‹ Confession généraleChapitre 45 sur 62 · FLATTERIES · texte numérisé non relu

FLATTERIES

L'infortuné qui tombe dans un abîme profond et qui roule sur le flanc du précipice, en voyant le ciel s'éloigner rapidement de lui, a besoin de bien peu de chose pour croire au salut. Si une pointe de roc l'arrête, si une racine d'arbre suspend sa chute, il s'écrie : « Je suis sauvé I » et éprouve un moment de joie suprême. Puis, lorsqu'il s'est remis de son épouvante et de sa joie, ii cherche comment il profitera de ce secours que le Ciel lui aecorde, et souvent il arrive que, perdu dans les profondeurs obscures de l'abîme, il ne sait de quel côté se diriger; il cherche, il talonne longtemps sans trouver une issue, et finit quelquefois par maudire le Gel qu'il remerciait tout à l'heure ; ce secours qu'il lui a envoyé n'est qu'un supplice de plus, c'est un répit accordé à son agonie pour qu'il en sente bien toute l'horreur. Ce désespoir se passe cependant comme s'était passée cette joie ; la soif de vivre redevient plus ardente et donne à cet homme une force furieuse

pour Tarracher à sa perte. Alors, sans calculer si l'effort qu'il va faire ne le mettra pas dans un danger plus pressant que celui auquel il veut échapper, il va en aveugle devant lui, s'accrochant aux moindres brins d'herbe, s'appuyant aux moindres aspérités ; puis enfin, s'il aperçoit une voie véritablement possible, il s'y attache avec fureur, et ce n'est que lorsqu'il tombe haletant sur la crête de la tombe à laquelle il vient de s'arracher, qu'il sent toutes les blessures qu'il s'est faites, tout le sang dont il a marqué sa marche, tous les lambeaux de chair qu'il a laissés aux ronces du précipice, aux arêtes du rocher. Voilà ce qui arriva à Valvias. La nouvelle que lui avait donnée son colonel , l'admission du frère de la duchesse dans son régiment, lui avait paru un secours, inattendu et qui devait le sauver. Mais, ce premier transport passé, il regarda mieux cette circonstance et chercha vainement en son esprit comment il pourrait s'en servir. Cela ne pouvait-il pas se réduire à des relations de service ? et par quels moyens lui, Valvins, pourrait-il les rendre assez cordiales entre gens d'une position politique si différente, assez intimes entre un inférieur et un supérieur, pour qu'elles pussent sortir de ce cercle ? Le moindre effort qu'il tenterait dans ce but ne pourrait-il pas le perdre? S'il arrivait par hasard qu'il gagnât l'amitié de ce jeune homme, ne deviendrait-elle pas impuissante du moment qu'elle voudrait lui être utile, et ne pourrait-il pas arriver qu'au premier mot prononcé en sa faveur la duchesse ne révélât son secret à son frère ? Dès lors ce n'était plus le mépris et la haine de Léonie, sentiments impuissants ; c'étaient la haine et le mépris du jeune Lesly, c'était sa vengeance, c'étaient des insultes qu'aucun honmie ne peut accepter sans déshonneur, qui le menaçaient et qui n'en seraient pas moins une flétrissure/ si Valvins osait en punir le jeune Lesly. Or donc, comme cela devait arriver, à ce premier mouvement de joie qu'il avait ressenti Valvins laissa succéder en lui un plus morne désespoir, et puis, comme le malheureux dont nous avons parlé, sentant que la mort était pour lui dans l'inaction aussi bien que dans la lutte, il tenta son salut, dût-il le mener à une perte plus prochaine et avec quelques blessures et quelques douleurs de plus. Dans les premiers mois de ses rapports avec le jeune Lesly, Valvins chercha à se rapprocher de lui en lui parlant souvent, en l'encourageant et le flattant même. Mais le lieutenant Melchior de Lesly, fort révérencieux quand son supérieur lui faisait une observation ou lui don- I. 20

nait un ordre relatif au service, rétablissait la distance qui séparait le comte héritier de la pairie du commandant Valvins, dès qu'il s'agissait de relations du monde. C'était de la part de ce jeune homme une réserve si absolue, que les efforts du commandant pour lui plaire, pour le séduire, frappèrent tous les regards, et que bientôt ce fut de la part de tous ses anciens camarades une réprobation unanime contre sa plate palinodie.

