‹ Confession généraleChapitre 6 sur 62 · VISITES · texte numérisé non relu

VISITES

11 était neuf heures du matin^ et Noël pensa qu'avec de l'activité il lui serait facile de faire en un jour les quatre visites qui lui avaient été imposées. 11 prit donc les quatre lettres et se dirigea de la rue Chantereine vers la rue Saint-Dominique. Nous n'avons pas à dire ici quelles furent les sensations de Noël à l'aspect de cette ville si animée, si populeuse. De telles sensations sont, en général, assez confuses pour que celui quijes éprouve ne puisse même s'en rendre compte. Presque toujours il y a moins d'éton-

nement qu'on ne pense dans la contemplation d'une si grande nouveauté'. Soit que rimàgination, en vertu des récits qu'elle a entendus, ait supposé plus qu'elle ne voit; soit que les sens, soll^ cités tous ensemble par ce rapide et grand spectacle, n'en puissent pas voir nettement la grandeur et la diversité, toujours ést-il que l'on trouve peu de provinciaux frappés soudainement de. l'ôspect de la ville de Paris. Leur premier mot est presque toujours celui-ci : « Quoi, ce n'est que cela? » Ce n'est que la réflexion qui les amène peu à peu à une juste comparaison de Ce qu'ils voient avec ce qu'ils ont vu, et qui leur fait enfin sentir l'énormité de la différence qui existe entre la vie qu'ils ont quittée et celle à laquelle ils se trouvent mêlés. Nous tie pouvons affirmer que Ceci soit vrai pour tout le monde, mais cela fut vrai du moins pour Noël. 11 passa au travers de cette ville, souvent avec dédain, quelquefois avec dégoût, et arriva rue Saint-Dominique avec un pressentiment de désillusion qui devait ajouter à la timidité naturelle d'Un jeune homme qui portait^ pour la première fois et si complètement, la responsabilité de sa vie. Noël, élevé paf Une ffemmOi avait une élégance personnelle trop remarquable pouf qu'il risquât d'être considéré par un laquais comme un de ces solliciteurs qu'on peut renvoyer dix fois avant de les annoncer. Dès qu'il parut, et sans lui demander son nom, un vieux domestique passa chez M. d'Arvilliers pour lui annoncer qu'un jeune homme en grand deuil désirait lui remettre une lettre. L'évêque donna l'ordre de l'introduire, et Noël fut admis en présence de Monseigneur.

M. d'Arvilliers était un beau vieillard. Il avait ce visage arqué qui, par un singulier contraste, a tout ensemble un grand air de noblesse et un grand caractère de sottise. M. d'Arvilliers portait la poudre, il était vêtu d'une redingote noire, d'une élégance mixte, entre le prêtre et rhomn#du monde; il avait une culotte courte et des bas de laine noire d'une finesse remarquable, dessinant une jambe admirable, aussi bien qu'eût pu le faire la soie la plus éclatante. Ses mains étaient blanches et d'une délicatesse plus que sacerdotale, et il caressait un horrible petit carlin qui faillit dévorer lés jambes, de Noël. L'évêque finit par appeler Finette, et, l'animal ayant sauté sur ses genoux, M. d'Arvilliers lui donna un petit coup sur la croupe, en lui disant :

— Hé bien ! Finette, voulez-vouô vous taire ! Qu'est-ce que c'est que cette conduite. Mademoiselle ? est-ce qu'on aboie comme ça f vous êtes bien mal élevée. Je serai forcé dé Vous corriger.. .

Allons... hé bien! encore? Dominique, ajouta l'évoque en s'adressant au domestique, portez ce chien à sa maîtresse.

Dotnlnique prit le chien, et, traversant le salon, etltra dans une partie encore plus intérieure dé Tappartement.

Noël n'observa rien de ces petites circonstances qui hii disaient qu'il y avait une femme dans la maison, que cette femme était te maîtresse d'un petit chien que l'évêque prenait sur ses genoux, et que cette femme logeait sans doute dans le fond de l'appartement après l'antichambre et le salon, c'est-à-dire dans les environs de la chambre à coucher. Mais Noël n'observait pas ; il restait debout, embarrassé de sa personne, sa lettre à la mslin, et m.vant de l'œil le carlin qui lui montrait encore les dents en cberdiant à échapper à Dominique.

