RENCONTRE
Ce fut d'abord pour Noël un spectacle curieux que celui de toutes ces jeunes femmes se promenant en étalant l'éclat de leur parure ou celui de leur beauté. Il suivait des yeux tous ces jeunes gens, qui les saluaient en passant ou qui les abordaient avec un respect souriant ou une familiarité amicale ; il voyait se former et se dénouer des groupes dont quelques-uns se disaient au revoir. Noël s'intéressa pendant quelques instants à ce tableau mouvant, mais bientôt ce spectacle finit par l'attrister, comme tout ce qui tombe dans un cœur triste. Tous ces gens qui se connaissaient, qui s'abordaient, qui se tendaient la main, l'avertirent qu'il n'y avait là personne à qui lui-même pût envoyer un bonjour ou rendre un salut ; il y avait bien moins un ami à qui il pût dire au revoir. Accablé par cette nouvelle conscience de son isolement, Noël s'était retiré pour s'asseoir dans urfe allée plus écartée, et là, les yeux fixés devant lui, il voyait, sans la regarder, cette foule animée et brillante passer et repasser. Pour ce regard sans attention, c'était comme une troupe d'ombres sans formes s'agitant dans un monde idéal où il ne pouvait mettre le pied. Vrais fantômes en effet, puisqu'il n'y avait rien de commun entre eux et lui, puisqu'il n'en pouvait attendre ni un regard ni une parole 1 Jamais il ne s'était senti plus seul, et l'effroi que son isolement lui avait d'abord in-
CONFESSlOiN GÉiNÉttALE. Co
spire commençait à se changer eu désespoir, lorsqu'il fut arraché à celte l'alale préoccupation par une voix qui lui dit son nom.
Noël tressaillit comme si c'eût été un appel presque surnaturel : il regarda avec anxiété d'où venait cette voix, et reconnut un visage qu'il avait vu souvent à Poitiers lorsqu'il y faisait ses études de droit. C'était un homme jeune encore, mais plus âgé que Noël. Celui-ci ne connaissait François Valvins que comme un original qui avait fait de l'étude des sciences exactes son unique occupation. En raison de cette occupation, lorsqu'il était à Poitiers, il vivait en dehors des plaisirs bruyants des autres jeunes gens, et ne se plaisait même guère aux relations des plus sérieux, dont les études s'adressaient à des choses que Valvins méprisait souverainement. Pour lui le commerce était une friponnerie, le droit une école de spoliation, les arts une illusion décevante à laquelle manquait la qualité essentielle de toute chose durable, la certitude de leur vérité, a Deux et deux font quatre, disait-il quelquefois à Noël dans leurs solitaires promenades à Blossac, le jardin public ei désert de la ville de Poitiers, dewk et deux font quatre, le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés élevés sur les autres côtés du triangle : voilà qui est vrai pour moi, pour toi, pour tous, pour les temps présents comme pour les temps futurs. Mais ce qui est honnête et ce qui ne l'est pas, ce qui est juste et ce qui ne Test pas, ce qui est beau et ce qui ne l'est pas, qui le sait? qui peut le dire? Malheur à qui se voue à la recherche de ces fallacieuses vérités ! Au moment oii il croit les saisir, elles lui échappent, ombres vaines, sans corps, sans durée, sans forme. Malheur à qui livre son esprit à ce jeu fatal de déception ! 11 y perdra ses soins, son repos , son bonheur, et il arrivera au terme de sa carrière eu tendant encore la main à une espérance aussi vaine que les autres, la foi en une meilleure vie. Quant à moi, j'ai assez parcouru de ce chemin pour savoir que c'est un désert sans limite, avec un mirage qui brille et trompe sans cesse. )>
— Mais, lui répondait Noël, la science elle-même a ses doutes, ses incertitudes, et le temps a détruit ces vérités comme toutes les autres.
— Le temps n'a détruit que les mensonges, au contraire, répliquait Valvins. Sans doute la science n'atteint pas la vérité du premier coup, mais une fois qu'elle y est arrivée, ce qu'elle a inscrit dans son livre d'or reste à jamais ineffaçable et incorruptible. Aussi, pour l'homme qui a expérimenté la vie el qui n'a trouvé
partout que déceptions, c'est le seul refuge qui lui soit ouvert. S'il a Fesprit ardent et le besoin d'action, il faut qu'il choisisse entre le vice et l'étude ; il n'y a pas de milieu.
