‹ Confession généraleChapitre 54 sur 62 · UN BON NOTAIRE · texte numérisé non relu

UN BON NOTAIRE

Comment le billet de la duchesse avait-il pu disparaître? qui avait eu l'audace de s'en emparer? ou dans quelles mains le hasard Tavait-il fait tomber? Un rapide regard de Val vins et de Léonie alla interroger tous les visages, mais aucun ne répondit. Toutes les ûgures étaient calmes ou attentionnées , les unes à une partie de whist, d'autres à une partie d'échecs. Quî^nd cette inspection rapide et silencieuse eut été passée sans donner de résultat, Léonie et Valvins se regardèrent avec effroi : il tremblait pour elle, elle tremblait pour elle et pour lui. Valvins ne trouva ni colère ni reproche dans le regard de madame de Fosenzac : c'eût été trop de barbarie que de faire un tort de ce malheur à celui qui se mourait et se perdait de folie pour elle. Cependant, après avoir échangé ce regard si important puisqu'il les réunissait dans un sentiment commun, Léonie chercha encore à deviner qui était le maître de son secret, et elle aperçut les yeux du notaire qui la guignaient par-dessus ses cartes et ses lunettes. Valvins restait immobile et anéanti , un profond soupir s'échappa de sa poitrine.

— Rassurez-vous ! lui dit tout bas Léonie, c'est Balbi. Aussitôt elle reprit sa tranquillité et son sourire si doux, et,

s'avançant vers Balbi, elle lui dit en le caressant du regard :

— Eh bien, paresseux, avez- vous pensé à moi?

— Certainement, dit le notaire, et voilà les renseignements que vous m'avez demandés.

En parlant ainsi, il tira un papier de sa poche et le présenta à Léonie : ce papier s'ouvrit et laissa voir de petites pattes de mouche.

— Ah I s'écria le voisin du notaire, ce gros Balbi ! il a une petite écriture de femme.

— Lui? reprit le marquis qui se trouvait en face ; bien au contraire, il a une véritable écriture du dix-septième siècle, une grande écriture seigneuriale.

CONFESSlOiN GlLMillALK. iOl

— Oui, dit le notaire en mêlant négligemment les cartes, quelquefois.

— Vous avez donc deux écritures ? reprit la personne qui avait fait cette observation et qui n'attachait à ces paroles d'autre sens que de parler sur ce dont on parlait.

— Cela tient à notre état, répondit en riant M. Balbi. Pour les actes qui se payent au rôle, un bon clerc de notaire doit faire une ligne avec un mot ; pour ceux qui sont d'un prix invariable , il doit mettre une page dans une ligne.

— Et les clients ? dit le marquis en riant aussi.

— Ils payent, c'est leur état, répondit M. Balbi du même ton de gaîté.

Et la conversation continua sur ce texte vide, tandis que Léonie se remettait du trouble extrême que lui avait causé de nouveau ce petit incident.

Ici se représentait un de ces obtacles que la duchesse avait eu déjà tant de peine à surmonter, un de ces détails qui ne semblent rien en face de l'action à laquelle ils mènent, et qui souvent dans l'histoire du cœur sont plus importants que cette action ellemême. La duchesse avait accordé un entretien nocturne et mystérieux à Valvins : ne semblerait-il pas qu'une fois cette grande résolution prise, le reste ne dût être compté pour rien? Eh bien! non. Cet entretien répondait à un grand danger, il avait pour but une explication solennelle, et pour un tel résultat une femme pouvait passer par-dessus beaucoup de convenances. Mais le fait de remettre ce billet à Valvins de la main à la main, furtivement, dans quelque coin obscur, tandis que leurs doigts se chercheraient, se toucheraient ; cette minime action , dans le grand acte que faisait la duchesse , lui répugna au point de lui faire presque abandonner sa résolution. Il fallut encore l'intervention de Melchior de Lesly pour l'y déterminer. En effet, il rentra bientôt dans le salon, et, prenant le commandant à part, il lui dit :

— Or çà, maintenant, parlons un peu de vos affaires.

C'était ce qui embarrassait surtout Valvins. La duchesse se chargea de le tirer de cet embarras, elle dit à Melchior :

— Ah I tu es bien pressé de parler d'affaires ce soir! n'aurezvous pas le temps demain?

