‹ Confession généraleChapitre 7 sur 62 · LE BARON · texte numérisé non relu

LE BARON

L'ttccdeil qii& Noël venait de recevoir était Si extraordinaire, qu'une fois setil il se demanda ce qu'il pouvoit signifier. Noël n'ignorait pas que M. d'Arvilliers était son parent à un degré assez rapf^-oché; ft ce titre, il aurait dû à la fois rencontrer plus d*inlërêt 6t mditià d'embarras. Il crut devinef que sa positioil vis-à- \ÏÉ de M. d' ArVilliors devait avoir quelque cho?e de secret et de pftrtîctflier, et ce qui lui dontiait lieu de croire davantage à celte s^ppositidO, c'est l'étotitiement de la daine îhconnUe en entendant phfûOhéëf le noHi d^ Vàrtieuil. Ces réflexions reportaient Noël aii mystère de sa vie, et il se demanda, avec plus de curiosité que jamài§; èô qu'A élttit et pourquoi sa mère avait constamment vécu séparée de son inârî. Il prit aussi dans ses réflexions la conviction qUé Vd$ f)ersonueS à qui sa mère mourante l'avait adressé étaient pour quelque chose dans ce mystère et qu'il pouvait l'apprendre d'eltes ; ce fut ddnc aVec la détermination d'examiner soigneuseraëttt Facctieil qu'oil lui ferait qu'il se rendit chez M. le baron de Gabârti)U; à qui était destinée la seconde lettre que sa mère lui avait laissée.

Il arriva dans cette disposition rue des Malhurins et frappa à la porte d'un très-bel hôtel, où un concierge en riche livrée l'envoya à Fatltldheimbre du rez-de-châufeée. Uri valet, en bas de soie , lui defnatndà son tiom pour pouvoir l'annoticer à M. le baron. Noël, qlîi pedsait que ce nom pouvait être Un avertissement pour le hatotïi tefusa de le dire, et répondit qUjs c'était inutile et qu'il aVàit à remettre ufte lettre à M. de Gabarrou lui-même.

*-^ Ife quelle t)fert? lui deinattda insolemment le valet.

-^ C'est ce ^e je dirai à votre maître.

f,2 ' GONt^ESSlDN GÉNÉRALE.

— En ce cas, repartit le valet, monsieur peut se retirer, car j'ai Tordre de M. le baron de ne laisser entrer personne sans qu'on dise qui l'on est ou de quelle part on vient.

— Je vous dis, s'écria Noël, qu'il faut que je parle à M. de Gabarrou en personne, et tout de suite.

— Je ne dis pas non ; mais, comme je n'ai pas envie de me faire chasser pour vous, je ne vous annoncerai pas.

Noël fut désappointé par la ténacité du valet; mais, fort décidé en même temps à ne pas se nommer pour juger de l'effet de son apparition, il demanda au domestique s'il pouvait écrire à son maître et s'il lui remettrait un billet. Le valet n'y vit point d'inconvénient, et Noël écrivit sur un morceau de papier les quelques mots que voici :

« Monsieur, une personne que vous ne connaissez pas désire vous remettre une lettre fort importante et très-pressée ; elle vous prie de vouloir bien la recevoir. »

Noël remit ces deux lignes au valet, qui crut devoir en prendre lecture, tout en se dirigeant vers l'appartement de son maître. Noël était fort ignorant des usages de la domesticité des barons, mais il lui sembla d'instinct qu'il aurait donné avec plaisir un coup de pied au derrière de ce drôle. Cependant il attendit patiemment, et au bout de quelques minutes le domestique reparut et lui rendit son papier en lui disant :

— Monsieur le baron n'a que faire de recevoir des intrigants.

— Insolent! misérable! s'écria Noël avec colère, sais-tu à qui tu parles? Va dire àlon maître que c'est M. le vicomte de Varneuil qui veut le voir.