Assurément, l'humeur chagrine de Valvins ne sympathisait pas avec la jeune imagination de Noël; ce caractère entier, ces vues moroses sur l'humanité, heurtaient la facile douceur et les rêves enchantés d'un cœur enthousiaste; mais Valvins était, à part cela, le seul homme qui vécût à peu près comme Noël, loin des orgies et des mauvaises habitudes des autres étudiants; aussi était-ce le seul avec lequel Varneuil eût entamé une liaison dont l'habitude avait fait une amitié. On conçoit donc que, dans la triste disposition d'esprit où se trouvait Noël, il accueillit avec joie cet homme qui savait son nom et qui pouvait lui tendre la main. Ils s'assirent l'un près de l'autre, et Valvins, ayant interrogé son ami sur la position où il se trouvait à Paris, sembla le regarder avec une pitié tendre.
— Seul, lui dit-il , avec des revenus qui, pour" beaucoup de femmes, peuvent être considérés* comme une fortune, ou du moins comme une proie, jeune et assez beau pour plaire, assez confiant pour aimer, assez faible pour pardonner I sais-tu ce qu'il y a au bout de tout cela?
— Quoi donc? lui dit Noël.
— Il y a la misère assurément, et peut-être le déshonneur. Noël répondit par un sourire et ajouta doucement :
— Est-ce donc là que tu en es venu?
— Moi, dit Valvins, c'est bien différent. Je suis né pauvre, et, comme j'ai gagné le peu que j'ai, je saurai le conserver en raison des peines que cela m'a coûtées; je suis laid, et aucune femme n'a essayé de me plaire pour avoir la joie de me tromper; puis, je ne pardonne pas, moi; je n'aime pas, moi; je me venge et je bais.
— Tu dois être bien malheureux.
— Je l'ai été beaucoup et longtemps; maintenant je ne le suis^ plus.
— Qui t'a donc consolé?
-^ Moi seul.
— Toi?
— Oui, moi, je suis devenu insensible et égoïste.
— Triste bonheur!
— Qui du moins n'est pas à la merci des autres.
Ck)tnine ils causaient ainsi , Valvins fit un mouvement de surprise et murmura »
— A qui en veut-il?
Noël suivit le regard de son ami , et rencontra celui de cette même femme habillée de deuil qu'il avait vue chez mademoiselle Carmélite et à qui son nom avait causé une si vive émotion. Elle donnait le bras à Un homme de quarante^cinq ans, à qui ses décorations, ses moustaches et ses bottes éperonnées donnaient ras< pect d'un militaire.
— *- Quelle est cette femme? s'écria vivement Noël, qui s'aperçut de l'affectation avec laquelle elle le désignait à l'homme qui l'accompagnait...
— Cette femme, répondit Valvins en examinant le trouble de Noël... la connais-tùi toi?
*-* Non, puisque je tè demande qui elle est.
~ Eh bien ! dit Valvins avec une expression cruelle de nîépris, c'est... c'est une femme.
— Mais son nom...
— Parce qu'elle te regarde comme si ses yeux voulaient fouiller dans ton cœur, la crois-tu amoureuse de toi ?
— Tu es fou ! Je te demande qui elle est, parce que j6 lie puis •douter qu'elle ne me connaisse.
— Et je ne vois pas pourquoi elle ne te connaîtrait pas; elle habitait Poitiers quand tu l'habitais.
— Et On la nomme?
— = Madame Cantel.
— Je me rappelle ce nom ; c'est celui d'un vieux militaire-, mort il y a un an tout au plus , quelques jours avant que tu arrivasses à Poitiers.
— Et de quelle maladie est-il mort? demanda Valvins avec un ton singilier.
— Je he m'en suis pas informé; mais pourquoi cette question? Valvins ne répondit pas. Mais, comme cette madame Cantel
repassait encore devant eux et que ses regards et ceux de l'homme qui l'accompagnait cherchaient Noël avec une curiosité encore plus inquiète que la première fois, Valvins reprit :
— La vipère regarde le rossignol pour le dévorer; tu as raison, il y a quelque chose de commun entre toi et cette femme ; je voudrais bien savoir quel intérêt elle k te perdre.
— A me perdle, moi! s'écria Noël.