Et, pour donner une bonne raison à cette interruption, elle fit à son frère un petit signe qui voulait dire : « Laisse un peu ce pauvre fou tranquille. » Valvins vit ce signe et crut le compren-

dre ; une effroyable pensée pénétra dans son cœur, c'est qu'il devenait fou et qu'on le considérait comme tel. Cette pensée, sinistre comme un éclair, illumina tout d'un coup à ses yeux la voie où il marchait ; elle lui montra ce qu'il était devenu , où il était moralement et physiquement tombé; elle l'éclaira donc, mais elle le frappa aussi comme la foudre. II pâlit, chancela et tomba »ir un fauteuil. Melchior s'écria et s*élança vers lui; tout le monde accourut en tumulte; on s'empressa, on le fit revenir à lui, on le quewStionna ; mais cette affreuse pensée le tenait , et sombre , TomI fixe et le visage renversé, il ne semblait rien entendre. Léonie était glacée jusqu'au fond du cœur de la crainte que cette fatale supposition ne fût une vérité, et, lorsqu'au lieu de répondre i ceux qui l'entouraient, elle le vit se dresser par un mouvement violent et marcher droit à elle, la duchesse craignit tant une explosion terrible de ce cœur insensé que toute l'expression de son visage lui demandait grâce et merci. Mais Val vins lui dit d'une voix calme et posée :

— Pardonnez-moi, madame, de vous avoir ainsi épouvantée. Ces faiblesses sont un mal auquel je suis sujet, et c'est parce que je voulais vous en épargner l'aspect que j'avais tout fait pour partir ce soir; car je sens que je n'en suis plus le maître. Mes chevaux doivent encore être prêts, permettez-moi donc de vous dire adieu.

— Vous ne pouvez partir ainsi, lui dit Léonie ; ce serait une . imprudence que ni mon père, ni mon frère... ni moi, ajoula-t-elto en baissant les yeux, ne pouvons vous permettre. Restez.

— Madame! fit Valvins, comme pour refuser...

— Restez, reprit-elle avec un accent plein de prière. Puis elle ajouta avec un gai sourire et en voyant qu'on l'observait : Je suis peut-être un meilleur médecin que vous ne le croyez... et...

Elle hésita, mais le vieux notaire vint à son secours en disant d'un ton de joyeuse humeur :

— Suivez les ordonnances de madam3 la duchesse, jeune homme ; elle a raison, elle est un excellent médecin, car elle m'a guéri d'une bien triste maladie.

— Et de laquelle? dit Léonie en riant.

— De la manie de mal parler des femmes, repartit le notaire, en lui baisant la main.

On se récria sur la charmante galanterie du notaire; et, comme ceci avait dérangé toutes les parties, chacun y alla reprendre

place. II y eut un moment où tout le monde eut le dos tourné. A ce moment Léonie glissa vivement sa main derrière elle, et Valvins y put prendre le billet qui lui était destiné. Léonie s'éloigna sans se retourner ; elle avait senti une main glacée se poser sur sa main brûlante, et ce froid Tavait fait tressaillir. Melchior de Lesly rentra. A l'instant où Valvins était tombé sur un fauteuil, au lieu de sonner un domestique pour demander de Teau ou du vinaigre comme aurait pu le faire le grave marquis, il avait fait comme un jeune homme qui prend sur lui d'oser se servir lui-même : il avait couru à roflTice, et il rapportait un verre de rhum. Il vit le commandant debout, Tœil en feu, la main violemment serrée sur son coeur. L'expression de son visage avait quelque chose d'exalté qui épouvanta Melchior.

— Allons, allons I commandant, lui dit-il brusquement comme pour l'éveiller de cette extase fiévreuse. Voyons donc! vous vous laissez aller comme un enfant; buvez ceci, ceci va vous remettre.

Valvins le repoussa doucement et lui dit avec une voix où la joie avait encore un accent douloureux :

— Ce n'est rien, mon cher Melchior; quand j'éprouve de ces faiblesses, c'est que le sang quitte le cœur; puis, un moment après, il s'y précipite avec fougue, et je sens la vie qui me revient.

— Ohl c'est vrai, fît Melchior, on entend son cœur battre dans sa poitrine.,. Dis donc,ajouta-t-il en se tournant vers sa sœur, toi, le grand médecin, qu'est-ce que signifie ce symptôme?

— C'est que monsieur se sent mieux, répondit Léonie qui le regarda curieusement du coin de l'œil.

— Ah I oui, madame, dit vivement Valvins en se rapprochant rapidement de l'endroit où elle était allée s'asseoir, mieux, beaucoup mieux.

— Mais pour que ce mieux continue, jeune homme, dit le notaire qui intervint encore sans toutefois quitter son jeu, il vous faut du repos, et, si vous m'en croyez, vous vous retirerez dans votre appartement... Atout!... N'est-ce pas votre avis, madame la duchesse ?

— Je soumets mes lumières aux vôtres, fit la duchesse.

— Vous voyez, commandant? la consultation est unanime... Carreau !... Je vous souhaite une bonne nuit... Nous avons le tri.

Valvins salua et se retira, il avait hâte d'être seul. Léonie lui sut bon gré de ne pas être resté et d'avoir compris le bon avis de

Balbi. Après ce qu'elle venait de faire, elle n'aurait pu supporter son regard.

