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DÉSENCHANTEMENT

Toutefois, après cette conclusion si inespérée entre Valvins et la duchesse, après ce retour passionné de l'un vers l'autre, comment se fait-il que cet amour arrivât au point où nous l'avons précisément montré dans l'entretien de la duchesse de Fosenzac et de la princesse de Kadicoff? C'est que, si l'histoire de l'amour est quelquefois une belle et consolante image de la vie du cœur, elle est bien souvent une triste et bien cruelle révélation. Et puis vous ne pouvez savoir ce qu'il nous en coûte à nous qui vous avons dit à plaisir chacune des émotions de ces deux âmes séparées par un crime, qui avons compté un à un chacun des mouvements qu'elles ont faits pour se rapprocher ; s'il est vrai que nous ayons pu vous intéresser un peu à cette souffrance si longue de Valvins, à ces hésitations si tremblantes de Léonie, à cet amour si étrange né là où d'autres meurent, à cette résistance désespérée quand on avait déjà tout accordé ; s'il est vrai , disons-nous , qu'après nous avoir suivi ligne à ligne dans la reconstruction de cet amour déjà brisé une fois^ et s'il est vrai que vous le trouviez assez heureusement rétabli pour désirer qu'il soit durable, il doit

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nous être pénible de prendre le marteau pour le briser une fois encore et le disperser lorsque nous avons eu tant de peine à en recueillir les plus minimes éléments. Aussi, ne mettrons-nous pas à celte œuvre le soin minutieux et aimant que nous avons mis à la première, et tâcherons-nous de vous dire rapidement comment cet amour s'en alla, du moins de Tun de ces d&xn cœurs.

Après que ce cri de douleur échappé à Léonie l'eut rendue tout entière à Valvins, après qu'elle lui eut de nouveau confié son honneur et sa vie, quand le jour Teut éloigné d'elle, le désespoir la prit. La femme qu'une première passion emporte à se donner à l'homme en'qui elle croit a dans ses heures de solitude le remords de sa faute, la douleur de ses devoirs oubliés ; mais elle étouffe ce remords, elle échappe à cette douleur en se tournant du côté de celui qui en est la cause, et dans sa pensée elle redit tous les serments, toutes les promesses qui doivent sinon l'absoudre, du moins la rassurer. Mais il n'en pouvait être ainsi pour Léonie, et à la honte de sa chute il s'ajouta pour elle la honte du pardon qu'elle avait accordé, aux craintes qu'inspire un amour coupable les craintes plus terribles que devait lui donner l'homme qui en était l'objet. En effet, dès ce premier jour d'un amour si singulièrement renoué, la duchesse craignit qu'il ne se brisât encore, comme il s'était déjà brisé une fois. Renfermée dans son appartement, elle frissonnait encore en se demandant si elle retrouverait Valvii;is au château et si une nouvelle lettre, froide, insultante, ironique, ne lui viendrait pas encore annoncer son abandon. Cela n'arriva point, mais c'en était fait cependant : il n'y avait point et il ne pouvait pas y avoir de sécurité dans la faiblesse de Léonie. Chaque jour il lui semblait que cet homme qui lui avait déjà échappé une fois pourrait lui échapper encore ; ce ne serait plus avec la brutalité de son premier abandon, mais avec la perfidie d'une retraite habilement calculée. Dès cet instant, tout devint suspect et menaçant pour Léonie ; la moindre absence lui faisait peur, la plus simple occupation lui semblait un oubli. Toute la vie de Valvins, attachée à la sienne, ne suffisait pas pour la rassurer, et cependant il la lui donnait toute sans en réserver rien pour luimôme ; et, après s'être perdu pour elle par désespoir, il continuait à se perdre encore pour elle aûn de la consoler. Seulement ce qu'il avait fait jadis en aveugle, il en voyait maintenant et il en comprenait la portée. Si quelquefois il opposait aux exigences de Léonie une simple observation résultant des devoirs de sa position,

