‹ Confessions d'un jeune anglaisChapitre 9 sur 11 · NOSTALGIE · texte numérisé non relu

NOSTALGIE

Bien beaux étaient les jours pleins de rêveries d'autrefois, Quand à l'ombre endormante de l'été Sous les hêtres dans le bois Les bergers étaient couchés, et doucement jouaient Des airs de musique aux jeunes filles, qui, effrayées, S'approchaient toutes ensemble ravies, Leurs blanches douces mains étendues comme des feuilles blanches, Dans les chers vieux jours de l'Arcadie.

Les hommes n'étaient pas, comme aujourd'hui, Hantés et terrifiés par des croyances.

Ils ne cherchaient pas, ni ne souciaient de connaître La fin qui attire comme un aimant, Ils ne disaient pas avec des doigts austères le chapelet, Ils ne raisonnaient pas avec leur souffrance ou leur joie, Mais s'amusaient bruyants dans des prairies douces, Aux chers vieux jours de l'Arcadie.

L'avenir peut avoir tort ou raison, i-e présent a certes tort, Car la vie et l'amour ont perdu leur charmé, Et amer même est notre chant ; D'année en année le doute grisâtre devient plus fort

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Et la mort est tout ce qui semble durer.

C'est pourquoi, cœur lassé, je soupire Après les chers vieux jours de TArcadie.

Les gloires et les triomphes ne cesseront !

Mais les hommes peuvent sonder les cieux et la mer, Une chose est perdue : la paix des chers vieux jours de FArcadie.

Et voilà comment j'en vins à m'établir dans une maison meublée du Strand, déterminé à me consacrer à la littérature, et à supporter les fatigues d'une vie littéraire. Je m'étais assez amusé, et maintenant j'étais résolu à voir ce que je pouvais faire dans le monde du travail. J'étais impatient d'avoir la preuve, la preuve décisive de ma capacité ou de mon incapacité. Un livre ! Non. Je voulais une réponse immédiate, et le journalisme seul pouvait me le donner. C'est le raisonnement que je faisais dans la maison meublée du Strand.

Et qui est-ce qui m'amena dans cette maison ? Le hasard ou la recommandation d'un ami ? je l'ai oublié. Elle n'avait pas de confortable affreux et malpropre ; mais elle était curieuse comme tout ce qu'on examine de près. Laissez-moi vous parler de mes appartements. Le cabinet était beaucoup plus long que large; il était à panneaux de sapin peints en brun clair. Derrière, il y avait une grande chambre à coucher ; le parquet était couvert d'un tapis déchiré, et un grand lit se dressait au milieu de la chambre. Mais à côté du cabinet se trouvait

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une petite chambre à coucher que l'on louait dix shillings par semaine ; et la cloison était si mince que je pouvais entendre tous les mouvements que faisait le locataire. Ce voisinage m'était insupportable, et je me décidai définitivement à ajouter dix shillings au prix de mon loyer, et je devins possesseur de l'étage tout entier. Dans les appartements au-dessus des miens vivait une femme jeune et jolie, actrice au théâtre de Savoy. Elle avait un piano, et accoutumait de jouer et de chanter le matin ; l'après-midi, des amies — des filles de théâtre — venaient la voir; Emma, la bonne à tout faire, leur montait le thé, et alors, oh ! quel bavardage, et quels éclats de rire ! Cette pauvre miss L... ! elle n'avait que deux livres par semaine pour vivre ; mais elle était toujours gaie, excepté quand elle ne pouvait payer la location de son piano. Je suis sûr qu'elle se rappelle avec plaisir ces jours-là, et les regarde comme des jours très heureux.

C'était une grande fille, aux formes sveltes, de grands yeux bruns ; elle aimait les jeunes gens, et espérait que M. Gilbert lui donnerait un vers ou deux dans son prochain opéra. Je suis souvent sorti sur le palier pour la rencontrer ; nous nous asseyions sur les escaliers, et nous causions, jusqu'après minuit, de quoi ? — de notre propriétaire, du théâtre, des meilleurs moyens de s'amuser dans la vie. Un soir elle me dit qu'elle était mariée, ce fut un mo-

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ment solennel. Je lui demandai pourquoi elle ne vivait pas avec son mari. Elle me l'expliqua, mais j'ai oublié la raison de sa séparation au milieu des nombreuses raisons de séparation fort semblables que l'on m'a confiées depuis.

La propriétaire fut profondément irritée de notre intimité, et je crois que miss L... paya dans sa note ses conversations avec moi. Au premier étage il y avait un grand cabinet et une grande chambre à coucher, chambres solitaires, qui restaient presque toujours sans être louées. Le bureau de la propriétaire était au rez-de-chaussée, sa chambre à coucher à côté, et plus loin l'entrée des escaliers conduisant à la cuisine, d'où montaient toute une couvée d'enfants, Emma, l'affreuse servante, avec son service à thé, et beaucoup d'odeurs diverses, où dominait celle du jambon et des œufs.

Emma, je me souviens de vous — vous ne devez pas être oubliée. Debout à cinq heures tous les matins, nettoyer, laver, faire la cuisine, habille'r ces exécrables enfants ; être pendant au moins dix-sept heures sur vingt-quatre aux ordres de la propriétaire, des locataires, des enfants qui se querellent ; pendant au moins dix-sept heures sur vingt-quatre, travailler péniblement dans cette horrible cuisine, monter les escaliers en courant avec le charbon, le déjeuner, et les pots d'eau chaude; à genoux devant une grille, enlever les cendres avec ses mains —

puis-je les appeler des mains ? Quelquefois les locataires vous jetaient une parole affectueuse, mais jamais personne qui reconnût que vous étiez de la même nature que nous ; simplement la pitié qu'on pouvait avoir pour un chien. J'avais l'habitude de vous faire toute sorte de questions cruelles, j'étais curieux de connaître la profondeur de l'abêtissement où vous étiez tombée, ou, plutôt, dont on ne vous avait jamais fait sortir. Vous répondiez généralement avec assez de candeur et de naïveté. Mais quelquefois mes paroles étaient trop crues, elles pénétraient à travers la peau épaisse, dans le vif, dans la partie humaine, et vous faisiez un mouvement; mais c'était rare, car vous étiez, à peu de chose près, oh ! à peu de chose près, un animal ; votre tempérament et votre intelligence étaient exactement ceux d'un chien qui a trouvé un maître au pis aller, qui peut le mettre dehors à tout moment. Dickens ferait du sentiment ou se moquerait de vous ; je ne fais ni l'un ni l'autre. Je reconnais simplement en vous un des résultats de la civilisation. Vous ne paraissiez ni jeune ni vieille ; vos pénibles travaux ont effacé les marques notatives des années et vous ont laissé, en chiffre rond, au-dessus de trente ans ; vos cheveux étaient d'un brun rougeâtre, et votre figure avait cet air franc et honnête si essentiellement anglais. Le reste de votre personne était une masse de vê^ments ébouriffés, et quand vous

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bondissiez au haut des escaliers, je voyais quelque chose qui ne ressemblait pas à des jambes; les bonds que vous faisiez étaient affreux, ils ressemblaient aux bonds d'un cheval de fiacre. Je vous ai parlé avec colère ; j'ai entendu les autres vous parler avec colère ; mais je n'ai jamais vu votre douce figure (car votre figure était douce, pleine d'une expression douce, empreinte de cette douceur naturelle qui est noblesse) perdre son expression de bonté parfaite et inaltérable. Les mots donnent peu de sens aux horreurs réelles de la réalité. La vie, chez vous, signifiait ceci : naître dans un bouge et le quitter pour aller travailler dix-sept heures par jour dans une maison meublée; être de Londres, mais ne connaître que l'impasse dans laquelle vous êtes née et les quelques boutiques du Strand où la propriétaire se servait. Ne connaître rien de Londres signifiait, dans votre cas, ne pas connaître que ce n'était pas l'Angleterre ; l'Angleterre et Londres ! vous ne pouviez faire de différence entre eux.

L'Angleterre était-elle une île ou une montagne ? vous n'en saviez rien. Je me rappelle, lorsque l'on vous apprit que miss L... allait partir pour l'Amérique, vous m'avez demandé — et la question était sublime : « Va-t-elle voyager toute la nuit ? » Vous aviez entendu des gens parler de voyager toute la nuit, et c'était tbtit ce que vous saviez sur les voyages et sur les lieux qui n'étaient pas le Strand.

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Je vous ai demandé si vous alliez à l'église, et vous avez dit : « Non, cela me fait mal aux yeux. » Je vous ai dit : « Vous ne lisez pas, vous ne pouvez pas lire. » — « Non, mais je suis obligée de regarder mon livre. » Je vous ai demandé si vous aviez entendu parler de Dieu ; vous n'en avez pas entendu parler; et comme je vous pressais, vous vous êtes doutée que je me moquais de vous et vous n'avez pas voulu répondre ; quand j'ai voulu vous éprouver encore en vous parlant de ce sujet, j'ai pu voir que la propriétaire vous avait dit ce qu'il vous fallait répondre. Mais vous n'aviez pas compris; votre ignorance consciente, ou du moins devenue consciente pendant les deux jours précédents, était encore plus digne de pitié que votre ignorance inconsciente quand vous répondiez que vous ne pouviez pas aller à l'église parce que cela vous faisait mal aux yeux. C'est une chose étrange que de ne rien connaître ; par exemple de vivre à Londres et de ne pas avoir d'idée de ce qu'est le House of Commons, et même de ce qu'est la reine, sauf peut-être que c'est une dame riche. La police ? vous saviez ce que c'est qu'un policeman parce que Ton vous envoyait en chercher un pour faire partir un joueur d'orgue de barbarie ou les saltimbanques. Ne connaître rien, si ce n'est une sombre cuisine, des grilles, des œufs et du jambon, des enfants sales ; travailler dix-sept heures par jour et vous voir

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tromper sur vos gages ; répondre, quand on vous demandait pourquoi vous ne touchiez pas vos gages ou bien pourquoi vous ne quittiez pas si on ne vous payait pas, que « vous ne saviez pas comment la propriétaire se tirerait d'affaire sans vous ».

Cette femme vous devait, je crois, quarante livres; c'est ce que je calculais d'après ce vous m'aviez dit; et cependant vous ne vouliez pas la quitter parce que vous ne saviez pas comment elle se tirerait d'affaire sans vous. Stupidité sublime ! Votre intelligence s'arrêtait là. Je me rappelle qu'un jour vous parliez d'un demi-jour de congé ; je vous questionnai, et je trouvai que votre idée d'un demi-jour de congé, c'était d'emmener les enfants promener, et de leur acheter des bonbons. Je le dis à mon frère, et il me répondit : « Emma prendre un demi-jour de congé ! vous feriez aussi bien de donner congé à une mule. » La phrase était brutale, mais elle vous décrivait admirablement.

Oui, vous fûtes une mule, sans nul regret en vous ; vous fûtes une bête de somme, une esclave trop horrible pour autre chose que le travail ; et la grosse propriétaire avec sa douzaine d'enfants avait raison.