En vérité nous voudrions faire hâter le pas à cette histoire qui marche si lentement ou plutôt qui passe par de petits sentiers étroits au lieu de courir bride abattue à travers les grands événements ; mais il faut bien la raconter comme elle est, puisqu'elle est si peu de chose. Voici donc qu'au moment où peut-être on croit toucher à cette grande explication promise depuis si longtemps, voilà qu'il faut que je fasse faire à mon récit une petite halte, et cela pour rapporter un bout de conversation qui eut lieu, après le départ de Val vins, entre la duchesse et le notaire, puisa table avec tous les convives. Les parties étaient finies, on allait souper ; car on soupait chez le marquis de Lesly. Madame de Fosenzac prit le bras du notaire, et, devançant tout le monde, elle lui dit en suivant un long couloir qui menait à la salle à manger :

— Pourquoi avez-vous pris mon billet?

— Parce que, tout en causant, votre père examinait votre écrin par distraction et que par distraction aussi il aurait pu l'ouvrir.

— L'avez- vous lu?

— Non.

— Vous êtes bien discret! fît la duchesse avec intention.

— Pas plus que vous, qui ne m'avez rien dit.

— C'est que ce n'est pas mon secret, reprit-elle en essayant si ses paroles pourraient tromper le notaire.

— C'est le vôtre, lui répondit-il, puisque vous le niez.

— Voilà qui n'est pas aussi galant que ce que vous me disiez tout à l'heure.

— C'est que vous ne cherchiez pas à me tromper alors.

— Et en quoi chercherais-je à vous tromper?

— En ce que vous voulez me persuader qu'une femme donne un rendez-vous à un homme pour un secret qui n'est pas le sien.

— Vous avez donc lu mon billet? dit la duchesse plus vivement.

— Je vous ai dit que non, et je l'aurais gardé vingt ans que je ne l'aurais pas lu davantage.

— Hum ! fit la duchesse en hochant de la tête.

— Ce n'est pas pour vous seule que cela m'arriverait, dit le notaire avec un peu d'importance.

— Bahl dit Léonie, qui ne pensait plus guère au notaire; vous êtes discret à ce point?

— Ma chère enfant, il y a vingt ans et plus de vingt ans môme que j'ai reçu bien étrangement une lettre que j'ai encore dans les mains sans Tavoir lue.

— Qu'est-ce que vous conte donc Ealbi? dit le marquis en s'approchant.

— Une de ces belles histoires 'comme M. Galland les contait si bien, fit la duchesse en riant.

— Une histoire comme aucun romancier n'en pourrait inventer, si je voulais la dire, reprit. le notaire un peu piqué.

On entrait dans la salle à manger. La duchesse quitta le bras du notaire, et, le pinçant doucement tout en lui faisant une moue pleine de grâce, elle lui dit :

— Vous êtes toujours méchant.

M. Balbi n'eut pas la force de répondre ; car Melchior, qui avait entendu ce que Léonie avait murmuré relativement à l'histoire dont lui parlait le notaire, lui dit :

— Eh bieni vous allez nous conter ça à souper, monsieur Balbi, Ma sœur a raison, vous avez une collection précieuse d'histoires plus ou moins touchantes et scandaleuses, et elles me procurent beaucoup de succès.

— Comment cela? fit M. Balbi.

— Elles sont un peu vieilles, mais je les rajeunis. Au lieu de les déguiser sous des noms supposés, comme vous, je leur mets des initiales qui ont l'air de cachçr des noms véritables, et je les glisse dans quelque coin de salon où on les écoute avec passion comme une médisance voilée.

— Vous faites un bel usage de mon indiscrétion, dit le notaire.

— Y a-t-il indiscrétion là où les noms n'existent pas et où les vrais acteurs sont probablement morts? car toutes vos histoires datent au moins de vingt ans.

— Eh bien ! dit Balbi,- vous n'en ferez pas autant de celle-ci, car je ne vous la conterai pas.

— Ah! pourquoi ça? dit-on de tous côtés. Melchior promet d'être discret.

— Oui, je le jure I dit Melchior d'un air solennel.

— C'est possible, dit le notaire ; mais je ne puis pas vous la raconter, attendu que je ne la sais pas.

Un inmiense éclat de rire répondit à M. Balbi, qui laissa passer l'accès avec son sourire En et moqueur, puis il reprit :

— Etcependantje suis sûr que cette histoireestfortintéressante.

— Vous en connaissez au moins les héros?

— Pas le moins du monde.

— Ceci commence à être étonnant.

— Vous voyez bien I fit le notaire, l'étonnement c'est déjà de rintérôt.

— On en éprouve toujours à vous entendre, dit Melchior en souriant.

— Vous trouvez ? répliqua de même le notaire ; eh bien I écoutez :

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