‹ Confession généraleChapitre 51 sur 62 · INSOMNIE · texte numérisé non relu

INSOMNIE

Valvins était demeuré sous l'impression de cette idée qu'elle pouvait pardonner, et cependant il n'osa changer encore sa résignation en espérance. Bien lui en prit, car la duchesse était véritablement très-irritée, non point de ce qu'il avait fait, mais de ce qu'elle lui avait dit, et il est de règle commune d'en vouloir beau-

coup plus aux autres de ses propres fautes que de celles qu'ils ont commises. Elle se figurait que Valvins avait dû saisir aux cheveux le mot de pardon qu'elle venait de prononcer, et qu'il s'en araerait contre elle ; il lui sembla avoir fait un aveu de sa faiblesse, et pour la première fois elle mesura l'immense chemin que cet homme avait fait. Et si nos lecteurs veulent bien se rappeler rhorreur que son seul aspect inspirait autrefois à celle qui avait été sa victime, ils penseront comme Léonie qu'il y avait de quoi s'épouvanter pour elle de le voir admis dans son intimité. Par quel concours de fâcheuses circonstances cela était-il arrivé ? Léonie trouva d'abord que c'était par la faute de son frère et de son père; puis, lorsqu'elle s'interrogea froidement, elle trouva que c'était aussi de sa volonté , mais elle essaya de se persuader que c'était dans un but de vengeance , pour rendre à Valvins quelques-unes des douleurs qu'il lui avait fait souffrir, et, pour se faire une excuse à elle-même de la faiblesse qu'elle avait montrée, elle résolut de pousser cette vengeance à bout. Cette résolution lui rendit un peu plus de calme et de force, et, lorsqu'elle redescendit au salon à l'heure où les huit ou dix personnes que le marquis y avait conviées s'y trouvaient, elle était rayonnante et parée de toute sa grâce et de toute sa beauté. D'ordinaire elle les laissait aller à leur guise, sans aider à ce qu'elles avaient d'attrait. Ce jour-là elle fut d'une coquetterie cruelle : paroles, gestes, démarche, attention, silence, tout fut empreint de cet abandon tendre et caressant qui charme ceux à qui il s'adresse et dont le spectacle devait déchirer le seul qui en fût exclu. Elle eut un tel succès, qu'elle inspira au vieux notaire un mot qui nous semble peindre admirablement le pouvoir de cette coquetterie.

— A mon âge on n'aime plus d'amour, disait-il, mais on éprouve pour une fenmie comme celle-là un sentiment qui n'est pas non plus de l'amitié, c'est là une femme qui vous plaît au cœur.

Comment ce qui se traduisait ainsi dans l'âme du vieux notaire devait-il arriver à celle de Valvins ? Pour lui ce fut en douleur et en désespoir, car mieux que personne il devina la coquetterie, et s'imagina, le pauvre homme qu'il était, qu'une femme doit avoir la liberté de son esprit pour être si aisément présente à tous les mouvements d'une conversation futile. Léonie n'eut pas un instant de rêverie ou de distraction qu'il pût attribuer à l'embarras ou à la colère que lui causait sa présence; il n'agissait donc plus sur elle ni en l'épouvantant ni en la gênant ; jamais il ne se sentit si

