‹ Confession généraleChapitre 47 sur 62 · ILS SE REVOIENT · texte numérisé non relu

ILS SE REVOIENT

Il était temps que Léonie demeurât seule ; Câf, dèS qu'elle fut dans sa Voiture, elle se laissa aller âU plus vif désespoir ; les sanglots et les larmes, longtemps comprimés, éclatèrent tout à COiip avec des mouvemerlts convulsifs et des exclamations profondes. Ce n'était pas la démarche que son frère lui imposait qui la plongeait dans un pareil état, elle n'en était pas encore à Calculer l'effet ou la nécessité de cette démarche ; ce n'était f len de précis dans ce qui venait de se passer, mais tout ce qui veûait de se passer. Cette pauvre femme dont Tunique Soiû avait éié, durant des années entières, d'ensevelir dahs son âuïe le pénible Souvenir qui la rongeait, exposée une fois déjà à le remettre au jour par sa rencontre avec Valvins, mais ne l'ayant fait du moins que de sa volonté et l'ayant de nouveau dérobé à tous les regards, cette malheureuse Léonie, qui s'imaginait que la blessure de son âme était fermement cicatrisée, s'aperçoit que celte blessure se déchire aU premier contact, et qu'elle en souffre autant que les premiers jours. Ce transport de douleur calmé, elle put

penser à ce qu'elle allait faire. Ce fut d'abord une révolte furieuse de son cœur, à la pensée d'aller justifier cet homme : « Ah I qu'il périsse I s'écria-t-elle ; qu'il meure déshonoré, couvert de honte et de mépris I il Ta bien mérité. » Mais ce n'était pas cela qui devait arriver : ou Valvins sortirait vainqueur de la lutte, et ce serait une persécution impuissante dont il aurait le droit d'accuser Léonie, ou il y succomberait, et le voilà devenu aux yeux du monde victime d'une persécution politique, victime à ses propres yeux d'une vengeance de femme, et quelle vengeance I une destitution peut-être l une destitution pour répondre à un si sanglant outrage que celui qu'elle avait subi ! Lorsque les âmes un peu nobles se déterminent à rendre le mal pour le mal, elles ne le comprennent que comme une juste compensation de ce qu'elles ont souffert ; une fois cela fait, elles sont quittes et n'y pensent plus. Il n'y a que les cœurs véritablement méchants qui acceptent de porter de si petits coups ; pour ceux- là il ne peut y avoir de compensation satisfaisante, leur persécution ne finira qu'avec leur ressentiment qui est éternel, et un mal, si petit qu'il soit, est un commencement dans la série de maux qu'ils promettent à leurs ennemis. Il n'en pouvait être ainsi de Léonie; elle était trop juste et trop fière pour vouloir abaisser son ressentiment jusqu'à une si petite vengeance. Elle la repoussa donc par haine pour Valvins. C'était pour elle un ennemi qu'il fallait écraser d'un malheur infini ou d'un mépris impitoyable. D'ailleurs il s'agissait aussi dans tout cela de son frère, et Léonie arriva chez le ministre de la guerre très-décidée à lui demander de ne pas s'arrêter aux plaintes que le marquis de Lesly avait pu porter contre le commandant Valvins. Le ministre était homme de sens et sortait de l'empire. Mais, quoique très-rallié à la nouvelle monarchie, il faisait son métier du mieux qu'on le lui permettait. La duchesse de Fosenzacle trouva préoccupé de cette misérable affaire, et, contre son attente, il Técouta en souriant et finit par lui répondre :

— Comme vous me l'avez dit, madame, j'ai déjà eu l'honneur de voir M. le m^rqui^ de Lesly, et je lui ai fait sentir combien ses plaintes étaient injustes; car j'ai reçu sur M. Valvins des rapports qui me dénonçaient sa coupable indulgence envers quelques-uns de ses subordonnés, et particulièrement envers monsieur votre frère. Quoi qu'il en soit, la démarche que celui-ci fait près de moi par votre intermédiaire est d'un homme d'honneur et prouve en faveur de sa loyauté.

— Cette affaire, dit la duchesse qui avait hâte de se retirer, n'aura donc aucune suite? «^

— Aucune, je vous le promets, et ce n'est pas celle-là qui fera destituer ce pauvre commandant.

