SCÈNE MILITAIRE
On était au mois d'avril, à cette époque de l'année où les jours appartiennent au printemps selon le calendrier, et à l'hiver selon le climat. Des feux étaient allumés de distance en distance, le long des chemins^ par des petits pelotons de soldats qui discutaient entre eux sur l'immense événement qui venait de s'accomplir. Ils arrêtaient Valvins à mesure qu'il passait près d'eux pour s'informer à lui s'il était arrivé quelque chose de nouveau. Ces pauvres soldats, qui s'étaient battus si souvent un contre dix, ne pouvaient s'imaginer que leur empereur eût véritablement renoncé à lutter contre l'ennemi, tant qu'il avait une division, un régiment, |une compagnie à lui opposer. Décidés qu'ils étaient à mourir pour lui, ils
comprenaient pas pourquoi il ne les faisait pas tuer jusqu'au Qier. Ce n'est pas^ue bien souvent ces mêmes soldats n'eust fait entendre des murmures contre les dangers incessants quels Napoléon les exposait. Cependant ces murmures qui se aient en sa présence ne s'étaient jamais fait entendre que lorsils croyaient servir seulement Thumeur belliqueuse du maître, ces circonstances ils trouvaient que Ton jetait trop légèrement • vie à ce grand jeu des batailles auquel Napoléon prenait tant plaisir; mais toute plainte avait cessé le jour où la lutte avait lié jusque sur le sol de la patrie. Marches, fatigues, combats .ous les jours et de toutes les heures, attaques rapides, défenses tinée , privation de vivres et de sommeil , ils avaient tout 3pté, non plus comme un sacrifice, mais comme un devoir, si les généraux qui ébranlèrent la résistance de Napoléon en lui lant du découragement et de la désaffection de ses soldats lui itirent-ils, du -moins pour ce qui regardait le moment présent, soldat, qui avait la conviction de son dévouement et qui en ne temps voyait que Ton n'en profitait pas, se croyait trahi, -seulement par ceux dont la désertion avait été mise à l'ordre jour, mais encore par tous ceux qui approchaient l'empereur, tait sous l'impression de cette pensée qu'ils s'adressaient à vins, et leurs questions étaient faites d'un ton qui annonçait ils ne se croyaient plus obligés à une exacte subordination, ir un homme qui, à ce moment, eût voulu changer son rôle Q&cier obéissant! en celui de partisan libre, il y avait là, dans sentiers de cette forêt, une petite armée toute prête et qui ait pu devenir un obstacle redoutable au paisible rétablisseat des BourbQns. Mais l'histoire le reconnaîtra : Napoléon, en ant la grande nation, avait absorbé les individualités dans l'entement de ce tout colossal. On n'avait appris à son école à séria patrie que sous la direction souveraine qu'il imprimait à toutes volontés; personne ne pensait qu'il pût faire quelque chose lui-même, n'ayant jamais rien fait de cette sorte, et, lorsque la [ de voûte du système impérial tomba, tout croula avec celui tout aboutissait. Quelques hommes seulement eurent une léité de défendre encore lo France sous leur responsabilité •sonnelle; mais ces idées n'allèrent pas même jusqu'à un comincement de tentative, et l'on est obligé de s'en rapporter aux îfidences de quelques mémoires contemporains pour croire que 5 velléités mêmes ont existé.
