‹ Confessions d'un jeune anglaisChapitre 4 sur 11 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

retravailler l'original anglais, considérer la version française comme mon livre plutôt que l'autre.

UN MOT DE L'ÉDITEUR

Ce livre a paru smultanément en anglais en volume et dans la Revue indépendante en français.

Voici quelles furent alors les appréciations de la presse anglo-américaine :

« Le nouveau livre de M. George Moore défie toute analyse exacte. Il soulève par centaine les questions littéraires, et traite d'une façon si tranchante les plus difficiles problèmes, il est si hardi dans ses personnalités, qu'on peut en dire seulement ceci « prenez et lisez ». C'est une brillante esquisse, la meilleure qu'ait produite jusqu'à présent M. G. Moore. C'est l'œuvre d'un homme d une haute culture. Il est malaisé d'y trouver une seule page qui ne contienne des éléments suggestifs, amusants, audacieux, ou impertinents... Il écrit avec un nerf, une grâce littéraire bien supérieure aux dons du romancier français Zola, avec lequel on prétend (mais à tort) qu'il est en intimes relations littéraires... Ces Confessions me semblent sans égales dans le roman anglais.

Academy.

J'aurais mauvaise grâce, et tout autre prosateur serait

UN MOT DE L EDITEUR

dans le même cas, à parler longuement d'un homme qui sans lutter, a pris sa place au premier rang parmi nous, Mais je dois dire qu'après avoir relu pour la quatrième fois le volume, j'ai songé à une vieille anecdote, et je n'ai pu m'empêcher de rire. Le marin traditionnel avait laissé seuls ensemble son singe et son perroquet. Le singe pluma consciencieusement le perroquet. Le pauvre Poil fit cette remarque pleine de sensibilité : c Ah ! nous avons dû passer un vilain quart d'heure. » J'étais exactement dans la situation du perroquet en question. Après une longue habitude de la littérature courante, après la sotte prétention des articles de journaux, la sagacité endormie des revues, les belles visées des poètes, — même après la splendeur de mes favoris, Burke et Urquhart, il me semblait fort étrange de rencontrer un écrivain qui ne vous laissât pas un seul instant de repos ; à ma première lecture, je pris surtout intérêt au style que M. G. Moore s'était efforcé de créer : je ne connais pas d'écrivain en prose qui m'ait donné la sensation du parfum par le|simple emploi d'épithétes magiques, comme ce jeune homme y arrive par son pouvoir de me transporter au milieu de la musique, parmi des fleurs étranges, quand il le veut. Il y a aussi une autre qualité de style qui me frappa encore plus que cet éclat, ce bonheur dans le choix de l'épithéte. Cette qualité peut à peine être définie, et je ne saurais guère en donner qu'une idée approximative. George Moore me place dans sa propre disposition d^esprit, et quand il est triste, il a une cadence qui chante puissamment à mon oreille, et me fait connaître quel a été le maître qui a exercé sur notre auteur l'influence la plus efficace :

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter près du feu qui palpite, et qui fume,

un mot de l'éditeur m

Les souveniers lointains lentement s'élever, Au bruit de carillons qui chante dans la brume.

Le voilà. C'est Phomme qui a écrit :

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs, Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs, Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes.

M. Moore doit plus à Baudelaire que peut-être il n'en convient lui-même.

Mais ces fines et brillantes pages ont encore une autre valeur que celle d'un simple exercice de style. Assurément celui-ci est remarquable ; le mot juste, hardi, tranchant, est serti à la bonne place. L'instinct musical de l'artiste est si fin, qu'il donne toujours l'impression exacte qu'il se propose de produire, il a la faculté d'évoquer une scène, ou une figure avec une illusion si parfaite que son art équivaut à celui du peintre. Nous n'avons en Angleterre personne qui puisse lui être comparé couramment, car son éclat métallique est tout français ; aussi M. Pater qui a le plus d'analogie avec Moore, échappe à la comparaison sous ce rapport, par l'absence de brillant et la douceur de sa prose. En dehors du style, je suis encore intéressé par la force de pensée quMl y a en G. Moore. Son cynisme me charme, car à ce que je remarque, tout en persistant à garder l'attitude d'un incorrigible Diogêne, il n'a de l'admiration que pour les choses réellement saines et belles. C'est un homme d'une robuste et belle santé, qui fait par moments des efforts désespérés pour se donner l'ironie souriante du Parisien, et son effort est accompagné de contorsions sans exemple dans l'histoire. Intimement imprégné de l'atmosphère française, Moore lui doit de ne pas tom-

