DEMI-JOUR
Lorsque Valvins et la duchesse arrivèrent aux Invalides le cœur plein d'espérance, ils trouvèrent Grégorio Massoni se promenant d'un pas lent, mais encore assez assuré, dans la grande cour qui précède l'église.
. — Grâce au ciel, dit Valvins à Léonie , il n'est pas encore dans un élat où nous ne puissions en rien apprendre.
La duchesse demanda l'explication de ce3 paroles, et, Valvins la lui ayant donnée, elle s'aperçut pour la première fois* jusqu'où elle s'était laissé emporter par le désir d'obtenir sur le sort de Valvins une lumière qui l'aidât à sortir des cruelles perplexités où elle vivait depuis quelque temps. Elle, duchesse de Fosenzac, s'était exposée à se trouver en face d'un homme ivre, et pour en attendre la solution de sa vie I Mais il était trop tard pour reculer, et elle suivit Valvins, qui l'avait précédée de quelques pas pour prévenir Grégorio Massoni du motif de la visite qu'il allait recevoir. Le vieil invalide Técouta sans sourciller, sans laisser échapper un de ces aigres sourires qui agitaient ses lèvres toutes les fois qu'il entendait parler de grandes dames. 11 s'avança même vers la duchesse, la salua en homme qui a su comment on abordait les femmes les mieux nées, et lui dit avec un ton de courtoisie :
— Madame la duchesse, je comptais sur votre visite, mais je vous avoue que je ne l'attendais pas si tôt.
Léonie rougit de honte et jeta à Valvins un regard qui voulait lui dire : « Quoi I vous avez confié notre secret à cet homme? » Valvins ne croyait avoir rien confié. En effet, lors de ses premières amours avec Léonie, il avait dit à Grégorio Massoni de quel grossier abandon il avait frappé une belle duchesse dont il ne lui avait pas dit le nom, et sans s'en douter il avait dit aussi au rusé Italien, dans leur entretien du matin, que c'était la même femme dont il était épris, et que c'était pour elle qu'il espérait retrouver une famille et
un nom qui le rendissent son égal. C'était assez pour que Grégorio eût pu dire à tout hasard la phrase qu'il venait de prononcer, et le trouble qu'il remarqua sur le visage de Léonie lui apprit qu'il ne s'était point trompé. En voyant ce trouble, le vieux musicien laissa percer une lueur de joie cruelle et méchante; mais, reprenant aussitôt son air de mielleuse hypocrisie, il dit à Léonie :
— Chère madame (permettez au père adoptif de celui que vous aimez devons donner ce nom), ne vous alarmez point de savoir votre secret entre mes mains. Je possède depuis de bien longues années celui de l'honneur d'une dame aussi noble et qui a été aussi belle que vous, et jamais il n'est sorti de mon cœur.
Léonie se souvint alors de la confidence interrompue de la princesse Kadicoff et de la menace qu'elle-même lui avait faite en partant d'apprendre son secret, afin d'avoir une arme contre l'indiscrétion haineuse de cette femme, et, faisant alors un signe k Valvins, elle s'approcha du vieil invalide et lui dit en l'amadouant du sourire et du regard :
— Ne me dites pas, monsieur, que vous êtes si discret, car c'est peut-être ce secret que votre fils et moi venons vous demander.
L'invalide fut étonné, et Valvins ne parut pas comprendre où là duchesse voulait en venir. Mais Grégorio reprit aussitôt et avec autant de fausseté dans l'air solennel qu'il affecta que la duchesse avait pu en mettre dans l'air caressant qu'elle avait pris vis-à-vis de lui :
— Ce secret ne sortira de mon cœur qu'avec le vôtre, madame.
Valvins voulut parler, mais la duchesse s'interposa et repartit doucement :
— Et si cependant notre bonheur à tous deux dépendait de ce secret, ne nous le confieriez-vous pas?
— Madame la duchesse, dit le vieil Italien en souriant, me pardonneriez-vous de dire le vôtre, même pour assurer le bonheur d'un autre?
— Mais, mon père, dit rapidement Valvins, madame de Fosenzac et moi nous sommes incapables d'abuser d'une pareille confiance.
A ce nom, l'œil du vieillard brilla de cette joie cruelle qu'il avait d'abord laissée percer à l'aspect du trouble de Léonie ; mais ni elle ni Valvins ne s'en aperçurent. Ils étaient bien loin de se douer l'un et l'autre que ce nom était la seule chose que Grégorio at-
tendit de cette conversation, et qu'il eût sans doute promené longtemps cette conversation à travers des reparties et des répliques sans but jusqu'au moment où le hasard eût amené ce nom qu'il voulait savoir avant toute chose. Aussi, dès qu'il l'eut entendu, il reprit d*un air plus rassuré :
— Si j'étais sûr que vous ne serez point indiscrets, et puisqu'il s'agit de votre bonheur, je pourrais bien vous dire ce secret; mais je dois vous prévenir qu'il ne se rattache en rien à la découverte que vous espérez faire de la naissance de Valvins.
