‹ Confession généraleChapitre 50 sur 62 · RAPPROCHEMENT · texte numérisé non relu

RAPPROCHEMENT

Comme la duchesse Tavait prévu , Thésitation de Valvins fut longue; l'espèce d'autorisation qu'il avait reçue de Léonie n'était pas un titre suffisant pour accepter l'invitation du marquis. Il est bien difficile de trouver des motifs raisonnables au refus constant de se présenter à Paris dans une maison où des invitations incessantes vous appellent, et Melchior de Lesly en poursuivait Valvins; donc celui-ci, en se montrant souvent chez Léonie, ne manquait que de bien peu à l'espèce de traité qui avait été passé entre eux ; mais entre sa présence dans un salon où il y avait deux cents personnes et un séjour, ne fût-il que d'une semaine, dans un château où les conviés ne pouvaient être nombreux, il y avait une énorme différence. D'ailleurs ici les excuses se présentaient en foule, et les devoirs militaires de Valvins lui en auraient fourni d'excellentes, s'il avait eu envie de les opposer aux sollicitations de Melchior de Lesly. Sa seule occupation était depuis quinze jours de se faire contraindre à aller à la campagne, et voilà ce qu'il ne pouvait trouver. Si nous disons ces hésitations de Valvins, c'est pour bien faire comprendre que la passion qu'il portait en lui était naturelle et conséquemment sérieuse. Ce n'était plus une de ces passions de parti pris comme celle à laquelle il avait obéi dans les premiers temps de son retour vers la duchesse, c'était un amour vrai, timide, qui, parvenu à s'introduire dans un petit coin obscur du temple, s'y tenait bien caché, s'y faisait bien petit pour ne pas être aperçu et bientôt chassé. Il l'eût été sans doute, si dans cette foule il eût voulu occuper seulement la place d'un indifférent; que serait-ce donc si, maintenant que la divinité se retirait dans un sanctuaire plus intime avec un petit nombre d'élus, il osait y pénétrer à leur suite ? Le profane, longtemps abrité par la foule, ne saurait où se cacher, et peut-être la divinité indignée de tant d'audace le chasserait-elle non-seulement du sanctuaire, mais lui interdirait-elle l'entrée du temple. Valvins crai-

gnait de perdre ce qu'il avait gagné, en voulant avoir davantage. Pour qu'il fût si timide à tenter les chances de ce jeu hasardeux de l'amour, il fallait qu'il y fût bien pauvre et qu'il tînt beaucoup au peu qu'il avait conquis. Du reste, il avait aussi mauvais jeu que possible, et il avait affaire à un antagoniste qui, de son côté, tenait ses cartes trop serrées pour qu'il pût voir que la duchesse ne l'avait guère meilleur. Ainsi, tandis qu'il se désolait de ne pas trouver un prétexte pour se présenter chez la duchesse, elle se dépitait de le voir si peu habile à lui désobéir. C'est ce qui amena l'espèce de mezzo-termine auquel Valvins s'arrêta et qui, par un bonheur qui suit rarement les demi-^mesures^ lui réussit à merveille.

On doit se rappeler que la majeure partie du régiment de Valvins était à Fontainebleau. Celui-ci trouva fort ingénieux d'aller chez Léonie en passant par son colonel. En effet, il se rend à Fontainebleau, va faire très-ofliciellement sa visite dlBcielle ; puis, deux heures après, il entrait dans le salon de M. de Lesly avec une phrase bien faite, bien arrêtée et qu'il croyait bien ingénieuse. Léonie était dans un coin de ce salon, et, après avoir échangé avec lui un salut glacé, elle avait bien vite baissé la tête sur le hvre qu'elle parcourait pour écouter de toutes ses oreilles ce qu'il allait dire. Valvins s'attendait à cet accueil : il ne fut donc point pris à l'improviste, et resta ferme sur sa fameuse phrase.

— M. le marquis, dit-il de l'air le plus charmant qu'il pût se donner, des affaires m'ayant appelé à Fontainebleau, je n'ai pas voulu me trouver si près de votre château sans venir vous présenter mes devoirs.

