‹ Confession généraleChapitre 58 sur 62 · DÉDALE · texte numérisé non relu

DÉDALE

Depuis longtemps Valvins comprenait combien il était perdu dans le cœur de la duchesse, et il retenait de tout son pouvoir cet amour qui s'en allait ; mais rien ne fait à un pareil malheur : plus on veut enchaîner ce sentiment capricieux, plus il se trouve de force et de ruse pour s'échapper, et le plus souvent, ce qui Ta fait naître est ce qui le tue. La douleur de Valvins, qui avait autrefois touché Léonie, était maintenant un ennui pour elle. Son silence triste l'importunait, ses plaintes l'irritaient au delà de toute expression. D'un autre côté, les événements politiques les avaient séparés. M. de Lesly avait refusé de recevoir cet homme qui, selon son expression, avait trahi son maître ; les autres maisons, où avant les cent-jours Valvins et Léonie pouvaient se rencontrer, avaient été de môme fermées au commandant. Ils en étaient donc réduits à quelques entrevues secrètes demandées avec instance, accordées avec regret. En y venant, Léonie obéissait à l'empire de sa fâcheuse position. Mais ces entrevues n'étaient plus qu'un échange cruel de récriminations qui exaspéraient la douleur de Valvins et la colère de Léonie. Hélas I entre la femme qui aime et

celle qui n'aime plus ii y a une si triste différence I Cette différence n*est pas seulement dans l'affection qui était et qui n'est plus ; elle est dans l'esprit, dans le caractère, dans la personne. Léonie, si douce, si noble, si bienveillante, n'avait plus que des paroles aigres, des calculs égoïstes, des accusations méprisantes. Quant à Valvins, il s'égarait de plus en plus dans l'appréciation de ce qui arrivait; il s'imaginait que l'amour seul a des torts visà-vis de l'amour, et lui qui avait été aimé quoiqu'il ne fut rien, ne pouvait supposer qu'on pût cesser de l'aimer précisément parce qu'il n'était rien. Il aimait plus qu'il n'avait jamais aimé, on devait donc l'aimer encore. Alors il demandait avec obstination la cause de ce changement, mais Léonie n'avait pas le honteux courage de lui dire : « Je ne vous aime plus, parce que vous êtes un pauvre jeune homme sans fortune, sans nom, sans avenir! » ce qui était la vérité. Elle ne lui répondait que par des plaintes vagues, des impatiences sans raison, et presque toujours ils se séparaient plus irrités l'un contre l'autre. Cependant, au milieu de leurs plus vives altercations, Valvins avait parlé plusieurs fois de mariage, d'abord comme un droit qu'il réclamait, ensuite comme une nécessité pour la duchesse. Mais la princesse de Kadicoff avait justement apprécié ce qui se passait dans l'âme de Léonie, lorsqu'elle lui avait dit que son orgueil de femme d'un grand nom et d'un grand rang répugnait à une pareille alliance. Léonie en était arrivée à ce point de préférer se perdre comme duchesse de Fosenzac que se réhabiliter comme madame Valvins. Cette résolution était fixe et invariable dans son cœur, et, si quelquefois elle appelait à son aide la coupable logique des mauvais exemples qu'elle avait vus autour d'elle, c'était plutôt pour se colorer sa mauvaise action à elle-même que pour s'y confirmer. Cependant, la veille du jour où nous avons vu la duchesse chez la princesse de Kadicoff, une explication violente avait eu lieu entre Valvins et Léonie. Le commandant avait nettement posé la question :

— Vous êtes veuve, vous êtes libre, vous ne dépendez plus de la volonté de votre père. Il ne peut donc y avoir à notre union d'autres obstacles que ceux que vous y apporterez vous-même; c'est donc un consentement ou un refus que je vous demande ; ce consentement ou ce refus, je le veux, je l'exige immédiatement; il doit servir de règle à ma conduite ultérieure vis-à-vis de vous.

La résolution de Valvins avait épouvanté Léonie, et, avant de lui dire ce qu'elle avait décidé irrévocablenjent, elle voulut savoir

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quelte serait cette conduite dont il semblait la menacer. Mais il fut aussi inflexible qu'elle, et il lui répondit froidement :

— Vous agirez selon votre cœur, j'agirai de même.

Dans cette circonstance, la duchesse avait, comme tous les caractères faibles, remis au lendemain une réponse à laquelle elle était bien résolue de ne rien changer, et que ces vingt-quatre ^ heures de délai ne pouvaient dégager des dangers qu'elle prévoyait.