Gomme nous avons la prétention de dire qu'un roman est une chose aussi véridique que tous les mémoires du monde, nous osons dire que cette idée passa par la tête de Valvins. Peut-être sa position et ses antécédents expliquent-ils qu'il Tait eue plutôt qu'un plus considérable. Isolé qu'il était, sans famille, sans avenir, mille raisons qui pouvaient en arrêter d'autres ne lui faisaient pas obstacle. D'un autre côté, il se souvenait de cette guerre d'Espagne où il avait commencé sa carrière. Là, quoi qu'on en dise et malgré toutes les déclamations libérales des faiseurs de charte, l'homme a une bien autre idée de sa valeur personnelle que chez nous. Il comprend sa nationalité d'une manière à la fois plus large et plus digne. Du jour où on attaque son pays, il se lève pour son pays ; s'il se trouve dix hommes valides dans un village, ils prennent un chef, et voilà une guérilla organisée. S'il n'y en a qu'un qui puisse résister, il se met derrière un buisson et tue son ennemi à l'affût, sans qu'il soit besoin d'un ordre du souverain contresigné par un ministre, envoyé aux préfets, aux sous-préfets et aux maires, qui décrètent avec toutes les formes voulues par la loi qu'il est ordonné de ne pas se laisser conquérir, piller, brûler, saccager. Valvins avait vu mille exemples de ces défenses partielles qui avaient entravé à chaque pas la grande guerre comme la faisaient nos généraux, au point de faire trébucher toutes les victoires et de les rendre presque insignifiantes. 11 rêva qu'avec les soldats aguerris qui restaient encore en France, un chef de parti pourrait acquérir une gloire qui s'envolait désormais pour tous les militaires avec Faigle de Napoléon. Cette pensée poussa Valvins à s'arrêter plus longtemps qu'il ne l'aurait fait dans les divers groupes qu'il rencontra. Comme nous l'avons dit, il y trouva le désir et la résolution de résister, mais à une seule condition, c'est que ce serait sous les ordres de Napoléon. Ceci tenait encore à un des plus mauvais résultats du gouvernement impérial. Il y avait, à vrai dire, deux peuples dans la nation, l'armée et le bourgeois. Comme l'armée, malgré son énorme disproportion numérique avec le reste de la France, était l'instrument actif et glorieux de la puissance nationale, elle avait une existence morale aux yeux de tous et à ses propres yeux qui la rendait l'égale du reste de la nation. Il en arriva qu'en 1814 b France, oubliant qu*elle était en cause, ne fit aucun effort digne d'elle pour sa défense, chacun refusant de venir en aide à un homme et à ses cent mille soldats, dont, pensaient-ils, la cause
n'étail pas la sienne. D'un autre côté, rsnrmée, qui depuis longtemps suivait bien plus le drapeau napoléonien que le drapeau français, hésita à se sacrifier pour un peuple qui s'abandonnait, et le cri : La France trahit l'empereur! fut plus d'une fois prononcé par les soldats à qui notre commandant s'adressa. Pour eux l'empereur c'était la patrie. Valvins comprit et devina ce sentiment; cependant il pensait encore que, s'il ne pouvait entraîner ces hommes par l'héroïsme d'une affection qu'il eût fallu leur apprendre, il pourrait les exalter par un sentiment de haine qui était dans le cœur de tous. Mais il se trompa, et à ses iraprécalioas contre les Russes et les Prussiens on répondit par des imprécations contre les traîtres et Ijss geps qui parlaient du retour de$ Bourbons. Les soldats n'avaient pas encore une idée bien exacte de ce que poiwait être un royaliste, mais ils savaient qu'à côté de la nouvelle noblesse de l'empire il y avait une vieille noblesse d'autrefois qui avait des titres ridicules. Or, à peu de distance du groupe que venait de quitter Valvins bien résolu à ne p?is s'arrêter davantage, le jeune Cûmu}andant aperçut la grille d'un château. Cette grille était brisée, les fenêtres brillaient de lumières à tous les étages, caria nuit était à peu près close, et un bruit confus de voix partait (Je la maison. Peut-être Valvjns fût-il passé ^ans s'informer de ce qui arrivait dans ce château, lorsqu'il fut presque renversé par un domestique qui s'enfuyait et que deux ou trois soldats armés poursuivaient en criant : Arrêtez le Prussien I Valvins, comme tout homme qui eût entendu un pareil cri, saisit le collet du malheureux qui voulait s'échapper, et les soldats étaient déjà près de lui avant qu'il reconnût qu'il avait affaire à un homme en livrée et qui parlait un excellent français de domestique. L'un des soldats arrivés près de Valvins porta la main à son schako en lui di»sant :
— Merci, commandant.
Et, sans autre explication, ces trois ou quatre hommes qui étaient à moitié ivres entourèrent le malheureux valet, et l'un d'eux, le sabre nu à la main, lui dit :
— Voyons maintenant, comment s'appelle ton maître?
— Il s'appelle comme vous voudrez, répondit le domestique tremblant à cette question.
— Il a un nom, reprit le soldat, dis-le tout de suite.
■-* Mais je vous l'ai dit, et vous m'avez donné plus de trente ^oups de plat de sabre parce que j'ai répondu.
— C'est parce que tu ne l'as pas bien dit, reprit le soldat; recommençons ça, et pas de négligence, ou...
Tous les sabres levés en l'air en ce moment servirent d*explication à ce ou menaçant. Le malheureux portait des regards effarés sur toutes ces lames luisantes et qui n'étaient pas assez solidement tenues pour ne pas tourner dans leur chute et arriver sur le tranchant au lieu du plat; le malheureux, disons-nous, se mit à balbutier, Toeil humide et le dos rentré :
— 11 s'appelle monsieur...