— Lui qui devait tout h l'empereur , disaient-ils, il se faisait le flatteur servile d'un blanc-bec, il avalait doux comme miel les humiliations et les dédains do ce gentijlàtre, il rampait devant les puis3ants du jour I

Les plus indulgents rappelaient un ambitieux éhonté, les plus sévères un lâche intrigant, Ce furent les premiers lambeaux de chair, les premières gouttes de sang que Valvins laissa dans cette voiQ désespérée pu il s'était aveuglément engagé. Sa considération commença à y périr, Le respect qu'une si jeune fortune, poussée déjà si loin, lui avait mérité de la part des plus vieux de ses camarades, se changea en un dédain profond ; et, si Valvins n'avait été protégé par un courage dont ils savaient toute la résolution, des insultes plus directes l'auraient probablement averti de l'opinion qu'on avait de lui. Cela peut-être l'eût arrêté ; mais on aima mieux se retirer de lui que lui faire obstacle, et chacun se dit : « Il n*y a pas besoin d'aller lui crier qu'il est un plat gueux ; je saurai bien le lui faire sentir, et, s'il vient me demander pourquoi je ne le salue plus et ne lui tends plus la main, je ne lui mâcherai pas ma réponse. » Mais Valvins, tout à sa passion, tout h son désespoir, tout à la rage que lui causait son impuissance, pe voyait plus rien de ce qui ?e passait autour de lui. Repoussé 1^ veille par Melchior de Lesly qu'il avait invité à quelque plaisir de jeune homme, il revenait le lendemain plus empressé, plus humble, plus ouvert. Cependant il ne fût jamais arrivé k obtenir rien de Melchior, si, comme il l'avait tenté jusque-là, il avait continué à le flatter dans ce qu'il ^vçiit de bon et de distingué, à le montrer comme le meilleur olïicier du régiment. Le jeune de Lesly était si convaincu qu'être un bou officier est la chose du monde la plus aisée, qu'il ne se donnait pas la peine d'en être fier; mais l'occasion se présent^ enfin d'être utile au comte dans ses fautes et dans ses désordres, et ^lors Valvins gsign^ par une mauvaise voie la confiance qu'il n'fivait pu conquérir ppr wn bon chemin, Melchior de Leslf, une fois l'enthousiasme des premiers mois passé, trouva qqe rjen

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n*élait plus ennuyeux que de faire faire Texercice à des malotrus imbéciles, que de passer les nuits dans un corps de garde enfumé. Il disait chevaleresquement : « Qu^on me mette en face de Tennemi, et Ton verra si je ne fais pas mon devoir ! Mais quant à ces obligations subalternes d'exactitude, de régularité, d'obéissance, c'est bon pour ces officiers de fortune dont C'est à peu près tout le mérite et tous les droits. » En peu de temps le jeune comte devint doncTofflcierle plus indiscipliné du régiment. Des plaintes graves s'élevaient contre lui de la part de ses supérieurs immédiats, qui, sachant sa position en cour, dépensaient en èui-mêmes autant de courage pour Taccuser qu'il leur en avait fallu en d'autres temps pour attaquer une batterie. Cependant le sentiment de leurs devoirs remportait sar leur crainte, et Ton conçoit quelle colère intérieure ils devaient éprouver lorsqu'ils voyaient les plus justes accusations ô'ârfôteîf devant l'inexplicable indulgence de Valvins. Il faut faire remarquer que, les deux autres bataillons du régitnènt de Valvins ayant été envoyés à Fontainebleau, il se trouvait le supérieur en dernier ressort auquel devaient s'adresset les oflBcierSi et qUe leur mécontentement i^'augmentait de ce qu'ils ne pouvaient en appeler au colonel de la conduite du commandant. Cette conduite était d'autant plus étrange à leurs yeux, que Valvins avait gardé vis-à-vis de tous les autres son inflexible fermeté. Ce ne fut dond plus bientôt les vieux officiers, mais encore les nouveaux qui murmurèrent de celte partialité révoltante, et ceux-ci te laissèrent voir à Valvins.

Le jetme Larrieu dont nous avotis parlé avait été tais auX arrêts pour une escapade où il avait été de moitié avec Lesly, tandis que celui-ci n'avait môme pas reçu tine admonestation du commandant. Larrieu s'emporta et écrivit à Valvins urie lettre où il lui faisait l'histoire de sa conduite envers Lesly et la lui reprochait durement. 11 n'y a de justice, disait cette lettre, que là où ilj y a impartialité. Cette dernière observation frappa vivement l'esprit droit et un peu dogmatique de Valvins, que les plaintes du soiis- Heuteiiant Larrieu n'avaient fait qu'irriter, et peut-être cette observation eût-elle suffi à le faire changer de conduite, si, datis ce moment même, Melchior de Lesly ne s'était présenté chez lui. Pour la première fois le commandant le reçut d'un air sévère, et, pour la première fois aussi, Lesly crut deviner ce qu'il valait ; il le salua avec respect, tandis que Valvins cherchait à dominer les impressions diverses que lui causait cette visite. A cet instant il

fallait conquérir ce jeune homme ou s'en faire un ennemi, et Valvins n'avait pas eu le temps de prendre de parti à ce sujet ; ce fat peut-être cette incertitude qui le servit, car elle lui donna l'avantage énorme de tirer parti des circonstances qui allaient naître de cet entretien, au lieu de vouloir les mener à son gré, chose qui eût été fort dilTicile avec un esprit aussi récalcitrant que celui do jeune comte.