A ce titre de vicomte, le valet prit un air tout étonné. Le titre était nouveau en 1816 : il était revenu en France avec la restauration, de façon que, pendant quelque temps, il partagea avec le titre de marquis un air d'aristocratie particulière que n'avaient point les titres de baron, de comte et de duc prodigués par l'empire. Par la même raison,il avait en même temps quelquechosed' antique et d'antirévolutionnaire, qui laissait croire qu'il ne pouvait, guère être porté que par des émigrés en ailes de pigeon ou par ces vieux officiers de la royauté connus alors sous le nom de volti-, geursde Louis XIV. Quant à Noël, qui savait que le titre de comte de son père lui donnait le droit de prendre celui de vicomte, il ne lit pas attention à l'ébahissementdu valet et attendit le résultat de son message. Le domestique reparut, et l'air impertinent et joyeux

qui éclatait sur son visage annonça à Noël que le drôle avait de quoi se venger du respect involontaire que le vicomtat de Noël lui avait inspiré.

— Monsieur le baron, dit-il, ne connaît pas monsieur le vicomte. La bonne pensée qui était venue à Noël, que ce maître laquais

méritait une correction, le prit tellement à la gorge qu'il lui fallut le souvenir de la sainteté du message qu'il apportait, pour ne pas la lui administrer ; toutefois il ne voulut pas accepter si facilement cette insolence, et il dit :

— J'écrirai à votre maître, mais en attendant vous lui direz de ma part que vous êtes un manant.

— Hein ! fit le domestique, qui ça, un manant?

— Vous, car je ne veux pas croire que M, de Gabarrou m'eût refusé sa porte si vous lui aviez annoncé ma visite comme vous le deviez.

— Pardieu ! dit le valet d'un ton et avec un geste où les allures de la canaille de cabaret percèrent l'enveloppe de la livrée, vous pouvez écrire ce que vous voudrez, je m'en soucie commode....

Le valet n'avait pas achevé qu'une femme parut. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans ; elle était grande, maigre, d'une élégance éblouissante de parure, d'une beauté contestable, mais d'une physionomie supérieurement impertinente.

— Qu'est-ce que c'est? dit-elle en entrant.

— Pardon, mademoiselle, fit le domestique en s'inclinant, c'est monsieur qui veut absolument voir le baron.

— Hé bien ? fit la demoiselle.

— Monsieur le baron ne veut pas le recevoir.

— Et pourquoi? reprit-elle en lorgnant attentivement le jeune homme.

— Parce qu'il ne le connaît pas.

— Hé bien, il le connaîtra.

— Je lui ai déjà dit le nom de monsieur.

— Et il n'a pas voulu le recevoir ?

— Non, mademoiselle.

— Qu'est-ce qu'il a donc? est-ce qu'il est malade?

— Non, mademoiselle.

— Avez-vous absolument besoin de voir M. de Gabarrou? dit la dame en s'adressant à Noël.

— Oui, madame, car j'ai pour lui une lettre que je ne dois remettre qu'en ses mains.

— Hé bien, monsieur, si vous voulez bien me suivre, je vais vous annoncer.

— C'est trop d*obligeance.

— Et où est-il, le baron? reprit la dame en s*adressant au valet.

— Il s'habille.

— Oh l c'est différent I repartit-elle avec un accent plein d'emphase; il s'habille I alors je comprends.

Puis elle se retourna vers Noël et lui dit d'un air de gravité plaisante :

— Si monsieur peut repasser dans trots ou quatre heures, je puis lui promettre qu'il verra M. de Gabarrou. *

Le ton libre de cette femme étonnait fort Noël, et 11 se demandait ce qu'elle pouvait être près de M. de Gabarrou, chez qui elle parlait en maîtresse et dont elle semblait disposée à parler avec assez peu d'égards; il se contenta de répondre :

— Si M. de Gabarrou avait bien voulu me faire dire qu'il s'habillait, j'aurais...

— Vous auriez attendu, reprit la 'dame en l'interrompant, croyant que c'était l'affaire d'un quart d'heure, et vous auriez perdu votre temps. Plaisanterie à part, revenez dans une heure, je l'aurai averti de votre viâte. De qui dois-je lui parler? fit-elle en se dirigeant vers la porte pour entrer.