Elle élait passée, et Valvins, au lieu de répondre à Noël, fit un signe à un jeune homme qui se promenait en compagnie de trois ou quatre autres personnes. Parmi celles-ci se trouvait un tout jeune homme d'une beauté remarquable, il avait à peine seize ans; et, pendant que celui que Valvins avait appelé s'approchait, Noël put remarquer que ce bel enfant suivait cette madame Cantel d'un œil inquiet et qu'en même temps il examinait Noël comme s'il eût voulu lui demander compte des regards que cette belle incoonue lui adressait. Puis il continua à la suivre, pendant que son ami s'asseyait près de Valvins, qui lui dit, en lui montrant madame Cantel :
— Avec qui est-elle ?
— Avec le général Varneuil.
— Mon père ! s'écria vivement Noël en se levant.
Le jeune homme qui avait parlé à Valvins regarda Varneuil avec un étonnement qu'expliquait cette singulière exclamation d'un fils qui ne connaît pas son père.' Valvins lui-même sembla stupéfait et répéta :
--Ton père?
— Oui. répondit Noël en rougissant; il y a si longtemps que je ne l'ai vu!...
— Que tu ne l'as pas reconnu , n'est-ce pas? dit Valvins... Mais depuis un mois que tu es à Paris, pendant toute la maladie de ta mère, tu n'es pas allé le voir... Il n'est pas venu...
Noël courba la tête. Tout le désespoir de sa destinée lui revint dans le cœur, et, ne sachant ni ne voulant expliquer la singularité de sa position , il s'éloigna. Valvins le suivit après avoir causé un moment avec le jeune homme qu'il avait appelé.
— Hé bieni qu'as-tu? lui dit-il.
— Rien.
— Tu ne connais pas ton père, dit Valvins avec un%t)rusque intérêt, cela se voit: c'est un malheur, un mystère. Je ne te demande pas ton secret. Du reste, tu n'es pas le seul en ce monde. Moi, je suis encore plus ignorant que toi, qui sais au moins qu'il y a un homme à qui tu peux donner ce nom. Je suis un orphelin ramassé sur le bord d'un fossé et à qui l'on a donné le nom de Valvins , parce que c'est dans le village qu'on nomme ainsi que j'ai été élevé.
— Tu ne m'avais jamais dit cela.
— A quoi bon? Il n'y a que les malheureux qui ne méprisent pas
CONFESSION GÉiNÉRALE. 69
les malheureux. Je te voyais aimé d'une mère qui devait (e donner de l'orgueil, portant un nom dont tu pouvais tirer vanité. Tu m'aurais peut- être traité avec une pitié protectrice ; je t'en aurais voulu, Noël... Et toi, et Lucien Deville, celui que je viens de quitter, et ce jeune homme qui partage entre toi et madame Cantel ses jalouses attentions, vous êtes peut-être les seuls hommes à qui je serais fâché d'en vouloir. Mais aujourd'hui que je te crois plus à plaindre que moi, je puis te dire ce que je suis : un enfant trouvé.
— Et tu as pu devenir ce que tu es?
— C'est que j'ai été élevé de bonne heure à l'école du malheur. Maiç toi, ne veux-tu pas me dire par quelles circonstances extraordinaires tu ne connais pas ton père ?
— Non , je ne puis te le dire ; car c'est un secret que j'ignore encore, mais mon père me l'apprendra sans doute.
— Alors, hâte-toi d'aller le lui demander.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est avec une femme qui l'élôignera de toi ou qui l'éloignera de lui, si tu nuis à ses projets.
— Et quels sont ses projets?
— De devenir comtesse de Varneuil.
— D'où le sais-tu?
— De sa vie passée.
— Tu la connais donc?
— Oui.
— Mais ce que tu en sais ne peut-il me guider dans la manière dont je dois me conduire avec mon père?
— Peut-être.
— Veux-tu me le dire?
— Pas maintenant, Noël, tu ne sais pas encore comment on peut se servir du mal qu'on sait des autres ; c'est une arme qui blesse tip) souvent celui qui la manie imprudemment. Quand tu auras vu le comte de Varneuil, je te dirai quelle est cette femme.
— Ce sera donc ce soir.
— Ce soir, soit.
— Je vais à Passy.
— 11 est trois heures ; à six heures nous dînerons au Palais-Royal, nous t'attendrons.
— 11 suffit.
— Tu peux aller à Passy tout de suite, voilà le général qui est
remonlé dans sa voiture avec madame Çanlel, ils rentrât chez eux.
