AMOUR TARDIF
Alors commença entre cet homme et cette femme une lutte où s rôles étaient bien changés. Valvins, seul comme il Tétait dans ) monde, . comprit que là où manque la famille, l'amour peut înir occuper cette place vide, l'amour qui étouffe souvent tous s autres sentiments et devient alors une faute du cœur, et auquel pouvait se livrer tout entier, sans frustrer les droits d'aucune fection. Il plaignit en lui-même cette femme envers laquelle il était montré si lâchement brutal, et pensa qu'il lui devait une iparatioD. Ce fut d'abord dans sa pensée un besoin de justice \\ lui fît désirer de la revoir; mais, dès qu'il l'eut revue, ce ne t plus seulement pour elle qu'il voulut lui faire accepter son ipentir, ce fut pour lui. Dans le premier moment de son retour îrs Léonie, Valvins lui écrivit. Comme nous l'avons dit, il avait é élevé par Grégorio Massoni dans un froid mépris des femmes., îlon les préceptes du musicien, qui n'était pas encore devenu le eillard ivrogne qui jouait du ser4)ent aux Invalides, elles se dé- )uaient plus complètement à qui les maltraitait davantage, et, us on leur faisait sentir la tyrannie du maître, plus elles adolient leur esclavage. En conséquence de ces principes, Valvins imagina que les droits d'un homme qui a été aimé sont si puisints, qu'une femme est trop heureuse de les voir réclamer pour 3 pas s'y soumettre avec empressement. Mais dix de ses lettres, mvoyées sans avoir été ouvertes, lui apprirent qu'il se trompait, . dès lors ce ne fut plus pour Valvins une réparation qu'il voulait ïrir, mais un nouveau triomphe qu'il voulait remporter. La pourlite de Valvins commença donc par un bon sentiment, puis elle 5 continua par colère, et enûn elle devint une passion frénétique i humble qui menaçait et qui rampait à la fois ; ce fut l'amour v^ec tous les délires de la jalousie et des désirs, avec toutes les >lies de l'abaissement le plus complet. Mais les événements expli-
queront sans doute ces transitions du cœur de Valvins mieux que ne le pourraient faire toutes nos réflexions.
Quelques jours après celui de l'explication que nous avons racontée, l'ordre s'était rétabli dans l'armée. Comme on le sait, la première restauration n'apporta point de révolutions considérables dans les positions existantes ; elle en créa seulement de nouvelles, et à peu de chose près, il est vrai de dire qu'on ne fit que changer les lits de draps et que la royauté légitime s'endormit dans la couche où avait veillé le despotisme impérial. Donc Valvins, comme tous les officiers de cette époque, avait gardé son épée et son grade; il faisait partie de l'un des nouveaux régiments qui tenaient garnison à Paris. Il pouvait donc voir la duchesse, non dans les salons nouveaux qui s'ouvraient au faubourg Saint-Germain, mais dans les lieux publics où Voh rencontre tout le monde et où cependant une poursuite assidue témoigné à une femme de l'empire qu'elle exerce. Léonie, comme toutes les femmes qui avaient repris à cette époque le haut pavé de la mode et ^ui voulaient bieti constater et établir leur puissance, se montrait souvent à l'Opéra, aux Français, aux Italiens. Un espion établi par Valvins à la porte de l'hôtel de M. de Lesly avertissait Vâlvins par un message de l'endroit où la voiture qui emmenait la duchesse s'était arrêtée, et un instant après Valvins y parais^l, 6t bientôt il faisait si bien que la duchesse finissait par rencontrer son regard implacablement fixé sur elle. La première fois elle se détourna avec terreur ; plus tard elle crut devoir montrer ail profond mépris à celui qui la poursuivait de son odieuse présence, et essaya de le chasser en le lui témoignant par ses regards. Mais Valvins parut les supporter humblement. La duchesse n'y vit qu'une basse hypocrisie, et Valvins put croire que ce mépris allait jusqu'au dégoût un jour qu'ils se trouvèrent face à face dans un des couloirs de l'Opéra et qu'à son aspect elle recula avec l'horreur froide qu'inspire une bête venimeuse qu'on ne redoute pas cependant. Si la duchesse eût cherché une vengeance dans cette conduite, elle aurait éprouvé un mouvement de satisfaction. Valvins pâlit, et ce ne devait pas être la colère qui avait fait refluer tout son saûg jusqu'à son cœur, ce devait être une douleur bien poignante, car il fut forcé de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Mais Léonie n'y prit pas garde, tant elle avait hâte de se soustraire à la vue de cet homme. Elle ne vitqu'une persécution insultante dans la présence assidue de Valvins, et elle chercha à l'éviter par tous
les moyens possibles. Mais, quelques précautions qu'elle prît, dans quelque lieu qu'elle allât, elle n'avait pas promené ses regards pendant cinq minutes autour d'elle, qu'elle rencontrait le visage de Valvins, froid, résigné, et qui avait perdu cette assurance arrogante des premiers jours. C'est que déjà la passion réelle, profonde, était née dans le cœur de cet homme ; et, chose étrange, c'était par une influence tout à fait étrangère à la ducbesse^ c'était par une conversation entre deux inconnus qu'avait commencé ce sentiment vrai dans le cœur de ValvitlS. Il était assis à l'orchestre de l'Opéra, à côté dfe deUi hommes qUi parlaient d'elle.