— Qui sait? dit Léonie, qui demanda par un regard furtità
Valvins la permission de la laisser agir à sa guise D'ailleurs,
rassurez-vous, monsieur, ce n'est ni tout votre secret ni le nom de celle qu'il intéresse que nous venons vous demander.
L'invalide fronça le sourcil et répliqua assez brusquement :
— Que voulez-vous donc savoir?
— Bien peu de chose. Que signifie cette devise : Cara vendetta, gravée sur le cachet dont sont scellés les papiers concernant la naissance de M. Valvins?
— Ces mots, dit Grégorio avec amertume, signifient juste ce qu'ils disent : «Vengeance, chère vengeance I » et, en parlant ainsi, il serrait les poings et les levait au ciel.
— Mais, reprit Léonie, ils n'ont pas toujours été l'expression des sentiments de votre cœur?
— S'ils ne l'ont pas toujours été, madame, ils le sont devenus à jamais.
— Et n'étaient-ils la devise de personne avant d'être la vôtra?
— Oui, madame, ils l'étaient, dit Grégorio d'un ton de mépris, mais ils n'avaient pas pour elle le même sens que pour moi.
— Ah! fit Léonie prenant le bras du vieillard et marchant doucement près de lui, tandis que d'un signe elle priait Valvins de se tenir àl'écart ; ah! fit-elle, il semble cependant que ces mots ne puissent guère exprimer qu'un sentiment de haine vouée k quelqu'un.
— Sans doute, dit Grégorio ; pour celui qui éprouve des sentiments vrais, la vengeance la plus chère est celle que l'on voue ï un ennemi et qui veut se satisfaire par sa ruine ; mais dans une àme où l'effronterie et la dissolution ont non-seulement perverti les sentiments les plus naïfs, mais leur ont prêté un langage ignoblement torturé, ces mots de haine peuvent devenir des expressions d'amour.
CONFESSION GENÊRALB. 431
— Ah! mou Dieu I fit la duchesse avec une espèce d'eifroi d'enfant, que me dites- vous là? ce n'est pas possible!
Tout fin qu'il était, le vieux Grégorio se laissa prendre à cette incrédulité provoquante, et il repartit, emporté par le désir de prouver ce qu'il avait avancé :
— Ce n'est' pas possible, dites- vous, madame? et cela est pourtant. Le jour où je demandai le sens de ce mot qui me servait de passe pour me faire ouvrir la porte secrète des jardins de cette . grande dame, elle n'eut pas honte de me l'avouer : elle avait aimé un pauvre musicien comme moi , un mari jaloux avait tué cet amant, et cette femme , en donnant son amour à un homme qui lui rappelait si bien celui qu'elle avait perdu, s'était écriée : « Cara vendetta! »
Léonie tressaillit à cette honteuse révélation, car c'était la conclusion ignoble des théories passionnées de la sensible l^hœdora; c'était le trait le plus achevé de cette dépravation dissolue qu'elle avait si effrontément étalée dans son récit à la duchesse. Mais Léonie fut arrachée à ce premier mouvement de dégoftt en se rappelant pourquoi elle était venue demander l'origine de cette devise , et elle frémit en pensant que la princesse de Kadieoff n'était pas étrangère au secret de la naissance de Valvins, que peut-être c'était elle qui avait déposé les papiers et l'argent qui étaient entre les mains du notaire Balbi. Mais elle n'accepta pasi sur-le-champ l'idée complète de la coïncidence extraordinaire qui eût pu amener la princesse dans la misérable cabane de Grégorio, et elle voulut aller plus loin dans les confidences du vieillard.
— Ce n'était donc pas, lui dit-elle, par souvenir de cette femme que vous avez posé ce cachet sur les papiers qui sont dans les mains de M. Balbi?
— Celait au contraire ensouvenirde la manière dont elle m'avait traité que j'y apposai ce cachet ; car, ajouta Grégorio en s'aniœant, celte femme m'avait pris comme un jouet qui amusait mieux qu'un autre la dépravation de ses pensées par le souvenir que je lui rappelais. Et, lorsqu'elle en fut lasse, elle voulut le briser. Et cependant, il y avait entre nous un lien qu'une femme ne brise pas, à moins qu'elle ne soit un monstre; et celle-là qui a voulu faire enfermer comme un fou celui qu'elle avait appelé le père de son enfant, celle-là qui avait voulu le faire disparaître du monde parce qu'il réclamait ce titre, celle-là devait être un monstre !
