ENFIN
De toutes les personnes qui avaient écouté l'histoire de M. Balbi, Léonie était celle qui lui avait prêté le moins d'attention. Peut-être croira-t-on que sa préoccupation venait moins de l'entrevue qui allait avoir lieu entre elle et Valvins que de la découverte qu'en avait faite le vieux notaire. Nous devons à ce sujet une explication à nos lecteurs. S'ils se souviennent de l'exclamation rassurée de Léonie quand elle vit que c'était M. Balbi qui avait son billet, si nous avons bien rendu cette bonhomie amicale de leur petit entretien, on aura pu comprendre que l'intervention de M. Balbi dans cette affaire n'alarmait point du tout la duchesse. En effet, il y avait entre elle et lui une confiance si haute qu'elle ne craignait point de sa part des commentaires fâcheux, quelles que fussent les apparences, et que lui-même n'eût osé admettre un soupçon contre celle dont il pensait si bien, malgré le malheur qui l'avait frappée jadis. D'un autre côté, Léonie avait compris que le notaire avait deviné une bonne partie du secret de Valvins, et, si ce n'eût été la honte que toute femme éprouve à dire : « Voilà un homme que j'ai aimé, et à qui j'ai appartenu, » elle l'aurait déjà consulté sur ce qu'il y avait à faire dans sa position. Après le petit incident de la soirée, cet aveu était pour ainsi dire fait, et; si à ce moment le rendez-vous avec Valvins n'eût pas été pris et donné, il n'est pas douteux qu'elle ne l'eût point accordé sans en parler à M. Balbi. 11 passa môme dans la pensée de la duchesse de l'y faire assister; mais cette pudeur de femme qui l'avait empêchée de parler la retint encore.
Donc, lorsque tout le monde fut retiré, que le château fut sombre et désert, elle quitta son appartement, descendit un escalier dérobé et attendit dans un boudoir du rez-de-chaussée, lemême que celui où elle avait conduit Valvins quand elle l'avait rencontré
si inopinément comme un sauveur. Quant à Valvins, il avait passé ses longues heures d'attente dans un trouble inexprimable, dans des angoisses cruelles. Pourrait-il faire comprendre à Léonie l'erreur, le délire qui l'avait dominé et rendu si coupable? il n'osait plus l'espérer. Enfin deux heures, l'heure marquée par le billet, venaient de sonner. Il quitta sa chambre pour gagner le boudoir. Il fallait pour cela que Valvins suivît tout un long corridor qui longeait l'aile du château qu'il habitait, il fallait qu'il gagnât le grand escalier, qu'il descendit, traversât dans toute sa longueur le corps de logis du centre et regagnât la salle à manger, qui, par un autre long couloir, tenait à ce boudoir situé juste au-dessous de l'appartement de la duchesse et qui lui permettait d'aller dans le parc par une porte-fenêtre et sans passer dans les autres parties du château. Tant que Valvins n'eut à parcourir que le corridor démeublé et l'escalier, il alla à merveille ; mais, lorsqu'il se trouva dans les appartements du rez-de-chaussée tout encombrés de meubles laissés au milieu de chaque pièce, il ne put avancer qu'avec beaucoup de précaution, et, lorsqu'il fut dans la salle à manger, il eut beau ta ter avec circonspection, il heurta la table, brisa quelques verres et fit un bruit qui retentit longtemps dans le château silencieux. La duchesse l'entendit, et il sembla que seulement alors elle comprît les dangers de ce trajet nocturne qui pouvait être surpris par quelqu'un ou l'éveiller. Au bruit que fit Valvins, elle s'élança toute tremblante vers la salle à manger, et, appelant à voix basse :
— Par ici, dit-elle, par ici!
Et, Valvins continuant à s'empêtrer dans les chaises répandues çà et là, elle s'avança jusqu'à lui, le prit par la main et l'entraîna vivement jusqu'à son boudoir. Malgré sa terreur^ Léonie avait senti cette main, tout à l'heure glacée, brûler et trembler dans la sienne. Mais il fallait s'arracher avant tout au danger présent, et ce ne fut que lorsqu'elle se crut à l'abri qu'elle la quitta, et, cédant alors à son émotion, elle se laissa aller sur un divan en cachant sa tète dans ses mains et en pleurant avec de profonde sanglots.
— Ahl murmura-t-elle sourdement, je suisfuUe, folle tout à fait I Valvins n'était point préparé à cette douleur dont il comprenait
le sans et qui s'adressait à sa situation présente ; il ne savait que dire à Léonie, que faire pour la consoler, la calmer. C'était si Iw de l'explicatioa qu'il était venu chercher 1 Léonie ne pouvait se remettra) elle lui ^t avec désespoir ;
CONFESSION GExNKRALE. 411
— Ah ! monsieur, vous l'avez juré, vous me perdrez tout à iîait.
— Vous perdre, madame 1 repartit Valvins, je ne le veux point, vous le savez.
— Vous ne le voulez pas, mais vous le ferez ! s'écria la duchesse avec colère. Ah! pourquoi vous ai-je revu?