— Chez eux ? dit Noël. - •*- Otii, dans deux petites maisons contiguëSt où , s'il y a deux
chambres à coucher, il n'y a presque jamais qu'un lit à faire.
— Ainsi, madame Gantel. . .
— Est la maîtresse du comte Vameuil^ en attendant qu'elle sdt sa femme.
— Oh ! ce n'est point possible.
— Tu verras.
Noël s'éloigna, prit une voiture et se fit conduire à Passy ; presque aussitôt un autre cabriolet prit le môme chenûD. L'impatience de Noël, et le pourboire excellent qu'il promit au cocher lui ûreot suivre d'assez près la voiture de son père pour qu'il le vît rentrer chez lui. Quelques minutes après, il était à la grille de sa maison, et le concierge lui répondait que le général était sorti et ne rentrerait pas.
L'indignation de Noël fut si vive, qu'il s'emporta avec une violence extrême; mais le concierge lui répondit par des menaces de U chasser. A ces mots , l'exaspération de Noël fut à son comble, et il s'écria avec assez d'éclat pour être entendu :
— Voyons donc si un valet osera me chasser de la maison de mon père !
Le concierge demeura stupéfait, et il allait se confondre en excuses, lorsqu'une voix partie du perron de la maison lui cn> :
— Laissez entrer.
Noël alla vers l'endroit d'où partait cette voix, et vit le général Varneuil, qui, pâle et tremblant de colère , tenait entr'ouverte la porte d'un salon, et qui d'un geste impératif lui fit signe d'entrer.
11 était seul, mais un châle noir oublié sur un fauteuil montra à Noël que la veuve qu'il avait rencontrée avec le général venait de quitter ce salon. Le général avait fermé la porte aveqBolère, et Noël s'était avancé jusqu'au milieu de la pièce.
M. de Varneuil s'approcha de son fils, sur lequel il attacha un regard irrité ; celui-ci fit un pas pour se jeter dans les bras du général, mais ce n'était pas un père qui semblait être devant lui, c'était un ennemi prêt à lui demander compte de l'esclandre que lui, Noël, venait de faire dans sa maison.
— Vous vous appelez Noël Varneuil, n'est-ce pas, monsieur? lui dit le général d'une voix sombre.
— C'est mon nom, puisque c'est le vôtre, mon père.
A la douceur triste de l'accent avec lequel ce peu de paroles urent prononcées, le général parut, pour ainsi dire, changer de :olère, et, au lieu d'être irrité contre la violence de son fils, il i^nbla fâché de sa résignation, et se mit à parcourir la chambre m Hiunnurant :
— Oui, monsieur, oui, mon nom est le vôtre... il Ta bien fallu... ^ cependant j'aurais dû... mais non, ce qui est fait est fait...
Puis il s'arrêta et s'écria en reprenant son humeur :
— Enfin, que me voulez- vous ?
Noël était altéré. Pour cette fois, il sentait véritablement sa raion- le quitter. Il fit un dernier effort, et, tendant à son père la ettre qti'il devait lui remettre, il tomba sur un fauteuil, incapable le se soutenir plus longtemps contre de pareilles émotions. Il ne kerdit pas complètement l'usage de ses sens ; mais il demeura penlant quelques minutes dans un état alarmant de faiblesse et près- [ue de délire ; il ne voyait plus rien qu'à travers un voile, et tout ^e qui l'entourait n'avait plus ni forme ni couleur; les sons ne lui urivaient plus que confusément et sans qu'il distinguât le sens des )aroles prononcées autour de kii. Cependant il lui sembla, après m moment de silence, qu'une voix d'homme s'était fortement élevée appelant du secours; puis une voix de femme paraissait avoir iominé ensuite, puis un nouveau silence, pendant lequel on lui taisait respirer des sels.
Jamais Noël n'eût pu dire c(Hnbien de temps dura ce demi-évanouissement; mais, au moment où il revint à lui, il put apercevoir son père assis à un bureau et écrivant ; il ne se sentit ni la force ni le courage de lui parler ; il vit seulement le général prendre un papier, le plier, le cacheter et le remettre à une femme qui s'empressait près de Noël. Cette femme était madame Cantel , mais Noël était incapable de la reconnaître. Presque aussitôt le général se retira, et i^ame Cantel regarda avec anxiété si Noël avait la conscience w ce qui se passait autour de lui. La pâleur du jeune homme la rassura sans doute, car, profitant de ce que le pain à cacheter était encore trop frais pour lui résister, elle ouvrit cette lettre et la parcourut rapidement. 11 sembla à Noël que cette lettre servait de pli à d'autres papiers, dont cette femme enleva une partie ; mais tout cela était si confus, que ce ne fut que par la réflexion que plus tard il arriva à se rendre raison de ce qui avait passé devaiU lui comme un rêve.