Chaque mot de cet homme devenait un commentaire effrayant des demi-confidences de la princesse ; il expliquait surtout cette exclamation de terreur qu'elle avait laissée échapper au moment où la duchesse l'avait quittée.
— Quoi ! avait-elle dit en entendant Léonie lui dire qu'elle allait chercher son secret près de Grégorio Massoni, quoi! il n'est pas mort fou ?
Ce fut donc en tremblant que Léodie dit au vieil invalide : -^Mais cet enfant, qu'est-il devenu?
— Je l'ignore et je n'ose croire qu'il vive; un crime n'a pas dû coûter à cette femme pour mettre à couvert ce qu'elle appelait l'honneur de son nom.
Celte réponse fit retomber Léonie dans ses perplexités. L'idée dont nous avons parlé plus haut ne se présenta point à elle ; pour admettre un hasard aussi extraordinaire que celui qui eût dû présidera la naissance de Valvins dans la maison de son père, il aurait fallu mille preuves convaincantes. pour y croire, même après l'avoir appris ; il était donc bien difficile de le supposer. D'ailleurs, le hasard pouvait l'expliquer autrement en envoyant chez Balbi la princesse au nom d'une amie que le hasard aurait déjà conduite chez Valvins. C'était un dédale inextricable où la duchesse cherchait vainement à se reconnaître, et, supposant alors que le vieillard lui cachait encore quelque chose, elle lui dit :
— Mais c'est bien singulier que vous ayez appliqué cette devise à l'enfant que vous aviez recueilli, lorsqu'il était si étranger à l'aventure qui vous l'avait fait prendre?
— Ahl repartit Grégorio en ricanant, c'est que j'avais pris aa sérieux cette devise honteuse, et cette chère vengeance, dont j'avais été l'instrument bafoué, devenait pour moi une chère vengeance dont cet enfant devait être l'instrument impitoyable.
La duchesse regarda Grégorio avec terreur, car le vieux musicien ne se mettait plus en peine de cacher la satisfaction intérieure qu'il éprouvait; mais, tandis qu'elle le contemplait pour saisir le sens de cette joie méchante qui brillait dans ses yeux, il appela Valvins et lui dit :
— N'est-ce pas, Grégoire, que je t'ai bien élevé à cela? N'est-ce pas que je t'ai bien appris qu'il fallait mépriser et fouler aux pieds toute femme qui porte un grand nom, et la traîner dans la fange?
— Mon père, mon pferel s'écrîa Valvins; ah ! que dites-vous?
CONFESSrON GÉNÉRALE. 433
— Tu as suivi mes conseils pour celle-ci, reprit Grégorio en montrant la duchesse avec un sourire insolent ; tu as traité, toi, misérable orphelin, la noble duchesse de Fosenzac comme une de ses pareilles m'avait traité ; mais tu n'as pas eu le courage d'achever ton œuvre. Eh bien ! je m'en charge, moi.
— Grand Dieu I s'écria Léonie avec un cri, que voulez-vous dire?
— Prenez donc garde ! lui régliqua Grégorio en ricanant, on s'étonne déjà assez de voir une aussi belle dame que vous causer avec un pauvre invalide ; ne montrez pas qu'elle tremble et pâlit devant ce misérable, vous vous feriez peut-être plus de tort que je ne pourrais vous en faire si je disais tout haut que vous êtes la maîtresse de ce garçon que voilà.
— Ahl mon Dieu! mon Dieu! dit la duchesse en se tournant vers Valvins, à quoi m'avez-voùs réduite I
— Ne craignez riefi, s'écria Valvins, il se taira, je vous le jure...
— Et qui me fera taire? s'écria le vieillard avec fureur ; sera-ce toi, et me menaceras-tu de me tuer, toi que j'ai ramassé sur la paille de mon lit de misère où m'avait jeté l'amour adultère d'une grande dame et où t'avait déposé aussi sans doute l'amour adultère de quelque autre grande dame? Pour t'avoir élevé, nourri, pour t'avoir fait ce que tu es, me tueras-tu ? car il n'y a que la mort qui puisse me faire taire. Me tueras-tu pour avoir pendant tant d'années sacrifié ma fortune à la tienne? car, tu le sais bien, Grégoire, toutes les fois qu'on offrait une récompense pour ce que j'avais montré de courage dans nos grandes guerres, je répondais : « Rien pour moi... tout pour lui. » T'en souviens-tu, comme dit la chanson? reprit le musicien, et il se mit à fredonner en riant aigrement ce refrain alors à la mode.
