VI U\ T MOT DE I. 1-DITEUR
Je me bornerai à dire que j'ai jugé le livre sans connaître l'auteur. Sur le témoignage du livre, j'ai conclu que l'auteur est un homme d'esprit, et je le dis. »
John A'dreams, dans The Hawk (Le Faucon).
C'est un homme... qui... Ah! un homme... un homme... enfin Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde.
Molière.
Edwin Dayne, — alias George Moore — présente à l'univers son apologie. Il est impossible défaire mauvais accueil à l'homme ou au livre : il a tous les vices, il y a en lui une foule d'inconséquences. Il est seul contre les pédants, dans la vie et dans les lettres, et ils sont nombreux. Et pourtant son livre échappe à toute description ; le bon et le mauvais y défient l'analyse. Vous vous rappelez que H* O est la formule chimique de l'eau, mais vous ne connaissez pas la composition d'un conglomérat.
Il n'est pas informe, ce bloc de conglomérat. En un sens l'auteur ne perd jamais de vue son plan. Il savait très bien qu'il avait à dire à ses lecteurs comment, relativement illettré, il était arrivé à écrire de bons livres. Le sien devait être l'histoire d'un tout jeune homme, à sang chaud, à tête froide, aux impulsions folles, avec un sage égoïsme, qui fut fasciné par un livre tombé entre ses mains. En conséquence, quelle est la scène d'entrée, quel est le plus ancien souvenir ? Il est enfant, il voyage dans une grande voiture de famille ; on longe c les longues rangées de montagnes bleues, les marais irisés, les cabanes pourries ». Il entend « ses parents parler d'un roman que le monde lit ». Alors, « quand nous
un mot de l'éditeur vu
revînmes à la maison, je saisis l'occasion de dérober le livre en question. Je le lus avec ardeur, avec passion, avec véhémence ». Cela veut dire que tout enfant, j'étais assez adroit pour dérober le fruit que je désirais, j'avais un appétit splendide pour m'en régaler, et le fruit volé que je préférais à tous peut-être, c'était le livre défendu. C'est ainsi qu'il fixe son point de départ; tous ses repères, les pavillons par lesquels il marque sa route sont coloriés de la même manière. Dés que le coureur apercevait Shelley, Gautier, Baudelaire, Flaubert et Zola, Balzac, un poète ou un romancier qui lui plaisaient, il accélérait le pas et coupait au plus court. Même les Français d'ordre inférieur eurent de l'influence sur lui (et ce fut tant pis, je le crains) ; en effet, ne dit-il pas en propres termes : « J'étais aussi couvert de systèmes qu'un noble étranger l'est d'étoiles. Je portais le naturalisme autour du cou ; le romantisme s'étalait sur ma poitrine ; je portais le symbolisme dans ma poche comme un revolver-joujou. » Et maintenant, quand il sent qu'il gagne, quand il a parcouru l'intervalle, voici comment il décrit la geôle en vue : « Je ne m'attarderai pas davantage;... je vais aller directement au livre auquel je dois un dernier temple dans mon âme : Marins V épicurien. Après m'être saturé de Pater, le passage à De Quincey fut facile... par lui j'arrivai à l'étude des dramaturges du temps d'Elisabeth, la véritable littérature de ma course, et je me débarbouillai. » Doucement, doucement, cher athlète, la couronne ne vous appartient pas encore.
Non, pas de laurier ; je ne choisis pas le laurier ;
(Le destin nous trahit, quand nous poussons la hardiesse à l'excès.)
Ne pourriez-vous pas être moins poétique et plus
VIII UN MOT DE L EDITEUR
vrai en décrivant votre rencontre avec M. Pater? « Je fus si bien fasciné par Marins l'épicurien, — ce seul nom n'est-il pas musical, mélancolique comme un des charmants thèmes de Mozart, le maître divin ? — que j'entrepris de l'imiter, et que j'écrivis Un pur hasard, livre si bourré d'érudition ironique que ceux qui n'étaient pas dans le secret, n'y reconnurent ni moi, ni mon illustre modèle. »
Edwin Dayne peut nous dire qu'il a laissé derrière lui trente années, et s'incliner avec une tristesse forcée devant l'ombre de sa jeunesse qui s'en va. Mais nous savons quelque chose de plus. En tant qu'auteur, il est né d'hier, il est encore de l'argile entre les mains de l'inconscient M. Pater ; il a devant lui son âge viril et le meilleur livre de sa vie. Chose cruelle, peut-être, à dire à un homme qui a fait une oeuvre belle, et qui vient de nous avouer ce qu'il lui en a coûté, en parlant avec sincérité de ses échecs, de ses lourdes fautes. Mais Edwin Dayne aime la cruauté ; nul n'en a fait un éloge aussi opportun, aussi sincère que lui. A tous les événements, soit qu'il les aime et veuille en tirer profit, ou non, il faut répéter ceci : Il a encore beaucoup à apprendre. Il doit tendre à ce qu'il dit impossible pour lui, être studieux, spirituel, constant. Le mot tombé de la plume de Molière trouve ici sa place. George Moore a un mépris convenable pour ses compagnons en humanité : dans ce livre il châtie quelques-unes de ces médiocrités vaniteuses, surpayées, de notre temps, d'une façon qui ne sera certainement oubliée ni d'elles ni de nous. Il est un bon haïsseur. Et comme du fumier regarde tout le monde. Mais on ne saurait ajouter qu'il suit bien ses leçons, ou qu'il goûte une paix profonde.
L'homme est né pour obéir à une loi, je ne cherche pas laquelle, dans sa vie et dans son œuvre. Loi, limita-
UN MOT DE L EDITEUR IX
tion, persévérance, voilà des synonymes fort haïssables, si vous voulez, mais vainement l'artiste ou l'individu prétendraient que ces mots n ? ont pas de sens. Ainsi vous pouvez admirer la passion du jeune homme pour la France, sa vie d'atelier, et « la nouvelle Athènes », vous pouvez lui envier ses salons et sa société de Paris, son chat, son python, ses amis, et la femme qui a écrit certaine lettre. Mais quand il revient à Londres, que nous fait cet odieux juif, avec la troupe, obèse, dont il formait sa charmante compagnie. Que 'nous importe le duel qu'il a eu l'étourderie de provoquer, à propos d'une annonce? Tout cela est sans intérêt, tout cela est déplacé, mais pourquoi raconter à son désavantage de telles histoires, qui ont le pire de tous les torts, celui d'être absolument décousues. Nous, le public démocratique, nous sommes du fumier, accordé, mais pourquoi M. Moore sollicite-t-il nos suffrages et nous demande-t-il d'être annoncé dans « nos journaux libéraux et conservateurs » ? Qu'il choisisse : êcrira-t-il pour la gloire ou pour la renommée ; sera-t-il Alcibiade ou Cléon ?
Au point de vue de la littérature, on sent que M. Moore ne voit pas qu'il éprouve souvent un grand attrait pour des écrivains qui ne sont pas, et qui probablement ne peuvent pas être ses modèles. Il ne saurait jamais faire beaucoup de cas d'un style consciencieux, ou d'un style purement esthétique, à moins de s'abaisser jusqu'à l'étude, une étude aride même, comme celle de Pétymologie. Mais s'il ne s'impose jamais cette humiliation, cela importe-t-il beaucoup ? Si le style de La femme du Cabotin n'est point attrayant, ' c'est parce que la langue employée dans le dialogue de l'époque a cessé d'être belle ; mais du moins elle remplit son rôle utilement, et la décoration doit être subor-
UN MOT DE L EDITEUR
donnée à Futilité. Il y a d'autres choses qu'il peut abandonner sans regret : la généralisation, l'humeur critique, la vanité, qui consiste à se croire un être à part. Il n'est pas de généralités qui soient vraies, ou qui aient une valeur véritable. La vérité, la sincérité sont dans les particularités. N'aimerait-on pas mieux connaître un seul cœur humain que toutes les généralités scientifiques réunies ? George Moore (et lui-même le sait et le dit à ses heures de bon sens) a cherché le cœur humain, et peut nous en parler. C'est par là qu'il croit avoir droit à l'attention publique. Aussi, qu'il n'aille pas qualifier quoi que ce soit de malpropre, qu'il ne se pique pas d'une affinité qu'il s'attribue avec l'esprit d'une tournure mystique, ésotérique comme Shelley, Baudelaire, Coleridge ou Poe. Si Moore, ou tout autre suspecte la sincérité de ce conseil, ils n'ont qu'à lire la splendide description du Logement du Strand dans les Confessions. Je ne puis citer le chapitre, mais quand Emma, la pauvre martyre paraît par hasard, combien on se sent choqué de cette phrase : « Je reconnais simplement en vous un des faits de la civilisation. » Quelle erreur ! Tout le secret du passage dans laquelle se trouve cette seule tache, cette phrase, n'est pas dans une froide reconnaissance d'un fait, mais dans une. chaude sympathie, une imagination vivifiante.
Pour en finir, il n'y a que trois écrivains en prose (rien pour les poètes) dont les œuvres soient aujourd'hui lues avec plaisir. L'auteur de ces Confessions est l'un de ces trois. J'ai porté son volume dans ma poche, le lisant à toutes heures et partout. Il contient des passages splendides et des endroits définitifs : Henry James vint en France et lut TourguenefF, W.-P. Howells resta dans son pays et lut H. James. — Le monde meurt sous les machines. — Les clubs littéraires ont été fondés, et leurs fauteuils de
UN MOT DE L EDITEUR XI
cuir ont produit M. Gosse ; mais les tavernes ont donné au monde Villon et Marlowc. — Le philanthrope est le Néron des temps modernes, etc. Vraiment, « ce chien » ce libraire qui fait la moue devant un tel livre, et le refuse, est maudit parmi les. hommes et les bêtes.
Revue de la cour et de la société. 14 mars 1888
Impudence littéraire à haute dose. — Ce nouveau volume de M. George Moore semble n'avoir été écrit que dans un seul but, celui de sa propre glorification, et pour faire voir au critique de la Pall-Mall Galette qu'il se trompait en prétendant hardiment que M. George Moore était un « jeune homme d^éducation incomplète. C'est simplement la longue liste des livres qu'il a lus, l'impression qu'ils ont faite sur lui, et Topinion qu'il professe à l'égard tant des œuvres que des auteurs. Il n'y a qu'un prosateur, et il se nomme George Moore, » tel est le sujet que le « jeune homme » développe dans son panégyrique, et il n'a rien de bon à dire des autres, quels qu'ils soient. Victor Hugo, qui a eu un succès dont celui de M. Moore est éloigné de pas mal de lieues, est ainsi jugé : « C'est un métis iïimprovisatore italien et d'étudiant allemand de philosophie, et il s'imaginait qu'en disant vingt fois la même chose, il rendrait impossible l'avènement d'un autre grand poète. » Et cela à propos de V. Hugo, dont le seul tort fut que son grand génie n'eut pas la force de traverser la peau épaisse « d'Edwin Dayne. » Alfred de Musset est expédié en quelques lignes ; Gautier et Baudelaire sont girflés, sur le dos et sur la face, en même temps, par cet incomparable jeune homme, mais il ne trouve rien que d'assommant dans toute l'œuvre de Leconte de Lisle, auprès duquel il met sur le même niveau Théodore de
XII UN MOT DE L EDITEUR
Banville. Il a la bonté de trouver du génie à Balzac, bien que quelques-uns de ces ouvrages lui paraissent « infiniment enfantins ». Il va grommelant pendant une bonne moitié de son volume, abattant — non essayant d'abattre — les idoles que la France s'est faites, et devant la splendeur desquelles le monde s'est agenouillé. Et quand il les a défigurées à la façon d'un jeune vaurien tailladant les traits d'un buste de marbre, il revient en Angleterre, pour donner à nous tous, à nos auteurs classiques, un spécimen de son esprit étroit. « Je le constate avec franchise, dit-il quand il est arrivé à Skakespeare, je n'ai jamais tiré ni profit, ni plaisir quelconque de la lecture des grandes pièces. » Appréciation qui se passe de commentaires, quand nous trouvons plus loin, à propos c de Byron, de Shelley et de George Moore » qu'ils furent « ceux qui éprouvèrent pour la littérature l'amour le plus pur, dont l'amour fut le plus exempt de vues mercenaires, mais qu'ils étaient désignés à la persécution, et que tous trois ils furent contraints de s'exiler. » L'impudence ne saurait aller plus loin, excepté quand feu M. Henry Wood parlait de « Dickens, Thackeray et MOI ». M. Moore parle des deux derniers en termes protecteurs et classe avec eux George Eliot, mais c'est uniquement pour en faire une comparaison défavorable à MM. Thomas Hardy, Walter Besant, Christie Murray et Marion Crawford, dont le langage serait du « pudding », alors que celui de M. Moore serait, par opposition, « de la tarte ». « L'étoile de miss Braddon s'est éteinte dans les ténèbres du servantgalisme ; Ouida et Rhoda Broughton continuent à récrire les livres qu'elles ont écrits il y a dix ans. Quant à mistress Lynn Linton, je ne l'ai pas lue. » Il maudit miss Thackeray « avec son optimisme langoureux », ce qui est plus impertinent encore que son
UN MOT DE L EDITEUR Xlll
appréciation franchement injurieuse. Il dit de Louis Stevenson « qu'il n'a jamais écrit un livre ». Certainement, à l'entendre dans le sens d'un Amant moderne ou de La femme du Cabotin s'il faut considérer ces ouvrages comme des livres. Quittons la littérature, dont le commentaire- exigerait une place double, et venons à l'art scénique et aux acteurs : il n'en est pas un qui échappe au poing pesant de ce grand homme. Il se moque des Kendall, à la fois dans leur rôle public et privé ; il parle de « l'obscène popularité de Wilson Barrett, un vieux bonhomme qui prend des poses, en costume à courbettes, pour quelques pauvres cocottes de la galerie ». Il qualifie Dans les rangs et les Phares, * des égouts d'infamies littéraires ».