— Demain, dit-elle à Valvins, je quitterai l'hôtel pour aller voir la princesse de Kadicoff, qui demeure à quelques pas de chez vous, et je m'échapperai de cette visite pour venir'vous voir.

Ils se séparèrent plutôt comme des ennemis qui hésitent à se déclarer la guerre que comme des amants qui avaient sacrifié leur vie l'un à l'autre. Cependant, voici ce qui se passa des deux côtés durant ces vingt-quatre heures :

La duchesse, qui n'avait véritablement pensé à la princesse que comme un prétexte à une visite, se demanda si elle ne pourrait pas s'en servir autrement. Elle se dit que, si elle lui confiait une partie de l'embarras de sa position, peut-être elle trouverait auprès de cette étrangère des conseils qu'elle n'eût osé demander à aucune autre femme. Ce qui avait encouragé Léonie dans celte triste résolution, c'était précisément ce qui lui avait d'abord fait accueillir froidement les avances de cette femme, c'était sa réputation compromise. Forcée de prendre un parti honteux, elle s'était adressée à un auxiliaire honteux. C'est comme le négociant ruiné par sa faute, qui est forcé d'emprunter à tout prix : il ne s'adresse plus aux banquiers honorables qui le soutenaient autrefois, il s'en va furtivement chez l'usurier qu'il a mis jadis à la ' porte de ses bureaux, et, comme l'usurier sait bien qu'en entrant chez lui on y vient avec de mauvaises affaires, il vous les dit sans les savoir avec cet instinct de chacal qui sent un cadavre à six pieds sous terre. Ainsi la princesse, dès les premiers mots de la demi- confidence de Léonie, avait deviné tout le reste, et, comme le chacal ou comme l'usurier, elle avait mis le secret fatal à nu pour pouvoir ensuite marchander plus à son aise les services qu'elle voyait bien qu'on venait lui demander. Si elle-même avait laissé échapper une partie des siens, c'avait été par imprudence ou peut-être par une habileté cruelle. En faisant pénétrer la duchesse dans les désordres de sa vie et en la forçant ensuite à agir comme elle avait agi, «elle Se l'assimilait, elle se l'attachait. Et une

fois ce lien établi entre elles, la terrible Phœdora n'était point embarrassée de Tusage qu'elle en ferait et de tout le profit qu'elle en pourrait tirer. Mais on se rappelle comment fut interrompue cette honteuse confidence par le billet de Valvins. Or quel incident avait donc amené ce billet? Malgré lui, le commandant avait compris que les hésitations de la duchesse ne lui donnaient plus d'espoir, et, malgré Tespèce de menace qu'il avait laissée planer sur sa tête, il avait pris aussi son parti. Ce parti était celui de la fuite et de la fuite immédiate. A ses yeux les torts qu'il avait eus jadis vis-à-vis de la duchesse l'absolvaient de tous ceux qu'elle pouvait avoir envers lui. Mais, se sentant le courage de lui pardonner et non celui de tenir sa résolution en face d'elle, il avait fait ses préparatifs de départ pour le soir de ce jour-là même, et, au moment de quitter Paris pour longtemps, il avait été faire ses adieux au vieux Grégorio Massoni. Il s'était rendu d'assez bonne heure à l'hôtel des Invalides, et, grâce à cette précaution, il avait trouvé Tex-serpent dans un état de raison que les libations journalières n'avaient pas encore altéré. Lorsque Valvins lui eut raconté qu'il désirait s'éloigner pour quelque temps, le vieillard lui dit :

— Écoute, Grégoire, je ne t'ai jamais dit comment je t'avais trouvé. Tu sais seulement que tu es un orphelin que j'ai recueilli et élevé ; mais, puisque tu pars et que tu te sépares de moi qui n'ai pas l'espérance de te revoir en ce monde, il faut que je te donne^ les moyens de retrouver ta famille, qui doit être d'un grand rang, si j'en crois les indices bien vagues que j'ai pu recueillir à l'époque de ta naissance.

Cette confidence, après tant d'années passées, surprit Valvins ; il ne put s'expliquer le silence de Grégorio Massoni, et il le témoigna au yieillard. Mais presque aussitôt il y vit en lui-même l'espérance d'une position perdue qu'il pourrait reprendre, et qui, en le rapprochant de la duchesse, rendrait possible cette alliance à laquelle il avait fini par comprendre qu'elle ne se refusait que par des considérations de rang et de position. Alors il pressa le vieillard de tout lui découvrir en lui disant que l'espoir de retrouver une noble famille le retiendrait peut-être en France. Grégorio l'écouta froidement et reprit un moment après :

— Ah I tu es ambitieux, Grégoire, tu ne te contentes pas d'avoir été un brave soldat, et il te faut un rang et des titres ; mais ne te fie pas trop sur ce que tu vas apprendre 1 11 n'y a rien qui puisse te guider, mais un hasard peut faire ce que tes recherches ne

feraient point, et alors tu pourras renier ton bienfaiteur de plus haut.

