PRINCESSE ET DUCHESSE
En apprenant que la princesse de Kadicoff était dans son appartement, Léonie hésita à y entrer. Il lui sembla que cette femme, qui se trouvait là pour se placer entre elle et sa funeste résolution, était un mauvais génie qui la pousserait à quelque malheur plus terrible encore que celui auquel elle voulait échapper. Le cœur a des instincts de répulsion qui ne se trompent pas, mais
auxquels ce qu'on appelle la raison nous empêche de nous livrer. Donc Léonie se demanda s'il était possible qu'elle pût être perdue par la princesse de Kadicoff plus qu'elle ne l'était, et elle pensa que peut-être elle pouvait la sauver. La résolution de suicide de Léonie n'était point une de ces pensées permanentes qui se sont emparées peu à peu de l'esprit et du cœur d'qne femme, qui les occupent tout entiers et à tous les moments ; c'était un aveugle mouvement de désespoir, et, dès qu'une lueur d'espérance venait se glisser dans cette sombre nuit, dès qu'un obstacle venait barrer ce chemin funeste, la clarté douteuse qu'y jetait cette espérance, l'instant d'arrêt que faisait naître cet obstacle, suffisaient à tout remettre en question. Toutefois, avant de consentir à voir la princesse de Kadicoff, bien des scrupules murmurèrent encore dans le cœur de Léonie. Par un hasard inouï, le danger qu'elles couraient toutes deux était le même, c'était la même main qui les en menaçait, et cependant Léonie avait honte d'associer sa défense à celle de la princesse de Kadicoff; il lui semblait que c'était avilir sa faute et déshonorer son malheur que d'agir ainsi. Mais l'espoir de ne pas mourir avait ressaisi la duchesse dans l'abîme de malheur où elle tombait, comme jadis y était tombé Valvins; elle voyait aussi un appui où se retirer, et, comme lui, elle allait s'y attacher, quelque honteux et fragile qu'il fût.
Léonie entra donc dans son appartement et y vit la princesse roulée dans un vaste fauteuil. L'aspect de Phœdora fit peur à Léonie. Cet être si chétif, si dolent d'ordinaire, semblait intérieurement animé d'une vie de feu qui jaillissait par ses yeux ardemment fixés sur la duchesse. En la voyant si mièvre et la sentant si forte, Léonie éprouva cette sensation que doit donner la rencontre d'un chat tigre amaigri et rendu plus féroce à la fois par la faim et la soif. Dans le regard qu'elles échangèrent ensemble, il n'y eut de la part de la princesse qu'un examen cruel de Léonie, comme pour chercher l'endroit par où elle pourrait saisir sa proie et la déchirer. Dans le regard de la duchesse, ce fut une froide et menaçante acceptation du combat qui allait se livrer. La princesse le comprit ainsi, et, par une transition subite, elle rentra ses griffes, puis, faisant aussitôt œil et voix de velours, elle dit doucement à Léonie :
— Eh bien I chère belle, sommes-nous toujours fâchées, et vous souvenez-vous encore de ces folies auxquelles nous nous sommes laissé emporter l'une et l'autre ? »
Mais la duchesse n'entendait pas engager la lutte dans une escrime de ruse et d'hypocrisie où l'astucieuse souplesse de madame de KadicofT aurait eu trop d'avantage sur le caractère véhément et fort de Léonie, et elle répondit à cette attaque faite en retraite, non pas en suivant avec précaution la princesse, mais en se jetant hardiment à son encontre ; elle lui répondit sans hésiter :
— Je n'ai rien oublié, madame , je viens de voir Grégorio Massoni, qui n'est point mort fou, qui vit et qui u'a rien oublié.
La princesse se leva tout d'un coup^ et, regardant Léonie en face avec un sourire d'effronterie railleuse, elle repartit :
— Qu'est-ce que ça, Grégorio Massoni? je ne le connais pas. A son tour, la duchesse mesura Phœdora de l'œil, mais sans
que cette étrange déclaration parût lui causer la moindre surprise. Entre ces deux femmes les transitions et les commentaires explicatifs de leurs paroles étaient tout à fait inutiles. Léonie avait compris que ce n'était pas à Tentretien présent que s'adressait cette insolente négation de la princesse, mais au cas où Léonie voudrait se servir de ce qu'elle avait pu apprendre de Grégorio. Elle répondit donc à Phœdora par un regard de pitié dédaigneuse d'abord, et ensuite par ces paroles froidement prononcées:
— Cette ruse n'est plus possible, madame; il y a d'autres preuves que les paroles de Grégorio Massoni.