— Monterez-vous dans la loge de la duchesse, monsieur* Balbi 7 dit l'un d'eux, jeune homme de vingt ans, à son ami qui paraissait en avoir cinquante.
— Ma foi non ! reprit celui-ci, je ne sais ce qu'elle a ce ëoir, mais voilà deux fois que je surprends son regard de ce côté, et voilà deux fois qu'au moment où je la salue elle se détourne comme si c'était de ma part une prétention impolie.
— Cela pourrait bien être, répliqua le jeune homme ; Saluer une femme à pareille distance et la forcer à montrer qu'elle vous connaît à toute une salle, ce n'est pas d'une politesse respectueuse.
— Bien pour toi, Larrieu, dit Balbi, toi qui es uti beau jeune homme^ qui as la prétention d'être fort compromettant, même Visà-vis des femmes que tu ne connais pas ; mais ces petites précautions ne peuvent pas me regarder par deux raisons majeure^ : d'abord parce que je suis un vieUx bonhomme que toute jeune femme peut saluer impunément, et ensuite parce que je suis notaire, et le notaire de la duchesse.
— Il y a des notaires qui sont très-bien, dit celui qui s'appelait Larrieu.
— Et ces notaires, fussent-ils aussi charmants que toi, une cliente a le droit de les saluer sans qu'il y ait le plus petit mot à dire. C'est comme son médecin, on ne peut pas se compromettre avec lui.
^— Tenez, fit Larrieu^ la voilà qui regarde encore.
— Et la voilà qui se détourne encore, repartit le notaire, qui, sur l'avis de Larrieu, avait tourné sa lorgnette vers la loge de la âuchesse : il y a quelque chose là-dessous.
— Bah ! fit le jeune homme, caprice de jolie femme ! voilà tout. *— La duchesse est fort peu capricieuse, reprit M. Balbi, c'est
une des meilleures et des plus honnêtes femmes que je connaisse. Le jeune fat regarda le notaire en face et lui dit en riant :
— C'est cela, la duchesse ne vous salue pas parce que vous êtes amoureux d'elle.
— Moi I ût le notaire.
— Vous... n*êtes- vous pas adorable avec vos éloges? Que ce soit une bonne femme, je ne dis pas le contraire, elle en a la réputation ; mais une honnête femme, etla plus honnête que vous connaissiez, ceci atteste tout l'aveuglement de la passion.
— Tu n'es qu'un enfant, mon pauvre garçon , dit le notaire en haussant les épaules, tu sors du lycée, voilà la seule excuse à ce que tu viens de dire.
— Bon, repartit le jeune homme d'un ton piqué, pensez-vous que je ne sache pas quelle a été la cause de sa rupture avec son mari? et peut-être que, sans son frère qui a imposé silence au duc d'une façon à ne pas craindre les indiscrétions, peut-être un procès en divorce nous eût-il révélé toutes les intrigues de la duchesse.
Le notaire prit un air sérieux, et, se rasseyant' comme pour commencer un récit assez long, il dit à Larrieu :
— Écoute-moi, mon garçon, et corrige-toi, si c'est possible, de cette petite manie qu'ont les jeunes gens de mal parler des femmes et de les mépriser sur des bruits absurdes répandus contre elles.
— Bah ! repartit Larrieu en ricanant, allez-vous chercher à me persuader qu'elle est pure comme un ange ?
— Je veux t'apprendre que, du moins, elle est bonne comme un ange, et que, si elle a eu une faiblesse, elle l'a assez chèrement expiée pour qu'on la lui pardonne.
— Une ? ût Larrieu en donnant un air de finesse à ce mot posé en interrogation.