Léonie n'était pas curieuse d'en apprendre davantage, mais il lui fallut bien écouter le ministre qui reprit indifféremment :

— J'en suis fâché, car c'était un de nos meilleurs officiers, un de ces jeunes gens auxquels l'avenir est ouvert, pour peu qu'ils veuillent aider à leur fortune; mais il paraît que la chute de Bonaparte l'a frappé d'un coup terrible. C'est du moins l'explication que son colonel donne à sa conduite ; il paraît que le pauvre garçon devient tout à fait fou.

Léonie se retira sur cette parole et elle y réfléchit, bien qu'elle en eût; elle se rappela ce jour où elle l'avait rencontré si pâle, si défait, et se dit :

— Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque épouvantable secret dans tout ceci?

Sans doute cette réflexion n'ébranla pas la résolution immuable qu'elle avait prise de ne jamais revoir Valvins et de repousser toutes les tentatives qu'il ferait pour se rapprocher d'elle ; mais à son insu elle éprouva moins d'horreur à le rencontrer, et, tout en jouant son indifférence accoutumée, elle l'examinait quelquefois à la dérobée pour suivre le progrès de cette lente décomposition de sa vie. Il arriva même des instants où il lui paraissait si faible, si souffrant, si perdu, que, s'il n'avait fallu qu'un mot pour le ramener à la vie, elle le lui aurait dit, mais toujours à la condition de ne le revoir jamais.

Cependant les quinze jours d'arrêt du comte de Lesly étaient passés, et sa première visite fut pour son commandant. Cet honaoïe auquel il n'avait pas fait la moindre attention jusque-là l'intéressait depuis son explication avec lui, et, lorsque Lesly le vit dans l'état de sombre marasme où il était tombé, il le prit en pitié. Comme tout le monde, il s'imaginait que des chagrins politiques avaient altéré sa raison, et il lui en parla franchement.

— Je conçois, lui dit-il, que, lorsqu'à vingt-quatre ans on est chef de bataillon et officier de la Légion d'honneur, on voie avec désespoir se briser une carrière qui vous promettait une si brillante fortune. Mais il ne faut pas croire que nous sommes si niais qu'on veut bien le dire, et, croyez-moi, mon commandant,

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les hommes de mérite feront aussi bien leur chemin sous notre gouvernement que sous celui de Tempereur.

— Vous rappelez l'empereur ? dit Valvins en souriant.

— Bon! fit Melchior en riant, voulez-vous que je le nomme le marquis de Buonaparle ? Est-ce que j'ai Tair d'un voltigeur de Louis XIV? Soyez franc avec moi, commandant : vous aurait -on fait quelque injustice?

— Je vous remercie de vos bonnes intentions, répliqua Valvins; mais, pour vous rassurer, je dois vous le dire, la politique et ma position comme militaire n'entrent pour rien dans ce que je souffre.

— C'est un chagrin d^amour peut-être? reprit Melchior en riant.

Valvins pâlit, et l'étourdi reprit d'un air dégagé :

— Eh bien, je veux vous guérir! vous vivez comme un ours, ,il faut vous distraire, et, pour commencer, je vous mène au bal ce

soir chez madame D....

— Chez madame D...I dit Valvins en tressaillant à ce nom, car c'était dans cette maison qu'il avait rencontré la duchesse.

— C'est un bon tour que je lui jouerai, car vous devez la connaître : toute l'armée allait chez elle du temps de l'empire. Aujourd'hui qu'elle a fait volte-face, elle n'invite plus un seul de ses anciens habitués. Y alliez-vous autrefois?

— Oui... rarement, dit Valvins troublé.

— C'est égal, vous y avez été, votre arrivée fera un effet admirable.

— Mais... dit Valvins.

— C'est convenu, dit le jeune homme ; je viendrai vous prendre ce soir à dix heures.