Vous n'aviez pas d'amis ; vous ne pouviez avoir d'amis à moins que ce ne fut quelque chat ou quelque chien abandonné. Vous m'avez parlé une fois de votre frère qui travaillait dans un entrepôt de

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pommes de terre ; j'ai été étonné, je me suis demandé s'il était aussi laid que vous. Pauvre Emma ! Je ne l'oublierai jamais, votre bon cœur, et votre inaltérable bonne humeur ; vous étiez née admirablement bonne, comme une rose naît avec un parfum exquis ; vous étiez inconsciente de votre bonté comme la rose l'est de son parfum. Vous aviez été prise par cette grosse propriétaire, de même qu'un malotru pique une rose à son habit plein de tabac. On vous renverra, on fermera la porte sur vous, quand la santé vous manquera; ou, quand vous serez vaincue par les bas usages, vous vous adonnerez à la boisson. Il n'y a pas d'espoir pour vous , même si on vous traitait mieux, si l'on vous payait vos gages, il n'y . aurait pas d'espoir pour vous. Ces quarante livres elles-mêmes, si on vous les donnait, ne vous seraient pas profitables. Elles amèneraient le chenapan paresseux, qui vous méprise aujourd'hui comme quelque chose de trop vil même pour ses baisers, à suivre toujours vos talons et à vous parler bas à l'oreille. Ses paroles vous rendraient folle, car votre bon cœur a soif de bonnes paroles : et puis quand il aurait dépensé votre argent, et vous aurait possédée en désespoir de cause, le cabalo de gin et la rivière feraient le reste. La Providence est très sage après tout, et votre meilleur sort est votre sort actuel. Nous ne pouvons ajouter de souffrance, et

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nous ne pouvons en enlever ; nous pouvons les changer, mais nous ne pouvons les chasser ni les alléger... Mais qu'est-ce que ces vérités et qui de nos jours croit à la philanthropie ?...

« Entrez... Ah ! c'est vous, Emma.

« Allez-vous dîner à la maison aujourd'hui, monsieur ? »

« Que puis-je avoir ? »

« Eh bien ! vous pouvez avoir une côtelette ou un bifteck. »

« Et puis ? »

« Un bifteck, ou une côtelette, ou...

« Oh ! oui, je sais ; eh ! bien, je prendrai une côtelette. Et maintenant dites-moi, Emma, comment se porte votre jeune homme ? J'ai entendu dire que vous en aviez trouvé un ; vous êtes sortie avec lui l'autre soir. »

« Qui vous a dit cela ? »

« Ah ! ça ne fait rien ; je sais tout. »

« Je sais, c'est miss L... »

« Dites, comment l'avez-vous rencontré, qui vous l'a présenté ? »

« Je l'ai rencontré en revenant du bar avec la bière pour le déjeuner de miss L... »

« Qu'est-ce qu'il vous a dit ? »

« Il m'a demandé si j'étais engagée ; je lui ai dit que non. Il est venu dans notre rue ce soir-là. »

« Et il vous a emmené vous promener ? »

« Oui. »

« Et où êtes-vous allés ? »

« Nous sommes allés nous promener sur le quai. »

« Et quand reviendra-t-il vous chercher ? »

« Il disait qu'il reviendrait hier soir, mais il n'est pas venu. »

« Pourquoi n'est-il pas venu ? c

« Je ne sais pas ; je suppose que c'est parce que je n'avais pas le temps de sortir avec lui. Alors c'est

miss I qui vous la dit? mais, vous faites aussi

la causette dans l'escalier. Je suppose que vous aimez à causer avec elle. »

« J'aime à causer avec tout le monde, Emma ; j'aime à causer avec vous. »

« Oui, mais non pas comme vous causez avec elle; je vous entends, vous vous faites du bon temps. Elle disait ce matin qu'elle ne vous avait pas vu ces deux derniers soirs, que vous l'aviez oubliée, et que je devais vous les dire. »

« Très bien, je sortirai ce soir, et je lui parlerai. » « Et la propriétaire qui est si en colère ; elle n'ose rien dire, parce qu'elle a peur que vous vous en alliez. »

Un jeune homme dans une maison pleine de^ femmes doit être extraordinairement déplaisant Vil

n'attire pas une grande partie de leur attention. Il est certain, du moins, que c'était sur moi que se portait tout l'intérêt dans la maison ; je vis là que la pratique de la vertu n'est pas aussi désagréable que beaucoup de jeunes gens le pensent. La grosse propriétaire tournait autour de ma porte, et j'obtenais des œufs parfaitement frais simplement en la tenant à distance ; la jolie actrice , avec laquelle j'avais l'habitude de sympathiser dans les escaliers à minuit, m'aimait davantage, et notre intimité était plus étrange et plus subtile parce qu'elle était pure ; et il ne me déplaisait pas de savoir que l'affreuse servante rêvait à moi comme elle aurait pu le faire d'une étoile, ou de quelque chose aussi impossible à atteindre. Mais la fille de la s maîtresse de maison, une sale fille de quinze ans, m'ennuyait avec ses œillades, qui me révoltaient un peu. lœ reste, et je parle sincèrement, ne m'était pas déplaisant. Ce n'était pas aristocratique ; mais, je le répète, ce n'était pas déplaisant, et je ne crois pas qu'aucun jeune homme, quelque raffiné qu'il ait été, l'eût trouvé déplaisant.

Mais si le soir on m'offrait le choix entre une côtelette et un bifteck, le matin j'avais à me décider entre des œufs au jambon et du jambon aux œufs. Un coup frappé à la porte : « Neuf heures, monsieur ; de l'eau chaude, monsieur ; que voulez-vous avoir pour déjeuner ?» — « Que

puis- je avoir ?» — « Ce que vous voudrez, monsieur. Vous pouvez avoir du jambon aux œufs ou... ». — «Pas autre chose? » — Une pause. — « Eh ! bien, monsieur, vous pouvez avoir des œufs au jambon, ou... » — « Bien, je prendrai des œufs au jambon. »

Les rues de Londres me faisaient l'effet de trous de rats, sombres, allant de côté et d'autre comme le hasard les dirigeait, avec juste de temps en temps une fente de ciel, qu'on apercevait comme à travers une crevasse, si différentes des boulevards qui s'éloignent en formant de charmantes places avec des fontaines et des nuages de feuillage vert. Les manières de vivre étaient si diamétralement opposées! Je pense en' ce moment au confort intellectuel plutôt qu'au confort physique. Je pouvais encore passer sur la nourriture de la maison meublée, mais j'avais Beaucoup de peine à renoncer au brillant et à l'enthousiasme artistique du café... La taverne! — j'avais entendu parler de la taverne.

Il y a à peu près soixante-dix ans, le Club remplaça la Taverne, et depuis lors toute relation littéraire a cessé à Londres. Des clubs littéraires se sont fondés, et leurs fauteuils de cuir ont fait naître M. Gosse ; tandis que la taverne a donné au monde Villon et Marlowe. Et il ne faut pas s'en étonner ; ce qu'il nous faut, c'est l'enthousiasme et le vagabondage ; et l'aspect mêmç d'une tavçrne est un

grognement de dépit pour le foyer. Les fauteuils de cuir sont autant de salaam pour le foyer. Je le demande, est-ce que jamais personne a vu une salle de club gaie ? Est-ce qu'on peut s'imaginer quelque chose de semblable ? Vous ne pouvez avoir de club sans tables d'acajou, vous ne pouvez pas avoir des tables d'acajou sans revues — celle de Longman avec un ouvrage paraissant par séries de Rider Haggard, le Nineteenth Century, avec un article, « La Réhabilitation du souteneur dans la société moderne, » par M. Gladstone — une tristesse qui fait l'effet d'une purge sur la bonne humeur, et sert d'apéritif à l'enthousiasme, en un mot une tristesse qui vous apporte mille livres par an. Vous ne pouvez avoir de club sans un garçon en peluche rouge et avec un plateau d'argent à la main; puis vous ne pouvez emmener les petites dans un club, et vous êtes obligé de vous mettre dans un coin pour parler d'elles.

A mesure que le foyer et le home sont devenus tout-puissants, il est devenu impossible au mari de dire à sa femme qu'il allait à la taverne. Tout le monde peut aller à la taverne et il n'y a pas d'endroit en Angleterre où tout le monde peut aller qui soit considéré comme respectable. C'est là la genèse du Club; il est sorti de la respectabilité que la femme a voulu imposer au mari. De nos jours tout le monde est respectable, — les jockeys, les book-

makers, les acteurs et même les actrices. Mrs. Kendal amène ses enfants pour aller rendre visite à une duchesse, et elle invite de quelconques filles choristes à prendre le thé, et elle leur parle des joies de la respectabilité. Il ne reste qu'une seule classe qui ne soit pas respectable, et cela ne durera guère. Comment la transformation s' opérera- t-elle, je ne puis le dire ; mais je connais un éditeur ou deux qui seraient contents de recevoir un article sur ce sujet.

La respectabilité! — C'est avoir une villa dans un faubourg, un piano au salon, et puis dîner chez soi. Tout cela est sans aucun doute excellent, mais ne provoque point une vivacité des sentiments, une ferveur de l'esprit. Comme l'art est en lui-même un cri de protestation contre la bestialité de l'existence humaine, il serait bon que la vie de l'artiste fût une protestation pratique contre ce qu'on est convenu d'appeler les convenances de la vie ; et ce qu'il a de mieux à faire pour protester, c'est de fréquenter une taverne et de laisser de côté son club. Autrefois l'artiste a toujours été un vagabond; ce n'est que dernièrement qu'il s'est fait à la vie domestique ; et à en juger par les résultats, il est clair que si la vie de bohème n'est pas une nécessité...

Car si les longs cheveux et les mœurs dissolues ne conduisent pas à la pensée, pourquoi ont-elles été si longtemps des caractères distinctifs ? Si l'amour

n'était pas nécessaire au développement du poète, du romancier, de l'actrice, pourquoi ont-ils eu toujours, les hommes des maîtresses, les femmes des amants? — Sapho, George Eliot, George Sand, Rachel, Sarah ?Mrs. Kendal s'occupe de ses enfants toute la journée et essaie de jouer Rosalind la nuit. Quelle démence, quelle ridicule entreprise ! Pour réaliser la belle passion rustique et l'idée de la transformation, une femme dut avoir péché, car ce n'est que par le péché que nous pouvons apprendre le charme de l'innocence. Pour jouer Rosalind, une femme doit avoir eu plus d'un amant, et si elle a été habituée à attendre à la pluie et si elle a été battue, elle aura fait beaucoup pour apprendre à bien jouer son rôle. L'extatique Sarah n'a pas de prétention à la vertu, elle présente son fils à une duchesse anglaise et abandonne une nation pour l'amour de Richepin; elle peut dire, par conséquent, mieux que toute autre :

« Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée, C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. »

Quand Swinburne faisait la noce dans les tavernes de Feetstreet, il composait les Poèmes et Ballades et Chastelard; depuis qu'il est allé à Putney, il a collaboré au Nineteentb Century et a publié un intéressant petit volume intitulé A century of Rondels, dans lequel il continue la plainte de sa mère la mer.