— Quelles preuves? dit la princesse avec le même dédain qu'on venait de lui infliger et en se repliant sur elle-même.
La duchesse l'examina et se tint sur ses gardes. Elle se mit à réfléchir longuement, en marchant dans son appartement. Madame de Kadicoff la suivait de l'œil, cherchant à deviner si c'était l'impossibilité de produire ces preuves hypothétiques qui faisait hésiter la duchesse, ou si son silence venait de ce qu'elle cherchait une sûre combinaison pour en accabler son ennemie ; elle s'arrêta à cette dernière opinion, car Léonie ne semblait ni alarmée ni embarrassée vis-à-vis de son adversaire, mais plutôt en face de ses propres réflexions. Madame de Kadicoff les interrompit en lui disant :
— Eh bien ! quelles sont ces preuves ?
Si ces paroles avaient été adressées à un homme, le ton de mépris dont elles furent prononcées, le petit ricanement de défi dont elles furent accompagnées eussent pu faire croire que celle qui parlait se croyait à l'abri de tout danger. Mais ce n'était pas assez pour tromper une autre femme, et le regard qui les suivit
pour étudier Teffet qu'elles avalent produit montra à Léonie qu'elles n'étaient qu'une vaine bravade.
— Quelles sont ces preuves I lui dit Léonie. Je vais vous les dire ; mais veuillez me permettre d'écrire un mot pour une affaire extrêmement pressante et que j'ai oublié de régler.
La princesse ne douta pas que ce billet, intervenu tout à coup au milieu de la conversation, n'eût rapport au sujet même qui les occupait toutes deux ; mais il n'y avait pas moyen de savoir en quoi il s'y rattachait, et il fallait absolument laisser faire et laisser creuser une embûche, sans cependant découvrir de quel côté la terre manquerait sous les pieds. Toutefois, un léger signe d'assentiment avait répondu à Léonie, et elle s'était mise à écrire. Mais, pour écrire, il lui avait fallu trouver la clef ciselée d'un petit secrétaire, et, comme cette clef ne la quittait pas (les femmes ont toujours une clef qui ne les quitte jamais), elle l'avait mise en sortant le matin dans le petit sac de velours à fermoir que toutes les femmes portaient alors et qu'on appelait ridicule, Léonie, en ouvrant ce sac, en avait vivement tiré tous les objets qui s'y trouvaient et les avait laissés sur la table où était posé le sac et qui étaient à portée de la main de la princesse. Celle-ci les avait rapidement examinés pour y découvrir quelque chose qui pût lui venir en aide, quelque lettre qu'elle n'eût pas craint de soustraire, la moindre chose enfin ; mais il n'était sorti du sac qu'une bourse, un mouchoir et un petit paquet soigneusement plié et portant une étiquette. Cependant Léonie écrivait. Là princesse, qui avait avisé ce petit paquet, le laissa d'abord de côté ; mais, ne découvant rien dont elle pût prendre avantage, elle examina mieux ce pli étiqueté et ouvrit des yeux pleins de joie en lisantsur l'étiquette le mot opium.
— Oh I pensa-t-elle, elle en est là, à mourir... ou peut-être à tuer, ajouta-t-elle dans le plus profond de sa pensée.
Quoi qu'il en pût être, la princesse tenait un de ces fils qu'elle cherchait, et elle attendit plus patiemment que Léonie eût fini son billet. Lorsqu'elle l'eut achevé, la duchesse se leva, et, ayant sonné, elle le remit au domestique qui se présenta, en lui disant d'un ton qui sembla provoquer l'attention de la princesse :
^— Chez M. Balbi, mon notaire.
Le nom de Balbi, oublié sans doute depuis vingt- quatre ans, ne parut pas frapper madame de Kadicoff , qui reprit en riant et en montrant le petit paquet du bout du doigt :
— Est-ce pour faire votre testament, ma chère?
La duchesse, ramenée par ce mot railleur à son projet de suicide, éprouva un frisson de terreur, comme quelqu'un qui se retrouve tout à coup en face du précipice où il a failli tomber ; mais elle ne voulut pas laisser longtemps à la princesse la joie maligne que lui donna ce mouvement d'effroi, et elle lui répondit en lui décochant chacun de ses mots, pour qu'ils portassent coup, syllabe à syllabe.
— Un notaire est bon à toute autre chose qu'à faire un testament : ainsi on peut lui confier un dépôt cacheté et qui doit assurer la fortune d'un enfant qu'on a abandonné.