— Une, pas davantage, dit le notaire, je le jurerais, et tu le jureras comme moi quand tu sauras le secret de cette affreuse aventure. M. de Fosenzac était un fort vilain homme, de cœur et de personne ; cependant la duchesse, mariée avec lui depuis six ans, n'avait pas donné la moindre occasion à la médisance de parler contre elle. Un jour cependant son mari la trouva dans un état d'horrible désespoir et tenant dans ses mains crispées par une violente attaque de nerfs une lettre dont il ne put lui arracher que quelques lambeaux. Cette lettre prouvait que la duchesse était coupable sans doute, et l'insultant mépris avec lequel elle était
traitée put faire croire au duc qu'elle avait dû descendre bien bas pour qu'on osât lui écrire de ce style. Voilà ce qui exaspéra surtout M. deFosenzac: il crut voir dans celte lettre insultante les preuves d'une corruption que lui seul ignorait et à laquelle un amant ne s'était pas laissé prendre. Dans les premiers momentsdecettedécouverte, tout le monde fut contre la duchesse, son père lui-même. Cependant on essaya de dénouer sans scandale une union que le duc avait un intérêt de fortune à rompre violemment. Moi, qui avais fait le contrat de mariage, je dus être consulté sur les sacriûces qu'on pourrait faire afin d'obtenir le silence du mari offensé, et ce ftit alors que j'appris à connaître cette pauvre femme. En voyant cette colère dont elle était poursuivie de tous côtés, je voulus apprendre si tant de haine avait pu être méritée par une seule faute, et je découvris qu'elle était l'œuvre du ressentiment de M. de Fosenzac. En effet le mariage de la duchesse avait été un sacrifice à la fortune de son père qu'il fallait rétablir, et, lorsque je l'interrogeai sur ce qu'avait été sa fille jusqu'à ce jour : «Bonne, dévouée, pleine des plus tendres égards, » me dit-il. — Tu m'as parlé de ce frère qui a pris enfin sa défense, reprit le notaire ; il est beaucoup plus jeune qu'elle, et sa sœur avait été pour lui la mère la plus empressée et la plus indulgente ; ses gens me dirent que c'était une maîtresse simple, bonne, généreuse. Dans quelques affaires où sa fortune était engagée, j'avais eu occasion de la voir; j'avais appris aussi que'son opinion était toujours pour le parti de la plus exacte probité, et souvent pour celui d'une noble condescendance quand le maintien exact de ses droits eût pu porter atteinte à la fortune de personnes qui n'étaient pas riches. Quand on a cinquante ans, mon cher Larrieu, la réunion de tant de qualités^ qui suffiraient à la bonne réputation d'un homme, entrent pour quelque chose dans l'estime qu'on doit faire d'une femme. La faute était là, sans doute ; on ne pouvait la nier, puisque, dans le long égarement qui suivit son désespoir, elle en répétait sans cesse l'aveu. Mais ce désespoir, cet égarement luimême prouvaient que ce n'était pas une âme corrompue, un cœur habitué à tous les détours des intrigues cachées. Je vis la duchesse et je lui parlai avec respect, avec affection; j'étais un étranger pour elle, mais j'étais le premier qui la relevait à ses propres ^eux. Alors elle voulut se relever tout à fait aux miens et me raconta toute la vérité. Écoute-moi bien, Larrieu; imagine-toi une fenmie faible, tombée entre les mains d'un portefaix brutal ;
imagine-toi la violence la plus grossière suivie de l'abandon le plus insultant, et ce ne sera encore qu'un malheur bien au-dessous de ce qu'a souffert cette pauvre femme, car ce malheur, ce n'est pa§ dans sa personne, c'est dans son cœur qu'elle l'a subi, car elle aiipait celui qui l'a perdue. Prières, menaces de suicide, man^ces contre soq mari , contre elle-même , séductions de l'amour, il ^ tout employé pour arriver à son but; et le lendemain du jour où il a fait tomber cette âme dont il s'était emparé, il l'a foulée aux pieds avec un cynisme, une lâcheté, une barbarie qui font croire à ces monstres de débauche que je ne croyais exister que dans }es ron)ans,
On conçoit doQC aveq quelle honte et quelles tortures dans le cœur Valvius devait écouter ce récit, et, si les deux interlocuteurs eussent pensé h le regarder, ils l'auraient vu pâle, anéanti, immobile. Il ne tressaillit qu'au moment où le jeune homme dit au notaire :
— - Et quel est le misérable qui a pu se montrer si cruel et si lâche à la fois ?
-^ jamais elle n'a voulu dire sqn nom. A moi, cela se conçoit; mais elle l'a refusé h son frère qui voulait la venger de lui d'abord.
— Mais enfin vous a-t-elle dit pourquoi cet homme a été si infâme envers elle?