Mais aucune des personnes insultées ne s'en, souciera quand elle apprendra c qu'il considère Arthur Roberts comme supérieur à Irving », et qu'il déclare c Bessie Belwood, une artiste incomparable ». Sur ce sujet il semble qu'il y ait une pose déterminée dans l'emploi que fait M. Moore de ses facultés d'appréciation, mais il en est ainsi partout ailleurs : « M. Whistlcr est de tous les artistes le moins impressionniste ; son art est absolument classique, j'aime son travail. » Trois fois heureux Whistler! M. Moore aime vos femmes longues et jaunes, vos ciels sombres, vos plaques noires sur fonds blancs, et il appelle cela classique. Grands Dieux! Quant à Fart qu'il n'admire pas, et qui par conséquent n'est pas classique, et quant à ses représentants, il n'a rien que des injures à en dire ; à la fin, il en devient enfantin, il crie, il s'arrache les cheveux, et il dit : « Solide peinture ! Grand Dieu ! Supposent-ils qu'il y ait une sorte de peinture qui vaille mieux que les autres, et qu'il y ait une recette pour en faire comme pour faire du chocolat ? » L'art n'est pas de la mathématique,
SJV UX MOT DE L*ÉDlTEUR
il est tout dans l'individu. » Tels sont les livres comme Un drame dans la mousseline, La femme du cabotin mais ils ne se payent pas comme : La foire aux vanités, ou David Copperfield. Il peut se faire que toutes ces diatribes contre la littérature et Part soient simplement des excroissances formées par le défaut d'appréciation, et l'insuccès que Tunique compagnon de Byron et de Shelley a éprouvé avec un homme de lettres ; il faut peut-être les interpréter de la même façon que l'assertion pleine de mauvaise humeur qu'on va voir et qui n'est sans doute pas la moins étonnante dans ce livre plein d'imprévu : Après avoir parlé de Jésus-Christ, c le pâle socialiste de Galilée » et avoir dit qu'il a pitié de lui parce qu'il le trouve extrêmement pittoresque, expression d'une opinion qu'on ne peut considérer autrement que comme un révoltant blasphème, il éclate : c Le Verbe partit, et le Monde interpréta le Verbe avec aveuglement, ignorance, sauvagerie, pendant deux mille ans, mais néanmoins en s' approchant chaque jour de la fin, — cette fin que tu as prévue dans ta Divine Intelligence, et qui s'exprime tous les jours par la voix de la Pall-Mall Galette. •» Après cela il ne sera pas difficile de persuader nombre de docteurs de signer un certificat pour enfermer un homme qui émet de sang-froid de pareilles assertions. M. Moore n'est pas moins amer contre les bibliothèques circulantes que Corney Grain ne l'est contre ce qu'il nomme les gens « matois » et pour une bonne raison. Si l'on se donne la peine d'écumer l'ordure, on découvrira de l'or dans ce volume d'une âpreté cynique, qui ne fera ni bien ni mal, et il s'y trouve des passages continus d'un style réellement sublime, ce côté ayant chez l'auteur une certitude incontestable, qu'il décrie chez les autres. « Ceci est la genèse du Club, — . chassé de la maison par la Respectabilité, » dit-il,, rail-
UN MOT DE L EDITEUR XV
lant la respectabilité. Voilà, avec d'autres choses aussi fines, qui est suffisant pour sauver d'une condamnation un livre qui sans cela serait banal et injuste. M. Moore est coupable d'une inexcusable erreur de goût et de jugement quand il insulte ouvertement des personnes qui ne peuvent lui rendre son procédé. Cela ressemble beaucoup au fait de battre un estropié, tout comme notre critique du livre de M. Moore rappelle un moucheron qui voudrait piquer un éléphant.
Whitehall Review, 8 mars 1888.
C'est le dernier et le meilleur livre de M. Georges Moore. Je ne suis pas de ceux à qui le nom de M. Moore produit le même effet que le rouge aux taureaux. J'ai parlé de lui avec sévérité, et je ne suis pas fâché de trouver cette occasion pour redire que Un pur hasard est un des livres les plus stupidesque j'aie jamais lus en aucune langue. Mais le degré de mon mépris pour cet ouvrage est précisément celui du plaisir que m'ont donné les Confessions. Elles rappellent à la mémoire ce qu'il y a de mieux dans la littérature française ; en les lisant je me représente plus vivement cette « fleur d'amour » M Ue de Maupin. En un mot, le livre est écrit ; il n'est pas un simple écho de Flaubert ou de Zola, il n'a pas été composé en montant à Holywell-Street, ou en descendant à Mudie, il est plein de naturel, de grâce, de vérité. Mon rôle n'est pas de critiquer sa morale. En littérature, il n'y a rien qu'on puisse appeler moralité. Bel-ami nous charme, la Terre nous dégoûte. On me dit que les Confessions d'un jeune homme sont immorales : c'est possible, mais je les goûte. On dit aussi qu'elles sont de mauvais goût, mais cela est affaire entre M. Moore et ses amis. Je ne dois pas considérer
XVI UN MOT DE L'ÉDITEUR
ce livre autrement qu'un critique d'art considère un tableau. Je le trouve délicat, plein d'humour, et d'un fini à la Meissonnier. Le contenu du livre ne me regarde aucunement. Comment il est fait, voilà ce- qui me regarde ; je ne donnerais pas un fétu pour savoir si le héros a abandonné ses souvenirs d'amour pour qu'ils fussent vendus par le commissahe priseur, mais je prends plaisir à lire les détails de cette vente, parce que dans tout le chapitre il n'y a pas une seule fausse note. M. Moore a ainsi prouvé au public qu'il est capable de faire un bon livre ; on ne lui permettra plus de publier de mauvaises esquisses d'après Zola. George Moore, en tant qu'il est George Moore, a une valeur personnelle, à notre avis. George Moore s'établissant dans une étable pour imiter Zola, nous semblait depuis longtemps parfaitement insupportable.
St-Stepbens Review.
Il est impossible de lire jusqu'au bout ce volume et de ne pas admettre que le « jeune homme » qui a déposé dans ces 350 pages le total de ses « confessions » est une personne de haute valeur. Nous ne pouvons, et nous sommes obligés de le dire, consentir à l'accepter avec Tidée qu'il veut donner de lui-même, car son livre montre qu'il se considère lui-môme, comme un gaillard d'une extrême importance. Il n'hésite pas plus à donner des leçons à Shakespeare qu'à flirter avec une bonne d'hôtel garni. Il a beaucoup vécu à Paris, passant son temps dans les cafés et les brasseries à causer d'art, de choses du monde, et cela jusqu'à deux heures du matin. En fait d'art, son opinion est que M. Whistler n'est rien moins qu'un classique, que M. Arthur Roberts est meilleur comédien que
un mot de l'éditeur xvii
M. Irving, et qu'une certaine miss Bessie Belwood, une chanteuse de café-concert, est une artiste inimitable, bien supérieure à mistress Kendal. Quant à la vie, le jeune homme a sur ce point des opinions en fort grand nombre, et elles sont originales. L'auteur saute légèrement et avec assurance d'un problème à un autre, et ne montre jamais la moindre trace d'embarras pour dire son opinion de l'exprimer dans une langue qui a quelque chose de fleuri.
La Foire aux vanités.
Le héros de ces Confessions est une nature étrange et impressionnable. Il est venu au monde avec « une nature aussi molle que la cire, incapable de conserver une empreinte, mais capable d'en recevoir de toutes sortes ». Dans sa première jeunesse, il lut à la dérobée c la reine Mab » au collège catholique romain d'Irlande, et il ne parait pas qu'il ait lu beaucoup d'autres livres. Après des classes fort négligées, son père le reprit en famille à Londres, et lui fit préparer ses examens pour l'armée ; mais un jour il rencontra par hasard un artiste qui peignait de belles femmes « plus grandes que nature et dans des poses somnolentes » ; il prit feu aussitôt et ressentit l'ambition de devenir peintre ; avec son caractère incapable de raisonner, et tout de première impulsion, il installa un atelier. Il apprit cependant peu après que la France était « la seule école de l'art », et comme il possédait un revenu de quelques mille livres, il s'envola vers la joyeuse cité, avec la louable intention de rivaliser avec Cabanel et Ingres. Il rencontra un Anglais francisé, qui étudiait l'art, et qui ne tarda pas à l'initier aux mystères du moderne Paris, Partistique et l'autre, et surtout l'autre. Après bien des
XVIII UN MOT DE L EDITEUR
tentatives capricieuses, car il n'était ceci ou cela que par accès et jamais longtemps, il découvrit qu'il n'était pas né avec le génie de la peinture, mais que la littérature était sa véritable vocation ; en conséquence, il se fit littérateur, Tel est le sujet en somme assez mince sur lequel M. Moore s'évertue à construire un volume extrêmement intéressant, amusant, bourré de fines allusions, épicé d'épigrammes caustiques. Pensant qu'il retrace le développement littéraire de son héros sous des influences françaises, il se livre à des appréciations spirituelles, sinon malicieuses sur les écrivains du jour ». c Leconte de Lisle, dit-il par exemple, produit sur moi le même effet que si j'arpentais les Nouvelles Law- Courts avec une violente purgation qui me balaierait le corps d'un bout à l'autre. » — Et encore : « Chaque génération, chaque pays a son Catulle Mendès. Le nôtre c'est Robert Buchanan, à cela prés que son gruau écossais a été remplacé par du vin blanc plein de bouquet. » La vanité de Hugo lui parait titanique, celle des Goncourt puérile ; quant à celle de Daudet, c'est de la bouillabaisse. Les écrivains anglais contemporains sont traités avec la même hardiesse, le même sans-façon. Il dit plaisamment de M. Swinburne, « que quand il errait par Londres, en jeune chien plein d'ardeur, il écrivit Poèmes et Ballades, mais que depuis qu'il s'est enterré à Sutney, il collabore à la Nineteenth Century, et a publié un intéressant petit volume intitulé : Un cent de rondeaux, où il continue à geindre sur sa mère, la Mer ». Il est tout à fait décidé à reconnaître que les écrits de M. Henry James donnent l'idée d'un lettré ; mais il ajoute négligemment : « Ses personnages vivent dans un crépuscule calme, triste et très poli de volition ». En fait, la plupart de nos écrivains de l'ère de Victoria, depuis George Eliot et George Meredith,
UN MOT DE L EDITEUR XIX
jusqu'à Ouida et miss Braddon, sont traités avec une légèreté assez inoffensive. Il fait une exception, nous ne savons pour quels motifs, en faveur de M. R.-L. Stevenson, dont il loue l'habileté littéraire à grand renfort de superlatifs.
Les passages relatifs à la critique artistique et littéraire sont pleins d'une rare finesse, et on pourrait désirer que maintes fois ils prennent la place d'autres sujets qui ne sont pas irréprochables.
Li ver pool daily Post.
La partie du livre consacrée au séjour du jeune homme à Paris et en France est charmante ; c'est une merveille. Le lecteur est entraîné à travers le sujet avec l'impétuosité et la furie de l'orage. On voit se dessiner devant soi des tableaux d'un éclat et d'une netteté extraordinaires : Part, la musique, le drame, la vie avec ses dessus et ses dessous, tout cela par fragments, mais délicieusement finis.. La philosophie et la vie de plaisir vagabondent bras dessus bras dessous. La littérature française est picorée à- petits traits, et la gamme merveilleuse est parcourue avec une touche indescriptible, d'une façon qui semble l'essence même de l'abandon. Le lecteur sera fasciné. Il sera également instruit, s'il a quelque chose dans la tête.
Current littérature New- York.
L'Éditeur.
Mon âme, autant que je la comprends, a très facilement pris sa forme et sa couleur des différents modes de vie par lesquels une volonté personnelle et un tempérament impétueux m'ont obligé à passer. Aussi puis-je dire que je suis exempt de qualités, défauts ou goûts originaux. Ce que j'ai, je l'acquiers, ou, pour parler plus exactement, la chance me l'a donné et me le donne. Je suis venu au monde apparemment avec une nature semblable à une feuille de cire unie, ne portant pas d'empreinte, mais capable d'en recevoir et d'être pétrie dans toutes les formes. Je n'exagère pas non plus quand je dis que j'aurais pu être également un Pharaon, un garçon
d'écurie, un souteneur, un archevêque, et que, dans l'accomplissement des devoirs de chacun d'eux, j'aurais obtenu en une certaine mesure le succès. J'ai senti l'aiguillon de bien des désirs, j'ai suivi bien des pistes; quand un sentier me manquait, j'en prenais un autre, et je le poursuivais avec la ténacité d'un instinct plutôt qu'avec la ferveur d'une conviction raisonnée. Quelquefois venaient les moments de lassitude, d'abattement, mais ils ne duraient pas : un mot prononcé, un livre lu, un abandon au charme des choses environnantes, et me voilà aussitôt lancé dans une autre direction, oublieux des échecs passés. Fort embrouillé était le labyrinthe de mes désirs ; toutes les lumières étaient suivies avec la même ardeur, tous les cris recevaient une diverse réponse. Ils venaient de droite, de gauche, de tous côtés. Mais un cri était plus persistant; à mesure que les années s'écoulaient, j'apprenais à le suivre avec une vigueur croissante, et mes errements devenaient moins nombreux et la route plus large.
J'avais onze ans quand pour la première fois j'entendis et j'obéis à ce cri, ou, dois-je le dire ? à cet écho prophétique.
Scène : une grande voiture de famille, traînée par deux puissants chevaux de campagne, marchait lourdement sur une route d'Irlande. Toujours le même paysage qui revient sans, cesse : longues
rangées de montagnes bleues, suite de marais, la cabane pourrie, des bandes de pluviers s'élevant des eaux solitaires. A l'intérieur de la voiture, il y a deux enfants. Ils sont pimpants avec leur veste neuve et leurs foulards ; leur figure est pâle de sommeil, et le cahotement de la voiture les rend un peu malades. Il est sept heures du matin. En face des enfants sont les parents ; ils parlent d'un roman que le monde lit. Est-ce que Lady Audley a tué son mari ? Lady Audley ! Quel beau nom ! Elle, une femme délicate, pâle, pâle comme une fée, elle a tué son mari ! Ces pensées se pressaient dans l'esprit de l'enfant; son imagination est remuée, excitée, et il demande une explication. La voiture continue à rouler lourdement; elle arrive à destination et Lady Audley est oubliée au milieu du plaisir d'arracher les arbres fruitiers et de tuer un chat. Mais quand nous revînmes à la maison, je saisis l'occasion de dérober le livre en question. Je le lus avec ardeur, passion, véhémence. Je lus son successeur et son successeur. Je lus jusqu'à ce que je fusse arrivé à un livre appelé la Femme du Docteur, femme qui aima Shelley et Byron. Il y eut une révélation dans le nom, et Shelley devint ma divinité de cœur. Pourquoi aimais-je Shelley ? Pourquoi ne fus-je pas attiré vers Byron ? Je ne puis le dire. Shelley ! Oh ! ce nom de cristal, et sa poésie qui est cristalline aussi ! Je veux la voir, je veux la connaître. M' échappant
de la classe, je pillai la bibliothèque, et enfin mon ardeur fut récompensée. Le livre (une petite édition de poche à tranches rongées que Ton n'imprimait plus depuis longtemps) débutait par ce chapitre : La plante sensitive. Quel désappointement! J'avais espéré mieux comprendre; mais je n'eus pas de peine à admettre que j'étais satisfait et enchanté. Désormais le petit volume ne quitta jamais ma poche, et je lus les vers étincelants, sur le rivage d'un lac tendre et pittoresque d'Irlande, comprenant peu et aimant beaucoup. Byron, lui aussi, était souvent avec moi, et ces poètes mûrissaient mes années, qui sans cela se seraient passées dans la fièvre et l'agitation.