— Ah ! fit Valvins, ce n'est pas là ma pensée, ce n'est pas pour moi que je désire ce titre, ce rang ; c'est pour elle.

— Pour elle! fit Massoni en fronçant le sourcil; elle en a donc besoin ?

— Non, mon père, dit Valvins, mais c'est moi qui en ai besoin pour parvenir jusqu'à elle.

— Ah ! reprit Massoni, tu en «es donc là malgré mes leçons, tu es amoureux de quelque grande^lame, et, comme je te l'avais prédit, probablement elle te crache au visage et te* traite comme un laquais ?

— Non, mon père, mais elle a des ménagements à garder.

— Cependant, dit le vieillard, tu avais bien conamencé, et, lors* que tu avais rencontré cette duchesse, et que, grâce à mes avis, tu t'en étais fait aimer, tu l'avais traitée comme le méritent toutes les femmes de ce rang en l'abandonnant le lendemain pour ne pas être mis à la porte comme un fou huit jours après.

— Ahl dit Valvins, voilà ce qui a fait mon malheur ! — - Pourquoi ?

— Parce que je l'ai revue .

— Et que tu es redevenu amoureux?

— Oui.

— Et maintenant elle te rend ce que tu lui as fait ; celle-lk du moins est juste... Mais moi... moi, qu'est-ce que j'avais fait à

— Mon père, dit Valvins, qui n'avait aucune envie d'apprendre en ce moment l'histoire des rancunes de Grégorio, dites-moi quels sont ces indices dont vous me parliez tout à l'heure.

Grégorio se gratta la tête et commença un récit assez incohérent de ce qu'il avait fait vingt-ciiiq ans auparavant, puis il termina en disant :

— Du reste, tous les indices que j'ai rassemblés le matin du jour où je te trouvai dans ma chaumière, je les ai consignés dans un acte signé de plusieurs témoins et qui est déposé chez un notaire.

— Le nom de ce notaire?

— Il s'appelait Balbi.

Ce nom rassura Valvins, qui craignait qu'après vingt-cinq ans passés cet homme ne fût mort ou n'eût disparu.

— Toutefois, ajouta le vieillard, il ne te remettra ces papiers

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que si tu lui dis les deux mots gravés sur le cachet qui a servi à les sceller. Ces deux mots sont tara vendetta,

Valvins n'en écoula pas davantage. Il quitta Grégorio en promettant de revenir le voir'et courut chez M. Balbi. Il ne le trouva pas, et ce fut cette espérance vague qu'il avait conçue d'appartenir à une grande famille et de pouvoir offrir à Léonie un nom égal au sien qui lui fit écrire ce petit billet qui était venu interrompre l'entretien de la duchesse et de madame de Kadicoff.

Léonie s'était rendue près de lui, et Valvins ne fut pas peu surpris de l'entendre écouter son récit avec une étrange anxiété, et comme si elle en avait quelque connaissance. En effet, à ce moment elle se rappelait cette petite anecdote de son vieux notaire qu'elle avait si peu écoutée ; elle se rappelait ce dépôt fait par une grande dame et scellé du même mot que celui de Grégorio, cara vendetta, et, sans que rien pût la justifier, elle se laissa aller comme Valvins à une espérance folle. Ce fut pour elle une consolation. ValvinSy devenu un homme de son rang, était encore le seul qu'elle eût aimé. Elle voulait donc à toute force qu'il retournât chez le notaire, mais il était absent pour toute la journée, et le mot cara vendetta ne pouvait être entendu et compris que par lui seul. Ce fut seulement alors que ce mot rappela à Léonie l'étrange coïncidence de la devise des deux paquets déposés chez le notaire, et elle demanda à Valvins s'il connaissait l'origine de cdtle devise. Valvins ne s'en était point informé ; mais il pensa, comme la duchesse, que, si Grégorio voulait l'expliquer, ils pourraient s'en aider dans cette importante découverte, et ils retournèrent ensemble à l'hôtel des Invalides. En ce moment, ces deux existences séparées depuis si longtemps s'étaient rapprochées, tout leur amour était revenu, ils faisaient ensemble les plus beaux rêves d'avenir ; Léonie avait oublié les confidences de la princesse pour ne s'occuper que de VaWins, et, lorsqu'ils entrèrent aux Invalides, ils croyaient enfin s'appartenir pour jamais.

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