— C'est le hasard qui m*a amené près de vous, dit Valvins tristement.
— Mais pourquoi m*avez-vous poursuivie avec cet acharnement barbare après que je vous avais demandé de me laisser mon malheur ?
— Pourquoi, madame ? dit Valvins tristement et humblement, parce que je suis devenu fou. Vous le savez, vous qui le disiez du regard à votre frère il y a quelques heures.
La duchesse se remit un peu, et repartit avec un reste de catte émotion emportée qui Tavait dominée dans le commencement de cette scène :
i — Maintenant, oui, monsieur, c'est vrai, je comprends l'égarement de votre conduite ; mais, dans les premiers jours, quand vous ne vous repentiez pas encore, pourquoi avoir cherché à me revoir, pourquoi vous être rapproché de moi?
— Ai-je été le seul coupable ? dit timidement Valvins.
— Quoi I s'écria la duchesse en se levant avec fierté, vous osez dire que j'ai aidé... *
— Madame ! dit Valvins en l'interrompant avec force ; oh I non, madame , mais les circonstances , votre frère , votre père luimême..»
Valvins hésitait en parlant, ânais Léonie reconnaissait bien qu'il avait quelque raison apparente d'accuser le hasard, Melchior, le marquis, et, quoiqu'elle se fût indignée si vivement d'être crue leur complice, elle ne pouvait se dissimuler dans son cœur qu'elle leur avait bien un peu prêté les mains. Aussi, interrompant Val* vins à son tour, lui dit-elle avec moins de colère, mais d'un ton plus sec :
— C'est possible, monsieur, que mon frère et mon père nous aient créé la pénible situation où nous nous trouvons ; toujinirs est-il qu'il est temps d'en sortir. Vous êtes ici pour cela.
Valvins se tut. Ce n'était pas pour échapper à cette position qu'il était venu, c'était pour se justifier et non pour prendre un parti qu'il avait offert plusieurs fois, qui était de s'éloigner^ maift qu'elle
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avait refusé. Léonie attendit un moment, tandis que Val vins, déso rienté dans la tournure que prenait cet entretien, cherchait vainement un moyen de le ramener à son but. La colère revint au cœur de Léonie, et elle reprit avec vivacité :
— Vous vous taisez, monsieur I Je ne puis pourtant pas passer ma vie ainsi ; j'aimerais mieux mourir que d'endurer plus longtemps ce que je souffre I
Valvins s'inclina et répondit comme un enfant qui a peur de ce qu'il va dire :
— Je vous ai offert de partir, madame.
— Hé! que ne Tavez-vousfait? repartit Léonie toujours irritée.
— Vous n'avez pas accepté, madame, dit Valvins du même ton tremblant.
— Moi? dit la duchesse^ comme si on lui annonçait une grande nouvelle.
— Vous m'avez dit qu'avant cela je vous devais ma justification. La duchesse se lut à son tour et baissa la tête. C'est elle, en
effet, qui était la cause de ce qui arrivait. Mais, comme il advient toujours en pareil cas, elle s'irrita d'autant plus qu'elle était justement accusée. Elle se mordit les lèvres et serra ses mains dans un violent mouvement nerveux, puis répondit avec un accent amer et insultant :
— C'est bien , monsieur ! J'admets que ce soit moi qui vous ai prié à deux genoux de vous justifier; je veux bien que vous puis* siez penser que j'attends, que je désire cette justification, qu'elle est nécessaire à mon bonheur, à mon amour pour vous.
— Ah ! madame, fit Valvins.
— Et pourquoi non, monsieur? Je vous ai retenu, dites-vous, je vous ai demandé votre justification, c'est vrai, vous avez raison. En ce cas, veuillez vous justifier... Je vous écoute... Voyons.
Tout ceci avait été dit d'un ton de cruelle raillerie, et Valvins restait anéanti sous cette colère soudaine, implacable.
— Eh bien, monsieur, dit la duchesse, est-ce là tout ce que vous avez à me dire?... Mais vous voyez bien que je vous écoute.
— Ah! madame, dit Valvins avec désespoir, j'aurais mieux fait de partir.
— Mais vous n'êtes pas parti, je vous en ai empêché, c'est fini, n'en parlons plus. Justifiez-vous.
— Mon Dieu, mon Dieu ! fit Valvins en se pressant le front avec désespoir; était-ce là ce que j'avais espéré... ce que j'avais crui
CONFESSlOiN GÉNÉRALE. 413
— Monsieur, reprit Léonie avec la même colère, il ne s'agit pas de ce que vous avez espéré, mais de cette justification que j'ai sollicitée, que je sollicite.
— Madame...
— Vous ne vous justifiez pas, monsieur. ^ Quand une femme qui a tort trouve une arme avec laquelle elle
peut toucher Fhomme qui lui a prouvé ce tort, elle Ten frappe jusqu'à le rendre furieux , jusqu'à le tuer ; elle est impitoyable jusqu'à ce qu'un mot brise soudainement cette exaltation insensée qui la domine.