Cependai t les soinsde M*^ Cantel parvinrentà rappeler Noël à lui-
même ; avec la conscience de sa vie il reprit sa force, et avec sa force son désespoir. Mais cette fois ce désespoir, au lieu de l'abattre, sembla lui donner plus de force, et il se releva avec une violence qui fit reculer madame Cantel. Elle se remit pourtant, et, tendant à Noël la lettre que le général lui avait confiée , elle lui dit:
— Voici, monsieur, ce que le général m'a chargée de vous remettre.
— Mon pèren'a-t-il rien h me dire? repartit Noël.
— 11 a cru devoir vous écrire , monsieur.
— En ce cas, madame, cette lettre est inutile.
— Peut-être , quand vous en connaîtrez \e contenu , penserezvous le contraire.
Noël réfléchit. Et , après un moment de silence pendant lequel il rappela ses idées et l'espèce de songe qu'il venait de faire, la soustraction qui lui semblait avoir été faite, il se souvint aussi que les ordres de sa mère ne s'arrêtaient pas à la remise des quatre lettres. 11 prit celle que lui présentait madame Cantel; et répondit avec un accent qui parut épouvanter cette femme :
— Je prends donc cette lettre, madame, et j'espère qu'elle ne me sera pas inutile.
Et il sortit de la maison de son père, et s'enfuit pour pouvoir à son aise éclater en larmes et en sanglots. A ce moment Noël avait tout oublié, son rendez- vous avec Valvins et les avertissements de cet ami sur madame Canlel. Celait à son père seul qu'il en voulait , c'était à sa destinée surtout. Un peu moins de malheur, et peutêtre Noël eût-il pensé au suicide ; mais il était frappé partxopde côtés à la fois pour ne pas ressentir cette douleur qui pousse à la vie par la colère. Mille désirs de venge?mce se succédaient dans soù esprit ; mais comment les satisfaire, ei, d'ailleurs, comment et de quoi se venger? 11 supposa que la lettre qu'il venait de reQ||oir pouvait lui en fournir les moyens, et il voulut en connaître l™ontenu.
Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il faut dire que Noël était remonté dans le cabriolet qui l'avait amené, lorsqu'il se décida à ouvrir sa lettre. 11 était trop troublé pour faire une attention scrupuleuse à ses actions ; il brisa le cachet de la lettre, et la déplia sans s'apercevoir qu'il s'en échoppait quelques chiffons de papier, et que ces papiers, après être tombés sur ses genoux, avaient glissé jusque dans la paille du cabriolet. Saiis doute le cocher s*en aperçut et comprit l'importance des papiers qui s'échap-
padent ainsi ; car, à partir de ce moment, il lança son cheval d'une façon vraiment extravagante, feignant de ne pouvoir le maintenir et Texcitant sous prétexte de le corriger. De cette façon, et grâce aux rudes secousses que cette allure procurait à Noël , il lui fut impossible de lire la lettre qu'il tenait. Un plus léger obstacle eût suflS à Noël pour y renoncer, car il en était arrivé à n'avoir plus ni désir ni volonté. Il n'avait aucun projet, et, en eût-il eu un, il aurait manqué de résolution pour l'exécuter. Cependant, le cocher lui ayant demandé plusieurs fois où il fallait le conduire, Noël avait répondu:
— Où vous voudrez.
— Au Palais-Royal, mon maître?
Le Palais-Royal alors, plus encore qu'aujourd'hui^ était le centre de toutes les oisivetés.
— Au Palais-Royal, répondit Noël, qui se rappela que Valvins devait s'y trouver.
Grâce au singulier empressement du cocher, Noël fut bientôt arrivé. Il erra un moment dans le jardin et ne fut pas peu étonné, en reconnaissant Valvins au bout d'une allée, de le voir en grande conférence avec Carmélite. Il les aborda, et l'élégante couturière parut, encore plus contrariée que surprise de la reconnaissance de Valvins et de Noël. Lorsqu'elle les eut laissés ensemble, Noël dit à son ami:
— Tu connais cette femme?
— Oui.
