ADRESSES D'AMOUR
Poyer comprit la justesse de l'observation. D'ailleurs, quelque désir qu'il eût de revoir Carmélite, il voulait mettre un plus long intervalle entre ce moment et le bonheur qu'il venait d'éprouver.
Il serait difficile d'expliquer pourquoi; mais, lorsque l'àme a reçii une vive émotion de joie, elle a besoin de recueillement pour s'en pénétrer. 11 semble qu'une nouvelle joie lui serait importune si elle venait avant que l'autre fût, pour ainsi dire, absorbée par le cœur. Aussi Poyer se promit-il de ne retourner chez les Leroëx que le soir, lorsqu'ils y seraient tous. L'amour a des instincts admirables de bonheur. Poyer se fit ainsi les plus douces heures qu'il eût encore passées. 11 eut toute une journée pleine d'un enivrant souvenir, avec une espérance au bout de cette journée. Et voyez comme l'amour a soin de lui-même I Poyer ne retourna
oint à la ville, il ne voulut pas exposer la première fleur de cet mour si nouveau au contact brutal des plaisanteries graveleuses t des propositions d'orgie qui l'auraient atteint et blessé, sans 'adresser toutefois à lui. Poyer, le bel étudiant , le fier-a-bras des afés, le grand tapageur de tous les lieux mal famés, Poyer passa oute la journée à errer dans la campagne, à rêver, à se coucher >ur Fherbe, à regarder le ciel et la verdure. Si Poyer avait su faire des vers, il aurait fait une élégie. Mais Poyer ne savait de sa langue que ce qu'il en faut savoir pour être avocat, c'est-à-dire fort peu de chose. Cependant, le soir venu, il alla chez Leroëx. Il s'annonça comme venant visiter le malade, et, montrant l'énorme cicatrice qu'il avait à la tête , il leur fit comprendre en riant qu'il se montrait ennemi généreux.
— A la bonne heure, dit le père Leroëx, voilà un gars !... Mais îette poule mouillée, il est là à geindre sur un lit pour un méchant 'Oup de poing.
— Hé ! dit le fils, si vous l'aviez sur la tête, vous ne crieriez >as tant.
— Et toi, si tu avais reçu ce coup que tu as donné, tu serais nort, chiffe que tu esl
Carmélite n'avait pas encore paru, Poyer prolongea sa visite, 'Spérant qu'elle rentrerait; mais enfin il lui fallut s'en aller sans ^ voir. Il n'avait osé demander si elle était à la ferme, et Ton ^'avait pas plus parlé d'elle que du dernier valet de labour qui ^'était pas présent. Poyer s'en étonnait, il s'étonnait de ce que •^ut le monde ne parlât pas de Carmélite, et, à chaque instant, il *vait le cœur si plein de ce nom qu'il se sentait envie de le crier 'Omme pour se désétouffer (1). Poyer sortait donc tout attristé, et ^éjà tous ses beaux rêves d'amour s'en allaient, lorsque, traversant la cour, il entendit la voix de Carmélite disant à un petit bonhomme d'une dizaine d'années :
— Petit gars, en allant demain conduire le bétail aux champs, ^asse chez la mère Leleu et dis-lui que je n'irai qu'après-demain.
— Je le lui dirai.
— Après-demain, entends-tu bien ?
— Oui, après-demain.
— De bonne heure.
— C'est bien.
(1) Le mot n'est pas français. {Note du rédacteur.)
— A cinq heures du matin, entends-tu ?
— Je le lui dirai.
Poyer écouta. Était-ce pour lui que cette indication de l'heure et du jour où il pourrait rencontrer Carmélite avait été donnée? IL en douta, car il n'était pas fait aux ruses d'amour. Cependant il ea voulut profiter, et le surlendemain il était de grand matin sur la route qui menait de la ferme de Leroëx à la maison de la mèra Leleu. Il aperçut bientôt Carmélite marchant, vive et légère comme une enfant, sans souci et sans pensées ; il courut à sa rencontre, et, comme il allait Tarrôter, quand il fut k quelques pas d'elle^ Carmélite continua sa route sans se détourner, mais elle lui dif avec rapidité :
— Passez vite, mon père me suit, '
C'était un aveu formel du rendez -vous qu'elle lui avfiit donaé. Mais Poyer n'eut pas le temps d'en comprendre toute la portés. En effet, à quelques pas de là, il trouva le père Leroëx qui lui dit en l'abordant :
— Tiens, c'est vous; est-ce que vous n'avez pas rencontré m^ fille?
