ENCORE UNE HISTOIRE
Si l'on veut bien se rappeler que la duchesse de Fosenzac ne s'était résignée à écouter la princesse de Kadicoff que pour acquérir la certitude que celle-ci était l'héroïne des malheurs qu'elle racontait si maladroitement , on pourra s'étonner que la belle Léooie n'eût pas déjà interrompu la sensible Phœdora. Mais la duchesse avait pensé depuis un moment qu'il pouvait lui être nécessaire de connaître dans tous ses détails l'aventure si pompeusement annoncée, et elle aurait engagé la princesse à continuer, si celle-ci n'eût pas été entraînée d'elle-même à ces singulières confidences. Cependant il y eut, entre le commencement de ce récit et la suite un moment de silence et de repos comme entre deux chapitres d'un roman. Il faut même croire que la princesse n'était pas tout à fait étrangère aux exigences de ce genre de composition, car elle crut devoir faire précéder cette seconde partie de quelques réflexions, soit pour préparer sa belle amie à ce qu'elle allait entendre, soit pour lui prouver, comme le fait un écrivain pour son lecteur, que l'épisode raconté se rattache par un fil très-déli^i
mais très-solide, au but moral de l'œuvre. Voici donc comment 3lle reprit :
— En y réfléchissant bien, ma chère Léonie, je crois que ce que je viens de vous dire ne sera pas inutile à la manière dont vous ievez considérer Taventure spéciale que je vous ai promise. Gomme vous le savez, la princesse était une femme d'une exquise sensibilité, et cette sensibilité, je vous Tai dit aussi, fut ce qui régara. Après le malheur qui venait de lui arriver, elle se laissa aller aux idées les plus extravagantes. Elle s'imagina avoir contracté une dette sacrée envers ces hommes qui n'ont de valeur que leur talent, et dans sa folie elle se dit : « Si j'aime encore, ce ne sera qu'un grand musicien comme Mésinger, qu'un homme sorti du peuple comme lui, qu'une de ces nobles existences sans cesse menacées par l'oppression des puissants. » Dans son désespoir, la pauvre princesse croyait voir dans tout gentilhomme une espèce de bourreau armé du fouet pour châtier par la force ceux qui le dépassaient par le mérite. Ce fut dans ces dispositions qu'elle arriva en France, et, bien qu'en ce pays les habitudes du monde ne permissent pas que les choses eussent pu être poussées aussi loin qu'à Saint-Pétersbourg , cependant elle conserva les préventions que je viens de vous dire. Ainsi, quoique son succès à Versailles, où elle fut présentée, eût été complet, elle se retira après les présentations nécessaires ; et, quoique vingt des plus charmants courtisans de Trianon eussent juré qu'ils apprivoiseraient la sauvagerie de la belle Tartare, aucun ne fut écouté, et tous s'éloignèrent en peu de temps. Un seul résista à la résistance de la charmante Phœdora : ce fut le comte de Chastenex, gentilhomme breton, admirablement beau, qui partageait les idées philosophiques de la princesse et qui en avait fait une courageuse apphcation en épousant la fille d'un lapidaire juif de Rotterdam qui lui avait apporté plusieurs millions de dot. Le comte avait ainsi rétabli sa fortune complètement ruinée. Heureusement pour le comte, ce sacrifice aux idées révolutionnaires du temps n'avait pas été de longue durée, et la juive hollandaise, rejetée de tous les salons, refusée à la cour, mourut au bout de six mois de mariage. Le comte était donc libre et la princesse l'était devenue. Son mari, en venant la rejoindre en France six mois après l'exécuiiou sanglante qu'il avait •ordonnée, fut insulté par un jeune Allemand qui était, je crois, le frère de Mésinger. Dans le premier transport de sa colère, le prince oublia son rang, se mesura avec
cet homme et fut tué d'un coup d'épée. Quand la princesse apprit cet événement , elle était encore si égarée par ses folles idées d'égalité, qu'elle n'y vit qu'un acte de réparation providentielle, et elle ne fit pas la moindre tentative auprès du gouvernement auquel appartenait l'agresseur pour venger la mort de son mari.