Melchior sortit, et Valvins demeura seul à réfléchir sur ce qu'il devait faire. L'inconvenance d'une présentation si légèrement faite et d'un retour qui devait déplaire à la maîtresse de la maison, cette raison, qui eût arrêté Valvins en tout autre temps et vis-àvis d'une autre personne, ne se présenta pas même à son esprit. Tout pour lui fut dans ce mot : « Elle y sera peut-être. » Et alors fallait-il y aller, et, s'il y allait, que ferait-il, que dirait-il, que deviendrait-il, lui que la vue de Léonie, séparée de lui par une longue distance, troublait au point de le rendre insensé? Aurait-il la force de la sentir près de lui, de la voir à deux pas, de respirer dans son air? et si, par hasard, dans les mouvements pressés d'un bal,

elle passait assez près de lui pour que sa robe vînt l'effleurer, supporterat-il cette atteinte sans rien dire, sans pleurer, sans tomber à genoux, sans crier grâce? Oh ! ce n'était pas un bonheur, une consolation qu'il espérait trouver dans ce bal ; c'était un désespoir de plus, une torture de plus, et cependant il résolut d'y aller. Cet homme qui ne vivait plus que de sa douleur la voulait dans tout ce qu'elle pouvait avoir de plus poignant : « J'y succomberai, se disait-il, ou je m'y endurcirai ; et qui sait si je n'en guérirai pas? » Peut-être, en la voyant de près, en l'écoutant, il reconnaîtrait qu'elle ne valait pas l'amour frénétique que son remords lui avait inspiré, et qu'il avait raison de l'avoir traitée comme il l'avait fait. Il attendit donc dans une cruelle anxiété, car il n'espérait rien de cette rencontre, si même elle avait lieu; mais sa résolution fut sur le point de faillir quand sonna l'heure où devait arriver Melchior de Lesly. Il souhaita qu'il ne vînt pas et^chercha un prétexte pour refuser. Mais bientôt, quand les minutes passèrent sans que le jeune comte parût, il fut saisi de la crainte d'avoir été oublié ; l'œil attaché aux aiguilles de la pendule, il était dévoré d'inquiétude et d'impatience; il voulait envoyer chez le lieutenant, il voulait aller tout droit chez madame D... . Chaque bruit de voiture qui passait sous ses fenêtres lui donnait une espérance et la lui arrachait. On ne peut imaginer l'excès d'une si petite douleur. Valvins en devenait fou. Alors, pour se calmer, il marquait une heure à la pendule. « Je lui donne dix minutes pour venir, et, si alors il n'est pas ici, je prendrai un parti. Je n*y penserai plus... ou j'irai. » Les dix minutes s'écoulaient , et il attendait plus impatient , plus inquiet que jamais. Enfin Lesly arriva à onze heures. Valvins put se remettre dans les quelques minutes que le comte mit à monter chez lui, car, dans le premier moment, il l'eût mal accueilli. Melchior lui jeta quelques excuses que Valvins n'écouta pas ; il descendit, monta dans la voiture de son jeune sous-lieutenant, et il lui sembla qu'il venait d'obtenir un triomphe d'où dépendait sa vie. Cependant ses doutes le reprenaient, et il n'avait pas fait la moitié du chemin qu'il eût voulu retourner en arrière ; mais ce n'était plus possible, et Valvins fut obligé de faire sur lui-même un effort désespéré pour ne pas rentrer chez madame D... comme un provincial ou comme un condamné. Toutefois Lesly s'était trompé dans ses prévisions; madame D... ne fit pas la plus légère attention à la présentation de Valvins; elle fut polie pour Valvins et lui dit avec assez de

bonne grâce que, s'il avait bien voulu se rappeler qu'elle demeurait au faubourg Saint-Honoré, elle aurait su où lui envoyer une invitation, et que la présentation du comte eût été inutile ; puis deux ou trois mots à Melchior pour le remercier, et voilà tout, pas le moindre embarras. Le jeune comte fut très-désappointé.

— Nous n'avons pas produit le moindre effet, dit-il au commandant , cette femme est admirable de fausseté ; je suis sûr qu'elle est furieuse contre moi, mais elle ne m'en a rien montré.

— C'est au moins du savoir-vivre, dit Valvins.

— Pas du tout, commandant, reprit le jeune sous-lieutenant ; c'est tout bonnement un plaisir qu'elle me refuse.

— Est-ce le seul? dit Valvins, qui voulut essayer de cette conversation vide qui s'accroche aux mots pour avoir l'air de penser à ce que l'on vous dit.

— Ah! fit Mechior en regardant le commandant d'un air riant, vous voyez que j'avais raison, le bal vous gagne ; vous venez de vous moquer de moi.