— Celle qui vient de passer?
— Hé bien ouil c'est Carmélite, pour qui vous vous êtes battu- •^ Ah oui I nous nous sommes dit bonjour, repartit Poyer d'uc
air embarrassé.
— Je parie, fit le fermier, que vous ne Pavez pas reconnue i vous ne l'avez vue que de nuit et le soir chez la mère Leleu, etl^ coup que vous aviez sur la tête vous avait rendu la vue un pet trouble.
— C'est vrai, dit Poyer; et puis j'allais si vite, et elle aussi!
— Il n'y a pas de mal à ça, dit le père Leroëx d'un air ravi d'ailleurs elle ne vous a guère vu aussi que le visage tout barbouillé de sang, puisqu'elle m'a dit que vous n'étiez pas encore levé lorsqu'elle est partie de chez la mère Leleu.
— C'est vrai, reprit Poyer. Bonjour, père Leroëx.
— Bonjour et au revoir, dit le fermier.
Poyer venait d'aider une fille à tromper son père, car il coiaprenait qu'elle l'avait trompé. Mais l'amoureux ne voyait daaî tout cela que son amour. Carmélite lui parut un ange ; il y avaî^ cependant bien du démon dans cette astuce et cette audace mêlées ensemble ! Cependant Poyer revint sur ses pas après que Leroëx se fut éloigné ; mais il ne revit point Caroiélite, qui était sans doute
chez la mère Leleu. Poyer n'osa pas y entrer. Il passa toute la )ournée dans les environs sans apercevoir celle qu'il cherchait. Le soir vint, la nuit tomba ; elle ne parut point, et il s'en retourna bien triste. Il revint le lendemain à l'endroit où il l'avait rencontrée la veille ; rqais elle était déjà passée, ou bien elle ne devait pas aller chez la vieille, il ne la vit pas. Deux ou trois jours se passèrent ainsi. Poyer ne savait plus que faire. Depuis quelques jours il était devenu étranger à toutes les habitudes précédentes de sa vie d'écolier; il refusait les soupers tumultueux et les bacchanales nocturnes de ses camarades. Ënûn, un samedi qu'il avait rôdé une partie de la journée autour de U maison de la mère Leleu et qu'il avait aperçu deux ou trois fois Carmélite sur le seuil de la porté sans qu'elle fît semblant de le voir, bien qu'elle eût tourné les yeux de son côté, il rentra à Rennes dans un état de colère et de dépit contre lui-même qui produisit la fameuse orgie où il paria qu'il sauterait par une fenêtre, et où il ^ gagna ce dangereux pari. Le matin de ce jour il rentra chez lui tellement ivre qu'il ne se croyait plus an^oureux, il se coucha et ne s'éveilla qu'à midi, au âruit que fît quelqu'un en entrant dans sa chambre. C'était la mère Leleu, Poyer mal dégrisé la reçut assez brutalement et lui dit :
— Voyons, mettez tout ça dans la commode, et laisseK-moi dormir.
La vieille était accoutumée à ces façons rudes de messieurs les étudiants : elle se mit k ranger le linge qu'elle apportait et à chercher celui qu'elle devait emporter. Poyer l'entendit marmotter Pendant un quart d'heure en comptant une, deux, trois, etc., jus- Çi^à vingt-trois, vingt-quatre.
"^ Ah ça, s'écria-t-il en se levant sur son séant, est-ce qpe vous ^tes votre messe ici? que diable est-ce que vous marmottez là ^puis deux heures?