C'est bien malgré nous que nous sommes forcé d'interrompre encore le récit de madame de Kadicoff pour mettre sous les yeux de nos lecteurs le commentaire explicatif de madame de Fosenzac, mais c'est notre devoir d'historien. Ce ne fut point, se dit celle-ci, l'empire des idées philosophiques qui rendit la sensible princesse si indifférente à la catastrophe qui la priva de son mari ; ce fut la crainte où elle était de son arrivée. Elle n'accueillit pas avec indifférence, mais avec joie, cet événement qui la sauvait; car ce n'était pas pour rien que le prince l'avait éloignée de sa patrie^ l'avait isolée de sa famille, et probablement il comptait accomplir en France la vengeance qu'il n'avait fait que commencer en Russie. Et peut-être, ajouta encore à part soi la duchesse, n'était-ce plus seulement de Mésinger que le prince aurait eu à se venger, et il est probable que le comte de Chastenex aurait pesé autant que Mésinger dans la balance des bonnes raisons que pouvait avoir le mari contre sa sensible compagne. Si de telles réflexions n'eussent pas été faites par une femme contre une femme, nous n'eussions pas osé les avancer pour notre propre compte; mais, puisque la duchesse avait si bien commencé, nous pouvons poursuivre dans cette voie et dire que Léonie avait mal compté, et que ce n'étaient pas deux, mais trois dont le prince avait à se plaindre. Mais nous anticipons sur le récit de la princesse, et nous nous '^«mpressons d'y revenir.
— Oui , ma chère , cette pauvre femme était si égarée par les détestables idées de ce temps-là qu'elle garda le silence sur cet affreux événement. Elle se trouva donc veuve, libre, et M. de Chas» tenex, devenu plus pressant, lui offrait non-seulement son amour, mais encore son nom. Elle aurait dû accepter, mais déjà elle en avait perdu le droit.
La duchesse, malgré sa résolution de rester impassible, ne put s'empêcher de laisser échapper une petite exclamation d'étonnement. Madame de Kadicoff la regarda d'un air véritablement triste et reprit en baissant la voix, comme il arrive presque toujours au moment où les confidences deviennent diflQciles :
— Oui, duchesse, la pauvre femme s'était laissé encore emporlPi"
i sensibilité, et cette fois la faute était d'autant plus grave 'était un véritable amour. La princesse logeait à Paris dans artier alors fort retiré et où s'élevaient les premières raaiie la rue de Provence. Elle occupait un hôtel entouré d'un jardin, ouvrant par plusieurs portes sur les sentiers qui desent ce que vous appelez en France les jardins des maraî- Le comte de Chastenex ne venait guère que le soir fort quand son service à Versailles était terminé, et 11 repartait md matin ; encore faut-il vous dire que la marche des évéits politiques qui commençaient à embarrasser la cour le lit souvent la nuit à Versailles, et la princesse restait seule t toutes ces longues journées.
'est pas nécessaire sans doute que nous disions d'une manière le les conséquences que la duchesse tira de cette phrase ; elles luisent trop facilement d'elles-mêmes aux yeux des lecteurs )ins éclairés, mais il faut que nous consignions ici le sentique ce récit fit naître dans l'âme deLéonie. Ce fut un étonnebien naturel pour la slupide effronterie de cette femme. Léonie avait s'expliquerrassurance intrépide avec laquelle madame idicoff affirmait dans ses préambules Tinnocence de son 18 et la facilité merveilleuse avec laquelle elle laissait échap- 1 moment après l'aveu des choses qu'elle avait d'abord niées, mêmes nous ne saurions expliquer cette étrange conlradicue par une analyse beaucoup trop longue de tout ce que înfanter l'hypocrisie la plus déterminée jointe à la corruption s profonde. Nous dirons seulement que le danger du menest de se mentir presque aussitôt à lui-même, et que la îsse se trouvait dans uîie circonstance particulière qui devait' en aide à ce danger. En effet, en racontant sa propre histoire m nom supposé, elle était toujoursdominée, en commençant, 3 besoin de se défendre, quoique inconnue, de toutes les idont elle était coupable, et, quelques moments après, la véu récit l'emportait et la forçait à tous les aveux. Donc il était 3 à la duchesse qu'après Mésinger le comte de Chastenex été l'amant de madame de Kadicoff, mais ce n'était pas une ! si vulgaire qui lui avait été annoncée et qu'elle désirait ament savoir. Au trouble de la voix de la princesse, la due sentit qu'elle approchait de la véritable confidence dont vait besoin, et elle écouta avec plus d'attention que jamais. Phœdora, poursuivit la princesse, passait donc ses longues
jouméesdans la solitude : c'était une âme active, tourmentée d'un désir incessant d'émotions, et qui se consumait d'ennui dans la profonde retraite où elle s'était volontairement reléguée.