— C'est singulier I
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est aussi liée à mon existence.
— Et en quoi?
— Je l'ignore, mais je dois le croire.*. Qui est-elle?
— Uq|pfemme, repartit Valvins avec un peu de ce pédantisme de méchanceté qu'il affectait en parlant des femmes, c'est-à-dire fausseté, vanité, lâcheté.
— Ce n'est pas me répondre.
— Si c'est son histoire que tu veux savoir, je te la dirai. Cellelà, je la sais mieux que personne.
Comme ils parlaient ainsi en se promenant sous les galeries, ils furent viplemment poussés par un homme qui passa rapidement, en s'élançant dans une de ces sombres allées qui alors menaient aux maisons de jeu.
•^-Qa*6St-ce que c'est que ça? s*écria Noël, tout étourdi de ia rudesse de la rencontre, un fou ou un voleur ? -— C'est plus que tout cela.
— C'est?,..
A l'instant où il allait répondre, Valvins se détacha du bras de Noël, et, s'approchant d'une jeune fille qui parcourait le jardin d'un air inquiet, il lui dit :
— Vous cherchez votre maître? il vient d'entrer au 113.
— Encore ! s'écria la jeune fille. Heureusement que les garçons de salle le connaissent, et qu'ils lui refuseront la porte.
— Oui, fit Valvins en riant; mais il est peut-être monté plus haut dans la maison. . .
La moue méprisante avec laquelle la servante réponcût à cette supposition fut aussi significative que possible. Valvins la comprit ; mais Noël demeura encore plus stupéfait qu'il ne l'avait été jusquelà, car cette fille était Cécile, la servante du vicomte d'Ambret. Noël crut deviner une telle fatalité dans ce concours de rencontres véritablement invraisemblables, qu'il arrêta Valvins et lui dit :
— Connais-tu M. d' Arvilliers ?
— L'évoque?
— Oui.
— Oui, et je connais aussi madame Dulong, sa gouvernante. Noël sourit.
— Oui, murmura-t-il, il y a une fatalité en tout ceci.
— Est-ce que tu as affaire à l'évêque? dit Valvins.
— Oui, repartit Noël.
■^ En quoi ?
— Je te le dirai, je te dirai tout ; mais je ne le puis avant quelques jours.
— Soit; où dînes-tu?
— Nulle part. %
— Dîne avec nous.
— Volontiers.
Lucien Devilleles avait rejoints.
Tant que dura le repas, Noël prit peu de part à la conversation. Quand il fut terminé, Noël, qui semblait avoir médité un projet, pria son ancien et son nouvel ami de l'accompagner chez lui. Ils le suivirent. Au moment où il passait devant la loge du portier, celui-ci lui remit trois lettres. Noël, monté chez lui, les ouvrit. 11 les parcourut rapidement, et luie singulière expression parut sur
son visage ; c'élait comme s'il eût dit : Je m'y altendais. Il fit signe à Valvinset à Lucien Deviile de s'asseoir, et, après avoir fait apporter un bol de punch et des verres, il leur dit :
— Écoutez-moi avec attention l'un et l'autre. Voici ce qui m'est arrivé aujourd'hui.
Et tout aussitôt il leur raconta les visites du matin les unes après les antres, jusqu'au moment où il les avait rencontrés aux Tuileries. Puis il ajouta :
— Ces lettres que je viens de recevoir me prouvent que les quatre femmes qui se trouvent connues de vous ne sont pas étrangères à ce qui m'arrive. Valvins, dis-moi donc ce que tu sais; je vous ferai part ensuite de ce qui m'a été écrit.
— Mais, dit Valvins, ta visite chez ton père, tu n'en parles pas. ..
— Elle a été conmie les autres, elle m'a valu une lettre.
— Comme les autres ?
— Je rignore ; je ne l'ai pas lue.
— Il faut la lire, dit Valvins.
— Pourquoi?
— Il faut la lire, il faut que tu saches si ton père t'a repoussé aussi.
Alors Noël leur raconta encore ce qui lui était arrivé à Passy, son évanouissement et ce qu'il avait cru voir dans cette espèce de songe éveillé qu'il avait fait.
Valvins regarda Lucien et sourit amèrement, puis il ajouta :
— Raison de plus pour lire cette lettre.
— Sais-tu donc quelque chose ?
— • Je ne sais rien, fit Valvins, mais lis.
Noël tira la lettre de sa poche, et Valvins put voir qu'elle était décachetée.
