COMMENTAIRES
Pour comprendre ce que voulait dire le billet qui avait été écrit à Léonie, il faut savoir : 1* qui l'avait écrit; 2* comment celui qui l'avait écrit avait acquis le droit de l'écrire; 3* pourquoi il l'avait fait remettre d'une façon si pressante. Nous allons éclaircir ces trois points de notre histoire.
Vous vous rappelez sans doute cet enfant baptisé sous le nom de Grégoire Val vins et si étrangement déposé, en 1788, dans le domicile de cet autre Grégoire dont le vrai nom était Grégorio Massoni? C'est lui, c'est-à-dire Valvins, qui avait écrit ce billet à la duchesse. Vous comprenez que ceci demande encore une explication, et. cette explication, il faut que vous ayez la patience de la lire si vous voulez comprendre tout à fait. Lorsque Massoni quitta la petite maison de Valvins avec son enfant d'adoption, il chercha des moyens d'existence dans son talent de musicien. Messieurs les gens de lettres ont la folle prétention de croire que leur art doit passer en première ligne, et ils prennent insolemment le pas sur la musique. Et, cependant, quelles sont les ressources d'un pauvre écrivain auprès de celles d'un musicien? La musique pénètre en mille endroits où la littérature reste à la porte; elle entre de plainpied dans l'église, elle se montre sans qu'on la cache furtivement sous un tablier de soie dans les plus austères pensionnats, elle chante aux lumières de mille bougies dans les salons les plus aristocratiques et grince un vieux air sur une vieille corde dans les tavernes dansantes de la barrière ; elle se vend trente mille francs à l'Opéra sous le nom de Lays et tend la main à deux liards dans les rues d'un village. Avec un rien de musique, un aveugle vit et son chien avec lui. Si le plus grand littérateur du siècle montait sur la borne pour y réciter son œuvre, la foule le sifflerait et les agents de police le mettraient en dépôt à la Souricière. La musique donc est bien préférable à la littératiu^e, elle se mêle
aux choses les plus saintes et aux plaisirs les plus délicieux, elle se glisse même dans Toccupation la moins sainte et la moins délicieuse, elle a sa place à la guerre. Or ce fut de ce côté que Grégorio alla la chercher. Il s'engagea en qualité de clairon dans un régiment, emmenant toujours avec lui le petit Valvins, auquel il enseignait trois choses avec un soin extrême : la musique, les belles-lettres et le mépris des femmes. Quoique Grégorio fût brave, et il y a des occasions où il faut Têtre beaucoup pour souffler juste et en mesure dans un tube de cuivre lorsqu'il y a cinq ou six mille tubes de fer ou de bronze qui vous envoient des balles et des biscaïens; quoique Grégorio fût brave, il ne lit pas un chemin bien rapide, et, en 1805, il était tout simplement chef de musique d'un des beaux régiments de la garde impériale. Il eût cependant obtenu une meilleure position, s'il avait voulu profiter de l'estime qu'on faisait de lui ; mais à toutes les offres de service qui lui étaient faites il répondait par un refus pour lui et une demande de protection pour son petit Grégoire Valvins. De cette façon il obtint que son fils adoptif fût admis gratuitement à l'école de Saint-Cyr, et notre enfant perdu en sortit en 1807 avec le grade de sous-lieutenant ; il avait alors dix-neuf ans.