La respectabilité est en train de balayer de la vie le pittoresque; les costumes nationaux disparaissent ; le kilt (jupon écossais) s'en va comme s'en est déjà allée la blouse dans le sud ; les Japonais eux-mêmes deviennent chrétiens et respectables; encore un quart de siècle, et les chapeaux de soie se trouveront à Yeddo dans toutes les maisons. Il n'est que trop vrai que ce dont est atteint le monde, c'est l'uniformité universelle. Quand M. Morris parle de l'art démocratique qui régnera quand le monde sera socialiste, je me demande d'où les infortunés artistes tireront leur inspiration? Aujourd'hui notre état est assez digne de pitié; le diic, le jockey et l'artiste sont exactement semblables; ils sont habillés par le même tailleur, ils dînent au même club, ils jurent par les mêmes serments, ils parlent un anglais également mauvais, ils aiment les mêmes femmes. Cet état est déjà assez triste, mais quelle tristesse inimaginable quand il n'y aura ni riche ni pauvre, quand tous recevront l'éducation, quand l'éducation personnelle n'existera plus. C'est là un monde bien terrible à se rêver, pire, par son obscurité et son désespoir, que le plus bas cercle de l'enfer de Dante. Le spectre de la famine, de la peste, de la guerre, sont des symboles gracieux et doux comparés avec cette ombre menaçante, l'Éducation universelle, dont nous sommes menacés, qui a déjà rendu eunuque le génie des dernières trente-cinq

années du dix- neuvième siècle, et a produit l'éternel avortement du génie de l'avenir. Éducation, je tremble devant ton nom redoutable. Les cruautés de Néron, de Caligula, qu'étaient-elles? elles se réduisaient à quelques membres dévorés dans l'amphithéâtre ; mais les tiennes, ô Éducation, c'est l'élan des âmes dégoûtées de la vie, le mécontentement furieux, toutes les terribles et impénétrables souffrances de l'esprit. Quand Gœthe disait « Plus de lumière », il prononçait les mots les plus infâmes que jamais lèvres humaines ont prononcées. Dans l'antiquité, quand un peuple était devenu trop civilisé, les barbares arrivaient du nord et régénéraient cette nation par l'obscurité ; mais maintenant il n'y a plus de barbares, et tôt ou tard je suis convaincu que nous serons obligés d'arrêter le mal par des lois sommaires. Les obstacles qui surgiront seront sans aucun doute très grands ; les équivalents de Gladstone et de Morley ne reculeront devant rien pour faire rejeter le Bill; mais il sera néanmoins adopté par les patriotiques majorités conservatrices et unionistes, et on écrira au livre des lois qu'on n'enseigne pas à lire à plus d'un enfant sur cent et que pas plus d'un sur dix mille n'apprendra le piano.

Telle sera la fin de la respectabilité, mais cette fin est encore très lointaine. Nous sommes en ce moment dans une période de décadence qui s'accen-

tue régulièrement. Les anciens dieux tombent autour de nous; il nous reste peu à adorer, et au milieu du naufrage des choses rien ne demeure, grâce à Dieu, que le snobisme profondément enraciné dans le cœur anglais : le snobisme est maintenant l'arche qui flotte triomphante sur Tonde démocratique ; la foi de l'ancien monde repose dans sa poitrine et il la proclamera quand les eaux seront retirées.

En attendant, la respectabilité, après avoir détruit la Taverne et créé le Club, continue à exercer son influence courtisanesque sur la littérature. Les audaces de pensée et d'expression ont été écrasées, les conventions sont rigoureusement respectées. On a dit mille fois qu'un art n'est que le reflet d'une certaine époque; c'est vrai; seulement certaines époques sont plus intéressantes que d'autres, et par conséquent produisent un art meilleur, tout comme certaines saisons produisent de meilleures récoltes. Nous entendions dire, à la Nouvelle-Athènes, comment le mouvement démocratique, en d'autres termes, la respectabilité, en d'autres termes, l'éducation, a fait disparaître les métiers; on y admettait que, dans les arts individuels — la peinture et la poésie, — on trouverait toujours des hommes pour consacrer leur vie à un tableau ou à un poème. Mais aucun homme, après tout, n'est complètement supérieur à l'époque où il vit, pour être capable de lui résister ; il lui faut trouver un appui quelque

part et la contemplation du passé ne lui suffira pas. Alors la pression qui s'exerce sur lui du dehors est comme celle qu'exerce l'eau sur le plongeur ; tôt ou tard il se fatigue et remonte à la surface pour respirer ; il ressemble au poisson volant poursuivi en bas par les requins, en haut par des oiseaux rapaces ; il ne plonge jamais aussi profondément ni ne vole aussi haut que ses ancêtres plus libres et plus forts. Un esprit audacieux du xix e siècle n'aurait été qu'une âme de bon petit enfant au xvi e . Il nous faut le tumulte et la guerre pour nous donner l'oubli, de sublimes moments de paix pour jouir d'un baiser; mais on exige de nous que nous soyons à la maison pour dîner à sept heures, que nous ne fassions ni ne disions rien qui choque les voisins. La respectabilité s'est enroulée autour de la société, sorte de poulpe, et nulle part vous n'êtes libre d'un de ses horribles suçoirs. La puissance de la villa est souveraine ; art, science, politique, religion, elle a tout transformé pour l'adapter à ses exigences. La villa va à l'Académie, la villa va au théâtre, et en conséquence l'art de nos jours est piteusement réaliste ; ce n'est pas le grand réalisme de l'idée, mais la réalité mesquine du matérialisme; ce n'est pas la profonde poésie de Pierre de Hogue, mais la médiocrité d'un Frith : ce n'est pas le réalisme ailé de Balzac, mais le naturalisme dégradant d'une photographie coloriée.

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A mon sens, il n'y a pas de plus triste spectacle de débauche artistique qu'un théâtre à Londres ; dans les stalles les habitants de la villa, le ventre plein, comptant sur une grossière émotion pour aider leur digestion hésitante; au parterre et dans les galeries, une foule ignorante oubliant les misères de la vie en écoutant de stupides histoires qui exhalent les vapeurs de sentimentalisme d'escaliers de service. Les autres âges étaient-ils aussi grossiers et aussi vulgaires que le nôtre ? Il est difficile de se représenter les spectateurs du temps d'Elisabeth aussi peu intelligents que ceux qui applaudissent les pièces de M. Petit, aussi bas et vils que l'auditoire qui trouvait plaisir aux cloaques d'infamies littéraires comm£ In the Ranks et Harbour Lights. L'atrophie artistique nous engourdit, nous perdons notre sentiment le plus délicat de la beauté, la rose va tour- .ner en églantine. Je ne parlerai pas de ces bonnes vieilles histoires encroûtées, toujours les mêmes, sur lesquelles chaque drame est basé, ni des caractères moisis dont elles sont peuplées, — l'avare dans le vieux château comptant son or la nuit, la femme échevelée qu'il tient enfermée dans une cave pour des raisons subtiles. Laissons tout cela. Encore, l'avare et le vieux château sont-ils aussi vrais et pas plus vrais que les mille choses qui vont à faire le total de l'existence. Ce ne sont pas ces choses considérées séparément qui me portent ombrage, mais

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l'usage misérable qu'on en fait, la vulgarité des complications qu'on en tire, et le peu de beauté du dialogue.

Non la chose même, mais l'idée de la chose.

Schopenhauer avait raison ; ce n'est pas la chose que nous voulons, mais l'idée de la chose. La chose par elle-même est sans valeur ; et les écrivains moraux qui l'embellissent d'ornements pieux sont aussi blâmables que Zola, qui l'embellit d'arabesques éro~ tiques. Vous voulez l'idée dégagée de la matière; c'est par le symbole que cela peut se faire le mieux. Le symbole, ou la chose elle-même, voilà la grande question artistique.

Autrefois c'était le symbole : un nom, une ligne, suffisait à évoquer une idée ; maintenant, nous n'évoquons rien, car nous donnons tout; l'imagination du spectateur n'est plus mise en jeu. A l'époque de Shakespeare pour faire la richesse au théâtre, il suffisait d'écrire tout simplement sur un tableau : « Un magnifique appartement dans un palais. » C'était sans doute primitif et assez barbare; mais cela valait beaucoup mieux que de construire, à force d'archéologie inquiète, le palais du doge sur la scène. C'est par un seul riche pilier, par quelque balustrade faisant saillie jointe à une gondole amarrée, que nous devrions essayer d'évoquer l'âme de Vérone ; c'est par le choix et l'inégal d'un trait subtil et l'imprévu d'une pensée, ou l'aspect d'un

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paysage, et non par l'amas de détails étranges, que tous les grands effets poétiques sont produits :

Près d'une mer douloureuse, intérieure et sans marée, Dans une terre de sable, de ruine et d'or.

Voici encore un meilleur exemple :

Dieu, que le son du cor est triste au fond des bois !

cet irréprochable, cet unique vers de vraie poésie qu'ait jamais écrit Alfred de Vigny. Etant un grand poète, Shakespeare consciemment ou inconsciemment observait avec plus de fidélité qu'aucun autre poète ces principes de l'art; et, comme c'est particulier à l'époque actuelle, nulle part nous ne trou- . vons ces principes aussi grossièrement violés que dans la représentation de ses pièces. J'en eus la preuve pénible quelques soirs après mon arrivée à Londres. Je n'avais jamais entendu jouer Shakespeare; je m'en fus au Lyceum, et là je vis ce chant d'amour exquis — car Roméo et Juliette n'est qu'un chant d'amour dialogué — affublé de soie, de tapis, de construction illuminée ; une vulgaire obscénité appropriée à la passion grossière d'un public ignorant. Je haïssais tout cela avec la haine d'un cœur passionné, je soupirais après une scène simple, quelques simples indications, et la simple récitation de cette histoire du sacrifice qu'accomplissent deux blanches âmes pour la reconciliation de deux grandes familles. Ma

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haine ne s'attaquait pas à l'âge de l'homme qui jouait l'enfant amoureux, mais à la façon choquante dont il m'envahissait de sa personnalité, moi qui désirais réaliser la divine imagination du poète ; et la femme aussi, je désirais de toute mon âme la voir bien loin, quelque subtile et quelque étrange qu'elle fût, et je souhaitais que son rôle fût joué par un jeune homme comme dans l'ancien temps ; un jeune homme habilement déguisé serait un symbole ; et mon esprit serait libre de se représenter la divine Juliette du poète, tandis que je ne pouvais que rêver aux yeux brillants, à la physionomie et aux mouvements délicats de la femme qui s'était jetée entre moi et le personnage.

Mais ce n'est pas aux symboles ni à la suggestion subtile qu'a affaire la villa ; c'est à une nourriture intellectuelle assez lourde pour correspondre à ses besoins matériels. La villa n'a pas le temps de penser, la villa est l'abeille travailleuse. La taverne est le frelon. Celle-ci n'a pas d'enfant à mettre à l'école, pas de voisins à étudier ; elle est, par conséquent, plus raffinée, ou, dois-je dire ? plus dépravée, dans ses goûts. La villa, sous une forme ou sous une autre, a toujours existé, et elle existera toujours aussi longtemps que notre système social actuel subsistera. Elle est la base de la vie, et plus importante que la taverne. D'accord : mais cela ne veut pas dire que la taverne n'avait pas une influence cor-

rective sur la villa, et que sa disparition n'ait pas eu pour effet de rendre vulgaires les œuvres artistiques de toute espèce ; le club s'est montré impuissant à la remplacer, le club n'étant pas autre chose que le corrélatif de la villa. Je laisse le lecteur suivre la villa dans la vie moderne ; et je vais passer immédiatement au cabinet de lecture, à la fois le symbole et la gloire du « villaïsme » .

Le sujet ne m'est pas étranger ; je viens à lui comme le fils va à son père, comme l'oiseau va à son nid. (Comparaison singulièrement peu appropriée, mais je suis de si bonne humeur aujourd'hui; l'humeur, c'est tout. On dit que le tigre joue quelquefois avec l'agneau! Jouons donc.) Nous nous représentons parfaitement la villa. Le père qui va à la cité le matin, les filles déjà grandes attendant qu'on les marie, le grand salon où elles jouent des valses et parlent de soirées dansantes. Mais les valses ne suffisent pas tout à fait, même pas le lawn-tennis ; les jeunes filles doivent lire. Mère ne peut pas avoir un censeur ; elle a une cuisinière, une bonne et un petit domestique, c'est tout ce qu'elle peut faire; en outre les dépenses seraient énormes, même si on n'achetait que des romans à un shilling et à deux shillings. Ce sont ces circonstances qui ont produit le cabinet de lecture.

La villa fit connaître ses besoins, et l'art tomba à ses genoux. On fit pression sur les éditeurs, et on

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publia des livres à trente shillings six pence ; on se débarrassa du public malpropre du dehors ; la villa paya sa souscription annuelle, et eut de grands et jolis livres que personne, si ce n'est V élite, ne pouvait se procurer ; et avec cela on eut conscience d'être placé sur le même pied d'égalité que madame une telle et madame une telle, et la certitude que rien de ce qui ne pouvait être lu ne tomberait entre les mains des chères Kate, Mary et Maggie, et le tout pour deux guinées par an. La fiction anglaise devint pure ; on ne devait plus entendre de sales histoires, on ne pouvait plus se les procurer.