— Mon père! mon père! mais elle n'est pas coupable! et ce n'est pas elle de qui vous devez vous venger!
— Mais que vous ai-je fait, moi, pour vouloir me perdre ? s'écria Léonie.
— Oh I rassurez-vous, dit le musicien, vous serez en belle et noble compagnie, et le nom que je mettrai à côté du vôtre ne le déshonorera pas. L'infamie frappera haut des deux côtés.
La duchesse était anéantie. Valvins, aussi désespéré qu'elle, s'écria :
— Quoi ! vous voulez déshonorer celle qui doit être la femme de votre fils?
Grégorio s'arrêta et reprit :
— . Quoi! y a-t-elle consenti ?
— Ah! s'écria la duchesse emportée par la terreur, j'y ai consenti^ j'y consens.
Le musicien baissa la tête et repartit sourdement :
— En ce cas, en quoi puis-je la perdre? Si elle t'épouse, qu'ai-je à dire?
— C'est vrai, dit Valvins, et nous sommes bien fous l'uo et l'autre de nous alarmer ainsi de la pensée cruelle qui vous a passé par la tête.
Pendant ce temps, Grégorio attachait ses yeux de serpent sur la duchesse et semblait lire dans son àme l'effroi et la répugnance que lui inspirait ce mariage. Ce fut après ce froid et ironique exa« men qu'il répondit :
— Eh bien, peut-être vaut-il mieux qu'elle t'épouse, peut-être la eara vendetta n'en sera-l-elle que mieux accomplie.
— Que voulez- vous dire? s'écria Val vins.
•^ Que cette femme te hait et te méprise, mon cher fils, reprit fcruellement Grégorio, et qu'elle en est réduite à choisir entre son déshonneur si elle t'abandonne et le malheur de sa vie si elle t'épouse. Ceci vaut mieux peut-être, car ces belles dames se consolent souvent d'une atteinte à leur réputation d'honnête femme^ mais non pas de la perte de leur litre de grande dame.
Grégorio frappa si juste au cœur de la duchesse, qu'elle en devint pâle et faillit tomber ; elle chancela et s'appuya sur un pilier de la cour.
— Ah ! ah I fit Grégorio, voilà que ça commence !
Valvins s'était approché de la duchesse, dont les forces étaient près de succomber dans cette affreuse lutte.
— Emmenez-moi, emmenez-moi ! lui dit-elle, je sens que je me meurs.
Valvins lui obéit et dit à Grégorio en s'éloignant :
— Ah I vous m'entendrez auparavant.
— Quand tu voudras, reprit froidement l'invalide.
Valvins avait reconduit Léonie jusqu'à sa voiture, et il lui avait dit pendant le temps de ce trajet :
— Rassurez-vous, Léonie, permettez-moi de retourner près de Massoni; je vous réponds de soii silence.
— Je n'en ai plus besoin, dit Léonie d'une voix saccadée parle tremblement nerveux qui s'était emparé d'elle.
— Ah I lui dit rapidement Valvins, vdus ai-je bien comprise, et notre union fera-t-elle disparaître tous ces vains dangers dont il nous menace ?
— Allez le retrouver, lui dit-elle en le repoussant doucement et en s'élançant dans sa voiture.
Il s'éloigna pour retourner près de Grégorio, et à peine la portière du carrosse fut-elle fermée que la résolution de la duchesse s'échappa de sa poitrine en paroles prononcées à voix haute, quoiqu'elle fût seule.
— Ah! s'écria-t-elle, ce n'est pas notre union qui me sauvera, c'est ma mort.
La voiture partit et ramena la duchesse à son hôtel. Durant la route, elle calcula les moyens d'exécuter ce suicide qui lui paraissait son dernier refuge, et elle n'était pas arrivée chez elle que déjà son parti était pris et son exécution arrêtée. Elle se fit descendre à l'oilicine du pharmacien de sa maison, et là, souriante et pleine de grâce, elle se fit donner une dose d'opium assez forte pour en mourir. Elle fit au bon apothicaire le petit conte le plus charmant sur l'usage qu'elle voulait faire de cet opium; c'était pour se procuret" cette extase ravissante qui est Tivresse des Orientaux. Elle iës fit diviser en une quantité considérable de doses très-minimes, puis, lorsqu'elle en eut assez pour qu'en les réunissant la mort fût infaillible, elle regagna son hôtel. Comme elle y entrait, on lui apprit que là princesse de Kadicoff l'attendait depuis une heure dans son appartement.