— Tu dis ne pas l'avoir lueT
Noël lÛ expliqua ce qui lui était arrivé dans le cabriolet , et se mit à lire, mais bientôt il pâlit et parut prêt à se trouver mal; tout à coup cependant il regarda autour de lui , chercha par terre et dans ses poches....
— Qu'est-ce que c'est? dit Valvins.
— Regarde , s'écria Noël en lisant un paragraphe de la lettre.
« La somme que vous trouverez sous ce pli est tout ce que vous recevrez de moi. )>
— Hé bien, cette somme? dit Valvins.
— Elle n'y est pas , je l'aurai perdue dans ce cabriolet.
— Ou on te Ta volée.
— Qui donc?
— Nous le saurons. Donne-moi de quoi écrire, reprît Valvins. Il écrivit un mot et chargea le domestique de Varneuil d'aller
porter sur-le-cbamp le billet à son adresse.
La conduite de Valvins n'était pas moins mystérieuse que celle des autres personnes à qui Noël avait eu affaire, et il regrettait presque le commencement de confiance qu'il lui avait montrée. Valvins le devina et lui dit :
— C'est à moi à commencer, Noël. Je vais te dire ce qu'il faut que tu saches, et ensuite tu agiras comme tu le croiras convenable. A l'exception de la phrase que tu as lue, j'ignore ce que contient la lettre de ton père ; je ne sais pas non plus si tu as perdu ou si l'on a fait disparaître la somme qu'elle renfermait, mais ce qu'il t'importe surtout de savoir, c'est quelle est la femme sous l'empire de laquelle il agit. Quand tu en seras instruit, tu verras ce que tu auras à faire vis-à-vis de lui et vis-à-vis des autres hommes chez qui tu t'es présenté.
— Parle donc, je t'écoute.
— LaviedemadameCantel n'est pas longue, elle se résume toute en une aventure à laquelle manquait le dénoûment lorsque je l'ai écrite. Ce qui arrive aujourd'hui peut le rendre ce qu'il doit être.
— Et cette aventure, dit Noël, pendant que Valvins déposait un manuscrit sur la table, tu l'as écrite?
— Om.
— Et pour qui ?
— Tu as vu ce jeune homme qui était au bras de Lucien Deville?
— Oui.
— C'est pour lui qu'elle a été écrite.
— Et dans quel but? ^
— Si tu veux attendre un moment, tu le sauras.
En cet instant on sonna à l'appartement, et une voix jeune demanda M. Valvins.
Valvins ouvrit la porte du petit salon et cria assez haut :
— Entre, Fabien, entre.
Noël vit entrer aussitôt le jeune homme dont Valvins parlait, et celui-ci lui dit :
— Je te présente à M. de Varneuil.
•— M. de Varneuil I dit ce jeune hofnniG oïl le Saluant.
— Dis-moi, Fabien, reprit Valvins, quand tu as vu Monsieur suivre la voiture de M. de Varneuil et de madame Cantel, tu as suivi Monsieur ?
Le jeune homme rougit.
— Oui, reprit Lucien, tu avais remarqué les regards curieux dont yictorine le poursuivait, et tu as cru que c'était un rival ?
— C'est vrai, monsieur, dit Fabien en s'adressant à Noël, mais à présent que je sais...
— Tu sais quelque chose de plus important, dit Valvins ; tu sais le numéro du cabriolet qui a conduit Varneuil.
— Oui, dit Fabien en ouvrant un carnet; c'est le numéro 901.
— Lucien, un mot à Eugène : il faut que le cocher de ce cabriolet soit arrêté ce soir, et nous pourrons peut-être alors écrire le dénoûment de cette histoire.
— Quelle histoire?
— Celle que je t'ai promise, Fabien.
— Une calomnie !
— Une vérité, dit Lucien, dont je me porte garant.
— Toi, Lucien? dit le jeune homme.
— Écoute^ et tu verras si j'ai été en position de tout savoir.
— Chacun de vous y a son intérêt, messieurs, reprit Valvins en s'adressant à Noël et à Fabien ; soyez donc attentifs ; toi, Noël, n'oublie pas que s'il y a des détails qui te sont inutiles, puisque tu connais la ville où elle s'est passée, c'est que cette histoire s'adressait d'abord à quelqu'un qui ne les connaît pas.
— Nous écoutons.
Et Lucien leur lut l'histoire suivante.