IMPRUDENCE
Léonie, en donnant ce rendez-vous \ Valvins, avait cédé à m mouvement irréfléchi de son cœur, mais la réflexion, au lieu de la faire revenir sur sa décision, ne fit que l'y confirmer davantage; elle demeura convaincue qu'ainsi qu'elle l'avait dit, il fallait en
CONFESSION GËNÊHALl!:. 393
linir avec cette situation que lui avaient faite l'injure et ie repentir de cet homme. Au point où tous deux en étaient arrivés, une explication franche et précise était le seul moyen d'en sortir. L'éloignement de Valvins ne terminait rien ; qu'il s'éloignât par la force de sa volonté ou par celle de son désespoir, ce n'était pas une résolution que lui-même fût assuré de pouvoir toujours tenir. 11 pouvait ne pas avoir le courage de supporter l'absence qu'il se serait imposée, et revenir plus désolé, plus malheureux que jamais; il pouvait ne plus regarder son éloignement comme un devoir, et reparaître près de la duchesse, la rage au cœur, menaçant et implacable cette fois. Une explication, sans détruire tous ces dangers, permettait cependant à la duchesse de pénétrer dans l'âme de Valvins et de juger comment elle devait agir avec lui pour le calmer, soit par une espérance lointaine, soit par un pardon immédiat du passé en échange d'une promesse de ne plus la poursuivre. Léonie, qui n'avait jamais admis dans sa pensée que ce pardon de son injure pût aller au delà de quelques paroles sacramentelles, raisonnait assez juste en s'imagioant que le remords entrait pour beaucoup dans la passion frénétique de Valvins, et qu'une fois qu'elle aurait donné satisfaction à ce remords en acceptant une justification, l'ardeur de cet amour s'éteindrait ou du moins perdrait de cette violence qui l'épouvantait incessamment. Tout cela était parfaitement raisonné ; mais les plus belles résolutions, les plans de campagne les mieux combinés, périssent quelquefois ou tournent contre ceux qui les ont inventés, par le plus léger obstacle ou la moindre difficulté d'exécution. Ainsi Léonie avait le droit d'attendre cet heureux résultat d'une explication avec Valvins ; mais cette explication, il fallait l'avoir, et, pour l'avoir, il fallait indiquer un lieu et une heure, un lieu mystérieux et sourd où la douleur de Valvins pût éclater sans que sa voix arrivât au delà des murs qui devaient recevoir ses fatales confidences, une heure mystérieuse aussi où l'on ne pût les savoir ensemble, où l'on ne pût les interrompre. D'un autre côté, Valvins avait annoncé son départ pour le soir, et, s'il quittait le château au vu et au su de tout le monde, il fallait donc l'y faire rentrer furtivement ou en sortir soi-même en secret. Que de raisons d'hésiter ! En effet, c'étaient toutes les apparences d'un rendezvous d'amour données à un entretien qui devait être si douloureux. Et puis, tout le soin de ces précautions retombait sur Léonie; elle avait promis d'indiquer l'heure et le lieu ; le lieu , il fallait non-
seulement le choisir, mais encore enseigner à Valvins le moyen d'y parvenir. Pour la femme la plus emportée par un anlour coupable, ces détails d'une faute ont toujours quelque chose qui révolte la pudeur. La femme qui aime le plus leur doit quelquefois de ne pas succomber, tandis qu'une autre moins éprise cède aune occasion qui vient la surprendre. Ce fut donc pour Léonie un tourment très-vif que l'arrangement de cet entretien, d'autant plusqu'il fallait trouver l'occasion de parler à Valvins ; et ce jour-là, comme il arrive toujours, là préoccupation de la duchesse, son inquiétude, jointes à la pâleur qu'on avait rema,rquée le matin en elle, furerit prises pour de la maladie, et c'était à qui l'entourerait de questions. Ce furent ces petites hésitations, ce retard apporté à Texécution de la pl:'omesse qu'elle avait faite, qui changèrent complètement la face des choses. En effet, l'heure du départ de Valvins était passée; ses regards cherchaient ceux de Léonie, qui les évitaient avec soin. Le commandant commençait à craindre d'avoir été le jouet d'une comédie habilement jouée ; son front se rembrunissait; et l'expression en devenait menaçante. Valvins, qui n'eût pas osé quelques heures auparavant espérer un pareil étitretien, se croyait maintenant le droit de l'exiger. Léonie, dont le rfegard glissait rapidement sur le visage de Valvins, y voyait se fbrmer cet orage de son cœur, et elle s'en épouvantait. Enûn son doitiestique, impatienté, vint annoncer à Valvins que ses chevaux étaient prêts, et Valvins alla vers Léonie comme pour la saluer ; ihâis, arrivé près d'elle, sa colère était si violente qu'il dit d'une voix qu'il ne[ put assez maîtriser pour que tout le monde ne Tentendît pas t
— J'attends, madame.