Ne vous impatientez pas, ami lecteur ; mais il faut vous dire que le mot volontairement fut un trait de lumière pour Léonie. Il lui apprit que la sensible Phœdora avait dû être honteusement exclue de tous les salons de Paris comme de ceux de Versailles. Voilà comment elle traduisit le mot volontairement prononcé par sa meilleure amie, qui continua sans se douter de l'effet qu'elle produisait :
— La pauvre captive, ne sachant que faire de ses heures inoccupées, les passait le plus souvent à errer dans le vaste jardin de son hôtel. Quelquefois seulement elle allait, au jour tombant, et accompagnée d'une seule femme, se mêler à la foule qui encombrait le jardin des Tuileries. Comme vous devez le penser, la princesse s'y rendait dans la parure la plus simple , et le plus souvent à pied, car ce qu'elle craignait avant tout c'était d'être remarquée. Il faut bien le dire, une femme peut laisser chez elle sa parure, sa livrée, ses équipages, tout ce qui peut révéler ce qu'elle est ; mais elle n'y peut dépouiller sa beauté qui montre ce qu'elle vaut. Les précautions de la princesse pour passer inaperçue furent précisément ce qui la fît remarquer. Une femme dans tout l'éclat d'une brillante toilette, quelque belle qu'elle soit d'ailleurs, emprunte toujours, aux yeux des hommes, quelque chose de l'élégance de ses habits ; ils s'étonnent moins de la voir belle en la voyant bien parée. Mais; lorsqu'ils rencontrent sous un vêtement modeste une de ces beautés parfaites qui ne doivent rien qu'à elles-mêmes, lorsqu'ils comprennent qu'aucun ornement ne saurait rien ajoutera une si rare perfection, alors une pareille femme devient pour eux une véritable merveille, et l'ardeur avec laquelle ils la poursuivent tient de ce sentiment qu'éprouve tout homme qui croit avoir découvert un trésor inconnu et qui brûle de s'en emj)arer de peur qu'un autre ne fasse la même découverte et ne le lui ravisse. Ce fut ce qui arriva à Phœdora. Un soir qu'elle était rêveusement assise sous un des hauts marronniers qui entourent le grand bassin, elle vit devant elle un beau jeune homme absorbé dans une admiration profonde. La princesse avait peu de prétentions; cette âme pure, souffrante et résignée, ignorait ce que son céleste visage avait d'attraits, et dans le premier moment, bien que ce jeune homme eût les yeux fixés sur elle, Phœdora ne put
croire que ce fut elle qai produisit la profonde extase où il était plongé. Elle se détourna pour éviter ces regards enflammés qui semblaient vouloir pénétrer jusqu'à son cœur pour apprendre s'il était impitoyable, mais elle ne put les éviter, et, lorsqu'elle voulut regarder ce jeune homme, elle le retrouva immobile à sa place et comme transporté hors de lui par une vision céleste. La princesse ne put se méprendre sur Teffet que sa présence produisait sur cet inconnu, et, comme il était admirablement beau^ elle ne voulut pas lui laisser croire qu'elle pût partager ce trouble extraordinaire.
Remarquons avec la duchesse combien madame de Kadicoff devenait poétique en parlant des effets surprenants de sa beauté, et remarquons encore que voici le troisième jeune homme admirablement beau qui se prend à l'adorer. Faisons faire un demi-tour aux pompeuses phrases de la princesse^ et convenons avec la duchesse que probablement Phoedora subissait l'empire qu'elle prétendait exercer et qu'elle ne peignait si bien les extases prétendues où sa beauté jetait certains hommes que parce qu'elle avait éprouvé celles où la beauté des hommes jetait certaines femmes. Du reste ceci est un don particulier à quelques natures féminines, et la meilleure preuve que madame de Kadicoff appartenait à ces natures sensibles, c'est qu'elle ne parlait jamais que de l'empire de l'âme et des égarements de l'esprit. Elle continua encore, pendant que la duchesse faisait ses observations instructives :
— Phoedora se leva, et le jeune homme la suivit. Elle marcha rapidement sans détourner la tête. Mais la femme qui l'accompagnait, et qui était une Française, ne possédait pas cette pudeur innée qui est le partage des femmes du Nord ; cette femme fut assez curieuse pour regarder souvent derrière elle et pour voir le jeune homme les poursuivant avec cet empressement respectueux qui témoigne à la fois de l'entraînement auquel on cède et de la crainte qu'on éprouve de déplaire.