— Elle n'eu a jamais soupçonné la cause. Elle me l'a dit cent fois : (c J'ai servi d'expiation à un crime que je ne connais pas. Go a voulu se venger sur moi de mon mari ou de mon père, et peutêtre, si je nommais cet homme, le secret de sa conduite serait-il facilement ei^pliqué. Mais ce nom je ne le prononcerai jamais de ma vie, je le jure. »
Ce fut cette conversation qui, en peu d'instants, changeâtes sentiments de Valvins pour la duchesse et en même temps ses opinions sur les femmes ; il les considéra d'un autre œil qu'il n'avait fait jusque-là, et ce fut parles remords qu'il arriva à h passion la plus sincère et en même temps la plus violente. Voilà ce qui fit qu'il subit avec humilité l'injurieuse expression des sentimeuts de la duchesse. Mais quelques jours s'étaient h peine passés depuis la rencontre où elle lui avait témoigné tant d'horreur, qu'il avait déjà même perdu la consolation de se sentir haï. La duchesse avait compris que, montrer à Valvins l'effroi qu'il lui inspirait, c'était lui prouver qu'il était encore pour elle quelque chose, qu'il agissait sur sa vie ; c'était lui laisser une espérance de
la dominer encore par la crainte ou par le scandale. Alors elle se promit de maîtriser encore ce sentiment, et Valvins put la voir causer sous ses regards avec une complète indifférence, passer près de lui comme auprès d'un inconnu, et rire, en le regardant, 4^ la plaisanterie qu*on venait de lui dire , commd si ses yeux se fussent arrêtés sur le marbre d'une colonne. C'est alors aussi que commença le véritable supplice de Valvins. Lorsqu'il voyait Léonin dans sa loge, où se présentaient à l'epvi les plus beaux jeunes gens, les hommes les plus distingués, et qu'il la voyait sourire auii uns, écouter les autres sérieusement, se plaire à leur entretien; lorsqu'il la voyait si admirée, si. recherchée, tout son cœur bondissait de rage contre lui-même, de jalousie impuissante qontre ellp.
— Je serais là, se disait-il, et tous ces sourires seraient pour moi, toute cette attention pour moi, et peut-être, plus heureux encore, j'aimerais à la voir ainsi triompher, avec celte joie dans le cœur que cette idole de tant d'admirations m'appartient, et que dans une heure je serai le roi, le maître de cette femme si souveraine !
Alors il lui prenait des transports furieux, il voulait se tuer, il voulait la tuer ; il quittait sa place pour monter à cette loge, y entrer avec violence, y insulter Léonie, la réclamer, et, à quelques pas de cette loge, il lui prenait envie de pleurer et de se mettre à genoux devant cette porte pour crier grâce. Rentré chez lui, il passait ses nuits dans un morne abattement ou dans des accès de délire furieux ; s^ santé s'altérait, et Léonie, en le voyant un jour près des colonnes du Théâtre-Français pâle et défait con^mo un spectre, arrêta un moi^ei^t sur lui un regard étonné. Elle crut comprendre qu'il y avait un remords dans ce cœur. M?iis son parti était pris, et elle pe s'arrêta pas un seul instant à qette pensée. Peut-être Valvins eût-il fini par succomber à la t^ntatiop d'un suicide ou d'une scène de violence, si le hasard (et l'on peut s'apercevoir que le hasard est le grand acteur de l'histoire que noua racontons)» si le hasard n'était venu à gon aide. Un matin qu'il était allé voir son colonel, celui-ci, vieux soldat de l'empire comme lui, disait d'un ton de mauvaise humeur:
— Eh bien I Valvips, voilà que ça cpmmence ; on vient d'empoisonner le régiment d'un tas de petits freluquets qui ont gagné leurs épaulettes dans le castel de leurs pères ou les antichambres de la ïiQiiyelle covir, J)\\ re?t«, i^otre hatailloji §8t Ip moins mal
partagé, et vous n'avez que deux sous-lieutenants de cette fabrique. L'un est un M. Larrieu, Tautre un certain comte de Lesly.
— Le comte de Lesly î s'écria le commandant... le frère de la duchesse de Fosenzac !
— Absolument, fit le colonel, un . sous-lieutenant àquivoas n'avez qu'à déplaire pour qu'il vous fasse destituer en un quart d'heure.
— Quel bonheur I s'écria Valvins , qui n'écoutait plus son colonel.
Celui-ci le regarda, et, se tournant vers quelques autres officiers, il leur dit en passant son doigt sur son front d'une manière expressive :
— Ce pauvre Valvins!.... avez-vous remarqué depuis quelque temps.... pst.... il a un coup de marteau, c'est sûr.
En effet, Valvins était fou, mais fou d'une espérance que tout le monde ignorait.