— Commandant, lui dit celui-ci d'un air respectueux, je viens vous demander une faveur.

— Laquelle, monsieur? répondit sévèrement Valvins.

— C'est de me mettre aux arrêts comme Larrieu, ou...

— Vous irez, lui dit Valvins sèchement.

— Ou bien, reprit Melchior après un moment d'hésitation, de lever les arrêts de mon ami.

— Je ne puis revenir sur un ordre justement donné, monsieur.

— Vous avez raison, commandant, reprit Lesly avec un peu de hauteur; mais, s'il est justement domié pour lui, il a été injustement oublié pour moi.

Valvins le regarda de cet œil creux où la fièvre qui le tenait depuis si longtemps ajoutait un feu sombre à l'intensité de son regard.

— Ah ! dit-il après un moment, c'est là votre opinion? Eh bien! monsieur, c'est aussi celle de votre ami ; lisez la lettre insolente qu'il vient de m'écrire.

Melchior la prit, la lut d'un bout à l'autre, et, après l'avoir finie, il garda un moment le silence et reprit d'un ton de franchise et d'embarras en même temps :

— C'est vrai, mon commandant, vous avez été toujours pour moi d'une indulgence que je conçois que mes camarades ne s'expliquent pas, puisque je ne la comprends pas moi-même.

Valvins poussa un profond soupir et se mit à parcourir la chambre, la tête basse, les mains derrière le dos, et avec une agitation trop visible pour que Melchior ne s'en aperçût pas. Le jeune souslieutenant se taisait lorsque le commandant, prenant la lettre de Larrieu, la montra encore à Lesly et lui dit d'une voix amère :

— Et voilà tout ce que vous voyez dans cette lettre, monsieur?

— Pardon, commandant, j'y vois une accusation que je puis, moi du moins, considérer comme une calomnie. On ose insinuer

que ce n'est que dans un but intéressé que vous vous montrez si indulgent envers moi; on semble dire que vous cherchez ce que

je pourrais demander au crédit de ma famille, le salaire de votre condesceudance à mon égard; voilà, commandant, ce que j'ai cru voir aussi dans cette lettre, et voilà ce que je puis et veux démentir comme une insigne fausseté.

Valvins se tut encore assez longtemps, puis il revint au lieutenant et lui dit d'un ton affectueux :

— Ne vous mettez pas en peine de cela ; j'ai gagné cette croix et cette épaulette d'une façon qui me défendra suffisamment. Je n'ai jamais reculé devant aucun danger, je ne reculerai pas devant des imputations injurieuses. Rentrez chez vous, lieutenant : vous n'irez pas aux arrêts, et M. Larrieu y restera.

Lesly demeura fort embarrassé de cette résolution à laquelle il ne s'attendait pas, et, s'approchant du commandant, il lui dit avec une véritable effusion de cœur :

— En vérité, commandant, je vous remercie, je vous remercie beaucoup de vos bonnes dispositions pour moi. Mais, permettezmoi de vous le dire sincèrement, je ne les mérite pas... je n'y ai aucun droit... Enfin, je me condamne moi-même, et, tenez, je vous demande votre sévérité... je vous la demande pour moi, et, si vous voulez que je vous le dise, pour vous aussi...

— Pour moi? dit Valvins.

— Oui, pour vous, répondit Lesly; je voudrais vous témoigner ma reconnaissance d'une façon quelconque, et vous me ferez plaisir en me punissant.

Tout cela avait été dit de ce ton moitié riant, moitié affectueux, qui témoigne si bien de la sincérité de celui qui parle. Valvins comprit le sentiment de noble délicatesse qui inspirait Lesly, et il lui dit en lui tendant la main et en essayant de rii^e aussi :

— Eh bien I mon cher lieutenant, allez donc aux arrêts. * Celui-ci sortit, ravi de ce qu'il venait de faire, mais fort intrigué en lui-même de cette faveur dont il était l'objet et dont il n'avait pas osé demander l'explication.

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