Ohl que cette princesse russe était habile de voir tout cela sans se retourner, et seulement par les yeux de sa chambrière I
— Phœdora arriva à son équipage, qui l'attendait au Pont- Tournant; point d'armoiries, point de livrée ; toutes les précautions étaient prises ; la princesse dut croire qu'elle était délivrée de cette poursuite , et que celui qui semblait y vouloir mettre tant de persévérance n'aurait aucun indice pour découvrir la femme pour laquelle il s'était pris si soudainement d'une si violente pas-
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sion. Mais quel fut rëtonnement de Phœdora lorsque, quelques jours après, étant venue s'asseoir, par hasard, précisémept au même endroit , elle y retrouva le beau jeune homme qui, à soo aspect, devint pâle de bonheur et fut près de tomber à ses genoux I Mais c'était encore un soupiraht si timide, qu'un regard impérieux de la princesse le cloua sans force à sa place. Il ne la retrouva que lorsque , Phœdora s'étant levée pour regagner son hôtel, il la suivit comme il avait fait la première fois... Hélas I fB" prit la princesse avec un soupir profond, les femmes sa perdant souvent par les précautions qu'elles croient prendre pour leur Bâ" reté. La princesse, qui craignait que la femme qui l'accompagnait ne se laissât séduire par la grâce de ce jeune homme ou que les gens qu'elle laissait à la porte du jardin ^ interrogés par loi, . ne commissent quelque indiscrétion, la princesse était venue absolument seule, et, lorsqu'il lui fallut se retirer, elle oompritè quel danger elle s'était exposée. En effet, à mesure qu'elle s'éldi-* gnait à pied aussi rapidement qu'elle le pouvait, elle rencontniit, à l'angle de chaque rue où elle pouvait plus aisément Bê retourner sans témoigner trop ouvertement la crainte qu'elle éprouvait, elle rencontrait le regard de ce jeune homme qui ne l'avait pis quittée d'un pas. Ce que Phœdora voulait avant tout, c'était de ne pas être reconnue pour ce qu'elle était, et, au risque quel? fougue de ce jeune homme la forçât à entendre des paroles que sa pudeur eût considérées comme une insulte, elle prit de longs détours pour ne rentrer dans son hôtel que par l'un des sentiers écartés dont je vous ai parlé. Cette précaution lui réussit à merveille , car d'une part la timidité de ce jeune homme l'empêcha d'aborder Phœdora, et de l'autre il ne put deviner, à travers le dédale de rues obscures qu'elle eut à parcourir, à quel hôtel appartenait le jardin où il vit rentrer cette fée de beauté qu'il suivait comme par un enchantement dont il ne pouvait se rendre compte. Cela dura plusieurs jours de suite , et déjà la princesse n'éprouvait pas la moindre inquiétude pour un amour si respectueux, lorsqu'un jour où elle rentra plus tard, parce qu'elle apprit que M. de Chastenex ne viendrait pas lui rendre visite de plusieurs jours, elle oublia de fermer exactement la porte par laquelle elle avait l'habitude de rentrer. Elle avait déjà fait plus de vingt pas dans une longue et sombre allée de tilleuls qui conduisait de cette porte à l'un des salons les plus retirés de son appartement, lorsqu'elle entendit fermer tout à coup cette porte. Elle se re*
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tourna en poussant un eri et vit presque aussitôt à ses pieds ce jeune homme qui était entré après elle , emporté malgré lui par son. amour et épouvanté en même temps de Taction qu'il venait de faire.