Mais à ce moment la nature humaine intervint ; pauvre nature humaine ! Quand on la comprime d'un côté, elle se défonce d'un autre, suivant la figure qu'employait une dame. Depuis l'époque la plus reculée, la nature humaine a montré un certain goût pour les histoires malpropres ; les histoires malpropres ont formé une part solide de toute littérature (j'emploie les mots « histoires malpropres » dans le sens du cabinet de lecture) ; par conséquent on peut dire qu'il y a un goût pour les histoires malpropres inhérent à l'animal humain. Appelez cela une maladie si vous voulez, — une maladie incurable — qui, si elle est refoulée à l'intérieur, fera irruption dans une partie inattendue sous une nouvelle forme et avec une virulence redoublée. C'est précisément ce qui arriva. Poussé par les

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motifs les plus louables, Mudie coupa court nos rations d'histoires malpropres, et pendant quarante ans nous fûmes apparemment le peuple le plus moral sur la surface de la terre. On assurait avec confiance qu'une femme anglaise de soixante ans ne lirait pas ce qui ferait monter la rougeur de la honte aux joues d'une jeune fille d'une autre nation. Mais l'humiliation et le chagrin attendaient Mudie. Il est vrai que nous continuions toujours à souscrire à sa bibliothèque, il est vrai que nous continuions toujours à aller à l'église, il est vrai que nous détournions la tête quand on parlait de Mademoiselle de Maupin ou de l'Assommoir ; suivant toute apparence nous étions aussi bons et aussi chastes que Mudie lui-même pouvait le désirer ; et sans doute il jetait avec orgueil un regard en arrière sur ses quarante années d'efforts ; sans doute il frappait sa poitrine virile et disait : « J'ai extirpé le mal de la villa ; la tête du serpent est écrasée pour jamais. » Mais, tout à coup, avec toute l'horreur d'un tremblement de terre, le palais de justice endormi se réveilla, les cendres brûlantes de la fournaise et la fumée suffocante de l'adultère furent versées sur le pays et restèrent suspendues. A travers les colonnes puissantes de nos journaux, la terrible lave roula sans discontinuer, et dans le noir torrent la villa, avec toutes ses belles illusions, tomba et disparut.

Preuve affreuse et terrible de la futilité de l'effort

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de l'homme, preuve qu'il n'y a ni mauvaise œuvre, ni bonne œuvre à faire, rien si ce n'est d'attendre l'arrivée du Nirvana.

J'ai beaucoup écrit contre le cabinet de lecture, et j'en ai lu une ou deux faibles défenses ; mais je n'ai jamais vu d'argument qui pût être légitimement avancé en sa faveur. Voici ce que je crois : le cabinet de lecture est le conservatisme, l'art est toujours conservateur ; le cabinet de lecture enlève l'écrivain à l'état précaire et au bruit de la rue sauvage de l'imagination populaire et le place dans un endroit de sécurité comparative ; il n'est pas obligé d'employer des moyens vils et dégradants pour attirer l'attention ; cela permet à l'écrivain connu, ayant conclu un certain marché pour son œuvre, de penser plus à elle, et moins aux acclamations immédiates de la foule ; mais tous ces avantages pénibles sont détruis et rendus nuls par cette véritable censure qu'exerce le libraire.

Il y a une chose en Angleterre qui est libre, qui est spontanée, qui me rappelle la gaieté et l'esprit national du continent; mais il n'y a rien de français en elle, elle est entièrement et essentiellement anglaise; par sa jouissance communale et par sa spontanéité, elle est un reste de l'Angleterre d'Elisabeth : — je veux parler du Music-hall.

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Le concert français me semble niais, stérile, frelaté et manquant, non de la popularité, mais de la vulgarité d'un concert anglais. Je ne songe pas au Pavillon qui est cosmopolite ; on y entend de tristes comiques français; prenons de préférence le concert Royal. Je n'oublierai pas aisément la première soirée que j'y passai, quand je vis pour la première fois une salle vivante, — les auteurs d'articles dissolus, les mashers élégants, les lourds négociants pleins de bonne humeur, les joyeuses marchandes d'amour, les comiques extraordinaires. Quel unisson charmant de plaisir, quelle unanimité des âmes, quelle communauté d'esprit! tous se connaissaient l'un l'autre, tous jouissaient mutuellement de leur présence ; il y avait de la vie. Puis, il n'y avait pas de cascades de véritable eau, ni de docks réels, ni de meubles d'une richesse surprenante, ni d'ascenseurs d'hôtel du haut desquels quelqu'un tombera certainement; mais une seule toile représentant la rue. Un homme arrive vêtu — non pas, remarquez-le, d'une véritable blouse, mais de quelque chose qui en donne l'idée — et chante comment il est venu à Londres et a été « nettoyé » par des voleurs. C'est naïf ? oui, mais c'est mieux qu'une fricassée de Faust, garnie de sorcières, de lutins, et de flamme bleue; mieux, bien mieux qu'un salon du théâtre Saint- James, avec une exhibition de passion par M r et M rs Kendal; mieux, un million de fois mieux que la

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popularité obscène de Wilson Barrett, — un homme déjà vieux, en habit décolleté jouant pour réjouir quelque pauvre catin cachée dans la galerie. Il n'y a dans le hall ni affectation de langage, ni cette rhétorique surannée qui vous rappelle un orgue de barbarie aux tuyaux crevés jouant a che la morte, ni ces mauvais discours en prose mis en vers blancs, choquant d'une difformité plus que naturelle ; mais des mots drôles et des plaisanteries fraîchement sortis de la cour où le linge sèche, ou bien de la taverne où la malheureuse femme vient de se faire pocher par son mari un œil qui restera bleu pendant une semaine. Cet artiste inimitable, BessieBellwood, dont l'esprit naturel est si accentué qu'il est relevé, et que ce n'est plus de la vulgarité repoussante mais de l'art choisi et rare, — regardez, le voilà qui vient avec : « Quoi de neuf, Rea ? » Rea est prête. L'esquisse est superficielle, mais fait plaisir, et rafraîchit après l'éternel salon et la domesticité odieuse de M r Kendal ; c'est curieux, original, perverti, et tout cela n'est-il pas les haillons et les attributs de l'art ? Maintenant, regardez ce parfait comédien, Arthur Roberts, supérieur à Irving parce qu'il travaille avec des matériaux vivants ; comme il est élégant et pétulant; et comme il évoque l'âme, l'âme de brandy-and-soda des jeunes gens charmants et distingués, en blanc et en noir, qui l'applaudissent avec tant d'ardeur ! « Voulez-vous

payer un fiacre, mon chéri ; je me sens toute drôle. » L'âme, l'esprit, l'entité de Piccadilly Circus se trouve dans ces mots, et la scène dans les yeux du comédien ; chaque regard est plein de suggestion ; c'est irritant, c'est magnétique, c'est symbolique, c'est de l'art.

Non pas de l'art, mais un signe, un pressentiment d'un art qui peut grandir des germes actuels, qui peut s'élever en une efflorescence majestueuse et spontanée, comme les rhapsodes s'élevèrent jusqu'à Sophocle, comme les miracles s'élevèrent en passant par Peele et Nash à Marlowe, et de là au merveilleux été de Shakespeare pour mourir plus tard dans le brouillard jaune et fauve de l'automne de Crowes et de Davenants. J'ai vu les esquisses des musichall, les intermèdes comiques qui dans leur soudaineté et leur naturel naïf me rappellent les passages comiques du Faust de Marlowe; j'espérais (j'admets que ce fut en vain) voir apparaître quelque beau fantôme, et entendre un adorateur enthousiaste s'écrier dans sa passion :

« Etait-ce là le visage qui lança un millier de vaisseaux Et brûla les tours d'Uion ?

Douce Hélène, rends-moi immortel par un baiser. Ses lèvres aspirent mon âme au dehors, vois-tu où elle s'envole?

Viens, Hélène, viens ; rends-moi mon âme.

C'est ici que je veux habiter, car le ciel est dans ces lèvres.

Et tout est qui n'est pas Hélène... »

Et puis cet étonnant changement de clef :

« Je veux être Paris, et pour l'amour de toi, Au lieu de Troie, Wurtemberg sera saccagé... »

Le hall est au moins une protestation contre les histoires fastidieuses qui parlent de testaments, d'avares dans de vieux châteaux, d'héritiers perdus et les solutions pitoyables de telles choses, — celle qui a été tenue enfermée dans lé -souterrain d'un château, pendant trente ans, rendue aux délices des épingles à cheveux et d'un costume mauve, Y ingénue rendue au bras protecteur, etc. Le music-hall est une protestation maritale contre M rs Kendal et les platitudes abortives de M r Pettit et M r Sims ; le music-hall est une protestation contre Sardou, les immenses garnitures de salon, les riches suspensions, les sofas de velours... choses si différentes du mouvement de la comédie anglaise avec ses perpétuels changements de scène. Le music-hall est une protestation contre la villa, le cabinet de lecture, le club, et c'est pour cela qu'il m'inspire une sympathie inexprimable.

Mais, pour contenir ces institutions ignorantes qu'on appelle théâtres, il n'est pas permis à plusieurs personnages de raconter des événements dans lesquels il y a une suite, au moyen du dialogue, dans le music-hall. Si cette restriction vexatoire disparaissait, il est possible, sinon certain, que tan-

dis que certains concerts resteraient fidèles aux chansons comiques et aux escamoteurs, d'autres apprendraient graduellement à satisfaire les besoins de spectateurs plus intelligents et plus fins, et que, de l'obscurité et du désordre, de nouvelles formes dramatiques colorées et pénétrées par les pensées et les sentiments d'aujourd'hui, sortiraient définitivement. C'est notre seule chance de posséder de nouveau une littérature dramatique.

On dit que des jeunes gens de génie viennent à Londres avec de grands poèmes et de grands drames dans leurs poches, et qu'ils trouvent toutes les portes fermées pour eux. La mort de Chatterton a perpétué cette légende. Mais quand moi, George Moore, je vins à Londres en quête d'aventure littéraire, j'aurais trouvé immédiatement un bon accueil si j'avais été autre chose qu'une personne ordinaire. Laissons cela de côté. J'étais couvert d'idées bizarres, comme un étranger de distinction est couvert d'étoiles. Le naturalisme, je le portais autour de mon cou ; le romantisme était épingle sur mon cœur ; le symbolisme, je le tenais comme un revolver-bijou dans ma poche, pour m'en servir à l'occasion. Je ne juge pas si j'étais un charlatan ou un homme de génie, j'indique simplement que je trouvai tout, acteurs, directeurs, éditeurs, libraires, dociles et prêts à m'écouter. Le monde peut être

méchant, cruel, sot, mais il est patient ; sur ce point je ne souffre pas la contradiction, il est patient ; je sais ce que je dis ; je maintiens que le monde est patient. S'il ne l'était pas, que serait-il arrivé? J'aurais été assassiné par les rédacteurs en chef (je supprime les noms), mis en pièces par les secrétaires de rédactions, et dévoré par les garçons de bureaux. Il n'y avait pas de théorie fougueuse dont je ne les assaillisse, de plan étrange pour l'extermination immédiate des Philistins, dont je ne les accablasse, et (ici il me faut parler bas), avec un assez joli succès, non pas un succès complet — ce qui pour les éditeurs aurait signifié un changement de leurs fauteuils contre les bancs de l'Union et les lits de planches de l'Holloway. L'actrice, quand elle revenait du théâtre chez elle, me faisait entendre que j'avais un ennemi, un ennemi vindicatif, qui suivait mes pas ; mais son expérience de la scène l'égarait. Je n'avais d'autre ennemi que moi-même, ou pour l'expliquer d'une façon plus scientifique, d'autre ennemi que les conséquences logiques de ma vie passée et de mon éducation, et elles me causaient un fort et rare préjudice. L'esprit français était dans mon cerveau, le sentiment français dans mon cœur ; de l'âme anglaise, je ne connaissais rien ; je ne pouvais me rappeler mes anciennes sympathies, c'était comme si j'avais cherché dans ma mémoire des mots oubliés ; si j'écrivais une nou-

velle, j'étais obligé de me reporter par la pensée à Montmartre ou aux Champs-Elysées pour trouver mes caractères. Que j'eusse oublié tant en dix ans semble incroyable, et cela sera jugé impossible par beaucoup ; mais c'est parce que peu de gens savent combien ils connaissent mal les détails de la vie, et même de la leur, et sont incapables d'apprécier l'influence de leur passé sur leur présent. Le monde visible n'est visible que pour peu de gens, le monde moral est un livre fermé à presque tous. J'étais plein de la France et là j'avais à me débarrasser de la France, à la repousser de ma vue avant de pouvoir comprendre l'Angleterre ; j'étais comme un serpent qui essaye de se dépouiller de sa peau.