Pendant ce temps, M. d'Arvilliers le considérait avec attention et se demandait quel pouvait être cô jeune homme. La grande prétention de l'évêque était de deviner au premier aspect d'un individu ce qu'il était et ce qu'il faisait. Noël lui parut un jeune néophyte, qui se destinait à l'état ecclésiastique et qu'on lui recommandait. En conséquence, il prit un air de mansuétude protectrice et lui dit avec un sourire paternel, en tendant vers lui ses belles mains blanches :

— Vous avez une lettre à me remettre, monsieur?

— La voilà, monsieur, répondit Noël rapidement, en présentant la lettre à l'évêque.

Celui-ci fronça légèrement le sourcil, pinça là lévre et prit la lettre du bout des doigts, car le mot « monsieur tt lui avait semblé une impertinence ; l'air modeste de Noël ne pouvait laisser croire qu'elle fût volontaire, mais c'était en même temps une trop grossière ignorance des règles de la bienséance pdur que la bonne tournure du jeune homme ne fût pas un manteau d'emprunt, qui ne cachait rien que de tout vulgaire. Ce fut sous cette impression que l'évêque ouvrit la lettre. 11 la déplia lentement ; pUis, prenant une loupe déposée âur une table qui était à portée de fea inaih, îl commença à en lire les premières lignes comme un hdnlttie qui n'a pas envie d'aller plus loin. Mais presque aussitôt une vive surprise parut sur le visage de M. d'Arvilliers, il porta la lOUpe au bas de là lettre pour ert voir la signature, et à l'instant il leva les yehx sur Noël, puis lui dit d'une voix assez embarrassée :

-^ Vous êtes le fils de madatne de Varrieuil?

— Oui, hionsièur.

L'évoque ne prit pas garde cette fois qu'on l'avait appelé « monsieur, » ilregarda quelque temps Noël avec une singulière expression de curiosité, puis il reporta les yeux sur la lettre et l'acheva avec une attention extrênae. Quand il eut fini sa lecture, il demeura encore quelque temps absorbé dans des réflexions qui ne paraissaient pas être sans combat et sans inquiétude. Enfin il se tourna vers Noël, plutôt pour faire cesser ce silence embarrassant que comme un homme qui a pris un parti dans ses incertitudes, et il lui dit :

— Et c'e§t en mourant que votre mère vous a remis cette lettre pour moi?

— Oui, monsieur.

— Asseyez-vous, mon enfant, reprit l'évéque, après avoir jeté autour de lui un regard qui semblait craindre des indiscrets.

Puis il continua à voix plus basse :

— Ne vous a-t-elle rien dit ?

— Rien, si ce n'est de venir vous apporter cette lettre. *

M. d'Arvilliers était en proie à une vive agitation ; on sentait que les idées les plus confuses et les plus contradictoires se pressaient en lui, car il retomba dans ses réflexions en articulant machinalement :

— Ah ! elle ne vous a rien dit?

Puis il murmura avec impatience

— C'est grave, très-grave

Et, un moment après, il redit à Noël :

— Ainsi, vous ne savez rien?

— Rien, monsieur.

Après cette réponse, le silence recommença., et l'évéque le rompit par une question dont la forme aurait appris à Noël l'imporlance de sa visite pour M. d'Arvilliers, s'il ;eût eu cette expérience du monde qui enseigne à lire la pensée d'un homme dans un mot ou une inflexion. Ainsi, M. d'Arvilliers, qui semblait errer dans un labyrinthe de projets confus, se retourna vivement vers Noël et lui dit :

— Mais vous, monsieur, quels sont vos desseins?

— Je vous avoue, monsieur, que je n'en ai encore formé aucun. Ma mère a été jusqu'à ce jour le seul guide qui m'ait dirigé. J'espérais, continua Noël en hésitant, trouver des conseils auprès du petit nombre de personnes auxquelles elle m'a recoipipandé.

CONFESSION GÉNÉUALE. ^ 4Î)

— Ah ! fit Vévêqued'un ton plus calme, je ne suis donc pas le seul pour qui elle vous ait remis une lettre pareille ?

— Non, monsieur.

— Appelez-moi monseigneur, dit M. d'ArviUiers avec une douceur importante, c'est plus convenable... AJadame de Varneuileût dix vous instruire de ces choses-là.

— Pardonnez à mon trouble, monseigneur, dit Noël, c'est moi qui ai oublié....

— C'est bien, c'est bien, mon enfant ; mais à qui madame votre mère vous a-t-elle encore recommandé ?

