SOUVENIRS
— Vous rappelez-vous, monsieur, la première fois que nous '^ôus sommes vus?
— Parfaitement, madame, dit Valvins en affectant toujours son sourire dégagé et presque impertinent.
— En êtes-vous bien sûr, monsieur? reprit la dtichesse avec un accent de dignité hautaine.
— Je ne vois pas, repartit Valvins, ce qui eût pu me faire perdre ce souvenir ; les conséquences en ont été trop charmantes pour ne pas le protéger dans mon cœur.
— Elles ont été trop affreuses pour moi, monsieur, reprit la duchesse, pour que je n'y sois pas retournée cent fois dans ma pensée afin de la consulter et de chercher si, dans cette première rencontre, je he trouverais pas un mot, un geste, un rien qui pût servir d'excuse à votre conduite envers moi.
— C'est vous donner beaucoup plus de peine que cela n'en mérite, madame, dit Valvins.
— Vous vous trompez, monsieur, reprit madame de Fosenzac en interrompant Valvins, et je suis convaincue qu'il doit s'être passé à ce moment quelque chose que je ne sais pas, et je vous prie de vouloir bien répondre franchement aux questions que je vais vous faire.
— Je suis tout prêt, dit Valvins, se maintenant toujours dans sa froide et dédaigneuse retenue.
La duchesse en devint ph\e de colère , mais elle se maîtrisa et reprit après un moment de silence
— J'étais sous le péristyle de l'hôtel de madame D.. .; vous descendiez encore l'escalier. J'allais monter dans ma voiture, j'étais déjà sur le marchepied, lorsque mes chevaux se cabrèrent. Je chancelle, j'allais tomber, lorsque vous vous élancez vers moi, et, m'attirant vivement dans vos bras, vous me faîtes échapper aa danger d'une chute qui pouvait m'être fatale. Est-ce bien cela, monsieur ?
— Oui, madame, dit Valvins, si ce n'est que vous donnez à ce service une importance qu'il n'a pas, en supposant à la chute que vous eussiez pu faire un danger qui n'a pas existé.
— J'ai cru le contraire, monsieur, repartit la duchesse, la frayeur que j'ai éprouvée m'a sans doute mal fait voir les choses; mais enfin, quoi qu'il en ait été, dites-moi si, pendant les quelques minutes que mon cocher a mises à calmer ses chevaux, je ne vous ai pas remercié comme je le devais, dites-moi si les expressioris de ma gratitude ont été froides ou peu convenables, et si je vous ai paru manquer de reconnaissance*
— En vérité, madame, dit Valvins, vous me rendez honteux de me faire une pareille question; vous me parlez de reconnaissance pour un mouvement bien naturel.
— Monsieur, reprit la duchesse avec impatience, répondez-moi franchement, comme vous me l'avez promis : ai-je été, vis-à-vis de vous, impolie ou dédaigneuse?
— Non, madame, répondit sérieusement Valvins.
— Bien, dit la duchesse. Maintenant, et je vous en supplie/ que votre réponse soit nette et franche, dût-elle être grossière. Dans mes remercîments , ai-je été au delà de ce qu'une femme peut et doit dire? Y a-t-il eu dans mes expressions, dans mes regards, dans ma personne, quelque chose d'affecté... d'extraordinaire... de provoquant? Vous me comprenez, monsieur? Avezvous pu croire que j'étais une de ces femmes qui ne cherchent qu'une occasion de hiontrer de la sensiblerie outrée, et qui font du moindre accident un événement romanesque pour eu faire le point de départ d'une aventure sentimentale? Ai-je été ainsi?
— Noiï, madame, dit Valvins encore très-sérieusement, et celte fois avec un accent de déférence.
— C'est bien, repartit la duchesse avec unsoupir. Mais, repritelle avec plus de fermeté, avant d'aller plus loin, veuillez encore éclaircir un de mes doutes : était-ce bien la première fois que vous m'aviez vue?
— La première fois.
— A ce moment précis, n'est-ce pas? quand j'étais sur le marchepied de tna voiture? Vous ne m'aviez pas aperçue dans les salons de madame D..., où nous avions paàsé la soirée tous deux?
— Je ne le crois pas, dit Valvins.
— Rappelez-vous bien, monsieur, repartit la ducheâse, vous ne m'auriez pas invitée à danser, et je ne vous aurais pas refusé?