. Handicappé, comme je l'étais, d'idées dangereuses et d'un style impossible, la défaite était inévitable. Mon anglais était corrompu par le français ; il ressemblait à un mur mal bâti , et , écrasées sous d'énormes masses de lierres, les faibles fondations avaient cédé sous le poids du parasite; les idées que je cherchais à exprimer étaient vertes, acides, et aussi peu mûres que les pommes au mois d'août. Aussi, peu de temps après, l'important journal qui m'avait imprimé deux poèmes et sept ou huit articles de critique, cessa de m' envoyer des livres pour en donner le compte rendu, et je retombai sur d'obscurs journaux de cercle. Heureusement, je n'étais pas obligé de vivre de ma plume ; je me ré-

signai, je parlai, j'observai, j'attendis jusqu'à ce que je fusse devenu de la même nature que ceux qui m'entouraient, que mes pensées se fussent mélangées avec mon milieu et y eussent pris racine. Je composai une pièce ou deux. Je traduisis un opéra français, qui fut joué six soirées consécutives, je mis un roman en drame, j'écrivis de petites histoires, et je lus beaucoup de littérature contemporaine.

Le premier livre qui me tomba entre les mains fut Portrait d'une Dame par Henry James. Chaque scène est développée avec une complète prévoyance et avec une grande sûreté de touche. Ce que M r James veut faire, il le fait. Je veux admettre qu'un artiste peut être grand tout en étant limité ; d'un mot il peut éclairer un abîme d'âme ; mais ce mot magique et unique doit y être. Shakespeare nous le donne ; Balzac quelquefois, après des pages de vains efforts, nous le donne; Tourgueneff nous le donne avec une sûreté merveilleuse; mais non pas Henry James. Cent fois il voltige autour; son livre entier est un long vol auprès du mot magique et unique ; mais ce mot n'est jamais prononcé ; et par cette absence du mot, ses caractères ne sont jamais entièrement dégagés du brouillard de la nébuleuse. Vous les connaissez assez pour les saluer; ils passent à côté de vous dans la rue, ils s'arrêtent et vous parlent, vous savez comment ils sont habillés, vous regardez la couleur de leurs yeux. Quand je pense au Portrait

d'une Dame avec sa foule de gens bien mis, il me vient précisément comme un souvenir exact de soirée fashionable : les escaliers qui montent, l'hôtesse avec son sourire, l'hôte à peu de distance tournant le dos ; quelqu'un l'appelle ; il se retourne ; je le vois avec ses gants blancs ; l'air est comme attiédi par l'odeur des gardénias ; ici, une brillante lumière ; là, une ombre dans les salles plus éloignées ; les pieds des femmes vont et viennent sous les jupes empesées ; je demande mon chapeau et mon pardessus; j'allume un cigare; je remonte Piccadilly... Charmante soirée ; j'ai vu beaucoup de personnes que je connaissais ; j'ai remarqué uue attitude, une certaine vivacité de manières qui m'indique qu'un cœur battait.

M r James pouvait dire : « Si j'ai fait cela ; j'ai fait beaucoup. » Je répondrai : « Sans aucun doute, vous êtes un homme de grand talent, d'une grande culture d'esprit et pas du tout du commun ; je vous place au premier rang non seulement des romanciers, mais aussi des hommes de lettres. »

Je n'ai rien lu de Henry James qui ne marque un littérateur; mais pourquoi un littérateur se bornerait-il à un sentimentalisme vide et interminable ? Je ne veux lui adresser aucun des vieux reproches : — pourquoi n'écrit-il pas des histoires complexes ? Pourquoi ne complète-t-il pas ses histoires ? Laissons cela décote. Je lui demanderai seulement pour-

quoi il évite toujours Faction défensive ? Pourquoi une femme ne dit jamais « Je veux » ? Pourquoi une femme ne quitte jamais la maison avec son amant ? Pourquoi un homme ne tue jamais un autre homme? Pourquoi un homme ne se tue jamais ? Pourquoi jamais rien n'est accompli? Dans la vie réelle, le meurtre , l'adultère et le suicide sont des ornements communs ; mais tes personnages de M r James vivent dans un calme triste et très poli, un crépuscule de volution. Le suicide ou l'adultère a eu lieu avant que l'histoire commence ; le suicide ou l'adultère a lieu quelques années après, quand les personnages ont quitté la scène ; mais en face du lecteur rien n'arrive. La suppression ou le maintien de l'intrigue dans un roman est une affaire de goût, les uns préfèrent la peinture des caractères aux aventures, les autres les aventures à la peinture des caractères ; qu'on ne peut avoir les deux en même temps, je le regarde comme une proposition évidente par elle-même. Ainsi, quand M r Lang dit : « J'aime les aventures, » je réponds : « Oh ! vraiment? » comme je pourrais le faire à un homme qui dirait : « J'aime le sherry. » Et sans aucun doute, quand je dis : « J'aime la peinture des caractères, » M r Lang répond : « Oh ! vraiment ? » comme il pourrait le faire à un homme qui dirait : « J'aime le porto. » Mais M r James et moi nous sommes d'accord sur les points essentiels,

nous préférons la peinture des caractères aux aventures. Une, deux,, ou même trois actions décisives ne sont pas contraires à la peinture de caractères ; l'exemple de Balzac, de Flaubert et de Thackeray le montre bien. Est-ce que M r James a le même esprit que le poète Verlaine ? k

« La nuance, pas la couleur, Seulement la nuance,

Et tout le reste est littérature. »

J'ai souvent entendu prononcer le nom de W.-D. Howels uni à celui d'Henry James. J'achetai trois ou quatre romans de lui. Je les trouvai jolis, très jolis, mais rien de plus, — une sorte d'Ashby Sterry composé en prose très claire. Il est vulgaire comme Henry James est raffiné; il est plus familial : jeunes filles en robes blanches, avec des regards de vierge, des mamans languissantes, des traits d'esprit ici, là, partout, deux jeunes gens, l'un est un peu cynique, l'autre un peu assombri par son amour, un homme de cinquante ans, fort, barbu, à Tarrière-plan ; une comédie de Tom Robertson légèrement assaisonnée d'américain. Henry James est allé en France et a lu Tourgueneff. W.-D. Howels est resté chez lui et a lu Henry James. L'esprit de Henry James est d'une caste plus élevée; je suis" sûr qu'à un moment de sa vie Henry James

s'est dit : Je veux écrire l'histoire morale de l'Amérique, comme Tourguenefï a écrit l'histoire morale de la Russie. Il a emprunté de première main, comprenant ce qu'il empruntait. W.-D. Howels a emprunté de seconde main, et sans comprendre ce qu'il empruntait. En somme les instincts de M r James sont plus savants. Bien que sa réserve m'irrite et que je regrette souvent les concessions qu'il fait à la pruderie de l'âge, — non pas de l'âge mais des libraires — je ne peux m'empêcher de penser que ses concessions, car je suppose qu'il faut les appeler des concessions, il se les fait jusqu'à un certain point imposer — en le regrettant peut-être — en ces termes : « Il est vrai que je vis à une époque qui n'est pas très favorable aux productions artistiques, mais l'art d'une époque est l'esprit de cette époque; si je viole les préjugés de l'époque, je manquerai de son esprit, et un art qui n'est pas parfumé de l'esprit de son époque est une fleur artificielle, sans parfum, est imprégné du parfum de fleurs qui fleurissaient il y a hier cent ans. » C'est plausible, ingénieux, tout à fait dans la tenue d'esprit de M r James ; je peux presque écouter des raisons présentées ainsi ; et l'argument ne me déplaît pas, car il est conçu dans un esprit littéraire. Maintenant, l'idée que j'ai de W.-D. Howels est toute différente. Je le vois heureux père d'une nombreuse famille ; le soleil brille, filles et garçons s'amusent sur le gn^pn, ils

viennent en troupe prendre le thé et le soir il y a une soirée dansante.

Ma grosse propriétaire me prêta un roman de Georges Meredith, Les comédiens tragiques. Je fus content, car l'admiration que m'inspirait la poésie de l'auteur, que je connaissais du reste un peu, était en vérité très sincère. V amour dans la vallée, est un beau poème et les Noces d'Attila que je lus dans le New Quarterly Review, il y a très longtemps, est encore présent à. mon esprit; c'est pour moi un plaisir que de me rappeler son rythme musical et son majestueux et sombre refrain : Fais le lit pour Attila. J'attendais donc de ce roman un des plaisirs passionnés qu'il me donnait autrefois. Je fus désappointé, cruellement désappointé. Mais avant d'en dire davantage sur M r Meredith, je veux avouer immédiatement que je ne suis pas un critique compétent, parce que ce n'est pas par l'émotion que je comprends et toute compréhension en art, sauf celle qui vient d'une émotion, est vaine. Je ne fais pas cet aveu parce que je suis intimidé par le poids et la hauteur de l'autorité critique qui me menace de son ombre, mais par suite d'un certain sentiment dont je suis distinctement conscient, c'est-à-dire que l'auteur est, comment dirais-je ? les Français diraient « quelqu'un » ; ce mot exprime ce que je voudrais dire en anglais. Je me rappelle aussi que bien qu'un homme puisse être capable de

comprendre n'importe qui, il doit y avoir certaines attitudes de l'esprit qui nous sont si naturellement opposées, si entièrement antipathiques, que nous ne pouvons en être les critiques. Telles sont les pensées qui me viennent quand je le lis M r Georges Meredith. J'essaie de me consoler par ces réflexions, et alors j'éclate et je m'écrie passionnément : Ah ! le style en fil de fer... Dans Balzac, que je sais par cœur, dans Shakespeare, que je commence à aimer, je trouve des mots profondément imprégnés de la saveur de la vie; mais dans Georges Meredith il n'y a rien que des phrases à rompre les mâchoires, creuses et désagréables à la bouche comme des noix stériles. Je pourrais choisir des centaines de phrases que M r Meredith appellerait probablement des épigrammes, et je défierais n'importe qui de dire qu'elles sont sages, gracieuses et spirituelles. Je ne connais pas de livre plus fade que les Comédiens tragiques, plus prétentieux, plus tapageur; il pousse des cris, et se prélasse dans tout son éclat et son absurdité de kakatois. Je ne pus en lire plus de cinquante pages. '

Comment, me demandai-je, l'homme qui a écrit les Noces d'Attila a-t-il pu écrire ceci ? Mais mon âme ne se rendait pas de réponse, et j'écoutais comme un homme qui demeurerait sur le flanc d'une montagne creuse. Mon opinion sur Georges Meredith ne cesse jamais de me tourmenter. Il est du nord et

je suis du sud. Carlyle, M r Robert Browning et Georges Meredith sont les trois écrivains essentiellement du nord ; en eux, il n'y a rien de la sensualité et de la subtilité latines.