La princesse devint pâle à cette phrase, et ses yeux, fiiés sur Léonie , semblaient regarder avec terreur une apparition menaçante.
— Que voulez-vous dire? murmura-t-elle sourdement.
La duchesse comprit tous ses avantages et continua en disant :
— Seulement, comme j'ai dans le mien une grande confiance, je lui écris pour le prévenir de m'attendre ; au lieu d'y aller dans une voiture sans armes ni livrée, je me présenterai à lui le visage découvert et non pas soigneusement dérobé sous un voile.
. La princesse tremblait de tous ses membres pendant que Léonie lui énumérait ainsi toutes les circonstances de sa visite à Balbi. Enfin Léonie ajouta sans pitié pour la terreur glacée de Phœdora :
— Et si j'ai à choisir une devise pour sceller ce précieux dépôt, ce ne sera pas celle qui dit : Cara vendetta, car je n'ai pas à venger par l'amour du musicien Grégorio Massoni la mort du musicien Messinger.
A ce moment la princesse était effrayante avoir. Tout son corps frémissait; ses lèvres pâles et tremblantes s'ouvraient convulsivement sur ses dents serrées ; ses yeux vibraient comme s'ils eussent pu lancer la mort et semblaient chercher à quel endroit elle pourrait frapper plus sûrement la duchesse, qui se tenait fièrement devant elle comme la femme qui a posé son pied sur la tête du serpent. Mais le serpent chercha à se dégager, et la princesse, après un moment de silence effrayant, dit ironiquement à Léonie :
— Est-ce M. Valvins qui vous a fait ce conte-là?
Si on se rappelle avec quel soin Léonie avait évité, de prononcer ce nom devant madame de Kadicoff, qui avait vainement tenté de
le lui surprendre, on comprendra aisément Tétonnemenl dontelle dut être frappée. L'imprudente leva le pied et s'écria :
— Valvins! Qui vous a dit son nom ?
La vipère s'échappa, les deux femmes se retrouvèrent en présence avec Tassurance de tenir complètement le secret l'une de l'autre, et la princesse s'écria :
— Ah ! c'est donc son nom ?
Mais Léonie venait pour la première fois de réunir dans sa tête tous les fils épars de cette histoire ; elle avait rapproché les circonstances avouées par la femme voilée à Balhi sur la naissaDce de cet enfant qu'il devait chercher dans un rayon de quinze lieues, des circonstances qu'elle avait apprises de Valvins sur l'étrange manière dont il avait été trouvé dans la cabane de Grégorio Massoni, et elle répondit à la princesse avec un accent de triomphe :
— C'est le nom qu'il porte aujourd'hui, mais il a droit à un nom bien plus illustre, madame, ou à un nom bien plus humble, et, lorsqu'il le voudra, il pourra réclamer celui de Kadicofif ou celui de Massoni, selon qu'il lui plaira de porter celui de sa mère ou celui de son père.
— Ce n'est pas possible ! s'écria la princesse avec épouvante... lui...!
— Nous avons les preuves, madame, reprit Léonie ironiquement ; vous en demandiez. . . en voilà. . .
La princesse était accablée ; Léonie triomphait encore et se croyait assurée de tenir son ennemie ; mais celle-ci n'était pas femme à se laisser ainsi abattre, et, s'il lui fallait périr, elle voulait ne pas périr seule. Alors, au lieu de se dégager et de se défendre , elle s'attacha corps à corps à celle qui la frappait ainsi sans pitié, et lui répondit comme quelqu'un qui accepte sa destinée :
— SoitI toute chose vient à sou terme. Le fils de Grégorio Massoni est né; le fils de M. Valvins naîtra, et celui-là aura aussi à choisir entre deux noms.
— Ah ! madame I s'écria Léonie, qui vit toute la portée d'une pareille menace.
Après cette exclamation, la duchesse catha sa' tête dans ses mains, tandis que la princesse s'approchait d'elle et lui disait tout bas en l'attirant à elle :
— Eh bien I maintenant il faut choisir... Perdues ensemble, ou bien sauvées ensemble...
La duchesse se dégagea avec effroi de cette étreinte, car elle était arrivée là où elle avait tant craint de descendre, à voir son malheur lié aux indignes actions de la princesse.
— Ah î s'écria-t-elle, plutôt ma perte que de vous devoir mon salut I
Mais ceci ne parut point blesser la fière Phœdora ; elle sourit dédaigneusement et reprit sans s'émouvoir :
— Non, Léonie, non, ce n'est pas là ce que vous voudrez quand vous y aurez mieux réfléchi,
— Mais vous oubliez, répliqua la duchesse, que moi du moins je puis me sauver en épousant Valvins.