— On me nomme Noël VarneuiL

— Hél s'écria-t-elle tout à coup, que dites-vous là? Noël Varneuil! et elle l'examina de la têle aux pieds avec une curiosité extraordinaire, puis elle se mit à rire intérieurement, en murmurant : Oh! je reconnais bien le baron à ça... il lui refuse sa porte... mais il ne sera pas dit qu'une fois en sa vie, il ne sera pas puni par où il a péché... Suivez-moi, monsieur, je vais vous faire parler à M. de Gabarrou.

Noël commença à croire que son nom était un talisman et sa personne quelque chose de mystérieux à -quoi étaient attachées les plus étranges destinées; il suivit donc cette dame dans un trouble singulier d'idées. Elle passa devant lui, le laissa dans un salon, et entra dans une pièce où sans doute devait se trouver le baron de Gabarrou , car Noël put entendre une conversation ou plutôt une discussion assez animée. Cet entretien dura une demiheure, au bout de laquelle Noël entendit des portes s'ouvrir et se fermer, puis un silence absolu remplaça l'éclat des voix, et presque aussitôt le baron de Gabarrou parut. C'était un homme jeune

eocore et d'une beauté commune admirable; il avait \kù panlakm collant couleur serin, qui affichait avec impudicité des formes atlilétiques; d'épais favoris noirs histrés avec soin encadraient un visage brun sur lequel se dessinait une bouche rose comme celle d'une jeune fille ; ses cheveux étaient arrangés en coup de vent, et les pointes de sa cravate empesée s'âançaient hors des revers de son habit comme les paratonnerres horizontaux qu'on met à l'angle des monuments. Sa main petite, mais vdue, était chargée de bagues, et où voyait à son poignet des bracelets d'or et de cheveux; il perlait haut comme certains chevaux, et eût eu besoin d'une martingale pour que sa tête fût maintenue dans une position convenable ; il s'avança les bras tendus vers Noël.

— £bl mon garçon, c'est toi I sans rancune, n'en parlons plus; ta mère est morte, c'était une pauvre fille bien malheureuse; mais enfin ce qui est fait est fait... elle m'a écrit, donne-moi ta lettre, voyons ce qu'elle me dit... Comment diable s'est-elle souvenue de moi et m'a-t-elle écrit?... Je sais qu'il y avait de quoi.*, tu es bel homme, mon cher... très-bel hcHume, nous te ferons faire ton chemin; mais tu te mets mal, ça n'est pas bon genre, cette mise ; tu me diras que tu es en deuil, mais encore y a-t-il deuil et deuil.. « Âhl voilà la lettre, n'est-ce pas? je la lirai plus tard...

— Je pense, monsieur le baron, que vous feriez mieux de la lire tout de suite, repartit Noël, à qui cet accueil paraissait bien autrement extraordinaire que celui de l'évêque.

— Tu le veux, repartit Gabarrou ; c'est sans doute de l'argent qiie tu viens chercher... mais je t'avertis que tu t'adresses mal, je suis ruiné; cette folle de Carmélite me mange tout... Ah! mon cher, les femmesl ne te fourre jamais dans leurs griffes. ..Voyons ce que chante cette lettre... huml huml

Noël regardait M. le baron de Gabarrou dans un muet étonnement, et, quoiqu'il sût que c'est presque une indiscrétion que de ne pas quitter des yeux un homme qui lit, il ne put s'empêcher de considérer attentivement le baron pendant qu'il parcourait la lettre de madame Vameuil. Cette lecture étonna probablement le baron , car son air délibéré disparut, il se gratta l'oreille en homme qui se trouve en face d'un cas embarrassant, et il dit assez haut:

— Diable! diable! ceci change bien la thèse, mon cher monsieur; vous sentez que maintenant que je sais... que vous ne savez pas... Vous n'avez pas lu cette lettre du moins?

— Elle n'eût pas été scellée, monsieur, repartit fièrement Noël,

56 CONFESSIOiN GENERALE.

que, du moment qu'elle ne m'était pas destinée, j'aurais cru manquer à l'honneur...