— Je dis, fit la vieille, que voilà votre compte de chemises; six ^les, une sur vous et dix-sept dans la commode, c'est votre ^mpte.
Et, en parlant ainsi, la mère Leleu les prenait Fune après *'^utre en les secouant.
— Ah bien ! s'écria-t-elle, en voilà une dans un joli état I oq ^rait qu'on s'est amusé à la piquer à coups de canif.
— Donnez-moi ça , dit Poyer moitié fâché et moitié honteux ; ^ù l'avez-vous trouvée ?
— Par terre, dans le cabinet noir, avec les autres.
Poyer rougit. La veille, dans un moment de rage, il avait jeté dans un coin cette chemise qui. lui avait sauvé la vie : n'était-ce pas une ingratitude? Il pensa alors qu'elle retournerait entre les mains de Carmélite, qu'elle la reconnaîtrait, et il lui sembla qu'elle serait indignée du peu de cas qu'il en avait fait. Il dit donc à la blanchisseuse :
— Laissez-la, cette chemise.
— Je vous la ferai raccommoder.
— Je ne veux pas.
— Mais
— Je vous dis que je ne veux pas.
— Enfin, comme vous voudrez... Mais ça fera bien plaisir à Carmélite qu'elle soit retrouvée.
— Ah ! fit Poyer, et pourquoi ?
— Parce que, puisqu'elle l'avait brûlée, elle voulait vous la payer... Mais au fait, reprit-elle, pourquoi donc m'a-t-elle dit qu'elle l'avait brûlée, puisque ce n'était pas^vrai ? car enfin la voilà-
— Hé ! fit Poyer, c'est pour ne pas vous entendre lui dire des injures qu'elle ne méritait pas... car vous la maltraitez, cette pauvre enfant...
— Bon, bon, fit la vieille, il faut tenir la jeunesse, sans ça on ne sait pas où ça irait.
— Et où voulez- vous que ça aille?
— Je vous le demande! dit la vieille, vous n'en savez rien, vous, le plus coureur des étudiants?
— Mais Carmélite est une honnête fille.
— Et je m'en vante ! dit la mère Leleu. Ah ! si je la voyais laisser rôder quelqu'un autour de la maison, son compte serait bientôt fait.
Ceci commença à excuser Carmélite aux yeux de Poyer, et il se demandait s'il n'irait pas encore du côté de la ferme, lorsqu'il vit la vieille femme qui s'en allait.
— Vous êtes bien pressée ce matin? dit Poyer.
— J'ai encore du linge à rendre à six personnes de la ville, et je dois aller retrouver Carmélite, qui est venue entendre la grand' messe à la cathédrale.
— Elle est à la messe à la cathédrale? fit Poyer en se levant.
— Oui, oui; c'est qu'elle a de la religion aussi bien que de l'honnêteté, voyez-vous I
— Je n*en doute pas, fit Poyer.