J'apportais mes poètes à l'école, parce que cela me faisait plaisir de lire la Reine Mab et Catn, au milieu des prêtres et de l'ignorance d'un odieux collège catholique. Là, mes poètes me sauvaient de la sauvagerie intellectuelle ; car, à cette époque, j'étais incapable de rien apprendre. Quelle paresse déterminée et incorrigible ! J'avais l'habitude de paraître m'absorber dans la lecture d'un livre, et, me tenant la tête entre les mains, de laisser mes pensées vaguer au sein de jeunes rêves. Je ne pouvais apprendre ni le latin, ni le grec, ni le français, ni l'histoire, ni les exercices de composition anglaise, à moins, toutefois, que ma curiosité et mon intérêt ne fussent excités : alors je faisais de rapides progrès. Mon
esprit, jusqu'ici, obscur, semblait s'être éclairé soudain, et il restait clair et brillant tant que la passion était en moi ; mais quand elle disparaissait, mon ' esprit se chargeait de nuages et revenait à sa nuit primitive.
Ne pas pouvoir et ne pas vouloir étaient, dans mon cas, deux choses curieusement unief ; et, de ce côté, je n'ai jamais été capable de corriger mon tempérament naturel. Je suis toujours resté impuissant à rien faire, à moins d'être poussé par un violent dçsir.
La fin naturelle d'études telles que les miennes était l'expulsion. Je fus expulsé à l'âge de seize ans pour m# paresse et ma nullité. Je revins chez moi, dans un pays de plaines désolées, et je trouvai mon père occupé à entraîner des chevaux. A une nature d'une vitalité aussi intense que la mienne, une ambition, un but était nécessaire ; et alors, comme j'ai fait souvent depuis, j'acceptai le premier idéal que j'eus sous la main. Dans le cas présent ce fut V écurie. On me donna un cheval de chasse. Je chassais au chien courant chaque semaine ; je faisais des galops tous les matins; je lisais le calendrier des courses, le registre des chevaux, les derniers paris, et j'envisageais avec enthousiasme le jour où je serais connu comme un heureux coureur du steeple-chase.
Monter le gagnant de Liverpool me semblait le terme et la gloire suprême, et si un accident n'était
arrivé, il est très possible que j'eusse pu réussir à atteindre, sinon à l'honneur envié, du moins à quelque chose de fort peu inférieur, comme par exemple... E heu fugaces !... Je ne peux maintenant me rappeler le nom d'une course qui ait la valeur et l'importance nécessaire...
Vers cette époque mon père fut élu membre du Parlement; notre vie fut changée et nous allâmes à Londres. Mais un idéal chevauchant un si haut piédestal ne peut se déplacer facilement, et je persévérais dans ma passion, malgré le peu de promesses que la vie de Londres me donnait, d'arriver au but final, et, subrepticement, je continuai à nourrir cette passion par de petits paris faits dans la boutique de petits marchands de tabac. Je me rappelle cette boutique, le propriétaire à la figure huileuse, aux favoris roux, son livre de paris, les cigares à bon marché placés sur le comptoir, le borgne qui passait ses soirées appuyé sur le comptoir et qui était supposé connaître quelqu'un qui connaissait le valet de pied de lord ..., et le grand homme dont on a parlé souvent, mais qu'on a rarement vu, celui qui faisait « un livre de deux cents souverains sur le Derby »,et les continuelles allées et venues des cochers avec leur monotone requête : « Une demionce de shag, monsieur. » J'étais alors chez un military tutor à Eustori Road ; car, en réponse à une question de mon père au sujet de la carrière que je
désirais suivre, j'avais consenti à entrer dans Tannée. Au fond du cœur je savais bien qu'au moment décisif je refuserais; l'idée de la discipline militaire me répugnait fort, et la possibilité d'une mort anonyme sur le champ de bataille ne pouvait être acceptée par un garçon si conscient de sa valeur et si plein de sa personnalité. Je dis oui à mon père, parce que le courage de dire non me manquait, et je plaçai ma confiance dans l'avenir, avec raison, car tout un horizon de paresse s'étendait devant moi et les chances de passer mes examens étaient minces.
A Londres, je fis la connaissance d'un bel homme blond comme les blés, qui parlait sans cesse de femmes et les peignait plus grandes que nature et dans des attitudes dolentes et avec des teintes chaudes. Son atelier formait un agréable contraste avec les crachats et les paris de la boutique de tabac. Ses tableaux, improvisations à la Doré, dépourvues d'habileté et, en vérité, de perceptions artistiques, sauf un sentiment du grand et du noble, me remplissaient d'étonnement et de respect. « Comme ce serait beau d'être peintre ! » dis-je un jour involontairement. « Aimeriez-vous à être peintre ? » demanda-t-il brusquement. Je me mis à rire, ne soupçonnant pas que j'eusse le moindre don, et c'était le cas ; mais l'idée resta dans mon esprit, et bientôt je commençais à faire des esquisses dans les rues et les théâtres. Mes essais ne furent pas très
heureux, mais m'encouragèrent à dire à mon père que je ne voulais plus aller chez le military tutor, et il me permit d'entrer au Kensigton Muséum pour étudier l'art. Là, cela va sans dire, je n'appris rien, et, au simple point de vue de la réussite, j'aurais mieux fait de continuer à faire des esquisses dans les rues; maïs la peinture était en moi une passion plutôt qu'un instinct, et le Muséum était une bonne et bienfaisante influence, influence qui se rapportait merveilleusement au danger du moment. Dans les galeries je rencontrais en effet des jeunes gens qui parlaient d'autre chose que de paris et de steeplechase, qui, je m'en souviens, et c'était évident pour moi alors, visaient à un idéal plus élevé que le mien, respiraient une plus pure atmosphère de pensées. Et puis, mon âme goûtait la douce et blanche paix de l'antiquité, se reposait dans cette grande et calme contemplation qui n'est ni tristesse ni joie, mais quelque chose que nous ne connaissons pas et qui est perdu pour le monde.
« Mais, si vous voulez être peintre, il vous faut aller en France... La France est la seule école des arts. » De nouveau j'appelle l'attention sur le phénomène de « l'écho prophétique », c'est-à-dire de paroles entendues par hasard, et qui, sans que notre raison s'en mêle, amènent inévitablement la croyance. La France! ce .mot tinta à mes oreilles et étinçela devant mes yeux. La France ! tous mes
sens bondirent hors du sommeil comme un équipage quand la vigie crie : « Terre en avant ! » Sur-le-champ, je vis que j'irais, que je devais aller en France, que je voulais y vivre, que je voulais devenir Français. Je ne savais ni quand ni comment, mais je savais que j'irais en France...
Ainsi ma jeunesse se jetait dans la virilité, cherchant son chemin, de rocher en rocher, comme un ruisseau qui rassemble sa force à chaque bond. Un jour, mon père partit ; quelque temps après un télégramme arriva, et ma mère lut qu'on nous demandait à son chevet. Nous voyageâmes sur terre et sur mer par un soir d'hiver, et nous suivîmes une longue route graciale ; une homme approcha, et je lui entendis dire que mon père était mort. J'aimais mon père. J'éclatai en larmes, et pourtant mon âme s'écria : « Je suis heureux. » Cette pensée me vint malgré moi et inconsciemment, et je me détournai, choqué de la connaissance qu'elle m'apportait de mon âme.
O mon père, moi qui n'aime et ne révère rien autre, et qui t'aime et te révère ! tu es la seule image pure dans mon esprit, la seule affection vraie que la vie n'a pas brisée ou salie ; je me rappelle ta voix et tes bonnes et charmantes façons. Tout ce que j'ai de biens terrestres ou d'esprit naturel, je l'ai reçu de toi : et était-ce moi qui étais heureux ? Non, ce n'était pas moi; je n'ai rien eu à faire dans la
pensée qui me vint inconsciemment; ma voix ne pouvait te donner que louanges et mots d'affection, et la voix qui avait dit « Je suis heureux » n'était pas ma voix, mais celle de la volonté de vivre qui a grandi en nous depuis la poussière élémentaire. Ah ! terrible et impérative est cette voix de la volonté de vivre; mais que celui qui en est innocent me jette la première pierre !
Terrible est le jour où Ton voit la tache noire sur son âme, cette âme chère qu'on ne peut dépouiller ni changer, et qui est si irréparablement vôtre.
La mort de mon père me délivrait, et je m'élançai,'comme une branche retenue à terre, vers la lumière. Sa mort me donnait le pouvoir de me créer moi-même, c'est-à-dire de créer un moi complet et absolu, au lieu du moi embryonnaire qu'avait produit le home ; ce moi futur, ce Moore idéal m'attirait et me guidait comme un fantôme ; et pendant que je suivais l'enterrement, sans arrêt se posait la question : sacrifierais-je ce moi rêvé, si par là je ressuscitais mon père?... et je reculais, horrifié à la réponse que je ne pouvais détruire dans mon esprit.
Maintenant ma vie était comme un jardin dans la torpeur frémissante du printemps arrivant ; ma vie. était comme une fleur qui se fait consciente de la lumière. J'avais entre les mains de l'argent, et
je devinais tout ce que cela signifiait. Devant moi le lac de cristal, les montagnes lointaines, les bois verdissants d'Irlande, disaient un mot, et ce seul mot c'était Moi, — pas le moi qui alors était encore mien, mais le moi qui allait être, à la création duquel j'étais déterminé à vouer mes années.
Je m'en allai pour quitter ces lieux, qui étaient devenus — si injustement, me semblait-il — ma propriété. Je m'apparaissais un meurtrier. Et quand je sonde ce poignant moment psychologique, je trouve que, bien que j'aie réalisé tous les plaisirs ,de Londres : femmes, vêtements élégants, théâtres et soupers au Champagne, j'ai pensé beaucoup moins à eux qu'à quelques dessins d'après des moules de plâtre.
Je voulais être artiste. Plus que jamais j'étais décidé à être artiste ; et ma cervelle était faite de ce désir, pendant que je retournais à Londres, aussi vite que le railway et le steamer pouvaient me ramener. Désormais plus d'entraves, plus de besoin d'être soldat, de n'être pas rien que moi-même; dix-huit ans, la vie et la France devant moi ! Mais mon esprit ne me poussait pas encore à quitter Londres. Je voulais sentir le pouls de la vie chez moi avant de le sentir à l'étranger. Je pensai à louer un atelier ; je rêvais des amis, des amies, des modèles, des tapisseries. Mais ici il est difficile de ne pas donner une fausse impression. Je voudrais
montrer mon âme dans ces pages comme une figure dans un bassin d'eau claire; et bien que mon atelier ne fût en réalité pas autre chose qu'un amusement et un moyen de rejeter effectivement toute contrainte, je ne le vis pas du tout sous ce jour. Mon amour de l'art était très réel et profondément enraciné ; le livre de paris du marchand de tabac n'était plus rien pour moi et un certain Botticelli dans le National Gallery me tenait enchaîné. Quand je regarde en arrière et considère le passé, je suis forcé d'admettre que j'aurais pu grandir au milieu de circonstances moins favorables, car même l'atelier, avec ses dissipations, — et elles étaient nombreuses — n'était pas sans me rendre service ; il développait l'homme naturel qui fait son éducation, qui laisse son esprit croître et mûrir sous le soleil et le vent de la vie moderne, par opposition à l'homme universitaire qui a été nourri de la poussière des âges et d'après une formule composée pour convenir aux besoins de l'être humain moyen.
Mes lectures, à cette époque, n'étaient pas non plus aussi restreintes qu'on pourrait le croire. Shelley non seulement me donna ma première âme, mais il inspira et dirigea ses premiers essorts. S'il n'avait été que poète, il n'aurait pas eu telle prise sur moi ; mais il était saturé de métaphysique, d'une métaphysique jeune et que je pouvais
comprendre et m'assimiler. Dieu existe-t-il, ou n'existe-il pas? La discussion me ravissait et, pendant plusieurs années, je ne sus m'y désintéresser. Je cherchais une réponse dans Kant, Spinoza, Godwin, Darwin et Mill, car j'inclinais vers la négative ; je sentais d'instinct que le christianisme était une fable, et il a toujours été de mon caractère de ne rien vénérer des croyances populaires. J'avais seize ans quand je me décidai à dire à ma mère que j'étais athée. Elle était appuyée contre la cheminée, dans le salon. Je m'attendais à un cataclysme. Quoi qu'elle fût dévote, ma mère me dit seulement qu'elle regrettait qu'il en fût ainsi, et je fus très choqué de sa froideur.
Je ne pense pas qu'à ce moment je me sois soucié beaucoup de la lecture des romans. Scott me semblait aller de pair avec les discours de Burkes, c'est-à-dire trop impersonnel pour mon goût très personnel. Dickens, je le connaissais par cœur, et Bleak House me paraissait son chef-d'œuvre.
Thackeray ne faisait pas d'impression profonde sur mon esprit ; en ses idées, rien qui correspondait à mes façons. Il n'était pas pittoresque comme Dickens, ni philosophique comme George Eliot. J'étais à ce moment curieusement passionné pour une théorie adéquate à la vie, et la satire sociale de Thackeray me paraissait petite. J'étais réellement jeune. J'avais soif des grandes vérités: Middlemarch,
Y Essor et l'Influence du Rationalisme, Y Histoire de la civilisation étaient des événements importants dans ma vie.