— Tant mieux , dit M. de Gabarrou , vous avez bien fait... et maintenant, mon cher, que me voulez-vous?

— La lettre que je viens de vous remettre ne vous dit-ellè rien sur ce que je puis vous demander ? . :

— Est-ce que vous l'avez lue? demanda encore le baron, -r- Je vous ai dit que non, monsieur, répondit Noël d'autant plus

sèchement, que M. de Gabarrou, avec ses beaux habits et ses somptueux' appartements, lui paraissait un manant du dernier ordre; mais, puisque ma mère a cru devoir m'adresser à vous , je pjMise qu'elle avait des raisons^

— Mais oui , dit Gabarrou en se posant devant une glace , elle avait ses raisons...

Puis il reprit, après avoir considéré Noël :

— Ma foi, mon cher, je ne peux pas m'en dédire, tu es très-bel homme, mais c'est tout ce que tu auras de moi.

Le rouge monta au visage de Noël, qui s'écria :

— J'avoue, monsieur, que je ne vous comprends pas.

— Je l'espère bien , repartit Gabarrou , ainsi n'en parlons plus. Maintenant, je vais vous dire ce que je puis faire pour vous. J'ai besoin d'un jeune homme instruit pour tenir les comptes de la maison , je vous donnerai cette place , je tâcherai de vous faire donner mille ou douze cents francs d'appointements, vous mangerez avec l'intendant et la femme de charge, et vous serez heureux comme un poisson dans l'eau.

— Vous oubliez à qui vous parlez, répondit Noël en mettant son chapeau, et, si je pouvais en vouloir à ma mère morte, je ne lui pardonnerais pas de m'avoir exposé à un pareil affront.

— Comme il vous plaira, mon cher, dit Gabarrou; bon voyage, et quittons-nous bons amis.

Noël sortit sans saluer, et, comme il traversait l'antichambre dans un état de colère rentrée, il rencontra le domestique qui lui dit:

— Mademoiselle Carmélite vous attend pour savoir ce qui-est arrivé.

— Qu'est-ce que c'est que ça, mademoiselle Carmélite? repartit Noël avec un superbe mépris.

— Hé pardieu! dit le valet, celle qui vous a fait entrer chez M. le baron de Gabarrou, la couturière de la princesse.

— Quelle princesse ? repartit Noël avec emportement.

— Pardieu, la princesse chez qui vous êtes , la. princesse CadacolF.

— Cet hôlel n'appartient donc pas à M. le baron de Gabarrou?

— Pas encore, que je sache.

— Et en quelle qualité y est-il ? demanda Noël.

— En quelle qualité? répéta le valet en ricanant, en quelle qualité... 11 s'arrêta, et reprit en s'éloignant : ce n*est pas mon affaire; je vous ai dit que mademoiselle Carmélite vous attend, elle est dans un fiacre au coin de la rue , allez-y ou n*y allez pas , ça ne me regarde pas... bonjour.

Les étonnemenls de Noël se succédaient avec une telle rapidité, qu'il commençait à douter de sa raison; il quitta Thôtel et suivit la rue sans intention d'ajler d'un côté plutôt que d'un autre. 11 était à quelque distance de l'hôtel, lorsqu'un st! st! parti d'une voiture, lui fit lever la tête. Noël vit un fiacre rangé le long d'une porte ; une femme qui était dans la voiture lui fit signe d'approcher, et, pendant qu'il traversait la rue, elle appela le cocher, lui dit d'Ouvrir la portière, puis, se rangeant d'un côté de la banquette, laissa une place libre près d'elle, et Noël monta dans cette voilure sans se douter, pour ainsi dire, de ce qu'il faisait.

— Rue de Chartres, cria la dame, et la voiture se mit en route.

— Hé bien, dit à Noël l'élégante couturière, car c'était elle,

qu'est-ce qu'il vous a dit?

Noël regarda mademoiselle Carmélite , et s'aperçut seulement alors de l'action machinale à laquelle il s'était laissé aller.

— Pardon, lui dit-il, j'étais si distrait! ce n'est pas moi sans doute que vous attendiez?