— Bien, fit le soldat; après?
— Il s'appelle M. le marquis de Lesly, dit le domestique tout d'un trait, comme si la rapidité de sa réponse devait en emporter le danger.
Mais à peine en eut-il prononcé les derniers mots, que voilà les soldats qui se mettent à tourner autour de lui en lui appliquant de vigoureux coups de plat de sabre et en criant ; Saute, marquis ! Valvins n'avait pas compris ce qui irritait si fort les soldats, et il intervint pour faire cesser cet acte de brutalité. A sa voix les soldais s'arrêtèrent, et, l'ofificier les ayant interrogés, l'un d'eux lui repartit assez grossièrement :
— Pourquoi est-ce que ce pékin ne veut pas répondre ?
— Mais il vous a répondu, dit Valvins.
— Il nous a répondu ? fit le plus ivre de la bande ; faites-nous donc le plaisir, commandant, de nous répéter ce qu'il nous a dit.
— Hé bien ! dit Valvins à qui la mauvaise humeur commençait à prendre, il vous a dit que son maître s'appelait le marquis de Lesly.
— Le marquis de Lesly ! répéta l'ivrogne qui avait parlé le dernier; en voilà encore un qui trahit! ajouta-t-il en montrant Valvins de la pointe de son sabre. Ça reconnaît les marquis, c'est vendu aux royalistes.
— Oui, oui ! répétèrent les autres soldats avec un air de menace. Valvins hésitait à tirer son épée contre des gens qui avaient
perdu la raison : c'était réduire à une lutte d'homme à homme l'autorité qu'il ne devait tirer que de son grade. Mais comment le faire respecter autrement que par la force? Le cas était embarrassant. Heureusement un autre militaire accourait, sortant de la maison et criant de toutes ses forces :
— Venez donc, là-bas ! nous venons d'en faire une, de découverte !
COiNFESSION GÉNÉRALE. 329
À peine fut-il à quelques pas du groupe menaçant que Valvins, s'adressant à lui de la voix la plus sévère, lui dit :
— Caporal, arrêtez cet homme qui vient de m'insulterl
Le caporal mesura du regard celui qui lui parlait ; il reconnut les épaulettes, Tuniforme, et, posant la main sur le bras du soldat récalcitrant, il lui dit sans la moindre émotion :
— Allons, arrive, toi I Imbécile, reprit-il en s'adressaût aux autres, qui va se faire fusiller la veille du jour où il ne séria peutêtre plus soldat I
L'ivrogne laissa tomber son sabre avec un jurement affreux, mais prononcé bien plus contre lui-même que contre celui qui venait d'ordonner son arrestation et qu'il eût peut-être égorgé une minute auparavant. Les autres suivirent sans mot dire le caporal et le prisonnier, et tous rentrèrent dans la maison. L'habitude de la discipline avait parlé plus haut que Tivresse. Valvins était demeuré seul avec le domestique, qui avait Tair consterné.
— Je pense, lui dit-il, que vous profiterez de la leçon et que vous vous dispenserez de nouveau d'appeler votre maître M. le marquis de , comment avez- vous dit?
— De Lesly, répondit le domestique.
— De Lesly, c'est vrai, dit Valvins en paraissant réfléchir, et ce nom qui m'a étonné d'abord me frappe plus particulièrement maintenant. Je connais ce nom, ce n'est pas la première fois que je l'entends.
— C'est possible, dit le domestique, vu que c'est un des plus grands noms de France.
Valvins se mit à rire.
— Je ne crois pas le connaître comme cela Lesly! Lesly!
répéta-t-il, je ne connais pas de général de ce nom, cependant je jurerais que ce nom m'a frappé autrefois.
— Oh 1 M. de Lesly ne servait pas, dit le valet, ce qui ne l'empêchait pas d'être noble.
— Ahl oui, dit Valvins dédaigneusement, un noble d'autrefois! Put! fit-il d'un ton insouciant, c'est quelque neveu de mestre de camp quej'aurai lu dans l'histoire des campagnes du grand Frédéric.
Et, après cette supposition, le commandant allait s'éloigner lorsque des vociférations tumultueuses, parmi lesquelles perçaient des cris de désespoir, vinrent l'arrêter.
— Ah ! mon Dieu ! monsieur, s'écria le domestique d'un ton désolé, ils vont tout massacrer, tout tuer.
— Mais qu*est-il donc arrivé? reprit Vâlvins.