— Je n'ai invité personhe.
— Je n'aurais pas été assise à côté d'une femme de votre connaissance, et^ar hasard je n'aurais pas été désobligeante pour elle ? un mot, un geste, suffisent pour cela.
— Je ne connais dans ce salon aucune femme qui eût pli se plaindre à moi de pareille chose, si elle lui était arrivée.
— On a beaucoup parlé autour de moi de la campagne de Russie, à laquelle vous avez pris part : aufaîs-jé dit un mot qui vous blessât, je ne dis pas dans votre personne, puisque je n'avais
pas l'honneur de vous connaître, noais dans vos affections, dans vos opinions, dans quoi que ce soit, enûn?
— Non, madame, répondit encore Valvins, je vous Fai déjà dit, je ne vous ai vue pour la première fois en ma vie que sous le péristyle; je n'ai entendu votre voix que lorsqu'elle s'est adressée à moi pour m'offrir les remercîments les plus empressés, et, s'il faut tout dire, jusqu'à ce moment je n'avais pas entendu prononcer votre nom.
— C'est bien, fit encore la duchesse avec l'expression partilière qu'elle avait déjà mise à prononcer ce mot. Ainsi, monsieur, ce premier jour, lorsque je fus remontée dans ma voiture et que vous vous êtes éloigné, vous n'avez emporté conlre moi aucun ressentiment; si petit qu'il fût, aucune raison, si futile qu'elle pût être, de vous faire une espérance de cette rencontre?
— Vous avez une bien étrange opinion de mes exigences ou de ma fatuité I répondit Valvins d'un ton plus digne.
— Non, monsieur, non, reprit la duchesse, ce n'est pas à vous que je cherche des torts, c'est à moi seule, et c'est dans cette rencontre que je dois les chercher, car, la seconde fois que je vous rencontrai, je suis persuadée que votre parti était pris vis-à-vis de moi ; et, si ma conduite ultérieure vous y a laissé persévérer, j'ai la conviction que ce n'est pas elle qui vous l'a fait prendre.
La duchesse s'arrêta, mais Valvins ne répondit pas; il mâchonnait ses moustaches et suivait les dessins du tapis du bout du fourreau de son sabre; son visage, où perçait un triste mécontentement, cherchait vainement à reprendre cette expression de raillerie dédaigneuse qu'il avait d'abord affectée ; il n'y pouvait réussir. La duchesse l'examina assez longtemps, et, comme il se taisait toujours, elle reprit avec la même résolution :
— Encore une fois, monsieur, ai-je raison? Soyez franc, vous n'avez pas besoin de mentir avec moi.
— Hé bien! oui, madame, repartit Valvins avec brusquerie, vous avez raison. Quand je me suis présenté dans votre loge au Théâtre-Français pour vous demander de vos nouvelles, mon parti était pris.
La duchesse rougit, et, perdant de son assurance, elle ajouta en hésitant.
— Complètement pris, n'est-ce pas, monsieur ?
— Oui, madame, répliqua Valvins.
— C'était, dit la duchesse, dont la voix devint douloureuse, un
plan de campagne où, la victoire une fois obtenue, vous ^viez d'avance ce que vous feriez le lendemain.
Valvins baissa la tête, et la duchesse, l'entendant commencer une réponse évasive, s'écria vivement :
— Ah ! monsieur, tenez votre parole jusqu'au bout, dites toute la vérité : vous étiez bien résolu d'avance, n'est-ce pas, à m'abandonner comme vous l'avez fait? Est-ce vrai?
— C'est vrai, dit Valvins en relevant la tête et en regardant la duchesse en face, comme un coupable convaincu qui croit sauver sa dignité en acceptant son crime avec hauteur.
Madame de Fosenzac regarda Valvins assez longtemps sans qu'il pût deviner ce qui se passait en elle, puis tout à coup elle se leva et lui tendit la main en lui disant sans colère :
— Je vous remercie, monsieur, je vous remercie.
Valvins demeura stupéfait de cette étrange conclusion d'un si singulier entretien, et lui qui, un moment auparavant, eût tout fait pour y échapper, aurait voulu le continuer en ce moment, mais la duchesse ajouta rapidement :
— Recevez mes adieux, monsieur, et croyez à la sincérité des remercîmenls que je viens de vous adresser.