Cette introduction, que Valvins avait eti tant de peine à trouver et qu'il croyait si triomphante, fut très-mal reçue du vieux marquis. Celui-ci pensa que, du moment qu'il avait bien voulu inviter M. Valvins, M. Valvins pouvait bien se donner la peine de venir pour lui, et il trouva que cette visite de raccroc était tant soitpen leste et sans façon. M. de Lesly répondit d'abord pat* une moue fort peu engageante, puis il ajouta d'un ton sec :

— Je me félicite, monsieur, que vos affaires m'aient procuré l'honneur de vous voir. Vous permettront-elles de dîner avec nous?

L'air du marquis avait démonté Valvins, et il répondit en balbutiant, comme un pauvre garçon qui met pour la première fois de sa vie les pieds dans un salon :

— Je craindrais d'être indiscret, et. . .

— Je ne vfeux pas être exigeant, répliqua le marquis ; les affaires commandent, il faut obéir.

Ce ne fut qu'à cette dernière phrase et à Taccent avec lequel le mot affaires fut prononcé que Valvins devina la sottise qu'il avait faite. Quelques secondes plus tôt, et en acceptant Tinvitation, si peu gracieuse qu'elle fût, il s'emparait du terrain, du moins pour le reste de la journée, et il pouvait tout réparer * mais il n'était plus temps, et il en devint si troublé, si gauche, si maladroit» qu'il resta planté devant le marquis sans lui rien dire. 11 se retourna à im petit bruit qui partait de l'angle du salon, et vit la duchesse qui, la tête tout à fait cachée dans son livre, étouffait une folle envie de rire. Il y avait une glace près d'elle ; il s'y regarda, il avait l'air d'un nigaud. En tout autre temps la pensée qu'on se moquait de lui eût remis Valvins de son trouble par la colère qu'elle lui aurait inspirée; mais à ce moment il se sentit malheureux et fut près de pleurer comme un enfant de dix-huit ans. Le dur Valvins était bien changé I Le marquis s'était aperçu du trouble de Valvins et avait vu le rire de la duchesse. Ce brave gentilhomme eut un moment de satisfaction complète de lui-même. La leçon qu'il venait de donner à Valvins avait porté coup, et la gaîté de Léonie était une' approbation qui relevait à ses yeux l'effet qu'il avait produit. Or il prit au marquis un de ces mouvements chevaleresques qui tiennent aux grands cœurs, et il se sentit tout saisi d'indulgence et de bonne volonté pour l'ennemi vaincu. Il vint à son aide et lui tendit la main. Fier de l'avoir renversé, il voulut le relever. Il dit en souriant à Valvins :

— Ah ça I commandant, qu'avez- vous donc?

— M. le marquis, je crains que ma visite ne vous soit importune, fit Valvins de plus en plus embarrassé, mais en tâchant de reprendre un peu de dignité.

— Mon cher M. Valvins, dit le marquis d'un ton particulièrement paternel, important et aristocrate, j'aime et je reçois avec plaisir les visites qu'on me fait, mais je suis moins flatté de celles qu'on m'accorde par occasion.

— Mais, s'écria Valvins avec une imprudence bien heureuse, je tie suis venu à Fontainebleau que pour vous.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous me parlez donc d'affaires qui \ous ont amené...?

— Ah l monsieur le marquis, répliqua Valvins d'un ton de petit jeune homme qui s'excuse, une invitation de vous à moi me sem-

blait une si grande faveur, que je tremblais de m'ôtre trompé, que je n'osais en être sûr, et alors je suis venu...

— Pour tâter le terrain, fit le marquis en riant. Ahl c'est trop de timidité et de modestie, mon cher commandant; quand uo homme comme moi ouvre sa maison à quelqu'un, c'est qu'il l'estime, qu'il l'apprécie, et qu'il le croit de ses amis.

— Ah I monsieur I dit Valvins encore plus troublé de l'excellente tournure que prenait sa visite qu'il ne l'avait été du mauvais effet du commencement.

— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous nous restez ? dit le marquis.