malheureux et si humilié ; il en était arrivé à ce point de ne plus avoir la force d*en vouloir àLéonie; .tous les ressorts de cette âme ardente s'étaient relâchés dans une perpétuelle souffrance, et, si quelquefois il pensait à se révolter, ce n'étaient que d'incertains retours de violence qui le laissaient bientôt plus faible et plus livré à la main qui le tenait. Cependant, ne pouvant ni ne voulant lutter, il voulut fuir du moins et il se ménagea un moyen de le faire convenablement. Rentré chez lui, il s'écrivit une lettre à lui-môme, la donna à son domestique, lui ordonna d'aller le lendemain matin de bonne heure à Fontainebleau, d'en revenir vers midi, à l'heure du déjeuner, et de lui remettre cette lettre devant ceux avec qui il se trouverait. Cette ruse n'était pas bien coupable : il voulait supposer qu'une nouvelle importante le rappelait à Paris, et de cette façon il quittait convenablement le château vis-à-vis du marquis, il satisfaisait sans doute aux désirs de la duchesse. Cela fait, il s'enferma dans la chambre qui lui avait été donnée, et qui, placée à l'extrémité de l'aile droite du château, faisait face à l'appartement de la duchesse situé à l'aile gauche. 11 ne faut pas oublier que, si grave que fût l'esprit de Valvins, si sérieux que fût son caractère, il n'avait encore que vingt-quatre ans, l'âge où le cœur subit les passions de la vie dans leurs plus impérieuses exigences. Pour la plupart des hommes, cet âge est celui de l'inexpérience, de la foi, des rêves faciles, et, quand ils cèdent aux volontés de l'amour qui les domine, c'est du moins en aveugles et sans prévoir les douleurs où ils courent, les sacrifices inutiles qu'ils tentent, la folie ou la sottise du rôle qu'ils jouent. Mais Valvins n'était point fait ainsi, il avait le don funeste de juger froidement ce qu'il sentait avec délire. Personne n'eût mieux apprécié que lui-même la maladresse de sa conduite vis-à-vis de la duchesse, mais il n'était pas en son pouvoir de faire ce qui eût pu le sauver. Sa raison lui disait que, malgré tout, il avait un avantage immense sur cette femme qui lui avait appartenu, et que le jour où il le voudrait bien, ce serait elle qui tremblerait. Que pouvait-elle donc contre lui? L'accuser? Mais c'était se condamner à un aveu qui la déshonorait. Armer son frère contre lui? Mais depuis quand Valvins avait-il peur d'un homme, quel qu'il fût? Voilà tout ce qu'il se dit durant cette longue nuit qu'il passa à la fenêtre, les yeux attachés sur les croisées de l'appartement de la duchesse.

Oh I c'est un supplice bien difficile à dire que celui qu'il éprouva ! Voir le salut, le comprendre, le calculer, n'avoir qu'un pas à faire

pour Tatteindre, se sentir la force de faire ce pas et ne pas pouvoir s'en donner la volonté ! c'est le malheureux qui se couche sur la neige pour dormir d'un sommeil qui sera la mort. On le lui crie, il le sait, il n'a qu'un effort à faire pour échapper, il le peut, mais il ne le veut pas : quand le corps est encore debout, la volonté est déjà par terre; quand les yeux veillent encore, l'esprit est déjà engourdi. Eh bien ! ce fut là le long et horrible supplice de Valvins, se soulevant en lui-même à tous les moments et retombant aussitôt dans l'atopie où il sentait qu'il se mourait, se disant qf\\ valait mieux en finir par la perte de cette femme ou par la sienne, et n'ayant plus le courage ni de l'un ni de l'autre. Pour lui, ce n'était plus la peine de se guérir ou de s'achever : il regardait son mal et le Ijiissait faire. C'est le lépreux qui suit d'un œil hébété la plaie qui le ronge, qui juge, au chemin qu'elle a fait, de l'heure oii elle l'aura dévoré, et qui n'a plus la force ni de la combattre par des remèdes ni d'échapper aux morsures qu'il subit par un suicidey Cependant l'insomnie n'avait pas été pour Valvins seul. Léonie n'avait pas dormi non plus. Mais quelle différence dans leur veille! Valvins, désolé, perdu, avait ouvert sa croisée pour voir et regarder les fenêtres de l'appartement de Léonie. Il n'avait pensé à rien, tant il souffrait, et dans l'obscurité de la nuit, sa chambre, vivement éclairée, laissait voir tout ce qui s'y passait. Pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à y regarder, c'était une scène ouverte où l'on pouvait juger du drame par la pantomime de l'acteur, surtout quand on ayait le secret de ce drame.