Ce n'était pas un de ces tendres adolescents qui aimaient autant à montrer leurs jeunes épaulettés dans un cercle de femmes qu'en face d'une batterie. Valvins, à dix-neuf ans, était un homme sérieux, décidé à faire sa fortune militaire,'' brave comme tous ceux qui n'ont rien à perdre en ce monde et qui ne seront une perte pour personne. Point querelleur, mais têtu comme un Bas- Breton ; peu élégant, mais d'un corps de fer; spirituel, si on peut appeler esprit une causticité froide et impitoyable ; beau soldat à la parade, où il tenait cette tenue rigide qui est l'élégance des militaires ; plus beau soldat en campagne, où on sentait qu'il portait légèrement le poids des privations et de la fatigue ; très-beau soldat sur le champ de bataille, où il était calme comme un marbre tant qu'il fallait recevoir les coups sans les rendre, et où il les rendait comme un furieux quand cela lui était seulement permis, la fortune d'un tel homme devait être faciloi II commença en Espagne, où il était déjà capitaine en 1812, et passa en cette qualité dans le régiment de la garde où Grégorio était chef de musique, pour suivre l'Empereur dans cette gigantesque campagne de Bussie, où les régiments entrèrent à flots pour se perdreet disparaître dans ce désert glacé, comme le Bhône dans les sables
i son embouchure. Valvins en revint cependant, et il en revint ^mmandant de son bataillon dont il se trouva le plus vieux capiine : il avait vingt-deux ans. Il faut dire au8S]( qu'il était resté ut seul de son grade. Il fit, comme commandant, la campagne 3 1813, qui fut si belle de défaites, et la campagne de 1814, lerveille d'audace, de rapidité et de génie. Napoléon connaissait ilvins. Napoléon aimait Valvins. D'abord, cet enfant qui avait été evé à ses frais dans son école de Saint-Gyr était presque à lui, lis il l'avait vu à l'œuvre, il admirait surtout la soumission exacte 3 cet esprit intelligent. Valvins, tout en comprenant la. portée un ordre reçu, ne se croyait pas le droit dQ le discuter parce a'il l'avait compris. C'était un soldat comme en voulait le grand npereur. Valvins était à Fontainebleau en 1814, lorsque Napoion ût ses adieux à sa garde. La veille, le commandant avait reçu . croix d'officier de la Légion d'honneur, et ce jour-là il pleura Dur la pr^niëre fois de sa vie. Ces larmes sérieuses qui lui vinmt aux yeux lui firent un effet bien singulier. En pleurant sur 3tte haute fortune tombée, il réfléchit sur sa propre existence, saucoup de ses camarades, qui disaient avec lui qu'ils ne voulaient lus porter l'épée, ajoutaient à cela des phrases comme celles-ci :
— Ma foi ! s'écriait un jeune homme d'un ton presque consolé, î retournerai près de ma pauvre mère qui ne comptait plus me îvoir, et qui a tant pleuré quand je suis parti.
— Moi, disait un plus vieux avec résignation, j'ai ma sœur qui 5t veuve et qui a des enfants ; il y aura toujours bien pour moi n coin dans sa maison, et je serai le vieil oncle qui gâte les nièces t les neveux.
Chacun disait son projet, et tous les projets aboutissaient aune ffection laissée derrièrio ces hommes et à laquelle ils allaient etourner. Voilà ce qui fit que Valvins, après avoir pleuré sur Napoléon qui était sa famille, se mit à dire :
— Et moi, où irai-je quand il sera parti?
hx alors il pleura aussi sur lui-même. Sans doute Grégorio Mas-^ oni était là ; c'était un père. Mais nous n'avons pas dit ce qu'était evenu Grégorio Massoni. Blessé àLutzen, rapporté mourant en rance, ayant perdu une jambe, il fut admis aux Invalides, et là reprit l'usage du serpent pour ajouter, grâce aux bénéfices de
sacristie, quelques pintes de vin à celui que sa solde et sa croix li permettaient de se procurer. Ce qui avait été autrefois un nar- ^tique pour Grégorio était devenu pour lui un excitant; ce qui
avait été un effet de son désespoir était devenu un vice d'habitude; et maintenant ce Grégorio Massoni, si admirablement beau, n'était plus qu'un vieil ivrogne hébété qui faisait rougir Valvins^ malgré son respect et sa reconnaissance pour celui qui l'avait élevé. L'affection d'iîh pareil homme ne pouvait donc être un refuge pour Val vins, et le jeune homme se trouva seul en ce monde où chacun avait un cœur qui l'attendait. Il aurait voulu suivre l'empereur à l'île d'Elbe; mais, si distingué qu'il fût, il ne l'était pas assez pour être placé parmi les élus de cette fidélité et de cet exil. Ainsi il restait seul, abandonné, triste, ému, cherchant quelque chose à quoi se rattacher, et, comme il ne trouvait aucune affection vivante vers qui tendre les bras, il lui prit soudainement un désir de revoir la maison où il était né. Il lui sembla que ces murs insensibles le recevraient avec joie, eux qui avaient donné asile à l'abandon qui l'avait frappé en naissant. Il se dit qu'il aimerait ce toit délabré, ces murailles lézardées où il avait vu le jour, et qu'elles le couvriraient avec amour. Il s'imagina que la maison natale l'aimerait; je ne puis vous dire tout ce qu'il rêva, mais, le soir venu, il quitta Fontainebleau et partit seul et à pied pour Valvins.