Et la mère Leleu n'était pas à cent pas de la maison, que Poyer était habillé de pied en cap et courait à Téglise^ où il n'était pas entré depuis de longues années. Était-ce pour que la mère Leleu Vaperçùt tout d'abord, ou pour que tout autre la reconnût facilement, qu'elle s'était placée à l'entrée? c'est encore un de ces petits secrets que les amoureux attribuent au hasard et que les gens bien appris reconnaissent appartenir à une habile précaution. Toujours est-il que Poyer fut bientôt à peu de distance de Carmélite, qui leva les yeux sur lui et le regarda longtemps fixement, au point que ce regard finit par troubler Poyer lui-même. Ensuite, Carmélite baissa les yeux et elle ne le regarda plus. 11 n'y comprenait rien et raisonnait sur ce qui lui açrivait, à en perdre la raison. Cependant la messe finit avant que la mère Leleu revînt; Carmélite ne quitta point sa place. En désespoir de cause, Poyer se hasarda à l'aborder; mais à peine avait-il fait un pas que Carmélite s'éloigna de la chaise qu'elle occupait; elle le fuyait donc! Il s'arrêta, elle s'arrêta ; il fit un autre pas, elle s'éloigna encore; fl s'arrêta encore, et elle s'arrêta comme lui. Alors il se décida à sortir d'un autre côté, et il s'en alla sans la perdre des yeux ; elle le regarda en dessous, revint à sa chaise, et il la vit y reprendre ^® livre de messe qu'elle avait oublié ou fait semblant d'oublier, ^oyer fut si stupéfait de sa niaiserie qu'il s'écria tout haut : — Imbécile I
Tout le monde se retourna ; on murmura contre lui, et, quand ^' fut remis un peu de la honte qu'il avait éprouvée en se voyant ''objet de toutes les attentions, Cairmélite n'était déjà plus dans ^'église, et il lui fut impossible de la rejoindre. Une idée lui vint, ^'était d'écrire à Carmélite. Idée neuve sans doute I Mais Carmélite Savait-elle lire? Nos lecteurs savent bien que savoir lire la messe. Ce n'est pas savoir lire ; et, d'après l'instruction que les fermiers donnent à leurs enfants, surtout en Bretagne , un pareil doute pouvait venir à l'esprit de Poyer sans que ce fut une injure pour Caroiélite. Et d'ailleurs, comment lui faire remettre sa lettre? Car Ce que Poyer voyait de plus clair dans la conduite de Carmélite, c'était la crainte d'être devinée par tout autre que par lui, et assurément elle s'irriterait de recevoir un message dont le porteur Serait nécessairement une espèce de confident. Poyer pouvait bien aller chez la mère Leleu, mais, avant le hasard qui l'y avait aniené, il n'y avait jamais mis les pieds et il n'y avait pas plus
affaire maintenant qu'avant ce temps. Ellô chercherait donc un motif à sa venue, et elle le pourrait bien deviner. Cependant PDyer se tourmentait sans pouvoir sortir d'embarras. Enfin voici ce qu'il inventa. Ce n'était pas assurément bien ingénieux, mais celle pauvre graine de ruse allait tomber sur un terrain si fertile, qu'elle devait pousser comme si c'eût été une semence de première qualité. Il écrivit à la mère Leleu, oui, il écrivit à la mère Leleu, et, en vérité, si ceci n'était une pauvre histoire véritable, qui s'est passée mot pourn\ot, minute à minute, comme nous la racontons, c'est à peine si nous oserioîis entrer dans des détails si puérils. Mais la moralité de ce récit et de ce livre tout entief ne ressortirait pas assez complètement si nous les négligions. Voici donc ce qu'écrivit Poyer î
(( Je pars après-demain pour demeurer un mois à la campagne; j'ai besoin de tout mon linge, il est inutile que madame Leleu me l'envoie. Comme je passe devant sa porte, je le prendrai en passant. Je désire seulement savoir l'heure précise où tout sera prêt. »
Ceci était stupide de mille façons; mais on n'est pas le pluâ beau et le plus vigoureux garçon d une ville pour en être aussi le plus spirituel, ce serait trop d'avantages à la fois. Poyer, le libertin fanfaron, était bien plus naïf qu'il ne le croyait, et la meilleure preuve qu'il était naïf, c'est qu'il ne devina pas encore à quelle fine fille il avait affaire, lorsqu'il trouva pour réponse au bas de sa lettre :
(( Tout ce que M. Poyer désire sera chez la mère Leleu mardi à quatre heures précises du matin. »
Le mot tout était souligné, et la phrase était d'une écriture assez bonne. Était-ce Carmélite qui avait répondu ainsi? Poyer l'espéra sans le croire.
Cependant, le mardi à quatre heures du matin, il était à cheval devant la porte de la mère Leleu \ ce fut Carmélite qui lui ouvrit la porte et qui lui fit signe de se taire.
— La mère Leleu dort.... elle croit que vous he viendrez qu'à six heures, lui dit-elle.
— Quel bonheur qu'elle se soit trompée! dit Poyer.