Je pris Rhoda Fleming. J'y trouvai des morceaux exquis de descriptions, mais je les désirais en vers ; il y avait là des motifs de poème ; et il y avait de l'esprit. Je me rappelle un passage, ayant vraiment une odeur de terroir, sur la classe moyenne en Angleterre. Antony, je pense que c'est le nom du personnage, raconte comment on vient l'interrompre à son thé, un paragraphe de sept ou dix lignes avec ces mots : « Je suis en train de prendre mon thé, je suis à mon thé, » courant à travers en guise de refrain. Puis une description de dîner à l'hôtel : « Un morceau de pain sur une assiette solitaire, et des pommes de terre qui avaient l'air de s'être suicidées dans leur vapeur. » Un peu comme monté sur des échasses, mais assurément plein d'esprit. Je continuai à lire jusqu'à ce que je fusse arrivé à un jeune homme qui tomba de son cheval, ou avait été renversé par son cheval, je n'ai jamais su lequel, ni ne me suis senti assez intéressé dans la matière pour faire des recherches ; le jeune homme fut mis au lit par sa mère, et une fois au lit, il commença à parler !... quatre, cinq, six, dix pages de conversation, et de quelle conversation ! Je ne puis pas dire pourquoi M r Georges Meredith les a commises

204 CONFIASSIONS

au papier; il ne narre rien ; ce n'est pas spirituel, ce n'est pas non plus sentimental et ce n'est pas profond. Je le lus une fois ; mon esprit, étonné de ne pas éprouver de sensation, se mit à crier comme un enfant devant un sein sans lait. Je lus de nouveau les pages... comprenais-je ?Oui, je comprenais chaque phrase, mais elles n'apportaient aucune idée, elles n'éveillaient aucune émotion ; c'était comme le sable, aride et sec. L'histoire est un surprenant lieu commun ; les personnages y manquent de subtilité comme ceux des mélodrames de Drury Lane. Diane de Crossways, je le préférais, et si je n'avais eu absolument rien à faire, j'aurais pu le lire jusqu'au bout. Je me rappelle une scène avec un paysan — un paysan qui pouvait manger du porc pendant une heure entière — qui m'amusa. Je me rappelle la route humide dans la plaine de Sussex, et les contours vagues des dunes vues dans la lueur des étoiles et dans le brouillard. Mais revenons-en à la grande question, l'épreuve d'après laquelle le Temps nous jugera tous — la création d'un être humain, d'une chose vivante déjà rencontrée dans la vie et rencontrée pour la première fois imprimée dans un livre et qui, après, habite avec nous pour toujours. Dans quelle ombre Diane n'a-t-elle pas flotté ? Où sont les éclats magiques de l'âme ? Vous rappelez-vous, dans Pères et Enfants, quand TourguenefF dévoile dirai-je l'affection de la femme pour

BazarofFou bien l'intérêt qu'elle ressent pour lui? et expose en même temps les raisons pour lesquelles elle ne se mariera jamais avec lui.-. . Je voudrais avoir le livre près de moi, je ne l'ai pas vu depuis dix ans.

Après avoir essayé dans bien des pages de mettre devant le lecteur Lucien, que vous auriez aimé, que j'aurais aimé, ce tableau divin de tout ce qu'il y a de jeune, de désirable dans l'homme, Balzac met ces paroles dans sa bouche en réponse à une question impatiente de Vautrin, qui lui demande après quoi il soupire, ce qu'il veut : « Être célèbre et être aimé. » — Ce sont là des paroles qui éveillent l'âme, ce sont des mots de Shakespeare.

Où, dans Diana of the Crossways, trouvons-nous des mots évoquant l'âme comme ceux-ci ? On nous dit avec une répétition fatigante qu'elle est belle, divine ; mais je ne la vois pas du tout, je ne sais si elle est brune, grande ou blonde ; avec une répétition fatigante on nous dit qu'elle est brillante , que sa conversation est comme un déploiement de fusées, que la compagnie est éblouie et subjuguée ; mais quand elle parle, ses paroles sont grotesques, et je dis que si quelqu'un me parlait dans la vie réelle comme elle le fait dans le roman, je ne douterais pas un seul instant d'être en compagnie d'un fou. Les épigrammes ne sont jamais bonnes, elles ne viennent jamais à une distance mesurable de La

Rochefoucauld, Balzac, ou même Goncourt. Les admirateurs de M r Meredith déploient constamment leur science et avouent que cela détruit toute illusion de vie. « Quand nous avons traduit la moitié des paroles de M r Meredith en langage humain possible, alors nous pouvons les goûter, » dit le Pall Mail Galette... Nous prenons notre plaisir d'une façon différente ; le mien est spontané et je n'entends rien à traduire l'odeur rance d'une ortie en le doux parfum d'une rose et à goûter alors cette odeur.

La conception qu'aM r Meredith de la vie est tordue, mal équilibrée, et en dehors du vrai. Qu'est-ce qui reste ? — une certaine vigueur. Vous avez vu un gros homme avec des épaules carrées et une petite tête, poussant de côté et d'autre dans une foule, il crie et fait travailler ses bras, on dirait qu'il fait beaucoup, en réalité il ne fait rien ; tel m' apparaît M r Meredith; et encore ne puis-je songer à lui que comme artiste; sa façon n'est pas malpropre comme celle de goujats littéraires, tels que M r David-Christie Murray, M r Besant, M r Buchanan. Il n'y a pas de trace de la foule sur lui. Je ne mets pas en question son droit au rang qu'il occupe ; je n'ai pas de sympathie pour lui, c'est tout ; et je regrette qu'il en soit ainsi, car il est un de ceux chez qui l'amour de l'art est pur et n'est pas entaché de commercialisme, et s'il se peut

que je ne le loue pas pour autre chose, je puis le louer pour cela.

J'ai remarqué que si j'achète un livre parce qu'on me Ta conseillé ou parce que je crois devoir le faire, ma lecture est sûre d'être stérile. Il faut que cela vienne de moi, comme me dit un jour une femme en me parlant de ses caprices ; une citation, un mot entendu par hasard dans un endroit inattendu. M r Hardy et M r Blackmore, je les lus parce que j'avais entendu dire qu'ils étaient des romanciers distingués; aucun d'eux ne me toucha; j'aurais pu tout aussi bien acheter un journal quotidien ; ni goût ni dégoût, un haussement d'épaules. Hardy me semble avoir la même relation avec Georges Eliot qu'a Jules Breton avec Millet, — une vulgarisation jamais offensive, et exécutée avec habileté. L'histoire d'un art est toujours la même... une succession d'efforts qui avortent mais toujours plus puissants, un moment de concentration suprême, une succession d'efforts faiblissant jusqu'à l'extinction. Georges Eliot rassembla toutes les tentatives antérieures et créa le paysan anglais; et en suivant ses paysans, il lui vint une foule interminable du Devon, du Yorkshire, et des Midland Counties, et, à mesure qu'ils venaient, ils s'évanouissaient en des ombres plus pâles jusqu'à ce qu'enfin ils apparussent en bas rouges, talons hauts, et se perdissent dans le chœur d'opéra. M r Hardy

fut le premier vulgarisateur. Son œuvre est ce que les critiques dramatiques appelleraient une œuvre bonne, honnête, allant droit au but. Elle n'est pas illuminée par un rayon de génie, elle est lente et quelque peu amollie. Elle me rappelle un excellent coche de famille — un de ceux à l'ancienne mode suspendus sur des ressorts en C — un gros cocher sur le siège, et un valet de pied qui porte une livrée faite pour son prédécesseur. En critiquant M r Meredith, je ne sympathisais pas avec mon auteur, j'étais mal à Taise, en colère, embarrassé; mais avec M r Hardy je suis dans des termes différents, je suis aussi familier avec lui qu'avec la vieille paire de pantalons que je mets quand je m'asseois pour écrire ; je connais tout sur son but, sur sa méthode ; je sais ce qui a été fait dans ce sens et ce qui peut être fait.

J'ai entendu dire que M r Hardy a été élevé à la campagne ; je ne m'en serais pas aperçu d'après ses écrits. Ils me paraissent, à la lecture, ressembler plutôt à un compte rendu, oui à un compte rendu, un compte rendu consciencieux, bien fait, exécuté par un écrivain très capable envoyé par un des journaux quotidiens. Nulle part je ne trouve de choix ; tout est rapporté, dialogues et descriptions. Prenons par exemple le long entretien du soir entre les gens'de la ferme quand Oak cherche un emploi. Ce n'est pas transcrit absolument et littéralement

dj la nature, à la manière d'Henri Monnier; c'est encore un peu trop délayé avec le cerveau de M r Hardy, les arêtes sont un peu affilées et aiguisées, je puis voir où Fauteur a limé ; d'un autre côté ce n'est pas synthétisé ; le mot magique qui révèle le passé, et à travers duquel nous devinons l'avenir, n'est pas saisi et placé triomphalement comme il l'est dans Silas Marner. Les descriptions ne découlent pas de la narration et n'en font pas partie, mais on les y fait entrer de force, et souvent d'une faç<bn maladroite. On nous invite à assister à une scène de tonte de brebis ou à un souper de moisson, parce que ces scènes ne se trouvent pas dans les ouvrages de Georges Eliot, parce que l'on suppose que le lecteur est intéressé par ces choses, jparce que M r Hardy est désireux de montrer quel gai campagnard il est.

Les écoliers, quand ils essayent la peinture de caractère, créent des monstruosités; mais un auteur exercé devrait être capable de créer des hommes et des femmes pouvant se mouvoir à travers une série de situations, sans choquer d'une façon violente les principes du sens commun les plus généralement applicables. Je dis que les auteurs exercés devraient être capables de faire cela ; qu'ils ne le fassent pas souvent, c'est là une affaire que je ne veux pas discuter; il suffit à mon dessein que j'admette que M r Hardy peut le faire. Dans le fermier Oak, il

n'y a rien à critiquer; la conception est logique, l'exécution est honnête ; il a des jambes, des bras et un cœur ; mais l'étincelle vitale qui devrait le faire de notre chair et de notre âme manque ; c'est de l'eau morte que le soleil ne touche jamais. L'héroïne est encore plus faible; elle est plus rembourrée, elle ressemble à de l'étoupe; le riche fermier est une figure tirée d'un mélodrame quelconque; le sergent Tray s'anime presque jusqu'à la vie. Ici et là les nuages se liquéfient, mais jamais il ne tombe un rayon de vie.

Les diseurs d'histoires ont sans aucun doute raison, quand ils insistent sur la difficulté de raconter une histoire. Une suite d'événements — peu importe qu'ils soient simples ou compliqués — s'acheminant vers une fin dans laquelle il y a un sentiment du rythme et de la nécessité, est toujours une marque du génie. Shakespeare fournit des exemples éclatants de même Georges Eliot, de mêmeTourgueneff; Y Œdipe est assurément le couronnement et l'achèvement final dans la musique de la séquence et les harmonies massives du destin. Mais dans la littérature anglaise contemporaine, je suis étonné et constamment frappé de l'incapacité des écrivains, même du premier ordre, à faire un tout organique de leurs romans. Ici, le cours est clair, la route est visible, mais pas plus tôt nous entrons dans les derniers chapitres que l'histoire commence à laisser

voir un changement, et bientôt elle fait des détours, devenant à chaque détour plus faible, comme un lièvre devant le chien de chasse. D'après une certaine direction de construction, d'après les simples moyens par lesquels la ruine de Oak s'accomplit aux chapitres du début, je ne m'attendais pas à ce que l'histoire courrait à cœur de lièvre à sa fin ; mais quand Tray dit à sa femme qu'il ne l'avait jamais aimée, je soupçonnai qu'il y avait quelque chose qui allait mal ; quand il descendit prendre un bain et fut emporté par le courant* je compris que la partie était finie, et je devins préparé à tout, même au meurtre final accompli par le riche fermier, et au mariage avec Oak, conclusion qui, assurément, ne vient pas à portée de la critique littéraire.