— Ces adieux et ces remercîments, reprit Valvins fièrement, . cachent des projets que je ne veux pas pénétrer, madame; quelque hostiles qu'ils me puissent être, j'en reconnais cependant d'avance toute la justice.
— Vous vous trompez, monsieur, repartit doucement la duchesse, je ne voulais de vous que ce que j'en ai obtenu. Que je devienne votre ennemie, cela se peut et cela m'est bien permis, mais je ne suis pas comme vous, je n'ai pas de parti pris d'avance de faire du mal même à qui m'en a fait, et, à moins que vous n'ayez à me punir encore du nouveau service que vous m'avez rendu. Vous n'entendrez jamais parler de moi.
— Soit, madame, dit Valvins, j'ai mérité cette épigramme; mais Voulez-vous être aussi franche que je l'ai été?
— Très- volontiers, monsieur, repartit Léonie;je n'ai aucune liaison de ne pas l'être.
— Veuillez donc me dire pourquoi vous m'avez demandé cette explication et à quoi elle vous a servi, si vous ne voulez pas vous eiî armer contre moi?
— C'est pour moi seule, monsieur, que je vous ai demandé cette explication, et ce n'est que pour moi que je veux m'en servir.
— J^voae que je ne vous comprends pas.
— Si vous me connaissiez, monsieur, dit la duchèssé, vOus me comprendriez aisément.
— Si je vous connaissais ?... dit Val vins avec un petit sourire important.
— Oui, monsieur, repartit Léonîe avec dignité, 6î vous tne connaissiez ; mais c*est une discussion dans laquelle Je fie veux pas entrer, et, du nioment que vous êtes rassuré sur les suites de cette explication, je pense que vous n'avez plus rieti à me demander.
— Vous vous trompez à votre tour, madame, dit Vâlvitis: d'abord, pour me rassurer, il faudrait que j'eusse éprouvé dé la crainte, et Je n'en ai pas eu un moment. Je suis homme à fiie défendre alors même que les circonstances qui se préparent vous donneraient contre moi tous les avantages d'ufie position puissante.
Valvins avait dit cette def nièfe phrase avec la hauteur d'an homme qui croit braver un danger réel. La duchesse ne répondit que pal* un froid regard de dédain, et Valvins reprit :
— Ensuite je dois vous dire que je n'ai point compris le sens de ce mot : Jetons remercie, lorsque je venais de voua faire! un aveu qui devait vous blesser.
— Gecl, monsieur, est mon secret.
— Je ne vous le demande pas, madame ; mais vous me permettrez d'y voir une réserve faite mentalement en faveur de vos projets de vengeance.
— Je vous ai répondu, monsieur, que je n'en avais pas et qu'il ne dépendait que de vous que je n'en eusse jamais.
— Cependant, reprit Valvins, si ce remercîment lï'estpasune menace, qu'est-il donc?
La duchesse parut troublée* Au légef tremblement de ses lèvres, devenues blanches, on ()Ouvait juger qu'elle se laissait envahir par un ressentiment longtemps dominé ; elle fut sur le point d'éclater, mais une fois encore elle se maîtrisa et reprit d'une voix altérée par la lutte intérieure qu'elle subissait :
— J'aufais voulu, monsieur, ne pas slvoif à répondre à votre question. Cette réponse pourrait m'emporter malgré moi à dire des choses que je ne veux pas dire. Mais, si vous y tenez absolument, je vous la ferai. Veuillez en écouter le sens plutôt que les expressions ; et, s'il m'en échappait qui vous parussent blessantes,
veuillez les oublier et ne les attribuer qu'au trouble bien naturel que je dois éprouver.
— Je vous écoute, madame, dit Valvins en attachant des regards scrutateurs sur Léonie.
Celle-ci se recueillit et répondit d'un ton tout à fait calme :
— Lorsque je vous ai demandé cette explication, je vous avoue, monsieur, que j'ignorais quelle tournure elle prendrait. Votre air, vos manières en ont décidé. J'ai voulu savoir quels avaient pu être mes torts envers vous, et j'ai repris nos relations du premier instant où nous nous sommes vus. Vos réponses, je dois vous le dire, ont dicté mes questions ; et ce n'a été que par une sorte d'illumination soudaine que je vous ai demandé si, la seconde fois que vous m'avez vue, vous n'aviez pas pris d'avance le parti de me traiter comme vous l'avez fait. Vous voyez, monsieur, que je m'abstiens même de qualifier votre conduite, et j'espère que la confidence que je vous fais ne vous peut paraître blessante.