— Imaginez-vous que nous étions bien tranquillement enfermés dans le château lorsqu'il y a une heure des soldats, qui avaient Tair de maraudeurs, se présentèrent à la grille et demandèrent à boire un coup et à passer la nuit dans le moindre petit coin de grange qu'on voudrait leur céder. Rien n'était plus facile, et, si j'avais été là, j'aurais arrangé les choses cotnme un gant. Mais Monsieur s'y trouvait. Il faut vous dire que depuis trois jours il ne parle que du retour de ses souverains légitimes, et sans sa fille, qui heureusement l'en a empêché, il aurait fait attacher un mouchoir blanc à la girouette du pigeonnier. Voilà donc que, lorsque les soldats s'adressent à lui assez poliment, il faut que je l'avoue, voilà qu'il leur répond avec fureur i
— Je ne donnerai rien aux soldats du tyran, aux... Là il s'est servi d^un mot que je n'ai pas bien compris., aux cides, auxcheîdes..
— Aux séides, dit Valvins.
— Oui, c'est ça, aux séides de l'usurpateur.
Valvins fronça le sourcil et lâcha un hum si significatif que le domestique reprit d'une voix plus tremblante :
— Il a eu tort, c'est vrai, il a eu tort; mais enfin, c'était bien assez d'entrer dei force dans la maison, de défoncer la cave, de boire le viii et d'appeler pour boire avec eux tous ceux qui pasisaient, ce qui fait qu'ils sont là-dedans une cinquantaine qui se grisent comme des grives. Je ne dis pas encore qu'ils n'ont pas eu raison de doîiner quelques coups de plat de sabre à M< le marquis, puisqu'enfin il les avait insultés, et même je ù'ai pu m' empêcher de rire quand ils lui ont versé une carafe d'eau sur la tête pour faite comme ils disaient des oreilles de chien avec ses ailes de pigeon, mais ce n'était pas une raison pour battre tout le monde, comme si moi, par exemple, je n'étais pas innocent ainsi que l'enfant qui vient de naître.
Valvins avait écouté ce récit d'un air assez indifférent, fort peu disposé à prendre parti pour le royaliste qui appelait Napoléon usurpateur, et ne voulant pas d'un autre côté donner une espèce de sanction à ce désordre par sa présence. Cependant il demeurait incertain, écoutant la sourde rumeur qui partait du château, lorsque de nouveaux cris d'angoisse, et cette fois des cris de femme, parvinrent jusqu'à lui.
— Ah ! mon Dieu I mon Dieu ! fit le domestique en recommençant ses lamentations, ils auront découvert Madame !
— La marquise de Lesly? dit Val vins en riant. Il se représentait en ce moment Timage d'une vieille femme en poudre et en paniers aux prises avec les quolibets des soldats.
— Non, la fille de M. le marquis.
— La fille de M. de Lesly I s'écria Valvins, comme si ce inqt venait de réveiller en sursaut sa mémoire tourmentée par Un rêye<.« Madame de Fosenzac? ajouta-t^il aussitôt.
— Oui, monsieur.
— Ah I pauvre femme ! s'écria Valvins ; et tout aussitôt il s'élança vers le château. Il monta rapidement le perron et entra dans une vaste salle à manger. Sur la table étaient des bouteilles en quantité , la plupart à peine entamées, mais toutes le gouleaii cassé : manière de déboucher très-expéditive. Au bout de la table; et sur une chaise placée en équilibre sur deux autres, était un vieillard qui servait de point de mire au jet continu que quelques soldats faisaient sortir avec plus ou moins d'adresse des bouteilles de vin de Champagne comprimées par le pouce : c'était le marquis. Dans l'angle d'une croisée se tenait une femme adossée au carreau brisé et se défendant de son mieux contre la poursuite de deux ou trois soldats qui l'insultaient. Par-ci par-là quelques laquais épouvantés apportaient des paniers de vin et servaient les soldats. C'étaient des cris, un tapage, un désordre affreux. Au moment où il parut, Valvins se trouva en face du caporal auquel il avait déjà parlé, et celui-ci, frappé de terreur à son aspect, s'arrêta tout court au moment où il allait débouché!* une bouteille de vin^ eil criant :
-^ Le commandant 1
L'effroi de cette exclamation fut comme une étincelle éle(îtriquè et atteignit tous les autres soldats. Ils se levèrent et restèrent immobiles. Quelques-uns seulement de ceux qui étaient dans des coins obscurs murmurèrent tout bas :
— Qu'est-ce que c'est que ce commandant-là?
Valvins parcourut la salle d'un regard rapide et fît son plan de campagne. 11 commença par frapper un grand coup.