Lorna Doone me frappa comme puérilement bavard, stupidement prolixe, enflé de commentaires dénués d'intérêt en eux-mêmes et ne conduisant à rien. M r Hardy a le pouvoir de façonner les événements ; il peut les mouler en leur donnant une certaine forme. Qu'il ne peut mettre en eux le souffle de la vie, je l'ai déjà dit. Mais Lorna Doone me rappelle un opéra italien de troisième ordre, La Fille du Régiment o\*Ernani ; il est corrompu de tous les vices de l'école, et il ne contient pas un seul passage de ferveur réelle pour nous faire oublier les défauts inhérents à un art dont il n'est qu'un

piètre échantillon. Wagner a fait cette découverte, pas très étonnante après tout quand nous y pensons, qu'un opéra fait mieux d'être une mélodie d'un bout à l'autre. L'école réaliste suivant les traces de Wagner a découvert qu'un roman fait mieux d'être tout récit — un flux ininterrompu de récit. La description est un récit, l'analyse de caractère est un récit, le dialogue est un récit; la forme change toujours sans que la mélodie de la narration soit jamais interrompue.

Mais la lecture de Lorna Doone me remet en mémoire, et d'une façon très vive, un principe artistique original que les romanciers anglais ou bien ignorent étrangement ou bien négligent ; c'est que l'élévation au sublime des dratnatis personœ et les actions dans lesquelles ils sont impliqués doivent se correspondre, et que leur relation doit rester intacte. La Carthage de Turner est la nature transposée et étonnamment modifiée. Quelques passages de lumière et d'ombre — ceux de la balustrade — sont comme tugués, et son art se rapproche de celui de Bach en sonorité et en belle combinaison . Turner savait qu'une branche pendant au travers du soleil et regardée séparément était noire, mais il l'a peinte en clair pour maintenir l'équilibre de l'atmo.sphère. Dans le roman les caractères sont la voix, les actions sont l'orchestre. Mais le romancier anglais prend Arry et Arriet et sans matière leur

ordonne d'accomplir des prodiges ; il n'hésite pas à les faire passer dans le royaume du surnaturel. Une violation semblable des premiers principes de la narration ne se rencontre jamais chez les écrivains antérieurs. Achille se dresse aussi grand que Troie, Merlin est aussi vieux et aussi sage que le monde. Le rythme et l'expression poétique sont des attributs essentiels du génie dramatique, mais le signe distinctif de la race et de la mission, c'est une modulation instinctive de l'homme avec les actes qu'il tente ou qu'il accomplit. L'homme et l'action doivent être alliés et égaux ; la balance et le mélange mélodieux sont ce qui sépare d'abord Homère et Hugo des faiseurs d'aventures. Dans Scott les pourpoints de cuir, les épées, les chevaux, les montagnes et les châteaux sont complètement en harmonie avec la nourriture, les combats, les les mots et la vision de la vie ; les cordes sont simples comme celles d'Haendel, mais elles sont aussi parfaites. L'œuvre de Lytton, bien qu'aussi vulgaire que celle de Verdi, est, de la même façon, soutenue par un sentiment naturel de l'harmonie formelle ; mais tout ce qui suit est décadence, — un mélange de roman et de réalisme, les exagérations d'Hugo et la rusticité de Trollope ; une litière d'éléments anciens en décomposition.

L'analyse spirituelle de Balzac égale l'imagination triomphante de Shakespeare et par des chemins

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différents ils atteignent la même hauteur de terreur tragique. Mais quand l'improbabilité, qui de nos jours fait l'office de l'imagination, est mêlée de vues familières de la vie, le résultat est une folie incohérente : je veux dire l'alternation et la combinaison de papa et maman, de la chère Anne qui vit à Clapham, avec les Montagnes de la Lune, et le secret de la vie éternelle. Cette violation des premiers principes de l'art , c'est-à-dire du rythme , du sentiment et de la proportion, n'est pas possible en France. Je prie le lecteur de se rappeler ce qui a été dit au sujet du Club, de la Taverne et de la Villa. Nous avons un surplus de population de plus de deux millions de femmes ; la tradition que la chasteté est la seule vertu des femmes, survit toujours; la Taverne et son adjuvant le Bohémianisme ont été supprimés, et la Villa est toute-puissante, et partout présente; le lawn-tennis, l'église, les dimanches, les bals dans les faubourgs ne veulent pas faire l'abandon de leur existence, tout cela doit prendre part aux actions héroïques qui arrivent dans les Montagnes de la Lune ; la Villa veut avoir l'héroïsme dans son pot de lait, Achille et Merlin doivent être remplacés par l'oncle Jim et un étudiant, et ainsi la Villa est l'auteur de Roder Haggard, Hugh Conway, et Robert Buchanan est l'auteur de The house on the Marsh.

J'ai lu les deux livres de M r Christie Murray,

Joseph' s Coat et Rainbow Gold, et un de M r Bcs.ur. et M r Rice, The Seamy Side. Il n'est pas difficile ce critiquer une œuvre pareille ; il n'y a absolument rien à dire si ce n'est que c'est tout aussi accommodé aux besoins mentaux de la Villa que les petits pains du boulanger et les rondelles de bœuf du boucher le sont à ses besoins physiques. Je ne pense pas qu'on trouve une littérature semblable dans aucune contrée. En France trois ou quatre hommes produisent des ouvrages d'art, le reste de la littérature du pays est inconnu aux hommes de lettres. Mais Rainbow Gold, je prends le meilleur des trois, n'est pas aussi mauvais qu'un roman français de second ordre; c'est excellent comme tout ce qui est droit est excellent ; et il est surprenant de trouver qu'un ouvrage puisse être si bon et en même temps si dénué de charme artistique. Qu'une telle chose puisse exister, c'est un des miracles de la Villa.

J'ai entendu dire que M r Besant se montre artiste dans le Chaplain ofiheFleet et dans d'autres romans, mais ce n'est pas possible. L'artiste montre ce qu'il va faire dès qu'il met la plume sur le papier ou qu'il frotte son canevas ; il améliore ses premiers essais, c'est tout. Et je trouve The Seamy Side si commun que je ne saurais m'imaginer un instant que son auteur ou ses auteurs puissent écrire une ligne qui m'intéresserait.

2l6 CONFESSIONS

M r Robert Buchanan est un type d'artiste que chaque époque produit infailliblement : Catulle Mendès est son pendant en France; mais le pâle Portugais, juif Portugais, avec sa figure de Christ et sa ferveur fascinante, est plus intéressant que l'Ecossais à lunettes. Tous deux commencèrent par des volumes de poésie excellente mais sans caractère, et de grands cris sur la dignité de l'art; et tous deux ont fait leur petit commerce. M r Buchanan a collaboré avec Harris et écrit des programmes en vers pour des théâtres de vaudeville ; il a fait un roman, lequel moins on lit mieux on fait ; il a attaqué des hommes dont il n'était pas digne de lier les cordons de soulier, et après avoir échoué à leur faire du tort, il a rétracté ce qu'il a dit et s'est lancé dans de gluantes bénédictions. Il a pris le chefd'œuvre de Fielding, l'a dégradé, l'a enlevé tle sa base; il a écrit aux journaux que Fielding était un génie malgré sa rudesse, laissant à entendre par conséquent qu'il était un génie beaucoup plus grand depuis qu'il avait séjourné dans cette maison écossaise mal famée en littérature. Clerville, l'auteur de Madame Angot, a transformé M me Marneffe en une femme vertueuse; mais il n'a pas écrit aux journaux pour leur dire que Balzac lui en devait beaucoup de reconnaissance.

L'étoile de Miss Braddon a fini par se coucher dans les régions obscures du servant galisme. Ouida

D UN JEUNE ANGLAIS ll'J

et Rhoda Braighton continuent à récrire les livres qu'elles ont écrits il y a dix ans. M rs Lynn Lynton, je ne l'ai pas lue. On me recommanda The Story oj an African Farm. Je trouvai ce livre sincère et plein de jeunesse, un peu décousu mais bien écrit ; des descriptions de collines de sable et d'autruches, sandwichées de doutes sur un état futur et de conviction au sujet de la supériorité morale et physique des femmes; mais pas de trace d'art; c'est-à-dire, d'art tel que je. l'entends, — suite rythmée d'événements décrits avec une suite rythmée de phrases. Je lus aussi The Story of Elisabeth y par Miss Thackeray. Elle m'arriva avec toute la fraîche et belle nature d'un jardin plein de lilas et de ciel bleu, et je me représentai Hardy à Blackmore, Murray et Besant comme de grands magasins où on pouvait trouver de tout ; même lorsqu'un article demandé n'était pas dans l'assortiment, on pouvait le fournir en quelques jours. Des petites descriptions exquises, pleines d'air, de couleur, de légèreté, de grâce; la vie française vue avec de si doux yeux anglais ; les douces petites descriptions toutes si mollement évocatives. « Quelle tranquille petite cuisine c'était, avec une vue rapide de la cour, les coqs et les poules, le peuplier balançant ses branches au soleil, et la vieille femme en bonnet blanc assise et occupée à son ménage. » Ces simples lignes, on les a délayées depuis dans beaucoup de pages, sans qu'elles gar-

2l8 CONFESSIONS

dassent la beauté de l'original. « Will Dampier tourna son large dos et regarda par la fenêtre. Il y eut un moment de silence. Ils pouvaient entendre le tintement des cloches, le sifflement de la mer, les voix des hommes s' appelant dans le port; le soleil entrait à flots. Elly se tenait debout, elle semblait dorée dans un fond d'or. Elle aurait dû tenir une palme dans sa main, la pauvre petite martyre ! » Il y a une douce sagesse dans ce livre, une sagesse qui est éternelle, car elle est simple; et puisse ne pas suivre la laideur du positivisme, l'horreur du pessimisme, ni la teinte profondément grisâtre de l'hégélisme, mais simplement l'amour et le respect qu'inspire naturellement une femme douée d'un noble esprit.