elle n'en demandait pas de vive force le sacrifice ; mais son silence résigné, ses larmes mal réprimées disaient assez à Valvins les récriminations de cette âme en peine. Autrefois, se disait-«lle, ces devoirs , il les oubliait dans son désespoir et il se les rappelle maintenant qu'il est heureux. Son bonheur tient donc moins de place dans son âme que n'en a tenu son malheur ? Valvins comprenait ce silence douloureux et il y cédait, et, pour quelques jours d'une confiance qu'il ne rassurait que momentanément, il sacrifiait son honneur de soldat, sa considération, sa fortune. Ce fut la faute de Valvins, il faut le dire, ou plutôt celle de sa position. Si dès les premiers jours il était redevenu l'homme qu'il devait être ; si, en blessant les justes susceptibilités de la duchesse, il avait repris sa vie, sa dignité, sa force, il n'en eût pas été ainsi ; si, au lieu de chercher à baser cette foi qu'on n'avait pas en lui sur le sacrifice perpétuel de ses devoirs, il eût essayé de la fonder sur sa propre volonté, Léonie aurait souiïert quelque temps encore, mais elle n'aurait souffert ni si longtemps ni si cruellement. Dans la fausse route où Valvins s'était engagé, chaque pas rendait son retour plus impossible. Supposons qu'il eût osé dire à Léonie :

— Vous m'aimez, madame, mais celui que vous aimez doit être digne de vous. Ces exigences de ma vie auxquelles je cède, ce n'est pas pour moi que j'y cède, mais pour vous, pour que vous me regardiez avec orgueil et confiance.

Léonie aurait sans doute pleuré, mais bientôt après elle eût été rassurée sur la puissance d'un amour qui revenait de soi-même, et non parce qu'on n'avait pas laissé s'allonger d'une ligne la chaîne avec laquelle on le tenait. Ainsi, et pour éclairer notre pensée par des faits, lorsqu'un ordre du ministre de la guerre vint chercher Valvins à Fontainebleau, s'il avait obéi, Lëonie l'aurait sans doute vu partir avec la crainte de ne plus le revoir ; mais, à l'heure où il serait revenu, ce retour l'eût consolée de ce qu'elle avait souffert et l'eût rassurée sur l'avenir d'une nouvelle séparation. Elle ne le voulut pas et il n'eut pas la force de le vouloir; il demeura en inventant près de son supérieur des excuses mensongères et humiliantes pour son caractère. Plus tard cela devait se présenter encore, et, pour avoir cédé, il devait encore céder. « Vous avez pu faire cela parce que vous m'aimiez, lui disait-on ; si vous ne le faites pas maintenant, c'est parce que vous m'aimez moins ou que vous ne m'aimez plus. )> Et Valvins cédait encore. Ainsi, de jour en jour, de mois en mois, cédant toujours à cette

inffoiétude sans pouvoir la satisfaire, il se perdait dans l'estime de tous sans se remettre dans la confiance de celle pour qui il faisait toutes ces concessions. Chaque sacrifice accompli était une raison d'en offrir un autre ; car, plus il en avait fait, plus, le jour où il eût cessé d'en faire, il aurait été soupçonné et aurait mérité de l'être. Mais le plus triste résultat de cette vie, ce n'était pas de déconsidérer Valvins dans l'opinion publique, c'était aussi de le déconsidérer dans le cœur de Léonie. Ceci est triste, et cependant ceci est vrîii : la femme imprudente qui dégrade sans s'en apercevoir l'homme à qui elle s*est donnée finit par le voir tel qu'il est, à im jour fatal, à une heure marquée. Et, comme dans un noble cœiff une passion coupable ne peut vivre que par la noblesse de celui qui l'inspire, il se trouve que l'amour s'enfuit au moment oà l'&me fait cette funeste découverte. En vérité, si nous avions voqIo rester les historiens consciencieux de cette aventure, nous n'aarions pas dû vouloir résumer en quelques mots la destruction de cet amour, qui s*en alla parcelle à parcelle comme il était venu. Mille petits incidents étrangers travaillèrent à sa perte, comme mille petits incidents étrangers avaient travaillé à sa forture. ^nsi, quand te séjour de Valvins au château de M. de Lesly se fut prolongé au delà de ce que permettaient les convenances de l'invitatien la plus amicale, Valvins sentit qu'il était temps de se retirer. Mais Léonie ne voulut pas qu'il le sentît, et malgré cela il fallut qu'elte entendit quelques railleries d'abord légères, puis plus aigres sur le manque de tact de ce commandant Valvms. On voulut bien pendant (pielque temps attribuer cet oubli à la maladie mentale dont il n'était pas encore bien guéri ; mais, quand il sembla dans les conversations indifférentes que sa raison n'était plus dérangée par les longues rêveries et les tristesses distraites auxquelles il se livrait autrefois, on voulut lui faire comprendre ce qu'on pensait qu'il n'avait pas senti de lui-même. Il le comprit comme il l'avait senti, mais cette fois encore on lui défendit de le comprendre. Valvins pouvait bien supporter un moment d'humeur, une parole d'ennui pour' celle qui avait tant souffert pour loi. A ce mot, il fallait bien céder. Léonie le remerciait tout haut du rôle pénible qu'il voulait bien accepter, mais elle se sentait tout bas humiliée de ce qu'inspirait à son père, à des étrangers même, ce qu'on appelait l'importunité tenace de cet homme, son inconvenante familiarité à s'établir là où l'on avait eu Timprudencede l'accueillir pendant quelques jours. Après ces petits inci-