Valvins salua, puis regarda Léonie; mais elle était redevenue sérieuse et glacée. A son sens, les choses allaient trop bien pour Valvins. Celui-ci eut donc à subir le coup d'œil impérieux qu'elle lui lança; il comprit qu'il fallait refuser, et il allait s'y soumettre, lorsqu'il vit que M. de Lesly avait quitté le salon. Il se retourna alors vers Léonie, et, comme elle tenait les yeux baissés, il lui dit d'une voix désolée :

— C'est que M. votre père est sorti...

Léonie comprit très-bien que cela voulait dire qu'il était prêt à obéir et à refuser, mais qu'il ne le pouvait plus. A ce moment Valvins lui parut charmant : c'était l'amour tremblant, naïf, d'un cœur enfant. Si elle l'eût osé, elle lui aurait ri au nez, tant elle était ravie; mais elle se remit immédiatement à son rôle.

— Monsieur, il ne fallait pas venir, lui dit-elle durement.

— Je trouverai un prétexte pour me retirer, répondit humblement Valvins.

— Un prétexte aussi gauche et aussi maladroit que celui de votre visite, sans doute? Je vous en dispense.

Léonie était furieuse, mais c'était un ordre formel de rester. Le marquis reparut et s'excusa de sa brusque sortie : il avait cru comprendre que Valvins se sentait si déplacé dans une maison du rang de la sienne qu'il n'oserait prendre les mesures nécessaires pour s'y installer, et le marquis avait tout à fait agi en bon prince : il avait fait donner Tordre au domestique qui tenait les chevaitt de Valvins d'aller à Fontainebleau et de rapporter tout ce qui était nécessaire à son maître, lequel demeurerait plusieure jours au château. Le marquis ne dit pas un mot de tout cela; mais, tout grand seigneur qu'il fût, il avait son coin bourgeois de propriétaire, et il dit à Valvins ;

— Voulez- VOUS que nous fassions une petite promenade dans le rc? C'était autrefois une belle habitation, et cette maison était

Château avant la révolution ; je n'en ai retrouvé que les jardins, encore sont-ils bien loin de valoir ce qu'ils étaient autrefois. J'ai t construire ce bâtiment il y a peu d'années. Je sais qu'il offusait Bonaparte, et il n'a pas tenu à lui que, dans les derniers ars de son règne de sang, il n'ait été renversé de fond en comble, y avait envoyé pour cela un bataillon commandé par un officier. Valvins écoutait le marquis comme s'il rêvait. En ce moment ulement il se rappela la scène de désordre qui l'avait si merveilisement rapproché de la duchesse, et il était non moins surpris

la tournure que le marquis prêtait à cetle scène, que de voir fil lui en parlait comme d'une chose qu'il devait tout à fait ignor. Que le marquis ne l'eût pas reconnu, cela s'expliquait aisé- 3nt : c'est à peine s'il avait eu le temps de le voir, si même il vait vu. Que lui-même, Valvins, n'eût jamais fait allusion à cet énement dont on ne pariait pas, c'était de bon goût, surtout visais du marquis qu'il avait vu dans une position plus ridicule que ngereuse. Mais que la duchesse n*eût jamais dit à son père que iffîcier qui l'avait arraché aux mauvais traitements des soldats t le même que le commandant Valvins, c'est ce qu'il ne comenait pas. Par un mouvement machinal, il se tourna vers la ichesse, mais elle était immobile dans son coin, ne levant pas les !ux. Valvins sentait qu'il marchait sur des épines, et il répondit 1 marquis :

— Oui, j'ai entendu parler de cela, des soldats débandés...

— Non , monsieur, une horde de sicaires envoyés par l'usurpateur. La duchesse laissa échapper un signe d'impatience et d'humeur; le souffrait de voir son père se montrer à Valvins sous un aspect ridicule.

— Ahl fit Valvins, en tâtant chacune de ses paroles avant de s lâcher, ce fut l'empereur lui-même qui envoya?...

— Oh î dit le marquis, cet homme avait une faculté immense, était de connaître tout le monde et de n'oublier jamais aucune jure, et j'en suis une preuve évidente.

— Sans doute, dit Valvins, qui acceptait bénévolement ce conte )ur éclairer la marche qu'il faudrait suivre plus tard; et comlent se termina cette attaque, cette dévastation?