Mais j'aimais la vie autant que les livres; et très curieusement mes études et mes plaisirs allaient ensemble. Quel panaché de littérature et de dévergondage ! Pendant que j'attendais mon mail-coach pour conduire des cocottes et des jeunes gens au Derby, je lisais un chapitre de Kant ; il m'arrivait de partir avec le volume dans ma poche. Je cultivais avec soin la connaissance d'un voisin qui avait pris le théâtre du Globe pour y jouer les opéras d'Offenbach. Bouquets, stalles, bagues me réjouissaient. Je n'étais pas dissipé, mais j'aimais l'anormal. J'aimais à dépenser, en parfums et babioles de toilette, autant qu'il serait suffisant pour mettre la famille d'un pauvre homme dans l'abondance pendant dix mois ; je souriais à la fashionable lumière du soleil dans le parc, aux cavalcades poussiéreuses; j'aimais à choquer mes amis en saluant des cocottes; avant tout, la vie des théâtres, cette vie à la lumière du gaz, de robes somptueuses frôlant des murs blanchis à la chaux, cette vie de vers burlesques, au ron-ron de polkas et de valses communes, m'intéressait au-dessus de toute mesure légitime, tellement elle me semblait curieuse et étrange. Je vivais chez moi, mais chaque jour j'allais dîner dans un restaurant à la mode. A huit heures et demie j'étais
au théâtre. Faisant un signe de tête familier au portier, je franchissais le long couloir qui menait à la scène. Après cela, le souper. Cremorne et Argyle Rooms étaient mes endroits de prédilection. Ma mère souffrait et s'attendait à la ruine. Je prenais soin de ne rien cacher ; je me vantais de mes dissipations. Mais il n'y avait rien à craindre, j'étais doué naturellement d'un instinct de conservation très marqué. Je ne jouais ni ne buvais ; je ne contractais pas de dettes ni de mariage secret; au point de vue mondain, j'étais réellement un jeune homme modèle ; et quand je revenais chez moi, vers quatre heures du matin, je regardais la pâle lune se coucher, et, répétant quelques vers de Shelley, je songeais comment j'irais à Paris quand je serais en âge et comment j'étudierais la peinture.
Enfin le jour arriva, et, avec plusieurs malles et cuisses pleines de vêtements, de livres et de tableaux, je partis, accompagné d'un valet anglais, pour Paris et pour l'Art.
Nous connaissons tous la vaste gare du Nord, grise et mélancolique à six heures et demie du matin, la ville hagarde : des maisons pâles, boueuses et jaunes, une absence de couleur qui oppresse, un horrible froid matinal particulier aux rues de Paris. En bas, sur l'asphalte, la ménagère se hâte ; un garçon de café-, avec une serviette nouée autour de la gorge, remue quelques chaises, si décrépites et si solitaires qu'il est impossible de s'imaginer un être humain assis là. Où sont les boulevards? Où sont les Champs-Elysées? Je me le demandais; et^me sentant obligé de faire des excuses pour l'apparence de la ville, j'expliquais à mon valet que nous passions dans des rues détournées, et je me remis à
CONFESSIONS D l'N JEUNE ANGLAIS
étudier le vocabulaire français. Néanmoins, quand il fut temps de faire une demande pour avoir une chambre, de l'eau chaude et du feu, on fut obligé d'aller chercher la propriétaire de l'hôtel, qui parlait anglais.
Mon plan, si tant est que j'en avais un, était d'entrer aux Beaux-Arts, de préférence dans l'atelier de Cabanel ; car j'avais alors une admiration vive et profonde des œuvres de ce peintre. Je ne pensais pas beaucoup à la démarche que, m'avait-on dit à l'ambassade, j'aurais à faire; mes pensées étaient fixées sur le maître, et mon seul désir était de le voir. Le voir était facile, lui parler était une autre affaire, et je fus obligé d'attendre trois semaines avant de pouvoir soutenir une conversation en français. Comment j'accomplis cet exploit, je ne puis le dire ; je sais que je n'ouvris jamais un livre ; et il n'est pas agréable de songer à quoi devait ressembler mon langage, probablement à rien qui ait été entendu jusque-là sous le ciel de Dieu. Cela suffisait cependant pour faire perdre au peintre une bonne heure de son temps. Je lui parlais de mes sympathies d'artiste ; je lui dis quels étaient ses tableaux que j'avais vus à Londres et combien j'étais charmé de ceux qui se trouvaient dans son atelier. Il subit l'épreuve jusqu'au bout sans fléchir. Il me dit qu'il serait heureux de m'avoir comme élève.
Mais la vie aux Beaux-Arts est rude et grossière.
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Les modèles ne posent que trois fois par semaine, les autres jours nous travaillons d'après les moules de plâtre, et pour être là vers sept heures du matin il fallait un tel effort de volonté, que je regardais avec terreur la perspective sombre et grise de ces levers marinais. Enfin, démoralisé par la paresse du dimanche, je dis un lundi matin à mon valet de quitter la chambre, ajoutant que je ne voulais plus revenir aux Beaux-Arts. Je me sentis humilié de ma propre faiblesse, car j'avais placé beaucoup d'espoir dans cette Académie, et je n'en connaissais pas d'autre. Chaque jour j'allais et je venais sur les boulevards, étudiant les photographies du salon de peinture, et je fus ébahi par l'art de Jules Lefèvre. Je vis, il est vrai, qu'il manquait de cette grâce touchante qui, je dois le reconnaître, quelque saturé que je sois des esthétiques de différentes écoles, est inhérente aux ouvrages de Cabanel. Mais, au moment dont je parle, ma nature était trop jeune et trop mobile pour résister aux charmes conventionnels d'attitudes graciles, de hanches et de mains lascives, et j'acceptai Jules Lefèvre entièrement et sans conditions. Il hésita cependant quand je lui demandai de me prendre comme élève particulier; puis il m'écrivit l'adresse d'un atelier où il donnait des leçons chaque mardi matin. Cela était même plus à mon goût, car j'avais une amitié instinctive pour les Français, et je désirais fort en connaître.
L'atelier était perché dans le passage des Panoramas. Là, je trouvais M. Julian, le type du méridional, — estomac large, yeux noirs, rusé et prudent, séduisant par ses manières, esprit sensuel. Nous fûmes amis tout de suite, lui se servant consciemment de moi, moi me servant inconsciemment de lui. Mes quarante francs par mois lui tombaient du ciel, et mes invitations à dîner et au théâtre n'étaient pas à dédaigner. J'étais curieux, bizarre, original. C'était un peu fatigant d'avoir affaire à un étranger bavard, ayant acquis en trois mois ce qu'il savait de français; mais les dîners étaient bons. Sans aucun doute, c'était là le raisonnement de Julian ; quant à moi, je n'en faisais aucun. Je sentais que ce rusé et habile homme m'était nécessaire. Je n'avais jamais vu un tel individu auparavant, et toute ma curiosité était éveillée. Il parlait de l'art et de la littérature, du monde et de la chaire, il me disait les livres qu'il avait lus, il me racontait des incidents saisissants de sa vie ; et les réflexions morales dont il parsemait sa conversation, je les jugeais belles. Comme tout jeune homme de vingt ans, j'étais à la recherche de quelque chose qui fît l'office d'idéal. Le monde était pour moi ce qu'avait été quinze ans plus tôt une boutique de jouets; tout était brillant et nouveau. Mais Julian me tenait à distance, et les rares occasions où il me permettait de lui parler servaient seulement à préparer mon esprit à l'amitié qui
m'attendait et devait absorber plusieurs années de mon existence.
Dans l'atelier, il y avait dix-huit à vingt jeunes gens, et, parmi eux, il y en avait quatre ou cinq près de qui je pouvais m'instruire : et il y avait là aussi huit à neuf jeunes filles anglaises. Nous étions assis en cercle et dessinions d'après le modèle.
Cette annulation de toutes les opinions et préjugés du monde m'était singulièrement agréable. J'aimais le sentiment de la non-réalité que la singularité de notre vie produisait. En outre, les femmes elles-mêmes étaient jeunes et intéressantes ; elles faisaient, par conséquent, un des charmes du lieu, donnant ce sentiment du sexe, qui est un plaisir mental si délicat, et qui est si intéressant aux yeux dans son aspect extérieur : les robes, les cheveux relevés laissant voir le cou, les boucles d'oreilles, les manches ouvertes au coude. Bien que tout cela me tînt au cœur, je ne devins pas amoureux. Mais celui qui échappe à la domination d'une femme se soumet généralement à l'autorité d'un ami, qui, toujours, se sert d'une étrange force d'attraction et entretient une sorte de dépendance ni saine ni valide. Bien que je me rappelle avec un plaisir qui n'a pas diminué l'amitié que j'ai contractée vers cette époque (amitié qui pénétra ma vie et y ajouta), je suis néanmoins forcé de reconnaître que, quelque bien appropriée qu'elle fût à mon cas particulier, elle
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n'aurait été qu'un périlleux récif contre lequel la vie d'un jeune homme se serait brisée en mille pièces ; ce qui me sauva, ce fut la force de ma passion pour l'art, et une révolte morale contre toute action que je pensais devoir ou pouvoir me compromettre dans cette direction. Je voulais bien m'écarter un peu de mon chemin, mais jamais de plus d'un pas, que je pouvais refaire quand je voulais.
Un jour, je levai les yeux, et je vis qu'il y avait un nouveau venu à l'atelier; et à ma grande surprise (car il était habillé avec élégance, et mon expérience ne me portait pas à croire au mariage du génie et d'un habit bien coupé), il peignait véritablement très bien. Ses épaules étaient belles et larges ; un long cou, une toute petite tête, une figure étroite et mince, de grands yeux pleins d'intelligence et de fascination. Bien qu'il fût impossible qu'il eût travaillé plus d'une heure, il avait déjà esquissé son dessin ettous lesobjets environnants, écrans, lampes, poêles, etc. J'étais très intéressé. Je demandai à la jeune fille près de moi si elle savait qui c'était. Elle ne put me donner aucun renseignement. Mais à quatre heures, il y eut un exode général de l'atelier, et nous allâmes à un café voisin boire de la bière. Le chemin passait par un passage étroit, et, comme nous baissions la tête en entrant sous une voûte, le jeune homme (il s'appelait Marshall) m'adressa la parole en anglais. Oui, nous nous
étions rencontrés déjà, nous avions échangé quelques mots dans l'atelier d'un tel, le grand homme blond dont les improvisations à la Doré avaient éveillé mes désirs.
On fit, cela va sans dire, les réflexions habituelles sur les hasards de la vie, puis vint l'inévitable : « Voulez-vous dîner avec moi ce soir ? » Marshall pensait que le lendemain lui conviendrait mieux, mais j'étais pressant. Il m'offrit. d'aller me trouver à mon hôtel ; ou bien voulais-je l'accompagner chez lui ? Il me montrerait quelques tableaux, quelques bagatelles apportées de la campagne. Rien ne me plaisait davantage. Nous montâmes en voiture. Chaque instant me révélait de nouvelles qualités, de nouvelles supériorités chez l'ami nouvellement retrouvé. Non seulement il était grand, fort, beau garçon et merveilleusement habillé, infiniment mieux que moi, mais encore il pouvait parler français comme un indigène. C'était bien naturel qu'il le pût, car il était né à Bruxelles et y avait passé toute sa vie ; mais le fait de sa naissance augmenta plutôt qu'il ne calma mon admiration déjà si grande.
Il parlait des restaurants fashionables et des actrices, avec qui il était évidemment en excellents termes; il s'arrêta chez un coiffeur pour se faire friser. Tout cela m'excitait, me ravissait. Je brûlais de voir ses appartements. Afin de ne pas être com-
plètement dépassé, je fis comprendre que j'avais un valet.
Ses appartements n'étaient pas si grands que je m'y attendais ; mais, quand il m'eut dit qu'il venait de dépenser dix mille livres en deux ans, et vivait maintenant avec cinq ou six cents francs par mois que sa mère lui fournirait jusqu'à ce qu'il ait vendu une certaine série de tableaux qu'il comptait commencer immédiatement, mon admiration devint de l'étonnement, et j'examinai avec une crainte respectueuse la cheminée, qui avait été construite d'après ses ordres, et j'admirai le pot de fer suspendu par une chaîne au-dessus d'un feu de bivouac artificiel. Ce détail donnera une idée du reste de l'étude : le tapis de Turquie, la lampe de harem en cuivre, l'écran japonais, les morceaux de draperie, les chaises de chêne couvertes avec du velours rouge d'Utrecht, la garde-robe en chêne qui avait été ramassée quelque part (marché ridicule), et l'inévitable lit avec colonnes torses. Il y avait des vases remplis de plantes exotiques, et des palmiers se dressaient avec de grandes courbes. Marshall sortit quelques tableaux, mais fit bien peu d'attention à mes compliments, et, s'asseyant au piano, il joua une valse, bruyamment et avec des gestes.
— Quelle est cette valse ? demandai-je.
— Oh ! ce n'est rien ; c'est quelque chose que j'ai composé l'autre soir ; j'ai eu un accès de mau-
vaise humeur, et je ne suis pas sorti. Qu'est-ce que vous en pensez ?
— Je pense qu'elle est très belle ; vraiment, est-ce que vous avez composé cela l'autre soir ?
A ce moment, on entendit un coup frappé à la porte, et une belle jeune fille anglaise entra.
Marshall me présenta. Une femme amoureuse reçoit l'homme qu'elle trouve en compagnie de son amant avec des regards qui ne voient rien et des paroles qui ne veulent rien dire. Mais, dans la suite, je saisis qu'Alice avait un rendez-vous et qu'elle dînait en ville. Elle viendrait cependant le matin, et poserait pour le portrait qu'il était en train de lui peindre.
J'avais, jusqu'à présent, travaillé avec beaucoup de régularité et d'attention à l'atelier, mais à présent la société de Marshall m'avait un charme irrésistible. Pour l'amour de son talent, auquel je croyais religieusement, je regrettais qu'il fût paresseux. Mais sa dissipation l'emportait; son bonheur était si réel! Ses manières gaies et brillantes me rendaient heureux, et son expérience m'offrait de nouveaux moyens de jouir de la vie et de la connaître. Dès mon arrivée à Paris, j'avais visité, en compagnie de mon taciturne valet, Mabile et le Valentino ; j'avais dîné seul à la Maison d'Or ; maintenant on me conduisait dans d'étranges cafés d'étudiants, où on payait les dîners en tableaux,
dans un endroit mystérieux où une table d'hôte était dressée sous une tente dans un jardin situé sur le derrière; puis nous allions en grand nombre à Huilier, au Château-Rouge ou à Y Elysée Montmartre. Le bruit retentissant de la musique, la verdure artificielle du feuillage, la cohue des danseurs, le bavardage des femmeSj dont nous ne connaissions que les petits noms ; et puis le retour en calèches découvertes roulant au milieu de la poussière blanche sous l'immense dôme d'une lourde nuit d'été, quand l'ombre de la rue est brisée par l'éclat passager d'une jupe claire ou d'une plume qui s'envole, tandis que la lune pend comme une lanterne magique au dehors du ciel.
Maintenant, nous vivions dans les fiacres et les restaurants, et les après-midi étaient remplies d'impressions rapides. Marshall avait une amie dans cette rue, une autre dans celle-là. Il n'avait qu'à crier : « Arrêtez! » et à monter deux ou trois étages...
