ÉPISODE
« C'était en 1791, j'étais déjà notaire ; maûs je commençais et j'avais toute Tardeur de ma lune de miel d'entrée en fonctions, surtout lorsqu'il s'agissait de qtielques belles clientes. Un jour je vis entrer dans ma cour un équipage simple, mais dont la simplicité même attestait un luxe remarquable. La beauté des chevaux, la finesse des livrées sans galon, cela ne pouvait appartenir qu*à une personne fort riche. 11 descendit une femme de cet équipage, et je la vis monter chez moi. Elle était voilée, mais le pied et la main me dirent qu'elle était d'un rang élevé, la voix m'apprit qu'elle était jeune. Je ne sais si elle était belle, mais assurément ce n'était pas pour cacher sa laideur qu'elle se voilait ; c'était son visage, sa personne qu'elle voulait qu'on ne pût pas reconnaître, Elle s'assit en face de moi, et, d'un ton qui me parut plus qu'assuré, surtout lorsque j'eus entendu une partie de sa confidence :
« — Monsieur, me dit-elle, une femme d'un grand nom et d'une immense fortune a été enlevée violemment de sa maison. Elle était dans un état de grossesse fort avancé. Cette violence détermina l'accouchement, et, avant qu'elle fût arrivée au château où on la conduisant pour cacher cet état, il fallut s'arrêter; on la transporta dans une chauinièr#« elle y mit au monde un enfant et on la ramena à Paris immédiatement. C'est cet enfant dont cette
femme désire assurer la fortune sans qu'il sache jamais d'où elle lui vient et de qui il est né.
» — C'est une affaire fort simple, madame, lui dis-je ; il suffit de remettre à un ami la somme que vous destinez à cet enfant.
)) — Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, monsieur, reprit-elle sèchement ; je viens au nom de l'infortunée à qui l'on a ravi son enfant.
» — Mais^ lui dis-je, cela ne change rien à la question ; il suffit d'un intermédiaire sûr à qui elle dise ce qu'est devenu son enfant pour lui faire parvenir ses dons.
» — Elle l'ignore.
» — Mais elle a des renseignements qui peuvent la diriger?
]> — Aucun.
» — Mais en ce cas^ madame, que prétend-elle qu'on fasse?
» — Le voici, monsieur. Je vais vous remettre une somme de cinquante mille livres.
D Et elle la posa sur mon bureau, puis elle continua ainsi :
» — L'enfant est né le. .. du mois de. . . 1 788. Voilà tout ce qu'il y a de sûr. Il est né dans un rayon de quinze lieues au plus de Paris ; la voiture n'a pu parcourir un plus long chemin. Tâchez de vous procurer la liste de tous les enfants nés dans ce rayon pendant cette nuit, et, s'il en est un dont la naissance présente quelque circonstance extraordinaire, faites-vous-en dire tous les détails, et alors, ^ous m'entendez? seulement alors ouvrez cette lettre.
» Et elle me remit une lettre, puis elle ajouta :
» — Et si ce qu'on vous aura raconté concorde avec ce qui est écrit sous ce pli, vous considérerez cet enfant comme celui dont on veut assurer l'existence. Vous lui remettrez cette somme et cet écrit.
(( Et elle me donna un troisième écrit. Là-dessus elle se leva et me salua pour se retirer.
» — Mais, madame, lui dis-je, si je ne retrouve pas cet ©ufant, que ferai-je de cette somme?
» — Vous la considérerez comme vous appartenant... Mais vous le retrouverez, j'ai des raisons pour en être sûre. »
— Eh bien! dit M. de Lesly, l'avez-vous retrouvé?
— Non, et cela tient à des circonstances indépendantes de ma volonté. Je fis &ire les relevés des naissances dans les villages les plus rapprochés de Paris; j'employai deux homnaes à ce travail. Je ne trouvai rien qui ressemblât à cela. Je continuais cependant.
lorsque le comité de salut public crut voir une tournure de conspiration dans mes recherches, j'étais le notaire de beaucoup de gens titrés : on me dénonça et je passai onze mois à la Conciergerie. Quand j*en sortis, la plupart des registres des paroisses avaient été détruits, et je ne pus rien apprendre d'assez certain pour m'autoriser à ouvrir la lettre, et je Tai encore... Tout le monde se récria.
— Ainsi que les cinquante mille livres, qui en valent deux cent mille aujourd'hui, ajouta M. Balbi.
— Mais vous devriez ouvrir cette lettre, dit-on de tous côtés.
— Non, fit le notaire.
— Est-ce que vous espérez retrouver cet enfant?
— Non, mais j'espère revoir cette inconnue. C'est une fename qui émigrait, j'en suis sûr, et qui peut-être va pouvoir revenir en France.
— Mais enfin, s'écrla-t-on de tous côtés, peut-être auriez-vous trouvé dans cet écrit des renseignements plus précis et qui vous eussent fait découvrir cet enfant; il fallait l'ouvrir.
— Sans doute, dit le notaire, mais voici ce qui m'en empêcha : A peu près à la même époque un homme vint chez moi, qui me remit un paquet en me disant : « Veuillez me garder ces papiers; vous ne les remettrez qu'à moi ou à une personne qui vous dira le mot suivant : Car a vendetta. » J'acceptai ce paquet. Dans ce temps de désordre et d'anarchie nous recevions souvent de pareils dépôts. Mais jugez démon étonnement! lorsque je serrai ces papiers dans un profond tiroir, je remarquai qu'ils étaient scellés du même cachet que la lettre, portant cette devise : Cara vendetta.
— C'est étrange ! s'écria-t-on de toutes parts.
— Peut-être qu'à ma place cela vous eût engagés à les ouvrir l'un et l'autre comme ayant trait à la même affaire. Je n'en fis rien ; cet homme m'avait dit qu'il reviendrait, et je lui devais son dépôt intact. Je n'avais pas les renseignements exigés pour ouvrir l'autre. J'ai tout respecté ; seulement je me suis imposé un délai définitif, et si, d'ici à six mois, l'un de ces deux paquets fie m'est pas redemandé, je les ouvrirai tous deux. Voilà mon histoire, et quoique je ne la sache pas, je suis sûr qu'elle doit être ou bien touchante, ou bien terrible, ou bien scandaleuse.
On glosa beaucoup sur tous ces mystères, puis tout le monde se sépara pour aller dormir, excepté ceux qui ne dorment pas, les amoureux, -