Or ce quelqu'un existait, et c'était Léonie. Cachée derrière le carreau obscur d'un petit cabinet, elle assista à ce long monologue du cœur qui se traduisait par des gestes désordonnés. Elle le vit d'abord écrire sa lettre et la remettre à son domestique. Tant qu'il écrivit, elle espéra que c'était à elle ; mais, quand elle vit sa lettre passer dans les mains d'un valet, elle yit bien que cela ne pouvait la regarder. Elle en fut émue de pitié, car, si elle comprenait que Valvins n'osât lui dire de vive voix tout ce qu'il souffrait, elle ne devinait pas pourquoi il ne se hasardait pas à écrire. Elle avait refusé dix de ses lettres, c'est vrai, mais elle était toute disposée à recevoir la onzième ; et, quoiqu'elle ne lui en eût rien dit, il devait s'en apercevoir. A ce moment, elle fut sur le point de quitter son poste d'observation, mais elle y demeura quand elle le vit retomber accablé sur une chaise. Si à ce moment Valvins eût fermé sa fenêtre, tiré ses rideaux, éteint sa bougie, peut-être

était-ce un homme perdu à tout jamais : les femmes aiment peu les cœurs qui peuvent dormir, et Tinsomnie est un des triomphes les phis flatteurs de leur vanité. A ce compte Léonie dut être satisfaite, la veille de Valvins dut lui prouver combien elle occupait cette pensée. Bien des fois elle le vit se prendre la poitrine à deux mains à l'endroit du cœur et s'étreindre à l'étouffer, comme pour y tuer une douleur trop vive ; bien des fois elle le vit tomber dans de longues rêveries, jusqu'au moment où sa main venait essuyer ses larmes qui l'empêchaient de voir cette chambre où il s'imaginait, lui, que régnait le doux sommeil ; bien des fois encore elle le vit se relever soudainement en secouant la tête, en passant rapidement ses mains sur son front comme pour chasser ces idées envahissantes qui vous donnent la peur de devenir fou. Léonie vit tout cela, et tout cela ne lui dit qu'une chose, c'est que cet amour sur lequel elle avait compté, elle l'avait enfin obtenu dans toute sa fureur et toute sa faiblesse. Mais ce qu'elle ne se demanda pas, c'est s'il n'était pas aussi étrange qu'elle passât cette nuit à être heureuse de cette douleur, comme Valvins la passait à souffrir, tette curiosité la tenait si vivement que prise de fatigue et de froid, et s'étant jetée sur son lit, elle se releva presque aussitôt pour voir s'il veillait encore : il était toujours debout, le visage tourné vers cette fenêtre où il ne voyait rien, tandis que Léonie avait tant de joie à le voir ainsi. Elle sourit et retourna heureuse sur sa couche. Alors commença pour Léonie un de ces rêves éveillés qui troublent si profondément le cœur des femmes. Dans cette vague somnolence où la plongelient la fatigue et l'heure du sommeil, elle emporta l'image de cet homme qui veillait en face d'elle. Quelquefois il lui semblait le voir descendre de cette fenêtre ouverte, traverser furtivement la vaste pelouse qui les séparait, gravir le mur de son appartement et ouvrir mystérieusement sa croisée, comme un être aérien, sans toucher à la terre ; il entrait, à ce moment Léonie s'éveilla tout à fait et avec terreur; elle était seule, la nuit était sombre, le silence profond; le souvenir lui revenait, elle quittait son lit, et allait jusqu'à cet endroit où elle avait passé une partie de la nuit, et regardait encore le malheureux, immobile, anéanti, mais qui veillait toujours. Alors elle regagnait lentement son lit en se disant : « Oh ! oui, il m'aime I » Et son cœur s'endormait dans cette joie, elle y retrouvait Valvins, non plus Valvins désespéré, mais Valvins heureux comme autrefois, Valvins qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore, à qui elle avait

pardonné. Et, s^éveillant encore en sursaut, elle fut si épouvantée de ce rêve qu'elle alla, par un mouvement rapide, fermer les volets intérieurs de son cabinet. Il lui sembla qu'elle avait besoin d'un obstacle entre elle et lui, et cette fois elle vit bien cette chambre toujours éclairée, mais elle n'y regarda plus.

