‹ Confession généraleChapitre 49 sur 62 · HAMEÇON · texte numérisé non relu

HAMEÇON

L'appât confié à la main de Melchior de Lesly était bien incertain, car l'excuse que sa sœur lui avait suggérée pouvait devenir inutile ; s'il n'était pas admis près du commandant, Melchior pouvait l'oublier ou en chercher une autre. Il semble donc que Léonie abandonnât beaucoup au hasard le succès de sa ruse. Que Valvins, averti que la duchesse était malade, attribuât cette indisposition à sa rencontre, ce n'était pas douteux; mais, s'il ne l'apprenait pas, le fil imperceptible qui les tenait l'un à l'autre resterait-il brisé ou faudrait-il que Léonie le renouât de sa propre main? n'en croyez rien. La duchesse avait jeté son premier hameçon ; mais, si Valvins ne devait point voir celui-là, elle en avait d'autres tout prêts. Elle hasardait le moins dangereux pour elle, puisque ce n'était pas elle qui semblait le tenir : voilà tout. Elle en avait déjà préparé un autre. A peine Lesly était-il chez le commandant, qu'un billet de la duchesse alla l'y chercher. Ce billet commençait par ces mots : u Je t'écris de mon lit, etc, » Le reste était une de ^es commissions de femmes qui n'admettent pas une minute de i^etard : il ne s'agissait de rien moins que d'avoir une loge à '*Opéra pour une représentation à bénéfice, et la duchesse venait i'apprendre de l'une de ses amies qu'il n'en restait plus que deux ^ii trois à louer et qu'il faudrait même beaucoup intriguer pour en ^voir une. Léonie avait prévu tous les petits incidents qui pouvaient résulter de ce billet : il était possible que Valvins apprît ïue la duchesse savait que son frère était chez lui et qu'elle n'avait ^as craint de l'y poursuivre. Il était possible que ce billet fût *emis à Melchior de Lesly, sans que Valvins fût informé de cette circonstance. Mais de tout cela il devait arriver quelque chose, et, îuoi qu'il arrivât, elle saurait s'en emparer de manière à en pro- Her. Du reste, tout réussit ; Valvins crut que la duchesse était Malade, Valvins sut qu'elle avait fait chercher Lesly jusque chez

lui, et Ton peut aisément comprendre que ces deux petits événements lui donnèrent à penser. A son tour, il crut que Léonie souffrait du malheur, de la haine, de la passion qui étaient entre eux; il y avait donc toujours un abîme qui les séparait; mais, en marchant chacun d'un côté de cet abîme, ils demeuraient sous Tinfluence Tun de Tautre, et il n*en fallait pas davantage à Valvins pour lui donner Tespoir que cette influence pourrait tourner à sou profit. Il était malade de désespoir; une lueur d'espérance devait donc le guérir, et huit jours après il était en état de se présenter chez Léonie. Il la trouva calme et naturelle pour tout le monde, polie mais réservée vis-à-vis de lui, sans étalage insultant de légèreté, sans dédain provocant. Léonie fut admirable toute la soirée, et elle la termina par un coup de maître. Elle osa aller à Valvins, à Valvins seul dans un coin , et, avant qu'il eût eu le temps de se remettre de la surprise que lui causa cette démarche, elle lui dit froidement :

— Monsieur, dans la position bien extraordinaire que l'amitié de mon frère vous a faite, j'ai compris que, malgré vous, nos rencontres pourraient être plus fréquentes ou plus intimes que cela ne devrait être. Des refus obstinés de votre part ou de la mienne pourraient donner lieu à des soupçons que votre conduite me prouve que vous ne voudriez pas faire naître. Malgré ce que je vous ai dit, je ne regarde donc votre venue chez moi que comme une obligation à laquelle vous n'avez pu vous soustraire. Moi-même, monsieur, il me faudra peut-être, pour obéir aux usages du monde, vous adresser des paroles qui puissent le |.romper. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elles n'auront d'autre but que d'être entendues par d'autres que par vous, et j'espère que, si vous ne pouvez résister toujours à des invitations que mon frère vous fera d'une manière très-pressante, vous n'y céderez qu'autant qu'il sera nécessaire pour que votre résistance ne soit pas mal interprétée.

Ce petit sermon achevé, Léonie salua Valvins, qui l'avait écoutée avec une anxiété étrange. Le sens général de ce qu'il venait d'entendre était toujours une séparation infranchissable entre eux; mais, quand il put peser tous les mots de celte déclaratioB, qu« de concessions il y découvrit I 11 pouvait revenir chez la duchesse; bien mieux, il devait y revenir pour que ses refus n'excitassent pas de soupçons. Ses relations avec elle seraient plus fréquentes et pouvaient être plus intimes. Léonie ne les acceptait que comiflfi