Des charmes comme ceux-ci nécessitent certains défauts, je dirai plutôt certaines limitations. La création vitale de caractères n'est pas possible à Miss Thackeray, mais je ne raille pas les peintures à l'aquarelle, des balcons, des vases-, des jardins, des champs et des moissonneurs parce qu'elles n'ont pas la chaleur et la force passionnée de l'Ariane de Titien; Miss Thackeray ne peut nous donner une Maggie Tulliver et les modulations profondes comme celles de Beethoven. C'est le bois de sapins et l'estropié; l'armoire à linge de la tante, et ses économies à elle ; l'enfant marchant conquérir le monde, la jeune fille restant à la maison pour se

conquérir elle-même; la puissante rivière portant le sort de tous, jouant et folâtrant avec elle pendant quelque temps, puis amenant enfin à une extinction finale et magnifique. Ce sentiment de l'inévitable que les Grecs ont dramatisé absolument, et que George Eliot a possédé suffisamment, cette progression rythmée d'événements, le rythme et la fatalité (deux mots pour une seule et même chose) ne sont pas là. La tête dorée d'Elly, à l'arrière-plan d'austères protestants français, est esquissée avec un pinceau d'aquarelle. Je ne sais si cela est vrai, mais vrai ou faux en réalité, cela est vrai en art. Mais la rude dissonance de son mariage n'est pas admissible; on ne peut pas y conduire par accords, si ingénieux qu'ils soient ; la modulation, les passages d'une clef à une autre, sont impossibles; la vraie fin est la ruine d'Elly, soit qu'elle meure ou mène une vie languissante, et les remords de la mère* Un des écrivains de romans peu nombreux qui me semble avoir l'oreille pour la musique des événements est Miss Margaret Veley. Son premier roman, For Percival y bien que diffus, bien que parfois s' écoulant en canaux de traverse et languissant en marais stagnants, était façonné et soutenu, même à la fin tordu et brisé par ce sentiment de progression rythmique qui m'est si cher, et qui fut plus tard si magnifiquement développé dans Damodes. Pâle, peinte des teintes grises et d'opale

du matin, passe la grande figure de Rachel Conway, victime choisie pour sa beauté, couronnée des fleurs du sacrifice. Elle n'a pas oublié le visage du fou, et il lui revient à l'esprit dans ses lignes affreuses et ses lumières, quand elle se trouve riche et aimée de l'homme qu'elle aime. Le dénouement est double. Maintenant elle sait qu'elle est maudite, et que son devoir est de fouler aux pieds son amour. Des générations qui ne sont pas nées pleurent en elle. Sa couronne et les lamentations du chœur de chanteurs grecs, les voix chantantes des plus proches parents, les réponses pathétiques de voix éloignées dans la profondeur de la nuit qui précède la naissance, tout cela le romancier moderne peut le suggérer, mais ne peut le rendre ; mais ici la suggestion est si parfaite que nous cessons de soupirer après la vraie musique, de même qu'en lisant une partition, nous sommes satisfaits de la flûte ou du basson qui jouent avec tant de précision sur le papier noirci. H n'y a pas d'hésitations ni de doute; Rachel Conway met ses rêves de côté; dès lors elle marche dans un sentier triste et ombragé ; son intérêt est concentré sur l'enfant de l'homme qu'elle aime ; et, tandis qu'elle jette un dernier regard sur les arbres, sur cette radieuse verdure s' agitant au soleil qui entourent sa maison, son chagrin se gonfle une fois encore jusqu'à la colère, et, nous le savons, c'est pour la dernière fois.

La construction mécanique de M. Scribe, je l'avais apprise de M. Du val ; l'école naturaliste m'avait appris à mépriser les ficelles et à me fier à l'action des sentiments plutôt qu'à un secours étranger pour amener le dénouement ; je pensais à tout cela en lisant le Désenchantement, de Miss Mabel Robinson, et il me vint à l'esprit que cette connaissance me serait utile quand mon tour viendrait d'écrire un roman ; car la mise en place, la mise en œuvre de cette histoire me semblait si lâche, que beaucoup de sa force s'était peu à peu échappée avant que le drame eût, à proprement parler, commencé. Mais la figure du politicien irlandais, je l'accepte sans réserve. Elle me semble grande et puissante dans toute sa tristesse. Le Celte beau, grand, aux yeux noirs, corrompu dans son sang et son cerveau par des générations d'affamés et d'ivrognes, alternant avec la sensualité chaude de la fille, dont le sentiment saxon du bien se mêle au sentiment héréditaire de la revanche chez le Celte, son patriotisme rêveur, ses platitudes faciles, son acceptation de la littérature comme une sorte de gagne-pain, son sentiment de n'être ni grand, ni fort, et de ne pouvoir rien faire dans le monde si ce n'est d'aimer sa patrie; et lorsque passe la trentaine, la force croissante du mal, du mal nerveux, complexe, qui le torture : boire, c'est à la fois pour lui la vie et la mort j un article, c'est du

pain, et pour se calmer, pour recueillir ce qui lui reste de pensée faible et éparse, il est obligé de boire. La femme ne peut comprendre que la caste et la race les sépare ; l'air humide des désirs épuisés et les feuilles grises et tombantes de ses illusions remplit le ciel de sa vie. Il n'y a pas d'espoir pour elle jusqu'à ce que son mari délie le nœud affreux par le suicide.

Je dirai franchement que M r R. L. Stevenson n'a jamais écrit une ligne qui ne m'ait charmé. Vous arrivez à une estimation juste de la valeur d'un écrivain par cette simple question : « De quoi est-il l'auteur ? » Car tout écrivain qui est destiné à vivre est l'auteur d'un livre qui obscurcit les autres et, dans l'imagination populaire, résume son talent et sa position. De quoi Shakespeare est-il l'auteur? De quoi Milton est-il l'auteur ? De quoi Fielding est-il l'auteur ? De quoi Byron est-il l'auteur ? De quoi Carlyle est-il l'auteur ? De quoi Thackeray est-il l'auteur? De quoi Zola est-il l'auteur? De quoi Swinburne est-il l'auteur? De quoi M. Stevenson ? Du Treasure Island, ou de quoi ?

Je me représente M r Stevenson comme un jeune poitrinaire, tressant des guirlandes de tristes fleurs entre ses pâles et faibles mains, ou s'appuyant sur une fenêtre aux larges vitres unies et y grattant des profils exquis avec un crayon de diamant.

Je ne me soucie pas de parler.de grandes idées,

car je ne suis pas capable de voir comment une idée peut exister, ou, en tout cas, peut être grande en dehors de la langue ; une allusion à l'expression verbale de M r Stevenson rendra peut-être claire ma pensée. Ses périodes sont fraîches et luisantes, d'un rythme musical et d'une parfaite réalisation de leurs sens ; en lisant vous pensez souvent que jamais avant il n'y a eu un caractère défini uni à une belle poésie d'expression ; chaque page et chaque phrase chante son individualité. Mais le style de M r Stevenson est coquet, habillé, dirai-je, comme un jeune homme se promenant dans le Burlington Arcade ? Oui, je dirai cela, mais j'ajouterai : le jeune homme le plus gentleman de Burlington.

Autre chose qui me frappe en pensant à M r Stevenson (je passe sur ce qu'il doit directement à Edgar Poe et sur l'appropriation constante qu'il fait de ses méthodes), c'est que les traits distinctifs de son talent ne sont pas en rapport à l'époque où il vit. Il s'épuise dans ses limitations, et son talent s'évente dans le grêle de son style. En parlant de M r Henry James, j'ai dit que, bien qu'il ait fait beaucoup de concessions au goût insensé, faux et hypocrite du temps, ces concessions ont peu ou même pas affaibli son talent. Le cas de M r Stevenson me semble tout à fait opposé. Car si un homme à la fin du siècle a eu besoin de la liberté d'expression sous le développement distinct de son génie,

cet homme est M r Stevenson. Celui qui court peut lire, et celui qui a quelque connaissance de la littérature se sera, avant que j'aie écrit ces mots, imaginé M r Stevenson écrivant au siècle d'Elisabeth ou d'Anne.

Tournez vos platitudes gentiment, mais n'écrivez pas un mot qui puisse offenser l'esprit chaste de la jeune fille qui a passé sa matinée à lire le cas de divorce de Colin Campbell ; ainsi parle l'époque où nous vivons. Le journal d'un penny qui peut s'acheter partout, qu'on laisse traîner sur chaque table, imprime sept ou huit colonnes d'ordures, pour aucune raison, si ce n'est que le public aime à lire des ordures; le poète et le romancier doivent

châtrer leur courage parce que Qui avancera

pour répondre ? Oh ! siècle vil, ordurier, et hypocrite ! moi, au moins, je te méprise.

Mais ceci n'est pas un cours de littérature, mais l'histoire du développement artistique de moi, George Moore ; aussi je ne m'arrêterai pas plus longtemps à la critique, j'irai directement au dieu à qui je dois le dernier temple dans mon âme — Marius the Epicurean. Je me rappelle quand je lus les premières lignes, et combien elles m'arrivèrent doucement comme le souffle coulant d'un radieux printemps. Je sus que j'étais réveillé une quatrième fois, qu'une quatrième vision de vie devrait rn'être donnée. Shelley avait révélé un pays

à mon imagination où l'esprit chante la grâce et la lumière. Gautier m'avait montré combien le monde visible est extravagamment beau, et combien la rage de la chair est divine ; et avec Balzac j'étais descendu cercle par cercle dans le monde obscur de l'âme et j'avais épié ses afflictions. Puis il y eut des éveils moindres. Zola m'avait enchanté par son décor et enivré de théorie ; Flaubert m'avait étonné par la merveilleuse délicatesse et subtilité de son travail ; les effets brillants d'adjectifs de Goncourt m'avaient captivé pour un temps. Mais toutes ces impulsions s'écroulaient en poussière, ces aspirations s'étiolaient, maladives comme des figures vieilles à la lumière du gaz.

Je n'avais pas pensé à la joie simple et sans affectation du cœur en face des choses naturelles, la couleur du grand air, les divers aspects du pays, le vol des oiseaux qui se dirige vers la mer, le bateau abandonné; je n'avais pas pensé non plus à la beauté de la douceur de la vie, ni songé comme, en entrant à ce qui volontairement passionne et ce qui est évidemment laid, nous pouvons nous assurer une vue de la vie temporelle qui est stable et suffit à l'âme. Une nouvelle aurore était dans mon cerveau, fraîche et belle, pleine de temples vides et d'heures studieuses, de parfum caché d'encens; qu'une telle vision de vie fût possible je ne le soupçonnais pas, elle me vint presque avec la même

force, presque avec la même intensité que ce chant divin de la chair, Mademoiselle de Maupin.

Certainement, dans mon esprit, ces livres seront toujours intimement associés ; et quand on oublie quelques différents adventices, il est intéressant de voir comme l'alliance est ferme, et comme les sympathies sur lesquelles elle est basée sont analogues et égales ; la même adoration joyeuse du monde visible et la même croyance inébranlable que la beauté des choses matérielles suffit à tous les besoins de la vie. M r Pater peut donner la main à Gautier en disant : Je trouve la terre aussi belle que le ciel, et je pense que la correction de la forme est la vertu. Moi aussi je suis d'accord avec eux; moi aussi j'aime le grand monde païen, ses effusions de sang, ses esclaves, son injustice, son dégoût de tout ce qui est faible.

Mais Marius the Epicurean était plus pour moi qu'une pure influence émotionnelle, quelque précieuse, quelque rare qu'elle puisse être, car ce livre était le premier que j'eusse rçncontré dans la prose anglaise qui me donnât un plaisir sans mélange dans le style lui-même, dans la combinaison des mots pour une musique d'argent ou d'or, une cadence sans convention, et pour tous ces sous-entendus cachés, et cette inspiration s'évanouissant, comme l'odeur des roses mortes, ces mots conservant quelque chose des autres temps et de l'usage ancien.

Jusqu'à ce que j'eusse lu Marins la langue anglaise (la prose anglaise) était pour moi ce que le français doit être pour la majorité des écrivains anglais. Je lisais pour le sens, et c'était tout ; la langue ellemême me semblait rude et plate, et n'éveillait en moi ni émotion esthétique ni même de l'intérêt. Marins fut le marche-pied qui me porta à travers la Manche dans le génie de ma langue. Le passage ne fut pas trop subit ; je trouvai une évocation de sens constante et soigneuse qui était un peu en dehors de la compréhension du commun, et aussi une douce dépravation d'oreille pour les chutes de phrases inattendues, et d'oeil pour les nuances de couleurs moins observées, qui, bien que neuve, était une sorte de conséquence de l'éducation que j'avais choisie, et sa continuation dans un milieu étranger, mais pas complètement inconnu ; m'étant saturé de Pater, le passage de Quincey était aisé. Lui aussi était un Latin pour la forme et le caractère de l'esprit; mais il était véritablement Anglais, et par lui je passai à l'étude des auteurs dramatiques d'Elisabeth, la vraie littérature de ma race, et je m'y lavai.

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