— C'est vous ; mais qu'avez-vous donc? est-ce que Gabarrou vous a mal reçu? est-ce qu'il a refusé de vous reconnaître?

— Moi? reprit Noël ; en quelle qualité voulez- vous que ce misérable pût me reconnaître? .

— Comment, dit mademoiselle Carmélite, en quelle qualité?

majs mais vous ne savez donc rien de ce que M. Gabarrou est

pour vous?

— Pour moi I repartit Noël avec surprise ; il avait été un inconnu pour moi jusqu'à ce jour, et je regrette qu'il ne soit pas resté ce qu'il était, mais j'espère que je n'entendrai plus parler de cet homme, car il n'entendra plus parler de moi.

— Bah! fit la demoiselle d*un air étonné... et... il ne vous a rien offert... rien proposé?

— L'insolent I repartit Noël, il m'a parlé d'une place de commis, de domestique, que sai&-je?..«

— C'est bien digne de lui ! reprit la couiurière. Et oe n'isst pas faute d'argent qu'il est avare comme ça : il ^ plus de cinq cent mille francs de bon bien qu'il a amassés déjà dans les affaires de la princesse. Est-ce qu'il ne vous devait pas au moins trois ou quatre mille livres de rente ?,.. Abl si j'étais à votre place, je les aurais bien vite, moi, je vous en réponds.

— Trois ou quatre mille livres de rente, moi? dit Noël, et que je les reçoive de M. Gabarrou? et à quel titre?

Carmélite regarda Noël un moment et parut sur le point de lui dire un grand secret, mais elle s'arrêta et repartit :

— D'ailleurs, il n'y a peut-être pas de preuves, et je n'ai pas intérêt à me brouiller avec Gabarrou. Mais, ajouta-t-elle lentement, si j'étais assez adroite pour vous obtenir ça de lui, vous n'êtes pas assez ingrat pour ne pas reconnaître un pareil service?

— Mais je n'ai aucune envie de le demander à personne.

— Vous êtes donc bien riche, dit assez aigrement la couturière, pour refuser comme ça une fortune ?

— Je serais plus pauvre que je ne le suis, dit Noël, que je ne voudrais rien de M. Gabarrou, me dût-il quelque chose, ce que je ne crois pas.

— C'est ce qui vous trompe, monsieur, répondît Carmélite, mais je ne puis rien vous dire quant à présent. Si vous voulez revenir me voir, je vous en apprendrai peut-être plus que vous ne pensez.

La dignité de Noël, qui d'abord avait été révoltée de se trouver en contact avec la couturière amie de M. de Gabarrou, fit place à un vif sentiment de curiosité, et il reprit :

— Mais, mademoiselle, ce que vous pourrez me dire plus tard, ne pouvez-vous me le dire tout de suite ?

Carmélite regarda encore le jeune homme et répondît avec une hésitation assez franche :

— Dam ! ça n'est pas facile. . . d'ailleurs, il m'a dit ça une fois un peu en l'air, et c'est un miracle, qu'en entendant votre nom, ça me soit revenu tout d'un coup ; et puis, Gabarrou est le plus grand menteur de la terre, surtout en fait de ces choses-là, quoiqu'il n'y ait guère de quoi se vanter de ce qu'il a fait.

Elle s'interrompit, et, prenant un ton tout particulier, elle ajouta i

CaNFESSlON GÉNÉRALE. 59

— Votre mère était-elle jolie?

Noêi rougît, et, reprenant sa'retenue, il repartit avec hauteur :

— Ma mère était la plus ^inte et la meflleure des mères, la plus TiMe et la plus vertueuse des femmes.

— Pauvre jeune homme ! reprit Carmélite d'un air de pitié sincère... Je ne ssds pourquoi, mais vous m'intéressez... Venez me voir après-demain, le soir... j'aurai peut-être quelque chose à vous dire... Me voici devant ma porte... à demain.