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me cruelle nécessité, mais elle les acceptait. On ne lui remettait pas un iota sur la déloyauté de son crime passé, mais on paraissait s'en fier à son honneur pour l'avenir. Que de victoires, que de progrès dont il était heureux I Et remarquez combien le machiavélisme de cette femme était admirable î elle avait donné à Valons mille fois plus qu'il n'avait osé espérer ; elle le lui avait donné ie sa volonté, car un mot de la duchesse aurait suffi pour changer ie commandant à jamais, et cependant il ne croyait rien devoir ïu'à un concours de circonstances armées en sa faveur contre une 3auvre femme qui les subissait. Une fois cela posé, tous deux Jurent se dire : « L'avenir est à moi. » La lice était ouverte ; /al vins y pouvait descendre à sa volonté, et la duchesse se disait : t( Maintenant je suis sûre qu'il viendra. » Elle se croyait si bien irmée contre cet homme, qu'elle s'imagina qu'il ne la surprenirait jamais avant qu'elle pût se défendre. Voilà donc Valvins idmis dans les salons de la duchesse, n'y paraissant, à la vérité, lue lorsqu'il y avait assez de monde pour qu'elle pût ne pas l'y /^oir. Mais il l'y voyait, lui, et ce fut alors que ce rêve d'amour, ïui le saisissait en la voyant de loin si belle et si séduisante dans >a loge de l'Opéra, arriva à un véritable délire en la voyant de 3rès si parfaite, si adorée. C'est alors qu'il la contemplait dans de ongues extases de souvenir, auxquelles cette fois se mêlaient lussi des rêves d'espérance ; c'est alors qu'il aima cette femme, ion plus pour lui, mais pour elle, pour ce qu'elle valait, parce lu' elle était la plus belle, la plus noble, la plus pure créature qu'il îût rencontrée en ce monde; et ce fut alors aussi que toute sa conduite changea vis-à-vis d'elle. Ce fut un respect, une adoration soumise que la duchesse devina.

Léonie fut fière et heureuse de ce triomphe ; l'amour de cet homme qui l'avait si lâchement outragée ne touchait pas son cœur -omme amour, mais comme réparation. Et il l'offrait si nobleoient, si humblement à la fois ; il l'offrait si bien, et sans prier ïu'on l'acceptât, que Léonie se demanda encore une fois s'il n'y avait pas dans sa conduite antérieure un mystère qui devait tout SI fait le justifier. Cependant ces pensées, si elle ne les accueillait que rarement et toujours avec crainte, n'était-ce pas de sa part Une comédie admirablement jouée ? et, si elle avait la faiblesse de s'y laisser prendre, ce qui s'était passé ne pouvait-il pas se Renouveler, et un second outrage pareil au premier ne serait-il pas la mort? Voyez comme l'amour est habile à jeter dans le

cœur les pensées les plus étranges ! Si Léonie s'était demandé à elle-même si jamais il pourrait advenir qu'elle pardonnât à cet homme, elle se serait révoltée contre cette idée ; mais voilà que, lorsqu'elle pense qu'il peut la tromper encore, elle mesure l'horreur de son infortune si elle avait la faiblesse d'y succomber ! II y avait donc dans son cœur une crainte vague et presque inaperçue qu'elle pût céder. Cette crainte n'était pas réelle, à vrai dire, elle disparaissait lorsque Léonie la regardait en face; mais il y avait des heures où elle apparaissait tout à coup, loin, bien loin à l'horizon, comme ces lueurs fugitives qui n'y sont plus dès qu'on y porte les yeux. Du reste, comme nous l'avons dit, Léonie n'était pas pressée, elle n'avait plus rien à faire, et même elle sentait qu'elle avait obtenu de son ennemi tout ce qu'elle pouvait lui demander : la soumission, le respect, l'adoration. Et cependant la saison était venue où elle devait quitter Paris pour aller demeurer à Fontainebleau, dans ce même château où elle avait retrouvé Valvins; elle éprouva quelque ennui de rompre cette occupation du cœur à laquelle elle se plaisait. Puis, alors qu'elle en était arrivée là où elle s'était marqué le but, elle souhaitait vaguement d'aller plus loin. En effet, elle sentait son empire, mais elle n'avait pas eu à en faire usage. Le respect de Valvins ne lui avait donné aucune occasion de repousser une parole hasardée. A quoi bon avoir un esclave à qui Tonne peut pas faire sentir un peu qu'on est son maître, même quand c'est son obéissance qui vous en dispense? Aussi, à l'approche de son départ, Léonie devint-elle inquiète, impatiente ; elle eût voulu que Valvins témoignât la prétention de venir pour pouvoir le lui défendre, et ce fut avec un véritable sentiment de joie qu'elle entendit son père, qui était devenu un partisan déclaré de Valvins, l'engager à venir à son château. Elle l'entendit et ne put défendre à Valvins d't* profiter, mais elle fit semblant de n'avoir pas entendu et laissa Valvins à ses perplexités. Elle savait bien qu'il hésiterait à venir, mais elle savait bien aussi qu'il viendrait, et, lorsqu'elle fut à son château, elle l'attendit. Ici la lutte devenait plus intéressante : ^ ennemis étaient face à face, dans un terrain plus étroit.

Mais, avant d'aller plus loin, il faut dire comment Valvins alla au château et comment il y fut accueilli.

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