— Ahl madame, lui dit Valvins, j'aurais pu mourir sans cette nouvelle douleur ; votre vengeance a voulu me l'infliger. Soit.
— Vous ne vous justifiez pas , monsieur, reprit froidement la duchesse.
— Ah lût Valvins en se relevant d'un air menaçant, n'allons pas plus loin, madame, je pourrais oublier ce que vous avez souffert par moi. Quant à cette justification, elle est inutile.
— Inutile ! dit la duchesse dont l'assurance faiblit devant la résolution de Valvins.
— Oui, madame, car il eût fallu pour l'écouter un cœur disposé à plus de pitié que je ne puis vous en inspirer; il eût fallu, pour la dire, plus de raison que vous ne m'en avez laissé.
. Léonie fit un geste d'impatience , et Valvins reprit plus doucement :
— Je ne vous accuse pas, madame. Nous nous sommes trompés l'un et l'autre. Vous avez cru pouvoir m'entendre, j'ai cru pouvoir vous parler. Cela nous est impossible à tous deux. Adieu, madame.
Léonie ne répondit pas à cet adieu, mais elle se reprit à pleurer et à sangloter. Valvins s'arrêta et la contempla longtemps ainsi ; il comprit alors cette tumultueuse colère qui l'avait emportée ; il vit bien qu'elle n'acceptait pas cet adieu. Il tomba à genoux devant elle, et, écartant ses mains de ses yeux, il lui dit doucement :
— Léonie, voulez-vous que je meure?
Elle le repoussa faiblement en se détournant.
— Mais que voulez-vous donc, mon Dieu ? s'écria Valvins.
— Je veux, dit la duchesse au milieu de ses sanglots, je veux que vous ayez pitié de moi ; mais si je voulais votre mort. . . seriezvous ici , malheureux ?
-^ Léonie!
4i4 CONFESSION GÉNÉRALE.
— Oh I tenez, lui dit-elle en l'écartant... je ne veux pas vous tromper, moi, je ne le saurais pas. Savez-vous ce que m'a dit mon frère, monsieur? c'est qu'on voulait vous perdre, parce que votre raison s'égarait. Hélas I moi qui suis devenue folle de la douleur que vous m'avez faite autrefois, je n'ai pas voulu vous rendre cet hifrrible malheur, et c'est pour cela que j'ai voulu vous voir, vous parler.
— Léonie I dit Valvins, pendant que la duchesse, essayant de cacher l'émotion qui la tenait et affectant une sorte de dignité naturelle, continuait ainsi :
— Il ne faut plus m'aimer, monsieur; vous êtes jeune, vous avez un brillant avenir, et, pour une faute dont j'ai été seule victime, ce serait un trop affreux châtiment que votre perte.
— Mais ce crime, si vous saviez...
— Non, monsieur, non, je ne veux rien savoir... N'en parlons, plus, je vous ai pardonné.
— Pardonné ! s'écria Valvins.
— Oui, pardonné, non pour ce qui Ta causé, mais pour ce que vous avez souffert. Ne me dites rien, il ne peut y avoir aucune excuse à votre abandon, il n'y avait qu'une expiation qui fût possible; eh bien I vous l'avez assez expié, et si mon pardon peut vous rendre au calme, à la raison, au bonheur, emportez-le, monsieur, je vous l'accorde.
Tout en prononçant ces paroles, la voix de la duchesse, d'abord brève et agitée, s'était trempée de larmes, et elle les contenait à grand'peine.
— Ah I Léonie, c'est maintenant que je vais souffrir, dit Valvins à qui les larmes vinrent aussi aux yeux.
— Vous ne pouvez m'en demander davantage, n'est-ce pas? ajouta la duchesse en éclatant en sanglots; vous ne voulez pas que je vous aime, je suppose ?
— Non, dit Valvins tristement, je n'avais pas tant espéré, je méritais moins de pitié.
11 se releva lentement, essaya de dominer l'émotion déchirante qu'il éprouvait, et, tandis que la duchesse se cachait la tête dans un coussin en proie aux larmes les plus vives , il lui dit tristement :
— Madame, voici ce billet que j'ai reçu de vous ce soir. Reprenez-le, il pourrait vous effrayer s'il demeurait entre mes mains. On peut pardonner à la douleur, mais on ne se confie pas à celui qu'on méprise et qu'on hait encore.
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— Vous vous trompez, dit Léonie d'un ton également triste ; quand une femme pardonne un pareil outrage^ ce n'est que parce qu'elle estime celui qui Ta offensée.
-^ Oh ! Léonie lui dit Valvins en se remettant à genoux devant
elle.
— Ce n'est peut-être que parce qu'elle l'aime I s'écria la du*chesse avec désespoir et en se cachant encore le visage.
Valvins n'avait plus besoin de se justifier, et, après cet aveu, un retour sur le passé les eût également humiliés l'un et l'autre. Voilà ce qui fit que cette histoire, qui aurait pu se dénouer alors, arriva jusqu'au jour où la duchesse se trouvait chez la princesse de KacUcoff et reçut le billet que Valvins lui fit parvenir.