« Madame est-elle che% elle ? » « Oui, monsieur, si monsieur veut se donner la peine d'entrer... » Et on nous introduisait dans un appartement richement meublé. Une dame entrait à la hâte, et on entamait une discussion. Je ne connaissais pas assez le français pour la suivre, mais je me rappelle qu'elle commençait toujours par mon cher ami et était fréquemment parsemée de vous ave% tort. Les
2é CONFESSIONS
dames étaient de retour de Constantinople ou du Japon et étaient généralement mêlées à de mystérieuses affaires juridiques, étaient en procès avec différents gouvernements étrangers auxquels elles réclamaient plusieurs millions. De même que trois ans auparavant, j'avais épié les femmes des chœurs et les danseuses du théâtre du Globe ; excité par une curiosité nerveuse, j'épiais ce monde d aventuriers parisiens.
Cette soif d'observer les mœurs, cet instinct d'une notation rapide des gestes qui résument l'âme et des attitudes qui reflètent la pensée, se déclara en moi comme une passion véritable. Elle grandit et se fortifia, au détriment de l'autre art, qui m'était toujours si cher. Avec la patience d'un chat devant un trou de souris, j'épiais et j'écoutais, saisissant, parmi des heures de bavardage, une phrase caractéristique, amusé par un regard de colère ou d'amour. Ces hommes et ces femmes me paraissaient ressembler aux cousins qui frôlent la surface d'un ruisseau, et, bien que riant, dansant, m'amusant avec eux, je n'étais pas des leurs.
Mais pour Marshall, c'était différent : ils l'amusaient, ils étaient son plaisir nécessaire. Et je me rendais compte de cette différence entre nos manières délivre, et j'y réfléchissais profondément. Pourquoi ne pouvais-je vivre sans une conscience de la vie toujours préseute ? Pourquoi ne pouvais-je pas
aimer, oubliant le tic tac monotone de la pendule dans le silence parfumé de la chambre ?
Ainsi mon ami devint pour moi un sujet d'étude et de dissection. La forme générale de son esprit et ses différents tours, toutes ses contradictions apparentes, comment pouvait-on les expliquer, 'les classer, les ramener à une loi unique ? Ce m'était là une source intarissable de pensées. Dans nos confidences il n'y avait pas de réserve. Je dis dans nos confidences, car pour en obtenir, il faut souvent en faire» Tout ce que nous avions vu, entendu, lu ou éprouvé, en était le sujet : ces émotions passagères que l'éclat d'une couleur ou un bout de perspective éveillait en nous, les teintes bleues que donne à un vêtement blanc les rayons du couchant, ou les vérités éternelles, la mort, l'amour. Mais, tout en mettant à l'épreuve chaque fibre de pensée et en analysant chaque motif, j'étais sincère dans mon amitié et très loyal dans mon admiration. Mon admiration ne diminua pas quand je découvris que Marshall était peu profond dans ses appréciations, superficiel dans ses jugements , que ses talents n'étaient qu'à la surface. Il avait si grand air, il y avait de la fascination dans tout son maintien, dans ses grands yeux doux et violets, un entrain et un élan dans ses dissipations qui vous enlevait.
A celui qui nous aurait observés, à cette époque,
je n'aurais semblé qu'un faible imitateur de Marshall. Je le menai chez mon tailleur et il me donna son avis sur la coupe de mes vêtements ; il m'enseigna à arranger ma chambre ; je m'efforçais de copier sa façon de parler et ses allures en général ; et cependant je savais fort bien, en vérité, que ma nature était plus originale. Il y avait beaucoup de choses que Marshall pouvait m'enseigner et je me servais de lui sans honte et sans réserve. Je me servais de lui comme je me suis servi de tous ceux avec lesquels j'ai été en contact. J'ai beau fouiller ma mémoire, je ne peux me rappeler un homme ou une femme qui ait longtemps occupé mes pensées sans contribuer à mon bien moral ou physique. En langage familier, je n'ai jamais eu d'amis inutiles autour de moi.
Après l'aveu cru de ce fait, le lecteur aussitôt me jugera rapace, égoïste, faux, flatteur et menteur. Soit; je puis être tout cela et peut-être pire, mais * ce n'est pas parce que tous ceux qui m'ont connu m'ont rendu d'éminents services. Je puis dire que personne n'a jamais noué d'amitiés avec moins de calcul que moi. Je n'ai jamais pensé qu'il pouvait y avoir à fréquenter un homme, et à éviter tel autre. « Alors, comment expliquez-vous, » s'écriera le lecteur courroucé, « que vous n'ayez jamais eu d'amis dont vous n'ayez tiré profit? Vous devez avoir eu bien peu d'amis. » Au contraire, j'en ai-eubeau-
coup, de toutes sortes et de toutes espèces, et en hommes çt en femmes; et, je le répète, aucun n'a joué un rôle dans ma vie qui n'ait contribué eh quelque chose à mon bien. On doit comprendre que je ne fais pas de différence entre secours mental et secours matériel ; et dans ce qui me concerne, l'un a toujours aidé l'autre. « Pouh ! pouh! s'écriera de nouveau le lecteur, « je ne crois pas que ce soit le hasard qui ait envoyé sur votre route les gens dont vous aviez besoin pour vous aider. » Le hasard ! Cher lecteur, cela existe-t-il ? Croyez-vous au hasard ? Attachez- vous un sens précis à ce mot? L'employez- vous au petit bonheur de votre discours ? Le hasard ! Quel champ est ouvert tout d'un coup aux recherches physiologiques ! Comme nous pouvons mettre en pièces notre vie passée pour trouver... quoi ? le hasard qui nous a fait! Je pense, lecteur, jeter quelque lumière sur cette question en répliquant à vos railleries que le hasard, pu les conditions de vie sous lesquelles nous vivons, a envoyé sans doute, sur mon chemin, des milliers de créatures qui étaient impuissantes à me servir; mais alors un instinct dont je n'étais même pas conscient m'a éloigné d'elles, et j'ai été attiré vers d'autres. N'avez-vous jamais vu un cheval quitter soudain le coin d'un champ pour chercher plus loin des pâturages ?
Je ne pourrais être intéressé par un livre s'il ne
m'offrait pas exactement la nourriture que mon esprit demande à ce moment même ou dans le plus prochain avenir. L'esprit demanda, reçut et digéra. Autant fut assimilé, autant fut expulsé ; puis, après un certain laps de temps, les mêmes demandes furent faites, les mêmes procédés furent suivis inconsciemment, comme il arrive dans un estomac bien ordonné.
Shelley, qui enflamma ma jeunesse d'ardeur, la purifia et la soutint si longtemps, n'est plus rien pour moi maintenant ; ce n'est pas une chose morte ou évanouie, mais une chose dont j'ai tiré personnellement tout le parti que je pouvais en tirer; et, par conséquent, ce que je n'ai par absorbé ne me regarde plus. De même pour Gautier. « Mademoiselle de Maupin », cette divinité de la ligne, ce désir non «du ver de terre pour l'étoile », mais cet amour pour une perfection telle de bras qui tombe et dé jambe pliée, que la passion en est haletante et près de pleurer, est maintenant, si je prends le livre et que je lise, aussi usée et aussi déguenillée qu'une toile d'araignée restée tout l'hiver à la poussière dans un coin oublié d'une chambre oubliée. Mes anciens transports et la joie de ma jeunesse, je les retrouve seulement quand je pense à cette partie de Gautier qui est maintenant incarnée en moi.
J'ai ramassé mes amis comme j'ai ramassé les livres. J'ai lu amis et livres avec la même avidité ;
et de même que je laissais mes livres quand je m'étais assimilé autant que mon système l'exigeait, de même je laissais mes amis quand ils cessaient de m'être utiles. J'emploie le mot utile dans son sens le plus étendu et non dans son sens limité. Cette réduction de l'intelligence à l'inconscience aveugle des organes frappera quelques-uns comme étant une violation des plus belles croyances de l'homme et leur semblera parler peu en faveur de l'intelligence particulière qui peut être ainsi réduite. Mais suis-je sûr que ces personnes aient raison ? Je crois qu'à mesure que vous montez l'échelle de la pensée en vous élevant vers les grands esprits, ces impulsions inexplicables, ces mystérieuses résolutions, ces soudaines mais certaines révélations, tombant, d'où ou comment, il est impossible de le dire, mais tombant de quelque manière dans le cerveau, au lieu de devenir plus rares, deviennent de plus en plus fréquentes. En vérité, je pense que si l'homme réellement grand nous découvrait le travail de son esprit, nous le verrions assiégé constamment d'inspirations... d'inspirations ! Ah ! comme la pensée humaine tourne toujours dans un cercle, et comme, quand nous nous croyons au bord d'une pensée nouvelle, nous glissons en n'énonçant que quelque vérité banale ! Mais, je le répète, laissons de côté les principes généraux ; il suffira pour l'intérêt de ces pages que l'on comprenne que les instincts du cerveau ont
toujours été et sont encore la puissance initiale et déterminante de mon être.
L'atelier, où j'avais travaillé avec tant d'assiduité ces derniers trois ou quatre mois, finissait par me sembler ennuyeux, et cela pour deux raisons. Il me privait pendant bien des heures de la société de Marshall ; ensuite (et la seconde raison était la plus importante) je commençais à regarder les contours d'une nymphe ou d'une vierge au bain comme un canal bien étroit pour emporter la forte et haute marée de la pensée humaine. Car maintenant les pensées d'amour et de mort, les désespoirs de la vie, étaient en active fermentation au dedans de moi et cherchaient à s'exprimer avec une insistance étrange. Je souhaitais simplement de donner une expression directe à ma douleur. La vie était alors dans son afflux ; chaque idée était nouvelle pour moi, et il aurait été dommage de déguiser la plus simple émotion par des ornements, quand elle était si belle dans sa nudité. Les créatures que je rencontrais chemin faisant dans la vie parisienne, dont je dévorais des yeux les gestes et les allures et dont j'avais soif de connaître l'âme, n'éveillaient en moi qu'une curiosité; et c'était tout. Je les dédaignais, les haïssais, les jugeais dignes de mépris, et quant à les prendre comme sujets d'un traitement artistique, je n*y aurais probablement jamais songé, si
l'idée ne m'en avait été suggérée directement du dehors.
A l'époque dont je parle, je vivais dans un hôtel à l'ancienne mode, sur le boulevard, qu'un Belge entreprenant avait récemment acheté et qu'il essayait de moderniser; un vieil hôtel qui tenait encore de son ancien caractère par la présence d'une demidouzaine de gens qui, pour des raisons obscures, continuaient à dîner à la table d'hôte certains jours bien déterminés.
Quinze ans se sont écoulés, et ces vieillards, sans aucun doute, sont allés rejoindre leurs ancêtres. Mais je puis les voir encore assis dans cette salle à manger, les buffets en vieux chêne, les riches candélabres style Empire, le garçon allumant le gaz dans la pâle soirée parisienne. Cet homme aux cheveux blancs, ce grand Américain, mince et à la figure effilée comme une hache, dînait à cette table d'hôte depuis trente ans. Le vieux monsieur, si gentilhomme français, proprement et soigneusement mis, qui s'asseyait à côté de lui, avait passé sa vie en Espagne. Par ce détail et les développements qui vont suivre, vous commencez et finissez de faire connaissance avec lui : les yeux, l'éventail, la mantille, comment cela commença-t-il, comment cela cessa-t-il, et comment cela recommença-t-il ? En face est assis un autre Français, la barbe et les cheveux hérissés. Il a passé vingt ans aux Indes, et il parle
de son fiis qui y est parti il y a dix mois. Il y a une comtesse^ italienne de soixante étés, qui s'habille comme une jeune fille de seize ans et fume un cigare après dîner, s'il n'y a pas trop d'étrangers dans la salle. Elle appelle étranger quiconque elle n'a pas vu au moins une fois déjà. Le petit homme gras et sans cou, avec une grande tête chauve bordée de cheveux au-dessous des oreilles, est M. Duval. C'est un auteur dramatique, l'auteur de cent soixante pièces. Il n'essaie pas de se faire remarquer, mais quand on lui parle de choses littéraires, il fixe sur les gens sa paire d'yeux tout petits comme des prunelles et les entretient avec douceur de ses collaborateurs.
Je fus bientôt profondément intéressé par M. Duval et je l'exhortai à venir au café après dîner. Je lui payai son café et ses liqueurs, et je lui offris un cigare de choix. Il ne fumait pas. Je devais découvrir qu'il n'avait rien produit depuis vingt ans, mais l'auréole de ses cent soixante pièces entourait sa pauvre tête chauve. Je pensais aux hasards de la vie, il parla de la guerre et ainsi nous passâmes à un sujet de conversation moins gênant. Il avait composé des pièces avec tout le monde ; la liste de ses collaborateurs était plus longue qu'aucune liste de dames patronnesses pour le bal d'un comté anglais ; il n'y avait pas de cuisine littéraire dans laquelle il n'eût aidé. Je fus immédiatement émerveillé et
charmé. Si M. Duval avait composé ses cent soixante pièces dans la retraite de sa propre chambre, j'aurais été moins surpris; c'était le mystère des séances de collaboration, le rendez-vous, la discussion, l'illustre assemblée, qui me saisissait d'admiration et me comblait d'étonnement. Puis crûrent les anecdotes; elles étaient de toutes sortes. En voici quelques exemples : Lui, Duval, avait écrit une pièce en un acte avec Dumas père ; elle avait été refusée au Français, et puis elle était allée ici, là, partout ; finalement les Variétés avaient demandé quelques changements et c'était une affaire entendue. « Je fis les changements une après-midi et écrivis à Dumas, et, figurez-vous, je reçus par le retour du courrier une lettre où il me disait qu'il ne pouvait consentir à laisser jouer aux Variétés une pièce en un acte, signée par lui, parce que son fils donnait alors une pièce en cinq actes au Gymnase. » Puis vinrent une kyrielle de plaisanteries indécentes de Suzanne Lagier et Dejazet. Elles étaient aussi vieilles que le monde, mais elles étaient nouvelles pour moi; j'étais amusé et étonné. Ces bons mots furent suivis d'un compte rendu sur la manière dont Gautier écrivait son feuilleton du dimanche, et il raconta aussi comment Gautier et Balzac avaient failli une fois en venir aux coups. Ils avaient convenu de travailler en collaboration. Balzac devait faire le scénario, Gautier le dialogue. Un matin*
Balzac arriva avec le scénario du premier acte. « Le voilà, Gautier! je suppose que vous le finirez pour demain... » Le vieux monsieur bavarda ainsi jusqu'à minuit. Je l'accompagnai jusqu'à ses appartements au quartier Montmartre, appartements perchés au sixième, où, entre deux tableaux que Ton supposait d'Angelica Kaufmann, M. Duval avait composé des pièces qu'on refusait depuis vingt ans, et où il aurait continué à composer des pièces refusées, si Dieu ne l'avait rappelé dans un monde, peut-être, d'éternelle symphonie, mais où Y exposition de la pièce selon la formule de M. Scribe n'est encore connue.