A ce moment, Tattention de la duchesse devint extrême, tandis que madame de KadicofT, les yeux fixés amoureusement au plafond, semblait y chercher des mots assez éthérés pour raconter la scène qui allait suivre. Mais Tattention de la duchesse et l'extase de Phœdora furent troublées en même temps par un bruit venu du dehors , et un domestique entra, qui, après les excuses les plus humbles sur son audace, déclara qu'un jeune homme venait d'apporter pour madame de Fosenzac un billet avec ordre exprès de le lui remettre sur-le-ebamp. Ce jeune homme avait insisté comme si quelque danger menaçait la duchesse, et le domestique n'avait osé refuser. La duchesse , fort troublée , prit ce billet et lut ce peu de mots :
« L'homme qui m'a servi de père, l'infortuné Grégorio Mas- Boni, vient de me taire une conûdenoe que je vous dois. Venez ^ il n'y a pas une minute à perdre. »
A ce moment le domestique était sorti. La princesse n'avait fait nulle attention au trouble de la duchesse à la lecture de ce billet, et, tout entière à son récit, elle le reprit, mais à quelque distance d6 l^endroit où elle l'avait laissé. Dans ce court moment de silence, il lui avait sans doute paru inutile de raconter les détails, pourvu qu'elle arrivât au résultat , et elle commença hardiment en disant :
*-^ Le lendemain, au point du jour, Grégorio Massoni...
«^ Quoi! s'écria la duchesse, c'était Grégorio Massoni?
— Vous le connaissez? dit la princesse, surprise de cette soU'* daine exclamation.
— Non I non ! repartit la duchesse troublée, tf. mais il me semble avoir déjà entendu prononcer ce nom.
— C'est vrai, reprit madame de Kadicoff, qui attacha sur Léonie des yeux pleins d'une inquiétude menaçante, je l'ai prononcé, mais ce nom ne vous a pas troublée la première fois comme en cq moment
— C'est, dit la duchesse, qui voulut vainement donner le change à son amie , c'est cette lettre qui m'a troublée.
— Et que dit-elle ?
— Rien ; mais elle est de* . .
— Ah ! fit la prinœsse en dévorant Léonie du regard comme pour deviner la cause du trouble qu'elle éprouvait... de monsieur... mais son nom est inutile.
— Oui , reprit la duchesse en se remettant un peu, il veut me parler.
— Eh bien I obéissez , dit la princesse.
— Non, non, dit Léonie, ce que vous me racontez m'intéresse au plus haut point , et je désire vivement en savoir la fin.
— Une autre fois , répondit la princesse avec nonchalance.
— Non , continuez , je vous en prie, dit Léonie.
— Je ne veux pas aller sur les brisées d'un amant qui a des droits si incontestables que ceux du monsieur qui se permet de vous écrire jusque chez moi , repartit aigrement madame de Kadicoff, et l'insolence du regard qu'elle lança sur Léonie fut un commentaire insolent de cette impertinente réponse.
Léonie ne voulut pas accepter l'injure sans la rendre , et elle répondit avec un ton de laisser-aller méprisant :
— J'aurais pourtant bien voulu savoir la fin de vos amours avec Grégorio Massoni.
— De mes amours ! s'écria Phœdora en se ramassant sur son divan comme une vipère qui se replie pour s'élancer plus loin.
— Croyez-vous, lui dit la duchesse, que je ne sache pas de qui vous avez, voulu parler depuis une heure? Pensez-%vous que Tayenture scandaleuse de Saint-Pétersbourg, dont j'ai entendu vingt fois le récit, ne m'ait pas éclairée sur l'héroïne des aventures cachées de Paris? Je sais votre secret.
— Ah I dit la princesse avec un accent de méchanceté et de menaceféline, c'est moi qui saisie vôtre tout entier, madame, et vous ne savez encore que la moitié du mien.
— Eh bien I dit la duchesse , je vais en apprendre le reste.
— De qui? dit la duchesse en se levant cette fois jusque sur ses pieds.
— De Grégorio Massoni lui-môme.
— Quoil il n'est pas mort fou? s'écria madame de Kadicoff qui pâlit sous son rouge.
— Non , madame , repartit la duchesse , et vous devez savoir laquelle de nous deux aura le plus d'intérêt à se taire sur l'autre.
A ces mots elle sortit, laissant madame de Kadicoff dans uo effroi et un étonnement indicibles.
CONFESSION GÉNÉRALK. 321