Voilà l'une de ces nuits qui mûrissent l'amour plus vite que les ardents soleils, et souvent on appelle caprice un changement apporté par quelques heures, sans savoir qu'il en est du cœur qu'on a contenu à grand'peine comme des fleurs dont le froid a longtemps étreint le bouton. Au moment où l'atmosphère s'attiédit, elles s'ouvrent tout d'un coup et vous saisissent de leur parfum. Ainsi, le lendemain de cette nuit, Valvins descendit au salon, pâle, abattu, d'autant plus défait qu'il avait mis plus de soin à cacher la dévastation de ses traits, soin qui suffisait pour tromper les indifférents, mais qui ne faisait que montrer davantage cette désolation à ceux qui en avaient le secret. Quant à Léonie, elle semblait souffrante ; mais elle n'essaya pas de le cacher, et, tout le monde s'en étant aperçu, Valvins se dit :

— Oh I c'est Ihorreur que lui cause ma présence qui la fait souffrir ainsi ; et ce mot qu'elle m'a dit hier, ce mot de pardon , ce n'était pas, comme je l'ai cru un moment, une imprudence de son cœur qu'elle me révélait , c'était un espoir qu'elle me reprochait.

Il se décida donc tout à fait à partir. A l'heure du déjeuner, une lettre très-pressée arriva pour Valvins, au moment où l'on sortait de table. Cette lettre avait été troH^rée par son domestique à son logement de Fontainebleau. Valvins était près de la duchesse quand cette lettre lui fut remise. Avant qu'il eût demandé la permission de se retirer pour la lire, Léonie avait reconnu l'écriture de Valvins; elle avait vu que celte lettre n'avait point de timbre, et, dans l'espace d'une seconde , elle avait pu se dire : « C'est quelque tentative désespérée, quelque scène peut-être dont je suis menacée; » et elle se tint sur ses gardes. Valvins reparut, et, s'adressant au marquis, il lui dit d'un ton naturel :

— Mon Dieu I monsieur, il semble que je ne doive pas profiter de votre bienveillance; hier, j'ai été si maladroit, que mon arrivée a failli me la faire perdre, et voilà qu'aujourd'hui, lorsque vous avez bien voulu me pardonner, une lettre du ministre de la guerre m'enjoint de retourner immédiatement à mon poste.

— Ah ! fit le marquis, c'est fâcheux; n'est-ce pas , Léonie?

GONFESSJON GÉNÉRALE. 389

— Oui, vraiment, dit Léonie, touchée du but de cette ruse dont elle avait redouté la portée. Cet ordre est donc bien formel? ajouta-t-elle en regardant doiicement Valvins.

Les larmes vinrent aux yeux du commandant, mais il fut plus fort que son émotion et répondit :

— Oui, madame, très-formel.

— Cependant , dit M. de Lesly, nous vous garderons bien toute la journée : que vous partiez à deux heures ou ce soir, vous ne serez jamais à Paris que demain au matin, et je vous retiens absolument.

M. de Lesly, invité par M. Balbi à une partie de trictrac que le notaire avait proposée dans un autre salon , quitta Valvins, qui n'avait pas eu la force de répondre. Les autres personnes s'étaient dispersées. La duchesse et Valvins demeurèrent seuls.

— Madame, dit le commandant d'une voix presque éteinte, j'ai fait tout ce que je pouvais pour vous épargner ma présence ; ah I venez à mon aide, faites-moi partir sur l'heure.

Léonie eut pitié de lui. Il fallait que Valvins fût bien troublé pour avouer ainsi, et sans s'en douter, que cette lettre n'était qu'un prétexte; mais il fallait que Léonie fût bien troublée aussi pour laisser voir qu'elle le savait. En effet, elle répondit :

— Mais supposer à cet ordre une telle rigueur, ce ne serait pas probable, et c'est déjà assez que mon père ait bien voulu y croire.

— Mais, dit Valvins stupéfait, d'où savez-vous qu'il est supposé?

— Mais, dit Léonie embarrassée, "ne venez-vous pas de me le faire comprendre vous-même en me disant que vous aviez fait ce que vous aviez pu?

— Eh bien ! oui, c'est vrai, s'écria Valvins emporté par la douleur.... oui...., je vais vous le dire...

— Ohl pas ici, reprit Léonie , que la vivacité de Valvins avait épouvantée ; pas ici, on peut vous entendre.

Et, sans ajouter un mot, elle quitta le salon et se dirigea vers une longue et sombre allée de tilleuls où Valvins la suivit.

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