— Ah ! fit Léonie que l'imminence du danger inspira, comme il arrive J)resque toujours aux femmes ; c'est vrai, vous avez raison. Je vous avais promis une commission pour mon frère, veuillez m'attendre un moment.
Cela fut dit d'un ton si naturel et si aisé, que personne n'y prit garde. Valvins attendit. Un moment après, Léonie reparut tenant k la main une petite boîte et une lettre sur laquelle il y avait l'adresse de Melchior de Lesly. Valvins les reçut d'un œil froid, il les tenait encore à la main et il avait déjà pris congé de tout le monde, lorsque Melchior de Lesly entra bruyamment dans le salon. Ce fut un coup de théâtre pour Léonie et Valvins. Elle devint si pâle, que celui-ci eri fut épouvanté. Pour la 'première fois il
CONFESSION GÉNÉRALli:. 395
se trouva qu'en face d'un danger pressant elle manqua de force et de présence d'esprit. Léonie oublia qu'elle ne devait rien demander à cet homme ; elle regarda Val vins avec désespoir, et ce regard humble et suppliant voulait dire : a Sauvez-moi I » Valvins se sen-» tit réhabilité en lui-même par ce regard ; l'idée d'être chargé du salut de Léonie lui rendit sa force , et à ce moment il marcha de pair avec elle dans son cœur. Cependant Melchior, aprèsi les premiers mots de bienvenue adressés à son père et à sa sœur, dont il ne remarqua pas l'air de souffrance, s'écria :
— Ah ça, qu'ai-je donc vu dans la cour? les chevaux du commandant I Est-ce qu'il nous quitte quand j'arrive?
— Oui vraiment, dit le marquis, un ordre du ministre de la guerre le rappelle à Paris.
— Comment, dit Melchior, un ordre du ministre 1 Mais je suis allé à la guerre ce matin, on ne m'en a point parlé ; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que le ministre, que j'ai eu l'honpeur de voir, m'a dit qu'il était tout prêt à accorder un congé à M. ValvinSy dont il croyait, m'a-t-il dit, que la santé exigeait des soins qu'il ne prenait pas, en ajoutant que ses amis devaient avoir pour lui l'attention qu'il n'avait pas lui-même. Sur ce, je lui ai demandé ce congé, et j'espère bien que le commandant nous en accordera une bonne partie.
— C'est cela I s'écria Valvins impétueusement, on veut m'éloigner de mon commandement pour pouvoir me le retirer ensuite plus aisément ; mais je déjouerai l'intrigue qui marche sourdement à ma perte. Oui, M. le marquis, ajouta-t-il rapidement comme pour justiûer par la vivacité avec laquelle il en parlait le prétexte qu'il venait d'inventer, oui, monsieur, cette lettre que j'ai reçue ce matin n'était pas du ministre, mais de l'un de mes amis du ministère qui m'avertissait de la destitution dont je suis menacé, et c'est pour ne pas avoir à vous faire confidence d'une affaire qui ne peut vous intéresser que j'ai supposé cet ordre.
— Comment, dit le marquis, une affaire qui ne peut nous intéresser? Vous vous trompez fort^ mon cher monsieur Valvins, je ne veux pas, je n'entends pas qu'on vous tracasse. Je verrai le ministre, j'irai à Paris.
— Ëh bien I dit Melchior, tout cela est fait. J'espérais que le commandant ignorait les mauvaises dispositions du ministre ; mais puisque enfin il en est informé, je puis lui dire que je les ai
combattues, détruites, et qu'il m'a promis de ne rien faire d'ici à trois mois, si le commandant veut devenir plus sage.
Ceci tombait comme une tuile sur la tête de Valvins, qui était bien loin de se douter que le danger qu'il croyait avoir supposé fût réel et si prochain. Il ne put s'empêcher de montrer son étonnement, et ce fut le tour de Léonie de lui venir en aide.