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dents de conversation,' Lëonie, éclairée sur les dangers de la route qu'elle avait fait suivre à Valvins, lui proposait quelquefois d'elle* môme de s'éloigner durant quelque temps. Mais Tempressemeat qu'il mettait à accueillir ces propositions et à la trouver plus raisonnable venait rendre à Léonie toutes ses craintes : « Il n'attendait que ce moment, disait-elle, et peut-être lavait-il fait naître.» Après lui avoir proposé de l'éloigner, elle ne voulait plus qu'il s'éloignât. Il restait donc, et ce qu'on avait appelé d'abord manque de tact , importunité , devenait sottise , manque d'éducation , et finissait par être qualifié en termes plus vulgaires et plus honteux, et il fallut qu'un jour la duchesse entendît flétrir celui qui était son amant du nom ignoble et sale de pique-assiette , qui lui fut donné par une vieille femme de ses amies, laquelle, en sa qualité de grande dame, avait le privilège des mots de basse extraction. Cependant celui-là blessa si profondément l'orgueil de la duchesse, qu'elle ne voulut pas soumettre Valvins à la nécessité de le subir; elle l'en affranchit et lui permit de retourner à Paris , où cependant elle le retrouva bientôt. Ici cette décoùsidération qui s'était peu à peu opérée dans le cœur de la duchesse prit un tout autre caractère et se combina avec des craintes encore plus vives que celles qui l'avaient d'abord obsédée, mais d'une autre nature. Dans les quelques semaines que Valvins passa seul à Paris , plus tranquille d'esprit et de cœur qu'il n'avait été depuis longtemps , il essaya d'effacer les fâcheuses impressions qu'il avait laissées contre lui. Heureusement pour lui que ces fâcheuses impressions tenaient à des suppositions qui , une fois détruites , ne devaient pas laisser de traces honteuses après elles. On l'avait accusé de devenir fou, et c'est pour cela qu'on l'avait jugé incapable et indigne de son commandement; mais, dès qu'il reparut avec cette liberté d'esprit et .d'action qui en faisait un des officiers les plus distingués de l'armée , on en conclut tout simplement qu'il était guéri , et il ne fut plus question du passé. C'était une blessure qui l'avait mis quelque temps hors de service , la blessure était cicatrisée. Tant mieux; c'était un brave valide de plus. «Reprenez votre rang, commandant, et n'y pensons plus, » lui avait dit le mÎMStre de la guerre.

Or donc, quand la duchesse revint à Paris, les premiers mots de Melchior <Je Lesly furent pour la. féliciter de la cure merveilleuse qui s'était opérée au château. Valvins était redevenu l'homme d'autrefois, l'homme dont ses camarades de l'empire parlaient avec

considération. Ce qui en d'autres temps eût charmé Léonie la • blessa profondément. Dans une âme où a séjourné longtemps une douleur amère , tout se tourne facilement en amertume si Ton n'a pas eu le soin d'épurer le vase du limon qui repose au fond. Valvins n'avait pas eu ce soin, et Léonie lui en voulut d'avoir retrouvé sans elle un peu de cette considération qu'elle lui en voulait quelquefois d'avoir perdue pour elle. Mais tout ceci n'eût été rien sans cet affreux auxiliaire qui aide si bien le cœur à tuer les plus sincères affections. Cet auxiliaire, c'est le monde. L'hiver était revenu, et avec lui les fêtes, les bals, les spectacles, le concours d'hommes empressés autour d'une veuve si belle; si riche, si charmante que la duchesse de Fosenzac, Valvins, comme il avait déjà fait, se montrait dans les salons de la duchesse, obscur, inaperçu, plus obscur, plus inaperçu qu'autrefois, en ce qu'il avait perdu dans son amour cette causticité d'esprit, cette cruauté de verve satirique qui en faisaient un causeur si. redoutable et par conséquent si ménagé et si distingué. Autrefois aussi, dans cette foule de grands noms et^^de grandes fortunes où il était si perdu, c'était pour Léonie un plaisir de le voir, de le chercher, de se dire dans son cœur et sa vanité : a Ce pauvre jeune homme qui rêve là dans son coin, il se meurt d'amour pour moi. » Et quelquefois alors, cet amour profond et désespéré lui paraissait préférable à cet amour charmant et gracieux qui tourbillonnait autour d'elle, En même temps il se passait entre elle et cet homme un drame dont le dénoûment ne l'épouvantait pas encore et l'intéressait déjà. C'était une occupation pour la duchesse, une occupation mystérieuse et intime de son cœur parmi les frivoles bonheurs de ses succès. Mais à l'heure où elle en était arrivée, lorsqu'elle cherchait Valvins dans cette foule qui l'entourait, elle ne pouvait plus trouver en lui que ce qu'il était, un pauvre et bon officier de fortune, qui ne se mourait plus, qu'on n'accusait plus dedevenir fou, grâce à un délire dont elle seule savait la cause ; c'était un homme consolé qui n'avait véritablement plus de distinction pour son cœur de femme que celle que son amour lui donnait. Autant elle avait été fière d'inspirer cette passion désespérée qui l'avait émue de pitié, autant elle était quelquefois humiliée d'appartenir à cet homme qui était si peu de chose, car il y avait autour d'elle des hommes qui valaient autant que lui par leur esprit, et qui valaient bien plus de leur personne, de leur rang et de leur fortune. Toutes ces pensées ne venaient pas d'elles-mêmes à la duchesse » mais mille