— Soldats, s'écria-t-il, vous êtes des lâches!
Les uns baissèrent la tête, les plus ivres firent entendre quelques grognements sourds.
— Vous êtes des lâches I reprit Valvins. Vous restei: ici à insulter un vieil imbécile et une femme, tandis qu'on se bat à Essonne.
A ce mot : « Tandis qu'on se bat à Essonne, » tout le monde se précipita vers Val vins, *
— Où ça, commandant, où ça?
— A Essonne, vous dis-je; tous les régiments se concentrent sur Fontainebleau.... Allez, vous n'avez pas de temps à perdre.
La phrase était à peine finie, une minute n'était pas écoulée, que tous les sacs abandonnés étaient repris et tous les fusils replacés sur répaule, et que les soldats, se précipitant hors du château, le laissaient aussi silencieux et désert qu'il était bruyant et peuplé un instant auparavant. Valvins demeura seul avec le vieux marquis et la duchesse, qui, depuis qu'il était entré, le dévorait du regard. Si l'aspect de cette salle était effrayant quand le commandant y était entré, il était hideux à ce moment de solitude. Valvins le regarda tristement sans rien dire. Mais presque aussitôt il s'approcha du marquis et lui dit :
— Maintenant, monsieur, il faut partir. La nouvelle que je viens de dire à ces soldats est fausse : l'empereur a quitté Fontainebleau.
— Vive le roi ! s'écria M. de Lesly en s'agitant sur la chaise où il était lié.
— Votre père est fou, madame, dit Valvins à la duchesse. Faites-le mettre dans une voilure et emmenez-le à Paris.
La duchesse ne répondit pas ; elle regardait toujours Valvins.
— Faites ce que je vous dis, ou je ne réponds plus de rien; les soldats peuvent apprendre à cinq cents pas d'ici que je les ai trompés ; ils peuvent revenir, et alors je ne réponds plus de leur exaspération. Voyons, reprit-il en descendant M. de Lesly de la chaise et en le déliant, partez I partez !
Les domestiques entrèrent et emmenèrent le marquis en disant qu'une voiture allait être attelée sur-le-champ. Valvins donnait ses ordres ; la duchesse le suivait pas h pas, cherchant son visage, tressaillant à chaque mot qu'il prononçait. Le marquis était sorti, et Valvins, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte en recommandant aux domestiques de ne pas l'écouter et de le conduire, fût-ce de force, à Paris, Valvins aperçut la duchesse restée immobile et lui dit de sa voix impérative :
— Allons, madame, allons, dépêchons-nous, il faut partir. Elle obéit d'abord instinctivement et alla jusqu'à la porte; ma'^
tout à coup elle revint, et, prenant l'officier par le bras pour le mieux voir en face, elle s'écria :
CONFESSION (ÎÉNÉRALE. 333
— Vous êtes le commandant ValvinsI
— Ah ! lit le jeune homme d'un air suffisant, madame la duchesse m'a reconnu? Je lui présente mes hommages.
Madame de Fosenzac ne répondit pas, tant elle paraissait anéantie de cet accueil. Valvins devint embarrassé et reprit d'un ton plus humble :
— Il faut partir, madame ; je vous l'ai dit, ces soldats peuvent revenir, et alors...
— Alors, dit la duchesse, ils ne me traiteront pas plus indignement que vous ne m'avez traitée, vous!
— Madame I dit Valvins en s'inclinant et en essayant de reprendre son ton suffisant.
La duchesse s'élança vers une porte et appela. Un domestique parut.
— Dites à mon père de partir seul , Monsieur vient de comprendre qu'il vaut mieux que nous nous échappions séparément. Allez!
— Que faites- vous, madame? dit Valvins.
— Je reste, monsieur, dit la duchesse, car je vous retrouve enfin, et il faut que tout s'explique maintenant.
Valvins fit un signe d'assentiment accompagné d'un léger sourire, et la duchesse, prenant un flambeau, ajouta :
— Daignerez-vous me suivre dans un appartement où Ton ne
pourra entendre ce que j'ai à vous dire? Passez passez
le premier, monsieur...., ajouta-t-elle en. lui montrant un long Couloir.
fi obéit toujours avec l'air dédaigneux qu'il avait affecté depuis que la duchesse lui avait dit son nom. Ils arrivèrent dans un boudoir fort élégant. La duchesse montra un siège à Valvins, qui s'y ^ssit. Elle se plaça devant lui, et aussitôt elle prit la parole en disant :