Comme je me délectais de ces conversations ! Je me souviens que j'avais l'habitude de rester debout sur le trottoir après avoir souhaité une bonne nuit au vieux monsieur, regrettant de n'avoir pas demandé de plus longues explications sur le mouvement romantique ou la façon de M. Scribe de ménager les situations.
Pourquoi ne pas écrire une comédie ! telle est la pensée qui me vint. Je n'avais rien écrit, sauf quelques lettres mal orthographiées ; mais ça ne fait rien. Trouver une intrigue, c'était la première chose. Prendre Marshall pour héros et Alice pour héroïne, les entourer des vieux messieurs qui dînaient à la table d'hôte, donner le bouquet en se servant de la comtesse italienne qui fumait des cigares quand il
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n'y avait pas trop d'étrangers. Après trois semaines d'industrieuses recherches, les divers ingrédients commencèrent en mitonnant à devenir quelque chose de semblable à une intrigue. L'écrire sur le papier. Oh ! c'était la difficulté. Je me rappelai soudain que j'avais lu le Caïn, le Manfred et les Cenci sans avoir jamais songé à quoi devait ressembler le dialogue sur le papier. Quant à Shakespeare, je ne l'avais jamais ouvert; aucun besoin ne m'avait poussé à le lire. Il était, en conséquence, resté sans être lu, sans avoir été regardé. Achèterais-je un exemplaire ? Non, le nom m'inspirait de la répulsion, comme tous les noms populaires.
J'allai de préférence au Gymnase et j'écoutai avec attention la comédie de Dumas fils. Mais j'avais beau faire des efforts d'imagination, je ne pouvais voir, sous leur forme écrite, les mots parlés. Oh.! pour un coup d'oeil sur l'exemplaire du souffleur dont j'apercevais un coin quand je me penchais en avant ! Enfin, je découvris à la bibliothèque de Galignani un exemplaire de l'édition Leight Hunt des grands dramaturges et après avoir étudié pendant un mois Congreve, Wycherley, Vanbrugh et Farquhar, j'achevai une comédie en trois actes intitulée : Choses du monde. C'était, sans aucun doute, bien mauvais ; mais si ma mémoire m'est fidèle, je ne pense pas que ce le fût autant qu'on pourrait le croire.
La dernière scène n'était pas plutôt écrite que je partis aussitôt pour Londres, plein de la confiance que je n'aurais pas de difficulté à faire représenter ma pièce.
Est-il nécessaire de dire que je ne trouvai pas un directeur pour me jouer? Un imprimeur était plus facile à obtenir, et la correction des épreuves m'amusa un moment. Je fis d'autres pièces et quand je fus fatigué de courir après les directeurs de théâtre, mes pensées se reportèrent vers la France qui toujours me hantait et qui maintenant me possédait ainsi que par la douce et magnétique influence de la maison.
Comme mes absences de Paris me semblaient longues, comme Paris se présentait devant mes yeux ! Paris : les bals publics, les cafés, les modèles dans l'atelier, les jeunes filles en train de peindre, Marshall, Alice et Julian. Marshall, mes pensées se fixaient sur lui à travers les rues qui se succédaient et l'interminable procession de gens allant et venant.
« M. Marshall est-il chez lui ? » « M. Marshall est parti d'ici depuis quelques mois. » « Connais-
sez-vous son adresse ? » « Je vais la demander à mon mari. » « Connais-tu l'adresse de M. Marshall? » « Oui, il habite rue de Douai. » « Quel numéro? » « Je crois que c'est 54. »> « Merci. » « Cocher, réveillez-vous; conduisez-moi rue de Douai. »
Mais on ne trouvait pas Marshall rue de Douai, et il n'avait pas laissé d'adresse. Il n'y avait rien à faire, si ce n'est d'aller à l'atelier. Je pouvais y obtenir de ses nouvelles, peut-être le trouver. Mais quand j'écartai le rideau, mes yeux n'aperçurent pas la salle accoutumée, avec sa légère nudité, mais seulement le tablier bleu d'une vieille femme enveloppée d'un nuage de poussière.
« Ces messieurs ne sont pas ici aujourd'hui, l'atelier est fermé, je le balaye. » « Ah, et où donc est M. Julian ? » « Je n'en sais rien, monsieur; au café, ou peut-être est-il allé à la campagne. » Ces débuts n'étaient pas très encourageants, et mon enthousiasme s'était refroidi ; maintenant je me promenais le long du passage, regardant les éventails, les bijoux bon marché pendus ou étalés dans chaque vitrine. A gauche au coin du boulevard se trouvait notre café. Comme je m'approchais, le garçon remua une des tables de fer et j'aperçus le gros provençal. Tout comme s'il m'avait vu la veille il me dit : « Tiens! c'est vous; une demi-tasse? oui... garçon, une demi-tasse. » Immédiatement on parla de
Marshall; il ne l'avait pas beaucoup vu dernièrement. « Il paraît qu'il est plus amoureux que jamais, » dit Julian d'un air sardonique.
Enfin, je rencontrai mon ami installé dans un appartement meublé au rez-de-chaussée, dans la rue Duphot. Les murs étaient tapissés de soie bleue, il y avait de grandes glaces et de grandes corniches dorées. Dans la chambre à coucher, je trouvai le jeune dieu roulé entre les draps les plus fins, dans un grand lit en bois de rose ; il y avait des cupidons au-dessus de lui : « Tiens ! vous êtes revenu, Moore ? nous ne pensions plus vous revoir. »
« Il est près d'une heure; levez-vous. Quoi de neuf ? »
« C'est l'ouverture, aujourd'hui, de l'exposition des Impressionnistes. Nous allons manger un morceau au coin chez Durand, et nous irons la voir. J'entends dire que Bedlam n'est rien à côté ; il y a une toile de vingt pieds carrés et en trois teintes : jaune pâle pour la lumière du soleil, brun pour les ombres et tout le reste bleu de ciel. Il y a au second plan, m'a-t-on dit, une dame se promenant avec un singe à la queue recourbée en forme d'anneau, et on dit que cette queue a trois yards de long. »
Et nous en vînmes à nous moquer d'un groupe d'enthousiastes qui renoncent à tous les charmes et plaisirs de ce monde dans l'espoir de créer une nouvelle esthétique. Nous y fûmes d'un air insolent,
avec des souliers à la mode, des gants clairs de chevreau, et armés de tout le jargon de l'école : « Cette jambe ne porte pas, » « La nature ne se fait pas comme ça. » « On dessine par les masses. » « Combien de têtes ? » « Sept et demi. » « Si j'avais un morceau de craie, je mettrais celle-là dans un bocal, c'est un foetus, etc. »
L'histoire de l'art impressionniste est simple. Au commencement du siècle, la tradition de l'art français (la tradition de Boucher, Fragonard et Watteau) avait été perdue; après avoir produit des génies, cet art mourut. Ingres est la sublime fleur de l'art classique qui succéda à l'art du palais et du boudoir : mais il était impossible de dépasser Ingres. Puis les Turner et Constable vinrent en France, ils engendrèrent Troyon, et Troyon engendra Millet, Courbet, Corot et Rousseau, et ceux-ci à leur tour engendrèrent Degas, Pissarro, M me Morizot et Guillaumin. Degas est un élève d'Ingres, mais il employa cette merveilleuse précision du dessin qu'il tient de son maître à reproduire les aspects les plus bas de la vie moderne. Degas ne dessinait pas par les masses, mais par le caractère; ses sujets sont des filles de boutique, des filles de ballet, des laveuses, mais les qualités qui leur donnent l'immortalité sont précisément celles qui ont rendu éternelles dans l'esprit des hommes les vierges et les saints de Léonard de Vinci. Vous voyez cette
femme grosse, comniune, qui essaie un chapeau devant une glace ; les contours de sa figure sont si merveilleusement bien observés et rendus, que vous pouvez dire exactement quelle est sa situation dans la vie; vous savez comment est l'ameublement de sa chambre, vous savez ce qu'elle vous dirait si elle vous parlait. C'est un type du xix e siècle autant que les dames du Fragonard sont des types de la cour de Louis XV. A droite, vous voyez un tableau de deux filles de magasin, des chapeaux à la main. Les mouvements de la tête et des mains ont été si soigneusement observés, que vous vous représentez leurs années passées à montrer des chapeaux et à dire des politesses. Nous avons déjà vu Degas faire cela ; c'est la répétition d'une note familière ; mais ce n& fut qu'après l'avoir vu se mettre au nu que nous reconnûmes en lui le grand artiste qui nous révélait une nouvelle phase de son talent. La première femme, dans une attitude qui nous rappelle la Vénus à genoux, lave ses cuisses dans tub. La seconde, avec les dégradations que lui ont faites ses quarante ans, ses enfants et un travail pénible, se tient debout, les mains sur les hanches. La femme nue est devenue impossible dans l'art moderne : il faut le génie de Degas pour mettre une nouvelle vie sur ce thème usé. Le cynisme était le grand moyen de l'éloquence au moyen âge, et c'est avec le cynisme que Degas a de nouveau fait de la nudité
une possibilité artistique. Ce que dirait M. Horseley ou la matrone anglaise, il est difficile de le deviner. Peut-être la nature hideuse peinte par M. Degas les effraierait-elle plus que la sensualité qu'ils condamnent chez sir Frederick Leighton. Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que cette créature grande, grosse, courte de jambes, qui dans son humble et touchante laideur passe sa main sur ses lourdes épaules, est un triomphe de l'art. La laideur est triviale, la monstruosité est terrible. Velasquez savait cela quand il peignait ses nains.
Pissarro exposait un groupe de jeunes filles cueillant des pommes dans un jardin ; les teintes grises et violettes s'y harmonisaient. Les figures semblaient se mouvoir comme dans un rêve ; nous sommes au bord de la vie dans un monde de paisibles couleurs et d'aspirations heureuses. Ces pommes ne tomberont jamais des branches; ces paniers que les jeunes filles baissées remplissent ne seront jamais pleins ; ce jardin est le jardin de la paix que la vie ne peut offrir, mais que le peintre a fixée dans un rêve éternel de violet et de gris.
M me Morizot exposait une série de délicates fantaisies. Voici deux jeunes filles; la tiède atmosphère les enveloppe comme un voile ; elles sont l'été tout entier; leurs rêves sont sans limites, leurs jours se passent, et leurs idées suivent le vol des papillons «blancs à travers les blanches roses. Notez aussi la
disposition des éventails, quelles délicieuses créations, saules, balcons, jardins et terrasses...
Puis, formant contraste avec cette douceur, il y avait la vigoureuse peinture de Guillaumin. Ici, la vie est rendue avec une brutalité violente et pleine de couleur. Les dames péchant dans le parc, avec le violet des cieux, et le vert des arbres descendant sur elles, est un chef-d'œuvre. La nature semble se fermer sur elles comme une tombe ; et ce penchant de colline (le soleil couchant inondant les cieux d'ombres jaunes et la tête d'ombres bleues) est une autre pièce de peinture qui un jour trouvera place dans un musée public; on peut en dire de même du portrait de la femme.
Nous ne savions que lancer de grossières railleries : « Qu'est-ce qui avait pu l'amener à peindre de telles choses ? Certainement il devait avoir vu que c'était absurde. Je ne sais si les impressionnistes sont sérieux, ou si c'est seulement une blague quon nous fait ? » Puis nous nous arrêtâmes, non sans nous récrier, devant Monet, ce peintre exquis de la lumière blonde. Nousnous arrêtâmes devzmles Dindons et sérieusement nous nous demandions si « c'était sérieux ». L'herbe haute que les dindons mangeaient est inondée de lumière si vive et si intense que pendant un instant l'illusion est complète : « Regardez la maison ? les dindons ne pourraient pas entrer. La perspective est entièrement fausse. » Puis sui-
vaient d'autres remarques. Quand nous arrivâmes à ces tableaux essentiellement originaux de gares du même poète (ces rapides sensations d'acier et de vapeur), notre moquerie ne connut plus de bornes. « Dites donc, Marshall, regardez les roues; il a plongé son pinceau dans du cadmium jaune et a barbouillé un cercle. C'est tout. »
Nous ne comprenions pas davantage les riches sensualités de ton de Renoir; et l'habileté avec laquelle il achevait une absence d'ombre ne nous disait rien. Vous voyez la couleur et la lumière dans ses tableaux comme vous les voyez dans la nature et la critique de l'enfant : « Pourquoi un côté de la figure est-il noir ? » n'a plus raison d'être. Il y avait la jeune fille dont la moitié du corps était nu. Comme ses seins ronds et pleins de fraîcheur palpitent à la lumière! jamais on n'a atteint auparavant à ce glorieux éclarde blancheur. Mais nous ne vîmes rien, sauf que les yeux n'étaient pas à leur place.
Car l'art n'était pas pour nous alors ce qu'il est maintenant : une pure émotion, vraie ou fausse, uniquement selon son intensité ; nous croyions à la grammaire de l'art, à la perspective, à l'anatomie, et à la jambe qui porte; et nous trouvions tout cela dans l'atelier de Julian.
Une année s'écoula, passée dans l'art et le plaisir., une partie dans. l'art, les deux autres parties dans le
plaisir. Nous montions et descendions à plaisir les barreaux de l'échelle sociale. Nous passions par exemple une soirée chez Constant, rue de la Gaieté, en compagnie de voleurs et de souteneurs, et la soirée suivante avec une duchesse ou une princesse aux Champs-Elysées. Nous étions fiers de pouvoir employer avec une égale facilité le langage des barrières et celui des salons littéraires, et paraître à notre aise aussi bien dans l'un que dans l'autre. Enchantés de nos prouesses, nous nous disions souvent à voix basse : « La princesse, je le jure, n'en croirait pas ses yeux si elle nous voyait maintenant. » Et alors, dans un terrible argot, nous envoyions en criant notre bénédiction à quelque « boîte » qu'on allait dévaliser cette nuit même. Nous pensions qu'il était très piquant de quitter la rue de la Gaieté pour retourner chez nous nous habiller et nous présenter exempts de toute souillure devant l'élite. Nous avions beaucoup de succès, comme en a tout jeune homme qui valse bien et évite dé faire la cour à la femme qu'il ne faut pas.