— Mais je suis libre comme vous, dit madame de Kadicoff, et il m'est permis d'épouser Grégorio Massoni.
La duchesse haussa les épaules et dit ironiquement :
— La princesse de Kadicoff épouser l'invalide Grégorio Massoni !
— La princesse de Kadieoff peut épouser le père du mari de la duchesse de Fosenzac.
— Mais, madame, un mariage si extravagant que celui-là vous perdrait.
— Pas plus que ne vous perdra le vôtre avec M. Valvins. Léonie laissa échapper un geste d'impatience, mais l'horreur que
lui inspirait la pensée d'une complicité avec madame de Kadicoff l'emporta encore, et elle repartit :
— 11 en sera ce qui en sera, madame, mais j'y suis résignée, j'y ai même consenti.
La princesse se tut d'abord, mais elle alla prendre sur la table le petit paquet d'opium, et, le montrant à Léonie, elle lui dit doucereusement :
-— Pour qui donc est ceci ?
La duchesse regarda le paquet et se détourna avec désespoir. La princesse reprit :
— Un mariage ne s'accomplit pas en quelques heures, mais un empoisonnement se fait en quelques minutes.
— Madame! s'écria la duchesse en reculant épouvantée devant l'accusation qui venait d'être portée contre elle.
— Ce n'est pas pour un empoisonnement? reprit froidement la princesse ; c'est donc pour un suicide ?
— Eh bieni oui, madame I s'écria la duchesse en éclatant tout à fait... Oui, je préfère la mort, et je l'ai choisie.
— Plutôt que ce mariage? fit la princesse.
— Plutôt que cette honte I repartit fièrement la duchesse.
— Ah I fit madame de Kadicoff d'un ton ironique. Mais moi qiû vous aime, ajouta- t-elle avec un semblant de pitié cruelle, je ne veux pas permettre Taccomplissement d'un si funeste dessein, puisque je l'ai découvert. Vous ne mourrez pas, Léonie.
— Madame I s'écria la duchesse en s'avançant vers madame de Kadicoff.
— Vous ne pouvez mourir, ajouta Phœdora en cachant le paquet d'opium dans son sein.
— Madame I répéta la duchesse en s'avançant et avec un tel geste de colère qu'il fut presque certain qu'entre ces deux femmes si haut placées il pourrait s'engager une lutte de force comme entre deux harengères.
Mais la princesse s'était reculée, et, s'étant saisie d'un cordon de sonnette, elle dit :
— Prenez garde, je tiens le beau rôle. Je sonne, j'appelle; je suis chez vous, c'est vrai, je crierai à un valet avec un accent de désordre et de désespoir : « Courez avertir M. de Lesly, qu'il vienne; allez chercher un médecin, madame de Fosenzac vient de s'empoisonner. »
— Vous aurez menti I
— Oui, dit la princesse d'un air railleur ; mais le valet aura obéi, votre père sera accouru, l'esclandre sera faite, et, lorsqu'on verra vos yeux en pleurs, votre désespoir, et que je montrerai ce paquet d'opium, j'aurai peut-être mal dit en criant : « Madame de Fosenzac vient de s'empoisonner, ou le valet aura mal entendu...» c'est «Veut s'empoisonner» que j'aurai dit, et alors on me remerciera; et toute violence de votre part ne sera qu'une preuve de plus que je n'ai eu que ce moyen de vous sauver.
La duchesse demeura immobile, elle était à la merci de cette femme dont l'audace ne redoutait rien ; elle se laissa tomber sur un canapé en s'écriant :
— Ah! mon Dieu 1 que faire?., que faire?...
— Me dire tout, répliqua la princesse et me laisser faire.
— Mais que prétendez- vous enfin?
— Vous sauver, et moi aussi;
Léonie baissa la tête; c'était le seul consentement qu'elle eût la force de donner. Madame de Kadicoff n'en exigea pas davantage, elle reprit en s'asseyant près de la duchesse :
— Maintenant, voyons, dans quelles mains sont ces preuves dont
vous me parliez tout à l'heure?... Est-ce Valvins... est-ce Grégorio Màssoni qui les possède ?
— Ni Tun ni l'autre, dit la duchesse, mais Valvins sait leur existence.
— Mais sait-il ce qu'elles renferment?