Le fiacre s'était arrêté ; Carmélite en descendit sans s'occuper de le payer, et, après avoir fait un petit signe de main à Noël, elle s'élança dans une allée assez profonde. Noël, qui se trouvait en voiture malgré lui, descendit à son tour, et, tout en payant le cocher, il lui demanda la rue de Chartres.

— Vous y êtes, dit le cocher.

— Ici?

— Oui, cette dame m'a dit : rue de Chartres.

Noël n'avait pas entendu l'ordre, mais il s'étonna du hasard qui l'avait amené précisément à l'endroit où il devait aller, et il tira la lettre destinée à M. le vicomte d'Ambret. C'était bien rue de Chartres, n® 8. Il leva les yeux en Tair pour voir le numéro, il était précisément devant le n® 8, dans la maison où était entrée mademoiselle Carmélite. Cette réunion de petites circonstances le frappa presque autant que la singularité des visites qu'il venait de faire, et il restait immobile, la lettre d'une main et son arg^tde l'autre, lorsque le cocher se mit à murmurer :

— Ah <^! est-ce qu'il est fou celui-là? Hé I donc, monsieur ! on m'a dit rue de Chartres, n» 8, vous y voilà: avez-vous envie d'aller plus loin?

-— Non, je reste, dit Noël.

— En ce cas, vous pouvez me payer mon heure.

— Qu'est-ce que c'est que votre heure?

Le cocher à son tour regarda Noël comme pour s'assurer si le jeune homme n'était pas quelque peu pris de vin, et, après une petite grimace qu'il s'adressait sans doute à lui-même, il répondit:

— Mon heure.. . c'est. . . c'est cent sous.

— Les voilà, dit Noël.

Le cocher les prit et les retourna avec hésitation; puis, un moment après, il repartit :•

— Est-ce qu'il n'y a rien pourboire î

— Noël lui domia quelque monnaie, et le cocher loi répondit :

— Au plaisir de vous voir, bourgeois.

Il laissa Noël sur la porte, et, tandis qu'il s'éloignait, il se retourna sur son siège pour examiner l'étrange original qu'il venait de conduire. Enfin Noël se décida à entrer, et s'adressa au portier en demandant le vicomte d'Ambret.

— Au second, lui dit-on, la petite porte en face de celle où il y a une plaque de cuivre.

Noël monta, et, arrivé à l'étage désigné, il lut sur cette porte :

MADEMOISELLE GARMÉLITR, COUTURIÈRE DE LA COUR DE RUSSIE. AlOFS

il jugea que lehasard seul avait amené cette rencontre, qui d'abord lui avait paru si étrange, et il reprit un peu de sang-froid. Il sonna à la porte qu'on lui avait indiquée comme étant celle de M. d'Ambret, et une servante de bonne mine vint lui ouvrir : elle était jeune, jolie, et avait un air décidé.

— Qui demandez-vous? dit-elle à Noël.

— M. le vicomte d'Ambret.

— Il est chez lui. Par ici. Monsieur déjeune.

Elle passa la première , entra dans une chambre à coucher, en se dirigeant vers une commode ouverte où elle paraissait ranger du linge, et dit sans faire autrement attention ni à son maître ni à celui qu'elle annonçait :

— Voilà quelqu'un qui vous demande.

— Cécile, repartit aigrement le vicomte assis dans un vieux fauteuil, à côté d'un guéridon sur lequel il y avait un maigre déjeuner consistant en une tranche de jambon, du pain et une bouteille de vin, Cécile, je vous ai dit cent fois de ne jamais introduire quelqu'un sans lui demander son nom et l'annoncer.

Cécile ne répondit pas ; mais, le vicomte ayant pris la bouteille et s'étant versé un verre de vin, elle s'élança vers lui, et, la lui arrachant pour ainsi dire, elle secoua la bouteille, et, l'ayant trouvée vide, elle s'écria avec un accent de mauvaise humeur :

^- J'en étais sûre. Le temps d'aller jusqu'à la porte et de revenir, et vous avez tout bu. Ma parole d'honneur, c'est à n'y pas tenir !

— Cécile ! reprit le vicomte d'un ton solennel.