— J'étais absent, dit le marquis; mais, du moment que j'ai aru, j'ai réprimé ces misérables par rfta seule présence.

Léonie trépignait d'impatience dans son coin; elle détestait Valvins, elle le trouvait insupportable ; il prenait des avantages qu'elle ne voulait pas ; et, pour couper court aux forfanteries de son père, elle se leva avec vivacité, et, profitant de l'arrivée d'un domestique qui annonçait la visite de M. Balbi, elle lui dit:

— Mon père, si vous voulez recevoir M. Balbi, je vous remplacerai un moment près de M. Valvins.

— Volontiers, dit le marquis.

Il sortit; le domestique regardait Valvins de tous ses yeux. C'était celui qu'il avait arraché aux mains des soldats. Lécoie le vit planté à la porte et la bouche béante.

— Que faites-vous là ? lui dit-elle.

— Rien, madame, c'est que... il me semblait...

Un geste lui coupa, la parole et lui ordonna de sortir. La du^ chesse était irritée au dernier point, et elle dit amèrement à Valvins :

— Vous êtes bien content, n'est-ce pas, monsieur?

— Mais, madame, dit Valvins, ce n'est pas ma faute.

— Et pourquoi êtes-vous venu?

— Mais tout ceci aurait pu arriver à Paris comme ici.

La duchesse haussa les épaules avec colère. Valvins contioua:

— Je m'imaginais que vous aviez dit à M. le marquis... ?

La duchesse était hors d'elle-même, et c'est ce qui lui fit sans ' doute répondre si crûment:

— Vous imaginiez que j'avais dit à mon père qu'un homme que je recevais chez moi, qu'il invitait chez lui, l'avait appelé vieil imbécile?

C'était vrai, et Valvins se souvint alors qu'il avait gratifié le marquis de ce titre dans son allocution aux soldats.

— Mais enûn, dit Valvins désespéré, que voulez-vous que je fasse ?

— Et le sais-je, moi, monsieur ? Ce domestique qui sort d'ici vous a reconnu; il peut parler à mon père, à mon frère, que sais-je? Et alors de quoi aurais-je l'air? d'avoir des secrets de moitié avec vous. Ah ! c'est affreux, c'est horrible I Ah I je vous hais, monsieur, je vous hais I

— Je partirai, dit Valvins , qui proposait toujours sa retraite comme résultat final de ce dont il était capable,

— Et à quoi cela mènera-t-il? car, si ce n'est pas vous qui faites taire cet homme, il faudra que ce soit moi.

— Mais moi, comment puis-je le faire taire? M!ûl)éir^-t-il?

— Ah! vraiment, fit Léonie d'un air de dédain, je ne vous •royais pas si maladroit. Cherchez cet homme , faites-le parler, aites qu'il vous dise qu'il vous a reconnu, et puis niez que ce ioit vous, persuadez-lui qu'il se trompe. Rien n'est plus aisé, si vous roulez vous y prêter.

— Oh! je le ferai, je le ferai, dit Valvins.

A ce moment, la duchesse s'aperçut qu'elle avait donné des ordres, des conseils à cet homme avec qui elle ne devait jamais ^voir rien de commun. Ejle eût youlu racheter tout ce qu'elle menait de dire, et elle se compromit cent fois pli)s en voulant •éparer sa faute.

— Ce n'est pas pour moi, monsieur, que vous le ferez, je vous jrie de le croire ; ce sera pour vous.

— Pour moi, dit Valvins, cela est inutile ; il pn arrivera ce qu'il pourra, et votre père, dût-il découvrir la vérité et me chasser de :hez lui, je m'y résignerai.

— Et vous vous résignerez à ce que je Taurai laissé se compronettre vis-à-vis de vous! En vérité, si c'est ainsi que vous espérez vous faire pardonner, vos moyens ne sont pas heureux.

Valvins leva les yeux sur elle pour s'assurer s'il avait bien Bntendu. Mais l'impatience de Léonie venait d'être portée à son 3om]3le, et elle sortit en s'écriant :

— Ah I laissez-moi, monsieur, laissez-moi 1 vousm'êtes odieux I Elle pouvait donc lui pardonner I

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