Valvins ne Tenlendait pas, il regardait autour de lui. Tout à coup il tressaillit ; il avait aperçu le sommet d'une tête sur laquelle se balançaient des fleurs aux couleurs tranchées. Sans 1^ voir, sans l'entendre, il reconnut la duche.sse. Il eût vu au coin d'une porte un pli de sa robe, qu'il l'aurait reconnue de même : il la savait jusqu'au bout de ses gants.

— Ma foi ! dit Lesly, je ne veux pas en avoir le démenti, vous ferez un effet quelconque ce soir même.

Valvins, dont le cœur frissonnait, se laissa entraîner comme un homme étourdi par une chute et qui cède à la main qui le tient, sans conscience de ce qu'il fait. Ils arrivèrent ainsi dans un salon occupé seulement par quelques joueurs, et ou madame de Fosenzac s'était assise avec un homme d'un certain âge, que Valvins ne reconnut pas, mais qui n'était autre que M. Balbi.

— Léonie, dit Melchior en prenant Valvins par la main, je te présente mon excellent commandant M. Valvins; tu le connais, c'est pour lui que...

Il fit à sa sœur un petit signe d'intelligence pour rappeler son ambassade au ministère de la guerre, et aussitôt il ajouta :

— Ah! parbleu, M. Balbi, je suis ravi de vous rencontrer, je voulais aller chez vous demain au matin, j'ai à vous parler. Tu permets, Léonie?

Et il emmena le notaire sans ajouter autre chose. L'affaire était

pressante : il s'agissait de faire avancer un trimestre de la pension que lui faisait le marquis. La duchesse et Valvins demeurèrent en présence. Danslepremiermomentde sa surprise, elle l'avait regardé bien en face comme pour s'assurer si c'était bien lui. Mais aussitôt elle avait baissé les yeux, et Valvins put la contempler tout à son aise, incliné qu'il était vers elle par le salut qu'il avait fait. Un moment il voulut s'éloigner sans lui parler, mais il n'eut pas le courage d'accepter l'accusation qu'elle portait peut-être contre lui pour ce qui venait de se passer, et il lui dit d'une voix éteinte par la douleur :

— Je ne suis pour rien dans cette rencontre, madame.

Il salua pour s'éloigner, mais ses genoux fléchirent sous lui et il fut obligé de s'appuyer à un fauteuil. La duchesse s'en aperçut, elle devint plus pâle ; mais presque aussitôt, s'adressant à lui d'un air aussi naturel que possible, elle lui dit :

— Je suis ravie, monsieur, de connaître une personne que mon frère compte parmi ses amis.

Valvins la regarda comme si elle l'eût menacé d'un poignard.

— On nous observe, monsieur, lui dit-elle très-vite et très-bas. Valvins s'assit en face d'elle et lui répondit assez haut pour que

la conversation eût l'air d'un simple échange de politesses banales :

— Permettez-moi, madame, de remercier votre frère d'une si aimable surprise, car il ne m'avait pas dit que madame la duchesse de Fosenzac serait à ce bal.

Léonie le regarda, moins parce qu'elle doutait de la vérité de ses paroles que parce qu'elle était étonnée du ton facile dont elles avaient été prononcées.

— J'espère, reprit-elle assez bas, que ceci ne se renouvellera plus.

— J'obéirai, dit Valvins humblement.

Melchior s'approcha, et Léonie, s'étant levée, dit à Valvins d'un air plein d'amitié :

— Adieu, monsieur, je reçois quelques amis le vendredi, ceux de mon frère sont les miens.

Et elle s'éloigna avec un salut plein de grâce et de tranquillité. Valvins la regarda sortir. A ce moment , il venait de prendre son parti. « Demain, se disait-il, elle ne me rencontrera plus.» H pensa que rien ne l'empêcherait de se brûler la cervelle dans la nuit. Cette résolution prise, il devint assez gai, assez maître de

lui pour avoir quelques succès dans un petit cercle de femmes, et il retrouva des personnes qu'il avait vues autrefois. Ce fut si remarquable, que Melchior dit à Léonie dans le courant de la soirée :

— Mon commandant fait merveille.

— Comment?

— Il est charmant; dans huit jours il ne pensera plus à la folle passion qui lui fait perdre la tête. Je me charge de Je guérir.

— Ahl fit Léonie d'un ton piqué.

Melchior s'éloigna, Léonie devint très-maussade.

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