— Ha ! laissez-moi donc tranquille, répliqua la servante en enlevant les restes du déjeuner, répondez à monsieur si vous pouvez.

A cette injonction faite avec toute l'aigreur possible , le vicomte se leva pour s'avancer vers Noël. C'était un homme de cinquante

ms , coiffé en poudre avec une queue. Son visage couperosé était 5troit et maigre , ses yeux rouges et chassieux n'avaient plus de îils aux paupières. Il était vêtu d'une grande robe de chambre en i)azin blanc : je dis basin blanc , parce que tel avait dû être autrefois le nom de l'étoffe. Pour le moment, c'était une guenille l'un fond roussâtre, tatouée de taches de vin et de tabac, sur laquelle se dessinait un ruban rouge de Saint- Louis. Le reste du costume consistait en une chemise aussi sale que la robe de chambre, une culotte de drap de soie, des bas chinés, et des souliers à boucles , dont le quartier était replié pour servir de pantoufles, et dont les oreilles traînaient sur le carreau mal balayé de la chambre.

Le vicomte d'Ambret se leva et s'approcha de Noël avec ime volonté de bonne grâce qui trahit l'indécision de ses jambes; il trébucha et retomba sur son fauteuil en balbutiant :

— Qui ai-je l'honneur de recevoir chez moi, monsieur? Noël était prêt à remettre à cet homme la lettre de sa mère ,

mais il lui sembla que ce serait une profanation , et il se contenta de répondre :

-— Je m'appelle Noël Varneuil.

— Noël Varneuil ! répéta le vicomte , à qui ce nom produisit un effet assez extraordinaire pour le faire pâlir.

Puis il baissa les yeux et se mit à dire , comme s'il parlait seul :

— C'est Pierre Varneuil, je me souviens... il était soldat dans ma compagnie à Toulon.

— Vous avez servi sous la république? dit Noël étonné.

— Oui, parbleu, j'ai servi, dit le vicomte toujours absorbé dans ses réflexions avinées ; c'est ce qui a nui à mon avancement mili- ' taire. On a dit que je n'était pas pur, et on m'a retraité comme colonel , tandis que d'autres , qui ont été assez heureux pour émigrer tout de suite sans se battre, sont aujourd'hui mestres de camp et lieutenants généraux.

— Ainsi , dit Noël , vous avez connu mon père à Toulon?

— Votre père ! répéta le vicomte , il n'est donc pas mort?

— Non, monsieur.

— Vous êtes en deuil , pourtant ?

— C'est de ma mère.

— Votre mère? dit le vicomte en balbutiant; et comment l'appeliez-vous , votre. . . votre mère ?

— Son nom était Angélique du Premiô de Kerolan.

F^e vicomte recula en saisissant le bras de son fauteuil, se leva, et se remit à crier avec épouvante :

— Cécile! Cécile I Cécile I

La servante entra, et le vicomte, lui montrant Noël, lui dit en tremblant :

— Pourquoi as-tu laissé entrer cet homme? Je n'ai rien à lui dire, je ne le connais pas. Qu'il s*en aille!

Le visage de M. d'Ambret avait quelque chose d'égaré et d'imbécile à la fois. Cécile le força à se rasseoir sur son fauteuil et lui dit :

— Hé bien ! que vous a-t-il dit, ce monsieur?

— Ce qu'il m'a dit? s'écria M. d'Arabret. Sa tête retomba sur sa poitrine, et il ajouta lentement : Il ne m'a rien dit.

Noël fut encore plus stupéfait qu'il ne l'avait été jusqu'à ce moment de l'impression produite par son nom, et, ne sachant que faire et que répondre', il chercha du regard les yeux de la servante, qui, placée à côté de son maître, lui fit signe, en posant son doigt sur son front, que la raison du vicomte était dérangée. Noël se leva pour se retirer ; mais la servante l'appela du regard et lui dit à voix basse :

— Si vous avez quelque affaire sérieuse avec Monsieur, venez de très-bon matin. A cette heure il a encore sa tête ; mais une fois la journée commencée, tout déménage.