Carmélite sourit. Peut-être sa vanité eût-elle désiré que l'étudiant devinât que c'était elle qui avait trompé la vieille blanchisseuse; mais Carmélite était encore plus prudente que vaniteuse, et elle comprit tout le parti qu'on pourrait tirer d'une bonne foi si naïve que celle de Poyer.
DÉNOUMENT INÉVITABLE.
Il en est du cœur comme de touteà choses au monde lorsqu'elles ont été comprimées : plus la compression a été forte, plus elles s'échappent avec vigueur. C'est l'arc qui lance sa ilèche d'autant plus loin qu'il a été plus courbé. De même, si nos deux jeunes gens s'étaient vus le lendemain et le surlendemain de leur première rencontre, tous les jours et avec facilité, peut-être l'un et l'autre en eussent-ils été encore à ces demi-mots de l'amour qui tantôt persuadent et tantôt font douter ; mais cette rencontre si vivement désirée des deux parts, et éloignée tant de fois, avait trop pesé sur le cœur pour qu'il n'éclatât pas en protestations et en aveux, du moment qu'il put parler. Ainsi Carmélite et Poyer, à cette première entrevue secrète, s'en dûment plus qu'ils n'eussetit peut-être osé en d'autres circonstances et après de longs mois d'amour. C'est là que furent convenues, après les sollicitations les plus vives de Poyer, les heures où lui et Carmélite se pourraient voir. Chaque soir, lorsqu'elle retournait à la ferme et que la nuit commençait à venir, car elle ne quittait sdn ouvrage qu'à la fin du jour. Carmélite prenait des sentiers étroits, obscurs, cachés, et là elle rencontrait Poyer. L6 plus souvent ce n'étaient que quelques minutes d'entretien, deux ou trois mots vivement échangés ; ils n'avaient pas le temps de rêver l'un près de l'autre. Ils ignoraient le silence, l'entretien le plus dangereux qu'il puisse y avoir entre deux cœurs. Cependant il ne faut pas croire qu'en de tels rendez-vous il y eût autre chose que les doux aveux et les tendres promesses d'une passion encore innocente. Ce n'est guère que dans la corruption élégante du monde que la première faute de l'amour copduit rapidement à la dernière ; dans la naïve bonne foi des mœurs de province, chaque action ne compte que pour ce qu'elle est véritablement, chaque pas fait hors de la ligne du devoir ne vous écarte que de sa longueur. Il n'en est pas de même pour une femme du monde : à l'heure où elle ose se décider à
faire ce que fait Carmélite, tout son crime est moralement accompli, La fille ou la femme d'une classe élevée qui quitterait la maison de son père ou de sa mère pour aller à un rendez- vous nocturne est aussi perdue que si elle avait reçu son amant dans son lit. Mais Poyer et Carmélite ne marchaient que très-lentement à cet inévitable résultat; chaque faveur demandée était longtemps refusée et difficilement obtenue. Était-ce que Carmélite, ayant sans cesse devant les yeux le but où elle voulait conduire Poyer, se défendît avec plus d'opiniâtreté? ce n'est pas cela, car son astuce de femme, si grande qu'elle fût, avait malgré elle ses illusions et ses faiblesses. Carmélite voulait bien devenir la femme de Poyer ; mais elle ne savait pas encore que, le désir de la possession une fois satisfait, l'amour qu'elle inspirait s'affaiblirait tous les jours. IVun autre côté, la femme qui calcule le mieux a des heures où la jeunesse de son âme et de son corps parle en elle, et Carmélite ne posait pas impunément ses mains dans les mains de Poyer, elle n'appuyait pas sa tête de jeune fille sur l'épaule de ce beau jeune homme sans frissonner et avoir peur d'elle-même. Elle sentait ses desseins s'évanouir devant son trouble ; ils entraient bien encore pour quelque chose dans ses rendez-vous secrets, mais son cœur s'y intéressait autant que ses calculs lorsqu'elle s'y rendait, et, une fois qu'elle y était, elle les oubliait tout à fait pour aimer.