Elle coupa court à ses exclamations et dit vivement :
— Oui, M. Valvins m'avait fait confidence de ses craintes, et c'est pour cela que je lui avais donné pour mon frère une lettre devenue tout à fait inutile.
Et, en parlant ainsi, elle arracha la lettre des mains de Val^ et la déchira.
— Et cette boîte ? dit le marquis.
— Ohl reprit la duchesse en souriant, c'était le post-scriplum de ma lettre, un bijou que je priais mon frère de donner au joaillier pour le réparer.
Et son regard significatif avertit Valvins que le danger était dans la boîte. Il la serra dans sa poche en disant :
— Eh bieni puisque je pars pour Paris, je prierai madame de Fosenzac de vouloir bien me permettre de me charger de sa commission.
Pendant ce temps, Melchior s'était approché de M. Balbi, et, en sa qualité de très-jeune homme, il n'avait pas manqué de faire, au sujet de sa sœur, une petite réflexion philosophique sur le sexe féminin.
— Ah I lui dit-il en souriant, les meilleures sont toujours femmes par cet endroit. Elle m'écrit pour une affaire grave, et, au bout de tout cela^ il y a une petite place pour un bracelet, un collier, un objet de toilette. Ah ! les femmes !
Melchior dit cela d'un ton très-gai, ipais le vieux notaire, qui avait observé la scène depuis le commencement, secoua lentemeût la tête, il ne parla pas à Melchior, mais il se dit à lui-même : « Ceci est louche, et il y a ici quelqu'un qu'on trompe. » Le dernier mouvement de Melchior, celui du notaire et l'offre faite par Valvins eurent lieu instantanément, de façon que Melchior put répondre à ce que venait de dire Valvins de son départ pour Paris :
— Mais vous ne partez pas, commandant; c'est inutile, jevousle jure, je vous*le certifie, et, si vous voulez me permettre de vous dire la vérité, je crois que vous gâterez votre affaire en vous en
mêlant ; vous n'êtes pas très-patient, et un mot trop vif de votre part ne serait peut-être pas excusé.
— Cependant... dit Valvins.
Léonie avait vu le petit mouvement de tête de M. Balbi,et, espérant détourner les soupçons, elle dit à Valvins :
— Vous pouvez vous fier à mon frère; si c'est un étourdi pour son compte, il ne l'est pas pour celui de ses amis.
— D'ailleurs, reprit le marquis, je vais dans deux jours à Paris, et je fais mon affaire de la vôtre. Vous restez.
Valvins était dans une étrange position. Celle boîte qu'il avait gardée portait sans doute le secret de ce rendez-vous, et, s'il ne partait pas, il fallait la rendre, la rendre avec le billet qu'elle devait renfermer, et il faut avoir été amoureux comme Valvins pour savoir de quel prix est pour un malheureux un manuscrit de la main de la femme qu'il aime. D'un autre côté, s'il ne partait pas, il demeurait en face de Melchior, qui savait ses affaires mieux que lui et à qui il avait fait croire qu'il les connaissait. Il hésitait, il ne savait que répondre, quand M. Baîbi, qui remarquait combien son troublé commençait à étonner tout le monde, lui dit :
— Restez, commandant; quand on a de bons amis, il ne faut pas les quitter lorsqu'on est malheureux.
Valvins se décida, prit la boîte et la remit à la duchesse en disant :
— Je dois croire qu'elle m'est inutile maintenant.
— Sans doute, puisque vous restez.
L'explication qu'il espérait avoir avec elle était donc indéfiniment ajournée, et il retombait dans cette incertitude si cruelle pour lui qu'il n'avait pas reculé devant un violent effort pour s'y arracher. Cependant cette explication devait être plus prochaine qu'il ne pensait , mais c'était en d'autres termes. Voici ce qui l'amena. Dans un des moments où il put se trouver près de la duchesse, elle lui dit tout bas :
— Vous ignoriez donc le danger qui vous menace?
— Oui, vraiment, et j'avoue que je ne sais qu'en penser et ce que j'en pourrai dire à votre frère, s'il vient à m'en parler.
— Soyez tranquille, dit la duchesse, je m'en informerai et vous en instruirai.
Les voilà donc tous deux avec de petits secrets qui n'étaient pas ceux de Tamour de Valvins, mais qui les rapprochaient forcément, qui établissaient une sorte de complicité dans leurs actions ! La t. 23
nuit élaît venue, et la duchesse, sous prétexte de respirer l'air frais du soir, pria son frère de raccompagner. A peine furent-ils éloignés du salon, qu'elle dit à Melchior :
— Qu'est-ce donc que ce danger de destitution qui menace M. Valvins?