Au moment où Noël allait répondre, une porte s'ouvrit, et une femme entca. Avait-elle trente ans ou quarante ? c'était difficile à décider. Un visage rose et plein, des lèvres appétissantes, un œil noir, vif, longuement fendu, des cheveux bruns et abondants lui donnaient un air de sève et de vie qui accusait à peine la trentaine ; mais, d'un autre côté, une taille qui manquait de souplesse et qui ne devait sa rondeur qu'au carcere duro du corset, un double menton très-prononcé, une gorge qui- s'y joignait, des hanches très-volumineuses vieillissaient un peu ce visage coquet et pétillant. D'un autre côté, un amateur plus expert eût remarqué que le pied, d'ailleurs fort petit, ne s'accordait pas avec l'embonpoint du reste de la personne ; il avait cette sécheresse que l'âge donne quand il n'amène pas l'enflure ; en même temps, les mains étaient d'une blancheur et d'un lustre qui ne viennent que lorsque l'ardeur juvénile du sang commence à s'éteindre.

En entendant ouvrir cette porte, l'évoque cacha vivement sa lettre dans la poche de sa redingote, et, prenant tout à coup un grand air de gentilhomme plutôt que de prêtre, il dit a Noël :

— Hé bien ! monsieur , revenez me voir dans quelques jours... dans une quinzaine; je saurai ce que je puis faire pour vous, j'examinerai votre demande.

Noël sentit le rouge lui monter au visage et repartit assez fermement :

— Je crois que j'ai déjà trop importuné monseigneur, et je...

— Non, certainement, mon enfant, dit l'évèque en se ravisant, mais vous comprenez, ajouta-t-il en mesurant ses phrases, que je ne puis prendre un parti si soudain... Vous pouvez compter sur moi ; revenez me voir dans quelques jours, j'aurai réfléchi, consulté... votre mère a des droits à mon souvenir...

A ce moment, la dame, qui était demeurée à quelque distance

à examiner rembarras de M. d'Arvilliers, s'avança vivement, et révoque reprit avec encore plus d'embarras :

— La mère de monsieur est morte, et elle vetltbieii me recommaDder son fils.

*-»* Est-ce que monsieur se destine à Tétat ecclésiastique? dit la dame en le lorgnant.

^^ Au fait, reprit Tévêque, qui semblait frappé d'une idée lumineuse, si c'était votre vocation, monsieur, je serais heureux de vous servir dans un si louable projet ; j'ai quelque crédit, et

•^ Je suis avocat, monsieur ^ reprit Noël, toutes mes études ont été dirigées du côté du barreau.

— Alors^ repartit révêque,.qui parlait avec One Volubilité étrange et sous l'influence d'un embafras qu'il ne faisait que montrer en essayant de le cacher, alors, monsieur, vous comprenez combien l'appui d'un homme comme moi vous serait inutile dans une pareille carrière, et je suis vraiment désolé de ne pouvoir rien pour vous. 41 Croyez à mes regrets^*, ils sont sincères.*.*

Eti en parlant ainsi, M. d'Arvilliers marchait du c^é de lô porte et y poussait par conséquent Noël, qui, confondu de celte singii- Uère réception, allait se retirer, lorsque la dame incomiue prit la parole pour dire :

-»• Vous pourriez dépendant donner quelques mots de recommandation à monsieur pouf M. le président Larcher..i

— Sans doute, sans doute, fit l'évêque, tout en continuant sofl expulsion amicale : je ferai pour monsieur tout ce que je pourrai.

^^ Alors, dit la dame,» monsieur aura la bonté de revenir.

— Je ne veux pas lui doflnet- cette peine, dit l'évêque.

— Eh ce caSj monsieur peut nous laisser son adresse, repartit la dame en interrompant.

— Je demeure rue Chanlereine, n*» 7.

^ Ah! fit la dame, rue ChahtetèiUë, n*» 7 ; Monsieur...?

— Noël Varneuil, répondit le jeune homme.

— Varneuil 1 s'écria la dame stupéfaite en attachant sur l'évêque des yeux où se peignaient à la fois le plus grand étonnement et la plus vive irritation.

L'évêque se tut ^ et, un silence non moins étrange que les rapides interlocutions qui l'avaient précédé s'étant établi entre ces trois personnes, Noël salua et se retira sans qu'on lui adressât de nouveau la parole.

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