Enfin, un jour où elle osa se consulter d'une façon plus calme, elle se décida à faire expliquer Poyer. Carmélite comprenait enfin que c'en était fait de sa force contre lui s'il ne venait lui-même à son secours ; et Poyer pouvait venir à son secours en lui refusant la promesse qu'elle lui demanderait. Trop faible contre lui tant qu'elle aurait cette vague espérance dans le cœur, elle espérait trouver le pouvoir de lui résister dans l'assurance qu'en se donnant à lui elle ne faisait que se perdre. Ce jour-là, donc, elle alla à ce rendez- vous bien décidée à en revenir avec une promesse ou à n'y plus retourner. Comme d'ordinaire, la nuit était à moitié close, mais le jour avait été orageux, et l'atmosphère était pleine de ces langueurs tourmentées qui brûlent les corps jusqu'à la moelle. Agitée de l'agitation de cette atmosphère où elle marchait, agitée de la résolution qu'elle avait prise, elle arriva près de Poyer. Elle était triste, irritable et aussi prête à se laisser emporter à la colère qu'à fondre en larmes.
— Enfin vous voilà, dit Poyer... j'ai eu peur que vous ne vinssiez pas, car l'orage menace.
— L'orage, dit-elle, ohl je puis braver Torage, puisque je brave taût de choses.
Elle s'arrêta, puis elle reprit brusquement : — D'ailleurs, j'étais venue poiir vous dire que... je ne puis plus revenir.
— Et pourquoi? s'écria Poyer, pourquoi?
— Parce que je fais mal en venant ici, parce que je veux rester une honnête fille... parce qu'enfin je ne veux plus revenir.
— Vous ne m'aimez plus. Carmélite I dit Foyer amèrement.
— C'est possible, dit-elle, et je le voudrais; mais enfin, adieu, monsieur Poyer, adieu pour toujours I
— Carmélite, reprit Poyer en l'arrêtant, que s'est-il passé ? qu'y a-t'il de nouveau?... On vous a dit du mal de moi... on nous a découverts...
-* Non, on ne m'a rien dit, on ne sait rien... c'est moi... c'est moi qui ne veux plus revenir.
— Et pourquoi ? ,
— Ohl pourquoi... pourquoi ? s'écria Carmélite avec impatience. Que suis-je pour vous ? une pauvre fille dont vous vous moquez sans doute?
— Moi, Carmélite, moi qui t'aime ?
— Oui, vous m'aimez pour un jour...
— Pour la vie.
— Si vous m'aimez pour la vie, je serai heureuse... mais, tenez, non, laissez-moi.
— C'est toi. Carmélite, qui ne n'aimes pas.
— Je ferais bien, car enfin à quoi mon amour me mènera-t-il ?. . . Vous ne pouvez pas m' épouser, moi.
La déclaration étonna Poyer, mais il répondit, bien plus entraîné par ces vaines formes de réponses qui sont toutes faites dans l'esprit que par une décision véritable :
— Et pourquoi ne puis-je pas t'épouser. Carmélite, si je le veux?
Peut-être, si Poyer eût pu voir l'éclair de joie avide dont s'illumina le regard de Carmélite à cette réponse, peut-être eût-il compris le but de cette âme ambitieuse, mais il était nuit close, et Carmélite se hâta de répondre :
— Oui, si vous le vouliez... mais votre famille...
Présenter un obstacle à Poyer, c'était lui inspirer le désir de le braver, ^t l'étudiant repartit avec dédain :
— Ma famille I que m'importerait ma famille si tu m'aimais, toi?
Carmélite ne répondit pas, et Poyer, l'attirant vers lui, reprit :
— Tu ne m'aimes donc pas ? réponds 1
Carmélite fondit en larmes en se laissant aller dans les bras de Poyer. Il chercha ses lèvres, elle voulut s'arracher k lui ; mais il la tenait dans ses bras de fer, et elle ne put lui échapper.
— Oh 1 s'écria-t-elle, laisse-moi 1 laisse-moi I
— Je t'aime* Carmélite, et tu seras à moi 1
•^ Non, disait-'elle en se débattant, non, jamais t
— Tu seras à moi ; car tu àeras ma femme !