La duchesse chercha à rajuster ses idées et ses souvenirs, elle repassa en sa mémoire tous les indices qui l'avaient conduite à la conclusion que Valvins était le fils de la princesse.
— Je ne sais, dit la duchesse... Je l'ai laissé près de Grégorio Massoni. A ce moment il ignorait encore vos relations avec cet homme, mais un mot a pu les lui apprendre, et ce que j'ai deviné, moi, il peut l'avoir compris aussi.
— Ce que vous me dites est une énigme, dit la princesse ; est-ce encore une ru^e?
— Non, dit la duchesse, mais voici ce qui est arrivé.
Alors elle expliqua à madame de KiidicofT comment Grégorio Massoni avait dit à Valvins qu'il pouvait bien être le fils d'une grande dame , par les circonstances de son abandon dans la cabane.
— - Mais, dit la princesse, comment se fait-il que, lorsque mon père m'emmena de Paris et que les douleurs me forcèrent h m'arrôter dans cette cabane, comment se fait-il que Grégorio n'ait pas reconnu mes gens et moi-môme à la voix?
— Il parait qu'il était plongé dans un profond sommeil causé par son état d'ivresse.
— C'est un vice que je ne lui savais pas^ dit la princesse...
— Et qu'il a conservé, dit Léonie.
— Ahl... fît madame de Kadicofî en réfléchissant, c'est bien ; mais cela ne m'explique pas comment vous avez su le reste.
Léonie continua son récit et rappela l'anecdote du notaire, les deux paquets scellés do la même devise, et enfin la conversation du matin avec Massoni qui avait rapproché les éléments épars de cette aventure et leur avait donné un corps. Léonie acheva en répétant à madame de Kadicoff les menaces de Grégorio. Mais celle-ci ne l'écoutait plus et semblait en proie à l'enfantement de quelque terrible projet; enfin elle dit à la duchesse :
— Et c'est M. Balbi, votre notaire, qui possède encore ces deux dépôts?
— C'est lui.
— Et sans doute vous lui avez écrit pour qu'il vous les remette?
444 COiNFESSlON GÉNÉRALE.
— C'est une chose qu'il ne fera pas.
— Mais pourquoi lui avez- vous écrit? fit la princesse, que cette assurance de Léonie parut alarmer.
— Pour qu'il ne s'en dessaisisse pas avant que je ne Taie vu.
— Il est donc absent? dit la princesse.
— Oui, et il ne sera sans doute de retour que demain.
— D'ici là, dit Phœdora en regardant sa montre, nous avons le temps.
La princesse se reprit à réfléchir et dit après un de ces silences où de bien sombres pensées devaient traverser son esprit, à en juger par l'expression cruelle de son visage :
— Qu'avez-vous écrit précisément?
Léonie hésita à répondre... Cependant elle s'y décida.
— Voici à peu près ma lettre, dit-elle : a Qui que ce soit-qui se présente pour réclamer les deux dépôts qui sont chez vous scellés avec la devise cara vendetta^ ne les remettez pas avant de ni'avoir vue, car j'ai de singuliers renseignements à vous donner à ce sujet... »
— Mais à quoi bon cette précaution, dit la princesse, puisque vous vouliez mourir, et contre qui la preniez-vous ?
Léonie ne répondit pas.
— Contre moi, n'est-ce pas? dit la princesse.
— Eh bieni oui... et non, fit la duchesse: contre vous, si le hasard vous avait fait découvrir ces preuves *ou que vous vous fussiez rappelée qu'une d'elles du moins devait exister et que vous eussiez été la reprendre là où vous l'aviez déposée. *
— Ce sont ces preuves qui nous sauveront, dit la princesse. Envoyez rechercher votre billet, ou plutôt écrivez à. votre notaire de le considérer comme non avenu. La découverte de ces papiers ne regarde que moi, et il m'est fort indifférent que Valvins sache qu'il est mon fils, et cela est peut-être nécessaire.
— Et Grégorio ?
— Ohl celui-là, il se taira, fit la princesse.
— Comment? dit Léonie.
— Venez chez moi, je vous l'expliquerai.
— Pourquoi pas ici ?
— C'est que vous n'avez rien de ce qu'il me faut pour accomplir notre projet... excepté...
— Excepté quoi? fit Léonie.
— Rien! rien! dit la princesse. 11 faut que nous soyons aux
CONFESSION GÉNÉRALE. 4io
Invalides avant que les grilles en soient fermées. Venez I venez ! Les deux grandes dames sortirent ensemble et se rendirent à Thôtel de la princesse, après que Léonie eut écrit le billet en question à M. Balbi.