvait. Cet incident lui donna encore un plus vif désir de revoir Carmélite, et, en véritable Breton qu'il était, il revint à sa première idée, à celle d'envoyer de l'argent au fermier, persuadé que cela amènerait quelque incident dont il pourrait profiter. Mais, heureusement pour lui, la mère Leleu vint à son aide sans s'en douter.

— Ne faites pas ça, lui dit-elle, ça les humilierait, et Carmélite plus qu'une autre. Faites mieux, allez les voir, ça leur fera plaisir, et on ne pensera plus à rien.

— Vous avez raison, dit Poyer, pardieu I je vais y aller tout de suite.

— Ohl ce n'est pas la peine, repartit la vieille, je vous ai dit ça en l'air. D'ailleurs, à cette heure-ci, vous ne trouveriez guère que le malade et Carmélite à la ferme, et, si vous voulez véritablement leur faire une bonne visite, il faut que toute la famille y soit.

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