— Ce n'est pas vrai I
— Je te le jure.
— Non, criait-elle en se tordant dans cette étreinte de fer-
— Devant Dieu, je te le jure I
— Mon Dieu, s'écria-t-elle, s'il me trompe, secourez-moi..*
— Je te le jure sur l'honneur» Carmélite. Je te le jure, répétait Poyer, à qui elle faisait de vains efforts pour échapper.
Cette lutte était-elle jouée de la part de Carmélite? On n'oserait l'affirmer. La pudeur se débat toujours, quand l'àme môme se donne, et cette lutte fut assez longue pour que Poyér dût croire qu'il triomphait d'une résistance désespérée; Cela devait être vrai, car la pauvre fille y mit toutes ses forces, mais elle finit par tomber affaissée entre les bras de son amant, en murmurant :
— Tu me le jures, tu me le jures, n'est-ce pas?
— Oui, devant Dieu, je te le jure I
 ce moment, plusieurs voix se firent entendre, appelant Carmélite. Elle voulut se dégager en reconnaissant la voix de son père, mais Poyer jeta autour de lui un regard pareil à celui du tigre qui entend un lion qui vient pour lui disputer sa proie ; il enleva Carmélite dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant ; et, s'élançant vers un bois voisin, il l'emporta d'une course rapide, pendant que l'orage éclatait, et que la jeune fille, la tête penchée sur l'épaule du ravisseur, brisée de son corps^ laissant flotter ses bras sans force, murmurait d'une voix sourde i
— Tu me le jures, tu me le jures, n'est-ce pas?
Voilà cette promesse que Poyer n'avait pas encore avouée à Valvins plus d'un an après le jour où il l'avait faite! voilà cette promesse qui le tourmentait plus qu'un remords , car , ainsi qu'il l'avait dit lui-même, il eût voulu ne pas l'avoir faite , et oepeuddot
il sentait qu'il la forait encore, tant il aimait Carmélite 1 C'est que cet amouF avait gardé ses mystères, ses dangers, ses obstacles, ses séparations, tout ce qui fait le pouvoir de Tamour ; il avait aussi $es inquiétudes et ses jalousies; Carmélite s'était embellie encore d-aimer et d'être aimée, et chaque jour elle venait dire à Poyer :
^- J'ai refusé hier de me marier avec tel riche fermier ou tel honnête propriétaire.
£t Poyer, en qui l'honneur parlait aussi haut que la passion, demandait à Carmélite d'attendre qu'il eût l'âge où il pourrait se marier sans le consentement de sa mère ; car, malheureux, malgré son amour, d'être obligé de tenir sa promesse, il était décidé à la tenir. Mais pourquoi Poyer était-il si triste de cette promesse qu'il voulait tenir et qu'il était prêt à faire encore ? C'est qu'il était à la fois dominé par la passion la plus effrénée et tourmenté des doutes les plus cruels. Il n'avait rien à reprocher à Carmélite, pas une action, pas une parole, mais il sentait par un instinct particulier du cœur qu'il n'avait pas trouvé l'amour qu'il donnait. Lui qui était tout prêt à se perdre pour Carmélite, il s'irritait de la voir si soigneuse de ne pas se compromettre ; lui qui l'eût épousée immédiatement s'il eût cru l'avoir compromise, il résistait, malgré lui-même, à donner la protection de son nom à une femme qui se servait si habilement du mensonge et du mystère pour se protéger. Enfin Poyer était dans un de ces états inexplicables du cœur où Ton fait avec obstination ce qu'on a regret de faire. Et cependant il ignorait que ces secrets avertissements de son âme fussent justifiés par la conduite de Carmélite. Mais comment cette fille, qui fondait de si hautes espérances sur l'amour de Poyer, était-elle arrivée à le tromper et à le tromper avec Fabien, avec UQ enfant de qui elle ne pouvait rien attendre ? Ceci mérite un nouveau récit.
Jiu A. A.