— C'est donc une habitude sans ressource que celle de M. d'Arabret? dit Noël en montrant la bouteille vide.

— Ce n'est pas ça qui l'a mis dans cet état, répondît-elle en secouant la tête ; il n'a bu qu'une bouteille de vin à son déjeuner; mais, dame, on ne fait pas la vie qu'il a faite sans avoir à s'en repentir.

Noël ne se souciait guère d'interroger une servante sur le compte de son maître ; mais il avait à accomplir la volonté de sa mère, et, bien qu'il ne comprît pas à quoi pourrait aboutir la remise de la lettre qu'il avait pour le vicomte d'Ambret, il la tira de sa poche et dit à Cécile :

— J'avais cette lettre à remettre à M. d'Ambret.

— Est-elle pressée?

— Je l'ignore.

— Hé bienl je la lui remettrai ce soir; le directeur de Monsieur doit venir dans la soirée, et il ne sera plus dans l'état où il est maintenant.

— CkHOBie il vous plaira, dit Noël, pressé de quitter ce lieu qui lui in^irait un dégoût étrange.

Noël remit sa lettre et se dirigea vers la porte; mais s'étant tourné par un mouvement machinal vers le vicomte, il le vit à genoux, se frappant la poitrine et marmottant des prières. Cécile lui fit signe de ne point le troubler et le reconduisit jusqu'à la porte. Noël hésita à sortir, car il entendait la voix de mademoî* selle Carmélite sur le palier, causant avec action. Cependant Cécile avait ouvert la porte, et, en se rangeant, elle lui dit assez haut :

— Monsieur viendra-t-il chercher la réponse?

— Je ne sais, répondit-il en passant et en saluant rapidement mademoiselle Carmélite, qui reconduisait une jeune dame en grand deuil, d'une exquise beauté.

— En ce cas, reprit Cécile, où faudra-t-il envoyer la réponse?

— Chez M. Noël Vameuil, rue Chantereine, repartit le jeune homme en descendant Tescalier.

Mais il n'avait pas franchi deux marches, qu'une voix répéta avec une vive surprise ce nom fanlastique de Varneuil. Noël se retourna, et vit la belle dame en deuil, qui le regardait avec une curiosité eittrême. Décidément, il pensa qu'il était doué d'une existence fabuleuse, et il fut sur le point de remonter pour interroger cette dame sur sa surprise. Mais elle rentra dans l'appartement de mademoiselle Carmélite avec celle-ci, et Cécile avait fermé la porte de M. d'Âmbret. A la manière dont cette dame avait entraîné la couturière dans le fond de son magasin, Noël ne put douter que ce ne fût pour l'int^roger sur son compte; car cette étrangère devait supposer que mademoiselle Carmélite le connaissait, puisrqu'il l'avait saluée d'un air de connaissance. Noël demeura immobile sur l'escalier, et il lui prit une espèce de vertige. 11 douta un moment de la réalité de ce qui lui arrivait, et il se secoua pour s'éveiller du rêve fantastique auquel il lui semblait être en proie. Mais il était bien éveillé, et la certitude qu'il ne rêvait pas lui rendit encore plus incompréhensibles les rencontres extraordinaires dont il paraissait le jouet. Un seul espoir restait à Noël de trouver le fil du labyrinthe dans lequel il marchait en aveugle : c'était sa visite au comte de Varneuil, son père. Celui-là devait savoir le mystère de sa vie, et il avait le droit de le lui demander. Noël se décida donc à aller à Passy ; mais il voulut mettre quelques heures de réflexion entre sa résolution et sa visite, il voulut interroger un nK)ment cette destinée passée qui ne pouvait

lui répondre ; sa tête s'égarait dans ce dédale inextricable , et il voulut aussi meltre un intervalle entre son trouble et sa ré^ flexion. Sur le point de retourner chez lui, il recula devant la solitude qui l'y attendait, et, s'imaginant dans un premier moment que le bruit et le mouvement étaient des compagnies, il s'achemina vers le jardin des Tuileries, où les derniers beaux jours de l'automne avaient amené une foule comme on n'en voit plus guère de nos jours.

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