— Non, certes, madame, et j'en sollicite la fin.
La duchesse se recueillit encore un moment. Cette femme s'était imposé à elle-même des limites dans lesquelles son cœur bondissait d'indignation, mais qu'elle eut cependant la force de ne pas franchir. Elle reprit donc avec le même calme qu'elle avait montré jusque-là :
— Lorsque j'ai eu obtenu l'aveu que j'avais deviné juste, vous avez dû le voir, monsieur, j'ai hésité à continuer; mais je me suis arrêtée, et c'est alors que je vous ai tendu la main et qiie je vous ai dit : « Je vous remercie. » Oui, monsieur, je vous ai remercié du fond de l'âme dans ce moment, car vous avez fait pour moi de l'injure la plus humiliante un malheur que je n'ai pas mérité. Si un mot de moi dans cette première rencontre vous eût autorisé à me poursuivre de votre haine déguisée en amour, je me serais trouvée malheureuse et coupable de m'être attiré une pareille vengeance. Si plus tard ce que vous avez vu de moi, ma vie, mon cœur, mes sentiments, ma faiblesse, ma personne même, avaient pu vous inspirer l'idée d'un pareil abandon, j'aurais été bien cruellement humiliée d'avoir été aimée pour que cet amour ne survécût pas d'un jour à sa victoire. Votre réponse, monsieur, a détruit ces deux appréhensions de mon cœur. Vous n'aviez rien à me reprocher quand vous avez pris la résolution que vous avez si bien tenue, et cette résolution ce n'est pas moi qui vous l'ai inspirée.
— Non, madame, dit Valvins amèrement, ce n'est pas vous,c'est. • .
340 GONFESSIOiN GÉNÉRALE.
— Voilà ce que je ne veux pas savoir, monsieur, dit la duchesse. J'ai obtenu de vous toute la satisfaction que je pouvais vous demander. Je me suis trouvée sur votre chemin par hasard; j'ai été la victime d'un ressentiment, d'une colère, d'une trahison; j*ai payé peut-être le mal qu'une autre vous avait fait; je ne sais pas, je veux ignorer ce qui vous a conduit, mais j'ai acquis la certitude que moi, du moins, je n'ai eu dans ce malheur ni le tort de vous provoquer ni la honte d'avoir inspiré un tel abandon. Voilà, monsieur, pourquoi je vous ai sincèrement remercié.
Après ces paroles, la duchesse poussa un profond soupir, comme quelqu'un qui a accompli à son gré la tâche pénible qu'il s'était imposée. Val vins était devenu triste, inquiet, humilié; il voulut parler et se justifier.
— Si vous saviez, Léonie, lui dit-il, quel effroyable serment...
— Ah ! monsieur, dit-elle en l'accablant d'un regard de mépris, n'allons pas plus loin l'un et l'autre. Je ne sais si vous pouvez vous justifier, mais je ne veux pas m'avilir en vous accusant.
Elle s'arrêta; puis, éclatant malgré tous ses efforts, elle s'écria :
— Mais pourquoi m'interrogez- vous? Vous voyez bien, monsieur, que je me tais, que je ne vous dis pas que c'a été une lâcheté infâme, un crime sans nom que vous avez commis; vous voyez bien que je ne vous dis pas que j'en ai perdu la raison durant longtemps, et que vous m'avez perdue, car, si je suis veuve aujourd'hui, c'est que mon frèrç, presque enfant, a lue en duel mon mari qui avait deviné son injure dans mon désespoir et qui m'avait chassée honteusement de chez lui. Vous voyez bien, monsieur, que je ne dis rien, que je ne vous demande rien. Pourquoi venez-vous donc me presser le cœur de vos questions pour en faire éclater la rage désespérée? Oh! tenez, monsieur, en voilà assez... Nous ne nous connaissons plus. Je ne vous ai jamais vu, vous ne me reverrez jamais.
Après ces paroles, la duchesse sortit, laissant Valvins à des pensées bien nouvelles pour lui. Il réfléchit longtemps, et se leva enfin en disant :
— Àhl elle sera encore à moi.