iv un mot de l'éditeur

ber dans une excessive froideur, et il se surprend luimême en flagrant délit de pose, mais, il faut le reconnaître à sa décharge, ce n'est que par instants qu'il manque de sincérité. Disons toute la vérité : ce livre contient la façon de penser la plus âpre, la plus hardie, la plus rigide qu'ait vue notre génération. Le Jeune homme ne redoute rien, — pas même lui — et c'est réellement le plus beau spectacle auquel on puisse assister que de le voir se prendre corps à corps, et exprimer la vérité nue, brutale, dans un langage d'une rigueur mathématique, avec un parfait mépris des conséquences. Avec lui on pense fortement, car il ne vous présentera jamais une idée de second ordre, et on peut voir ses mots sortir tout chauds de ses nerfs, de son cœur et de son cerveau. Vous trouverez peut-être des échos dans son style, vous n'en trouverez pas dans sa pensée, car la Grande-Bretagne n'a pas vu un écrivain aussi profondément original depuis que Sartor Resartus se démène à travers Fraser.

C'est le moins compromettant des iconoclastes. La villa anglaise — séjour des plus pures vertus domestiques

— est une sorte d'étable à cochons, au point de vue moral. — La jeune fille anglaise est la plus rouée des vestales, et elle estropie la littérature : mistress Kendal — oh ! horreur ! — est une aimable nourrice sèche qui jouerait à maître Harold et à miss Nelly. M. Mudie est un commerçant sans vergogne, une sorte d'incarnation du Sabbat de Glascow; M. Sims est un bafouilleur platitudinaire i ; le romancier anglais est un eunuque littéraire fourbu ; M. Irving — ô pouvoir de la reconnaissance !

— est incapable de jouer Roméo.

1 Un Jeu de mot avec Latitudinarian son, anglican libéral.

UN MOT DE L EDITEUR

Oh ! oui,, décidément ce jeune homme n'écrit point avec afféterie, quand il commence. Je confesse que je sympathise complètement avec lui, et je n'irai pas jusqu'à dire qu'il frise même l'impertinence; il est spirituel, courageux, d'une sévérité sauvage, mais il est hautement conséquent, et personne ne se hasarderait à dire le contraire, à moins d'être un critique, une invitation à souper dans la poche, et la commande d'une nouvelle pièce dans l'autre poche. Si quelque membre de la coterie du Cant, de la vanité, de la platitude, de la flatterie, veut trouver George Moore en faute, je dois le prévenir qu'il possède un flair terriblement subtil pour découvrir le charlatanisme dans' l'art, la littérature, la vie sociale, et que son esprit est aussi corrosif que celui de Heine. Le spectacle de l'Anglais vendeur de critiques croisant le fer avec Moore serait par trop comique.

Ce livre produira son effet. Il vient, comme le courant partant des électrodes traverse un marais stagnant de corruption sociale, et il doit produire un abondant précipité de détritus nuisibles. Nous avons eu en foule des écrivains, des poètes, des artistes, des acteurs, nous sommes tous empoisonnés d'habileté malsaine, mais il y a longtemps que nous avons jeté un regard d'appel vers un homme capable de pensée, de vie, d'audace. J'aime la jeunesse, l'intrépidité, la sincérité ; bien d'autres comme moi ; et la jeunesse, l'intrépidité, la sincérité éclatent dans chaque chapitre de ce livre étonnant.

Le livre de M. Moore est une expression nouvelle, puissante, et j'ai dit ce que j'en pense. S'il avait été l'œuvre de début d'un nouvel écrivain, mon jugement aurait été exprimé exactement dans les mêmes termes. On médita (et on le dira aussi à M. Moore) que nous agissons d'après le principe de la rhubarbe et du séné ; car nos sociétés critiques sont singulièrement charitables.

Page 1