petites circonstances les lui infligeaient chaque jour. C'était lorsqu'elle désirait retrouver Valvins dans quelque grande maison de son monde où elle entrait de plain-pied* Si elle insinuait à son père ou à son frère d'y présenter M. Valvins , son père lui disait dédaigneusement :

— Qu'il vienne chez vous » sa position d'officier supérieur de votre frère explique son admission dans votre maison ; mais que je présente ailleurs un homme comme lui, ce serait au moins singulier, et je suis sûr que lui-même s'y trouverait fort déplacé.

Que si quelquefois elle parvenait par Melchior, qui était l'esclave de ses moindres désirs, à introduire Valvins dans un monde qui n'était pas le sien, elle comprenait bien qu'il n'y entrait que furtivement à sa suite et pour y être dédaigné. Que de fois, lorsque la noblesse de 1789, dispersée depuis trente ans, cherchait à se reconnaître dans les nouveaux salons du commencement de 1815, elle entendit demander près d'elle :

— Qu'est-ce que ce monsieur qui est décoré de la croix d'officier de la Légion d'honneur?

— Je ne le connais pas, répondait quelque duc, quelque vicomte, «quelque marquise.

Puis enfin , s'il arrivait par hasard qu'une voix pût placer son nom sur son visage , on disait :

— C'est un M. Valvins, commandant.

— Ahl que fait-il ici?

— Qui est-ce qui a amené cet homme-là ?

Cet homme-là, c'était son amant, et la duchesse se tordait le cœur de colère et d'humiliation.

Enfin les cent-jours arrivèrent sur ces entrefaites, et Léonie espéra qu'elle créerait au moins une supériorité de dévouement h Valvins, en lui faisant défendre la cause des Bourbons menacés; car déjà, comme nous avons essayé de le faire comprendre , il y avait entre elle et lui un lien qui devait lui faire désirer que cet homme pût être hautement un prétendant à la main de la duchesscî de Fosenzac. L'occasion était belle ; un acte d'héroïsme en faveur de la famille des Bourbons pouvait l'élever assez pour cela. La duchesse rêva que Valvins pouvait combattre Napoléon, le vaincre et devenir un des soutiens les plus élevés de cette monarchie menacée , et dans laquelle il n'était encore rien. Valvins était parti avec son bataillon pout aller comme tant d'autres à rencontre de l'ambitieux qui venait t*enverser la légitimité; mais» comme tant

d'autres, le bataillon, le régiment et le commandant retournèrent vers celui qui était véritablement leur chef; et, quand Valvins revint de Waterloo, il ne fut plus qu'un pauvre officier licencié qui avait trahi et qu'on épargnait par pitié. La duchesse avait vu s'enfuir depuis longtemps son amour brin à brin, et sa dernière espé* rance perdue l'emporta tout à fait. Voilà pourquoi, retenue encore dans cet amour par un secret terrible et que Valvins possédait, voilà pourquoi elle avait été chez la princesse de Kadicoff et lui avait dit ce mot fatal : « Je ne Taime plus, » et lui avait laissé voir que cependant elle n'était plus maîtresse de ne pas Taimer.

Et maintenant nous pouvons raconter à nos lecteurs le secret de ce billet écrit par Valvins à la duchesse.

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