Mais le plaisir de grimper en haut de l'échelle sociale et d'en descendre n'effaçait pas notre amour de l'art. Vers cette époque survint un événement décisif pour notre vie. La dernière et vraiment grande passion de Marshall avait fini d'une façon violente; des embarras d'argent le forcèrent à tourner ses pensées vers la peinture comme moyen d'exis-
tence. Cela me décida. Je lui demandai de venir vivre avec moi, et, pour être aussi près de l'atelier que possible, je pris un appartement dans le passage des Panoramas. Ce n'était pas agréable d'avoir une fenêtre qui, au lieu de s'ouvrir sur lfe ciel, ne laissait voir que le sale toit vitré du passage. Ce n'était pas agréable non plus de se lever à sept heures ; et dix heures de travail par jour sont une rude épreuve même pour celui qui a les meilleures intentions. Mais nous avions juré d'essayer tous les plaisirs par l'amour de l'art; les tables d'hôtes de la rue Maubeuge, les duchesses françaises et étrangères des Champs-Elysées, les voleurs de la rue de la Gaieté.
J'engageais donc un duel avec Marshall afin d'obtenir la supériorité dans un art pour lequel, je Tai déjà dit, je n'avais aucune disposition. On comprendra vite comment un esprit comme le mien, obéissant si vivement à toutes les impulsions et qui n'était soutenu par aucune conviction morale, devait souffrir dans un combat si vif, engagé dans des conditions si inégales et cruelles.
Ce fut, pour dire vrai, une année de grande passion et de grand désespoir.
La défaite est amère quand elle vient rapidement et d'une façon définitive, mais quand la défaite tombe centimètre par centimètre comme le pendule fatal dans la fosse, cette agonie ne peut s'exprimer par des mots... Cela se passait ainsi pour moi.
d'un jeune anglais 49
Je me rappelle le premier jour de mon martyre. Les horloges sonnaient huit heures. Nous choisissons notre place et nous nous mettons en position. La première heure écoulée, je compare mon dessin avec celui de Marshall. Il avait saisi le mouvement de la forme mieux que moi, mais son travail était de caractère et de qualité inférieurs; le mien ne Tétait pas.
J'ai dit que je ne possédais aucune facilité artistique, mais je n'ai pas dit aucune faculté; mon dessin n'était jamais commun ; il était d'un sentiment original ; il était épuré. Je possédais toutes les qualités rares, mais non la force initiale, sans laquelle tout le reste n'est rien : — je veux dire le talent de l'enfant qui saisit et trace à grands traits la caricature de son maître d'école ou l'esquisse vivante de son cheval favori sur la porte de l'écurie avec un morceau de craie.
La semaine suivante, Marshall fit beaucoup de progrès. Je crus que le modèle ne me convenait pas et j'espérais avoir plus de chance la prochaine fois. Cette fois non plus ; et à la fin du premier mois je fus laissé bien loin, luttant sans espoir. L'esprit de Marshall, quoique superficiel, ne laissait pas d'être saillant ; il comprenait avec une étonnante facilité tout ce qu'on lui disait, et était capable de mettre immédiatement en pratique les méthodes que les professeurs lui conseillaient de suivre... En somme,
il montrait de singulières dispositions à être éduqué; on pouvait en tirer peu de choses, mais y mettre beaucoup (en donnant ici au verbe èduquer son sens moderne et non son sens primitif) . Il se, montrait désireux d'apprendre et d'accepter tout qui était dit. L'idée et les sentiments des autres se précipitaient en lui comme l'eau dans une bouteille dont on plonge le goulot sous l'eau. C'était un élève idéal. On n'entendait que Marshall par-ci, Marshall par-là, et bientôt l'atelier fut plein d'agitation ; on comptait avec anxiété le nombre de médailles qu'il gagnerait.
Je continuai à lutter pendant neuf mois.
J'allais à l'atelier à huit heures du matin ; je prenais mes mesures, je prenais mes aplombs, j'esquissais, après avoir regardé la jambe qui porte, je modelais par les masses. Au déjeuner, je songeais à la façon dont je travaillerais l'après-midi ; le soir, je restais éveillé en songeant à ce que je pourrais bien faire pour arriver à un meilleur résultat. Mes efforts ne servaient à rien; je ressemblais à l'homme qui en tombant étend les bras mais ne saisit que l'air. Comme les langueurs et les souffrances de l'impuissance accablent ! Quel vide douloureux elles laissent dans le cœur !
Tout cela, je le souffris jusqu'à ce que le fardeau de désirs que je ne pouvais satisfaire, devînt pour moi insupportable.
Je déposai mon fusain et dis : « Je ne veux plus jamais dessiner ni peindre. » Cette résolution, je l'ai tenue.
Cette capitulation me donna quelque soulagement"; mais ma vie me semblait près de finir. Je vis un espace blanc d'années aussi désolé qu'une mer grise et sans voiles. » Que vais- je faire ? » me demandais* je, et mon cœur était découragé. De la littérature ? mon cœur ne répondit pas immédiatement à cette question. J'étais trop brisé et trop épuisé par mon échec ; un échec bien précis et bien rigoureux n'admettant pas d'équivoque. Je m'efforçai de lire; mais il m'était impossible de rester chez moi, où j'étais presque à portée d'oreille de l'atelier, avec le souvenir de défaites qui avaient encore leurs griffes enfoncées dans mon cœur. Le bruit des succès de Marshall m'arrivait de dehors; j'entendais parler des médailles qu'il devait remporter; de ce que Lefèvre pensait de son dessin cette semaine ; de l'opinion qu'avait Boulanger de son talent. Je ne veux pas excuser ma conduite, mais je ne peux m'empêcher de dire que Marshall ne montrait aucune considération ni pitié pour moi. Il ne semblait même pas comprendre que je souffrais, que mes nerfs étaient terriblement secoués, et il faisait, sans cesse sous mon nez, parade de sa supériorité, de ses talents, de sa popularité. Je ne savais pas alors combien ces petits succès d'ateliers signifient peu de chose.
La vanité ! Non, ce n'était pas sa vanité qui me rendait tou ; selon moi, la vanité déplaît rarement, quelquefois elle attire singulièrement ; mais par une certaine insistance et une opposition sourde dans les menus détails de la vie, il me faisait sentir que je ne lui étais qu'un instrument du moment, une chose assez utile, mais qu'il mettrait bientôt de côté. Cela m'était intolérable. Je brisai notre installation. En agissant ainsi, je mettais mon ami aux prises avec de sérieuses et cruelles difficultés; je mettais en péril ses projets à venir. C'était user de lâcheté ; mais sa présence m'était devenue intolérable, et, en me séparant de lui, il me sembla que je laissais derrière moi un monde de misère.
Après avoir passé trois mois au bord de la mer, dans un lieu très fréquenté où les hommes inoccupés et les femmes dont les maris sont à l'étranger se réunissent gaiement, rafraîchi, je retournai à Paris.
Marshall et moi, nous ne nous parlions plus, mais je le voyais tous les jours, avec son pardessus neuf, d'une coupe qui allait admirablement à sa taille, passant rapidement devant les éventails et les ornements de jais du passage des Panoramas. Son habit m'intéressait, et je me souviens que si je n'avais pas rompu avec lui, j'aurais pu lui demander quelques questions essentielles à ce sujet. C'est de bagatelles semblables que sont faites les plus sincères amitiés. Il m'était aussi nécessaire que moi à lui, et, après quelque hésitation de sa part, la réconciliation fut opérée.
Je pris un appartement dans une des vieilles mai-
sons de la rue de la Tour-des-Dames dont les fenêtres ouvraient sur un bout de jardin parsemé de quelques statues en mauvais état. Ce fut Marshall, cela va sans dire, qui entreprit de le meubler, et il se laissa aller aux caprices d'une imagination où collaboraient la courtisane et le peintre de cinquième ordre. Néanmoins, notre salon était une jolie pièce; cretonne anglaise d'un dessin heureux, feuilles de vigne vert sombre et or avec des vols de geais. Les murs étaient tapissés de drap de cette couleur ; aussi les fauteuils et les canapés. Une autre pièce était en étoffe rouge cardinal suspendue au milieu du plafond et relevée comme une tente ; un faune en terre cuite riait dans l'obscurité rougeâtre, et il y avait des tapis et des lampes de Turquie. Dans une autre, on se trouvait en face de l'autel d'un temple boudhiste, d'une statue d'Apollon, et d'un buste de Shelley. Les chambres à coucher étaient ornées de sièges à coussins, de riches canapés, d'encensoirs, de grands chandeliers d'église et de palmiers : maintenant, songez à l'odeur que donne l'encens et la cire brûlant, et vous vous serez représenté le style de notre appartement de la rue de la Tour-des-Dames. J'achetai un chat persan et un python qui faisait tous les mois un repas composé de cochon d'Inde; Marshall; qui ne se souciait pas de favoris, remplit sa chambre de fleurs; il avait habitude de dormir au-dessous de gardénias
en pleine floraison. Ainsi étions-nous tous deux, Henry Marshall et Georgel Moore, quand nous demeurions au 76 de la rue de la Tour-des-Dames. Nous étions pleins d'espoir pour le reste de notre vie. Il devait peindre, je devais écrire.
Avant de quitter Paris pour aller au bord de la mer, j'avais acheté quelques volumes d'Hugo et de Musset; mais dans cette ville charmante et ensoleillée de Boulogne, leur poésie me parut peu substantielle et je ne commençai à lire sérieusement qu'une fois installé dans mes nouveaux appartements. Les livres ressemblent aux personnes ; vous voyez immédiatement s'ils vont susciter une sensation , donner la fièvre au cerveau et le feu au sang, ou s'ils vont vous laisser dans le simple agacement des rêveries intimes troublées comme au courant d'air d'une fenêtre ouverte. Nombreuses sont les raisons pour aimer; mais je confesse que j'aime la femme ou le livre, seulement quand ils ressemblent à une voix de la conscience, jamais entendue avant, et entendue soudain, et avec qui naît subite l'intimité. Cela annonce des dépravations féminines dans mes affections. Je suis efféminé, maladif, pervers ; mais, avant tout, pervers. Presque tout ce qui est pervers m'intéresse, me fascine. Wordsworth est le seul homme à l'intelligence simple que j'aie jamais aimé, si on peut appeler simple ce grand esprit austère, froid comme l'année du Cumber-
land. Maïs Hugo n'est pas pervers, même pas personnel. Quand je le lisais, il me semblait être à l'église, écoutant un prédicateur à la voix stridente criant du haut d'une chaire sonore. Les Orientales : un orient de carton peint, des poignards en ferblanc et une musique militaire jouant la patrouille turque au Palais-Royal... Le vers est grand, noble, terrible ; je l'aimais, je l'admirais, mais (je répète la phrase) il n'éveillait pas en moi une voix de la conscience ; et même la structure du vers était trop dans le style des bâtiments publics pour me plaire. Des Feuilles d'automne et des Chants du crépuscule, je ne me rappelle rien. Dix lignes, quinze lignes de la Légende des siècles : et je suis toujours certain que c'est la plus grande poésie que j'aie jamais lue, mais après quelques pages je mets invariablement le livre de côté et je l'oublie. Ayant composé plus de vers qu'aucun homme qui ait jamais vécu, Hugo ne peut être pris qu'à petites doses. Si vous en récitez un passage à un ami autour de la table d'un café, vous êtes atterré à la fois par la splendeur d'images et le tonnerre de syllabes :
« Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été
Avait en s'en allant négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. »
Mais au bout de cinquante vers je n'échappais jamais à cette sensation d'ennui qui est inhérente
au clinquant et au brillant de l'improvisator italien ou espagnol. Il n'y a jamais rien eu de français dans le génie d'Hugo, Hugo est un passage entre l'improvisator italien et un étudiant allemand métaphysicien. Prenez un autre vers :
« Le clair de lune bleu qui baigne l'horizon. »
Sans un « comme », sans un « semblable à », mais par la simple énonciation du fait, le tableau, l'impression est produite. J'ai une faiblesse pour la Fête cbe% Thérèse; mais admirable comme est ce poème, j y trouve, ainsi que dans les ouvrages d'Hugo, une sensation de fabrication qui dessèche l'émotion dans mon cœur. Il pousse des cris, il se désespère sur le sort de la pauvre humanité, tandis qu'il ramasse les sous qu'on lui jette, empoigne bras dessus dessous le Tout-Puissant à la dernière strophe ; mais des deux immortalités il considère évidemment la sienne comme la meilleure. 11 ne devient cependant tout à fait insupportable que lorsqu'il arrive aux petits enfants ; il chante leur innocence avec enflure, mais il les surveille. La poésie finie, la foule dispersée, il les emmène dans les coins.
La première fois que je lus ces mots : une bouche d'ombre, je fus étonné ; et ni une seconde ni une troisième lecture ne changea ma disposition d'esprit. Mais tôt ou tard il m'était impossible de ne pas
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être convaincu que, des deux expressions, « l'aurore aux doigts de roses », bien que plus vieille de trois mille ans, était cependant plus jeune, plus vraie et plus belle. La comparaison d'Homère ne peut jamais devenir vieille ; une bouche d'ombre était vieux la première fois que ce fut dit. C'était le berceau et le tombeau du génie d'Hugo.
Quant à Alfred de Musset, j'en avais beaucoup entendu parler. Marshall et la marquise avaient l'habitude de le lire dans leurs moments de loisir; ils avaient marqué leurs passages favoris, de sorte qu'il m'arriva chaudement recommandé.
Néanmoins, je fis peu de progrès dans sa poésie ; son modernisme n'était pas à l'unisson avec l'élan actuel de mes aspirations et je n'y trouvais pas le mot inattendu, les étrangetés d'expression qui m'étaient et me sont encore si chères. Je ne suis pas un puriste ; une erreur de diction est pardonnable, si elle ne va pas jusqu'au lieu commun ; le lieu commun m'est antipathique. Je n'ai jamais pu lire avec un vrai sentiment de plaisir, même les vers du début de Rolla, ce magnifique élan de lyrisme. Le seul souvenir que j'en aie conservé est celui de ces deux odieuses chevilles « marchait et respirait » et « Astarté, fille de l'onde amère » ; et la rime de amère avec mère ne répare rien; preuve cependant que Musset même sentait que la richesse de la rime pouvait rendre supportable l'insuppor-
table. Les chansons espagnoles ne m'émurent pas du tout, et c'est à mon honneur ; ce ne fut qu'après avoir lu ce bizarre mais magnifique poème : La Ballade à la Lune, que je fus amené à plier le genou et à reconnaître dans Musset un poète.