— Que t*en a dit le comqaandant? reprit Melchior.
— Ah I fit Léonie, qui l'attendait à cette question, il m'a parlé vaguement d'intrigues. J'ai cru deviner qu'il croyait être la victime de dénonciations politiques, et je n'ai pas insisté pour le savoir, attendu qu'il lui aurait peut-être fallu accuser une opinion qui est la nôtre.
— Pauvre garçon I fit Melchior de Lesly, c'est encore une de ses lubies. Le commandant n'a pas de plus grand ennemi que loimême.
— Pourquoi? dit Léonie.
— Et quand je dis qu'il est son propre ennemi, il sera difficile de le lui persuader, parce que...
Et ce « parce que » fut acconpagné d'un geste qui signifiait clairement : « Parce que sa raison déménage. »
— Quoi! fit Léonie qui tressaillit à ce geste.
— Il y a longtemps que le colonel m'en avait parlé, et le ministre de la guerre me l'a confirmé. Un homme auquel on ne connaît aucune mauvaise habitude, qui n'est ni dissipé, ni joueur, ni libertin, et qui néglige ses devoirs d'une façon si étrange I
Léonie écouta avec plus d'attention son frère, qui continua ainsi:
— Un des meilleurs militaires de l'armée qui change si subitement! et puis cet allanguissement de sa santé, ses propos incohérents, l'ardeur sombre de ses regards, tous ces symptômes remarqués par les ofliciers du régiment, sa négligence dans toutes les affaires du service ! tout cela ne laisse à aucun le doute que sa raison ne se dérange. J'ai voulu détourner le ministre de cette idée en cherchant à lui persuader ce que j'ai cru un moment : c'est que Valvins est amoureux. Mais il m'a répondu qu'il n'y a pas d'amour qui ravage si profondément l'existence d'un homme.
Léonie laissa échapper un petit sourire d'incrédulité et comme si elle accu$ait le ministre de ne pas savoir ce que c'était que l'amour. Melchior la comprit, car il reprit aussitôt :
— Il a raison, ma chère, car j'ai vainement cherché de quelle femme il pouvait être amoureux, et je n'ai pu le découvrir.
Léonie devint tremblante à ce mot de son frère. Celui-ci continua : ^
— Un moment j'ai cru que c'était toi qui lui avais tourné la tête, mais je me suis rappelé qu'il était déjà à moitié fou avant de te connaître.
Ceci rassura Léonie pour le moment présent, mais elle trembla bien plus quand elle se souvint de ce domestique qui avait cru reconnaître Valvins. S*il parlait, si son frère apprenait la vérité par un mot que le hasard pouvait amener plus facilement vis-à-vis d'un jeune homme qui ne tenait pas ses serviteurs à une distance aussi sévère que le marquis, elle était perdue ; la supposition de Melchior reprenait toute sa possibilité, et le silence de sa sœur lui donnait un caractère de certitude. Bien que le désespoir de Valvins prouvât qu'elle n'avait pas accepté cet amour, ce n'en était pas moins un éclat, un scandale, et comment Valvins le supporterait-il? Elle écouta donc à peine son frère pendant que celui-ci hi faisait confidence de ses plans pour dissiper la mélancolie du commandant, et, dès qu'elle fut rentrée au salon, elle s'approcha de Valvins et lui dit avec une préoccupation qui lui fit oublier qu'entre eux il y avait un souvenir terrible :
— Il faut absolument que nous nous voyions avant demain.
— Mais en quel lieu?
— Où je vous ai dit... Un billet qui est dans mon écrin, voyez ! Elle quitta Valvins en lui montrant la boîte qu'au moment de
sortir elle avait posée sur une table. Valvins tourna autour de l'écrin, et la duchesse, se plaçant entre lui et quelques personnes, lui dit assez haut :
— Oui, cette parure est charmante ; c'est un cadeau de mon frère, et j'y tiens beaucoup. Regardez comme elle est de bon goût.
Valvins ouvrit l'écrin, mais il le retourna longtemps. La duchesse lui dit vite et bas :
— Mais prenez donc mon billet î
— Mais il n'y en a pas ! fit Valvins.
En effet, le billet avait disparu.