Je lisais toujours Shelley, je parlais toujours de lui avec des transports, il était toujours mon âme. Mais cette barque, faite de perles avec la lumière des étoiles pour cordages et les rayons de la lune pour voiles, heurta soudain contre un récif et disparut, non hors de vue, mais loin de ma vie voyageuse. Le récif fut Gautier ; je lus Mademoiselle de Maupin. La réaction fut aussi violente que soudaine. J'étais lassé de passion cérébrale et cette élévation du corps au-dessus de l'esprit me conquit sur-le-champ et m'enchaîna. •
Ce mépris simple et net pour la foi d'un monde symbolisé en des saints torturés et un Rédempteur crucifié m'ouvrit des sources intarissables de nouvelles pensées, me fit trouver de nouvelles joies dans les choses, m'inspira de nouvelles révoltes contre ces croyances qui avaient contribué à former la commune race humaine. Jusqu'à présent, je n'avais pas soupçonné, même de loin, qu'une déification de la chair fût possible ; l'enseignement de Shelley avait été que, tout en acceptant le corps, il fallait rêver de l'âme comme d'une étoile et préserver ainsi notre idéal.
Mais, maintenant, je vis tout à coup, avec une précision délicieuse et une conviction enivrée, qu'en regardant sans honte et en acceptant avec amour la chair, je pouvais l'élever à une aussi grande hauteur et l'entourer d'une lumière aussi divine que celle au milieu de laquelle on a placé l'âme ellemême. Les siècles étaient une sorte d'auréole, et je restais comme charmé devant la noble nudité des anciens dieux ; non pas la nudité vile que le sexe a conservé dans le monde moderne, mais la nudité payenne, cet amour de la vie et de la beauté, la large et belle poitrine d'un éphèbe, les longs flancs, la tête renversée ; le regard hardi et sans crainte de Vénus est plus beau que le coup d'œil voilé de la Vierge, et je m'écriais avec mon maître : « Le sang qui a coulé sur le mont Calvaire ne m'a jamais baigné dans ses flots. »
Je ne consulte pas le livre pour y chercher les mots exacts de cette apologie sublime ; depuis dix ans, je n'ai pas relu le verbe qui est devenu d'une façon si inexprimable une partie de moi-même. Et ne dois-je pas bien m'abstenir de le relire comme M llc de Maupin s'en abstint, sachant bien que la face de l'amour ne peut être vue deux fois ?
Ma conversion fut totale. Personne plus que moi n'avait chéri le mystère et le rêve; ma vie jusqu'à présent n'avait été qu'un brouillard qui laissait voir, lorsque chaque nuage s'entrelaçait et s'en allait, le
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rouge de quelque fleur étrange, de quelque pic élevé, bleu, blanc de neige et féerique sous la lune solitaire* Maintenant, la plus brutale injure faite à mon ancien idéal faisait mes délices. Je lisais presque sans crainte: « Souvent j'ai fait des rêves; des cavales, des chevaux parfaitement blancs, sans harnais ni brides, montés par de beaux jeunes gens nus, défilent à travers une bande de marbre bleu, comme sur les frises du Parthénon... Jamais de brume ni de vapeur, ni rien d'incertain ; mon ciel n'a pas de nuages, ou, s'il en a, ils sont taillés à coups de ciseau dans des blocs tombés de la statue de Jupiter. »
J'avais perdu de bonne heure toute croyance au christianisme; et j'avais souffert beaucoup. Shelley avait remplacé la foi par la raison, mais je souffrais toujours. Et voici maintenant une nouvelle croyance qui proclamait la divinité du corps I Pendant longtemps la reconstruction de toutes mes théories de la vie sur une base purement payenne occupa mon attention. Les contours exquis du merveilleux château, les bois romantiques, les mouvements des chevaux, les amoureux penchés l'un sur l'autre m'enchantèrent ; et puis la belle description de la représentation de As you like it, le suprême soulagement et le parfait adoucissement qu'elle apporte à Rodolphe qui voit M Ue de Maupin pour la première fois dans des vêtements de femme. Si elle était dan-
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gereusement belle comme homme, cette beauté est oubliée dans le ravissement de son incomparable charme féminin.
Mais si Mademoiselle de Maupin était le pic le plus élevé, elle n'était pas la montagne entière. La chaîne était longue, et chaque sommet offrait à l'œil une nouvelle et délicieuse vue. Il y avait de nombreux contes, des contes aussi parfaits qu'il n'y en eut jamais : La morte amoureuse, Jettatura, Une nuit de Cléopâtre, etc. ; et puis les Diamants de la Couronne, les Emaux et Camées, la Symphonie en blanc majeur, dans lequel l'adjectif blanc et blanche est répété avec un merveilleux bonheur à chaque strophe.
Mais seulement il se transpose En passant de la forme au son, Trouve dans la métamorphose La jeune fille et le garçon.
Transpose, expression qu'on n'avait jamais employée auparavant qu'en musique, et maintenant appliquée pour la première fois à la forme matérielle, et avec une délicatesse de touche dont Phidias aurait pu être fier.
Je ne sais si j'altère beaucoup la citation, que je fais de mémoire, comme toutes les autres; mais c'est là le fond du souvenir que j'ai gardé de la strophe, et cela est plus important que la strophe même.
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Et cette autre : La Châtelaine et le Page, et cette autre : Roméo et Juliette, et la cadence exquise du vers qui finit par le mot balcon.
Les romanciers ont souvent montré comment une passion amoureuse apporte la misère, le désespoir, la ruine, la mort. Mais je ne connais aucune histoire de la bonne ou mauvaise influence produite par le hasard de la lecture d'un livre, de la série des conséquences qui ont une si 'grande portée et sont souvent si dramatiques. Jamais je n'ouvrirai de nouveau ces livres, mais, vivrais-je cent ans, leur pouvoir sur mon âme ne serait pas ébranlé. Je suis ce qu'ils m'ont fait. La croyance à l'humanité, la pitié pour le pauvre, la haine de l'injustice, tout ce que Shelley m'a donné, peut n'avoir pas été très profond, ni très vif; mais j'ai aimé réellement, j'ai cru.
Gautïer détruisit ces illusions. Il m'apprit que le progrès, si vanté, n'est qu'un piège dans lequel la race* humaine tombe ; j'appris que la correction de la forme est l'idéal le plus élevé, et j'acceptais la simple et nette conscience du monde payen comme étant la solution parfaite du problème qui m'avait tourmenté si longtemps. Je criais àve à tout ceci : luxure, cruauté, esclavage ; j'aurais voulu, dans le Colysée, baisser le pouce pour qu'une centaine de gladiateurs mourussent ; me détacher de mon âme chrétienne et me laver avec leur sang.
L'étude dé Baudelaire aggrava le mal. Ce n'était plus la grande figure barbare de Gautier; maintenant c'est la figure rasée d'un faux prêtre, les yeux froids et lourds, le rire rusé et moqueur du libertin cynique qui veut être tenté pour mieux connaître l'inutilité de tentation. Les Fleurs du Mal ! fleurs superbes dans leur dépérissement sublime. Quels sont vos souvenirs, et, si l'enfer était une réalité, combien d'âmes ne trouverions-nous' pas couronnées de vos fleurs empoisonnées! La vierge du village va trouver son Faust ; l'enfant du xix e siècle va vers vous, ô Baudelaire! et après qu'il a goûté à vos charmes mortels, tout espoir de repentir est vain. Fleurs, belles dans votre sublime dépérissement, je vous presse sur mes lèvres ; ces solitudes du nord, si éloignées des riches jardins parisiens, où je vous ai cueillies, sont pleines de vous, comme le coquillage est plein de bruit de mer ; et le soleil qui se couche sur ces landes sauvages évoque les vers magiques :
« Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot tout chargé d'adieux. »
Pendant des mois je me nourris de cette littérature folle et malsaine que l'enthousiasme de 1830 avait fait naître : les sombres et stériles peintures de Gaspard de la nuit, ou la criminalité élaborée, les
Contes immoraux, * des choses sans vie inventées laborieusement avec des jointures qui craquent, des mannequins qui tombent en poussière aussitôt que le livre est fermé, et de la poussière surgissent seulement les figures du terrible batelier et de Tinfortunée Dora. Madame Putiphar me coûta quarante francs et je n'en lus jamais plus de quelques pages.
Comme un brochet poursuivant unvéron, je poursuivais les œuvres des Jeune France, le long des quais et dans chaque passage. L'argent dépensé fut considérable, la perte de temps énorme. Je ne sais plus quel unique ouvrage d'un seul homme (il mourut très jeune, mais il est renommé pour avoir excellé par la longueur de ses cheveux et la couleur écarlate de ses gilets) résistait aux efforts que je faisais pour le capturer. Enfin j'aperçus le précieux volume sur le quai Voltaire. J'en demande le prix en tremblant. L'homme me regarda attentivement et me dit :
« Cent cinquante francs. »
Sans doute la somme était forte, cependant je payai et je courus chez moi pour lire le livre. Beaucoup des livres que j'avais lus jusque-là m'avaient désappointé, et, je l'avoue, avaient peu contribué au perfectionnement de mon esprit; mais celui-ci (celui-ci dont j'avais tant entendu parler) ne contenait aucune phrase curieuse, nul outrage d'aucune sorte, pas même un nouveau blasphème, et ne valait
rien, sauf cent cinquante francs. M'étant ainsi rudement et tout à fait comme le brochet cogné le nez au fond (ce livre était assurément le fond de la littérature de 1830), je revins à la surface et commençai à jeter mes regards sur les contemporains pour trouver quelque chose à lire.
J'ai déjà fait remarquer ce qu'il y avait d'instinctif dans mes goûts et mes aversions, et combien je me laissais impressionner par un nom entendu ou même . lu. Leçon te de Lisle me répugna du premier abord ; et ce fut en me faisant violence que j'achetai et lus les Poèmes antiques et les Poèmes, barbares. Je ne m'étais pas trompé ; tout ce à quoi je m'attendais, je le trouvai : long, désolé, fatigant, le Leconte de Lisle produit sur moi l'effet d'une promenade à travers le palais de justice, avec un continuel mais faible courant d'air balayant la salle d'un bout à l'autre. Oh ! le vil professeur de rhétorique ! et quand je le vis, la dernière fois que je fus à Paris, sa tête (une déclaration de droiture, le produit incestueux d'un César de Gérome et d'un archevêque de province) porta à son comble mon antipathie naturelle. Hugo est souvent pompeux, superficiel, vide, artificiel ; mais au moins il est artiste, et quand il pense à l'artiste et oublie le prophète, comme dans les Chansons des rues et des bois, il jongle avec les vers d'une façon merveilleusement superbe :
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Comme un geai sur l'arbre Le roi se tient fier ; Son cœur est de marbre, Son ventre est de chair.
On a pour sa nuque Et son front vermeil Fait une perruque Avec le soleil.
Il règne, il végète, Effrayant zéro ; Sur lui se projette L'ombre du bourreau
Son trône est une tombe, Et sur le pavé Quelque chose en tombe Qu'on n'a point lavé.
Je ne sais pas comment faire pour n'avoir que cinq syllabes dans le premier vers de la dernière strophe. Si jamais j'ai de nouveau le volume dans la main, je regarderai comment ce rude dompteur de syllabes s'y est pris. Mais, attendez: « Son trône est la tombe » : cela fait le vers, et la généralisation serait dans le genre d'Hugo. Hugo ! comme il est impossible de parler de la littérature française sans faire allusion à lui ! Concluons cependant ; il pensait qu'en disant tout et en répétant tout vingt fois, il rendrait à jamais impossible l'arrivée d'un autre grand poète. Mais un ouvrage d'art a de la valeur et fait plaisir proportionnellement à sa rareté : un
beau livre de vers vaut mieux que vingt beaux livres de vers. C'est là une vérité absolue et incontestable; un enfant peut se moquer de cette vérité : qu'un vers est préférable au poème tout entier, un mot préférable au vers, une lettre préférable au mot; mais la vérité n'en est pas affectée par cela. Hugo n'a jamais eu la bonne fortune d'écrire un mauvais livre, ni même un seul mauvais vers ; aussi, n'ayant pas le temps de tout lire, la postérité n'en lira aucun. Quelle immortalité ne gagnerait-il pas par la destruction de la moitié de ses magnifiques ouvrages ! quel oubli est assuré par la publication de ses œuvres posthumes !
Pour en revenir à Leconte de Lisle, voyez son discours de réception ; est-il possible d'imaginer quelque chose de plus ridiculement aride ? Rhétorique de cette espèce : « Des vers d'or sur une enclume d'airain, » et platitudes sentencieuses telles que cette phrase au sujet des réalistes : « Les épidémies de cette nature passent, et le génie demeure. »
Théodore de Banville. D'abord je le crus froid, teint de cette rhétorique glaciale de Leconte de Lisle. Il n'avait pas de nouvelle croyance à proclamer, ni d'ancienne croyance à dénoncer ; les misères inhérentes à la vie humaine ne semblaient pas le toucher, et quant aux langueurs et aux ardeurs de la passion animale ou spirituelle, il n'y en a pas. Qu'y a-t-il ? Un chant pur et clair, un amour de
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chant instinctif, incurable et semblable à celui de l'alouette. Le lis est blanc, la rose est rouge : cette connaissance, cette observation de la nature suffit au poète, et il chante, il trille ; il y a un charme argentin dans chaque note ; le chant résonne à mesure qu'il monte ; l'air est agité par le cercle toujours s'élargissant des échos, soupirant et allant mourir loin de l'oreille jusqu'à ce que la dernière mollesse soit atteinte ; puis les rimes joyeuses s'entre-choquent et s'élancent de nouveau dans leurs routes aériennes. Les grands problèmes qui agitent l'esprit de l'homme ne l'ont pas tourmenté ; la vie, la mort, l'amour, il ne les considère que comme le métier sur lequel il peut tisser sa toile étincelante. Quelle que soit son humeur, il est lyrique. Son esprit s'envole sur des ailes légères, quand il dit, en parlant du livre de Paul Alexis, le Besoin d'aimer : « Vous avez trouvé un titre assez laid pour faire reculer les divines étoiles. » Je ne sais à quel instrument comparer ses vers ; je dirais à une flûte ; plutôt à un piano de flûtes. Ses mains passent sur les touches et une musique voltige dans l'air, que vous rêvez jouée par Chopin.
Il est maintenant reconnu que les vers français ne datent pas de soixante-dix ans. Si ce fut Hugo qui inventa la rime française, ce fut Banville qui brisa le vers. Hugo s'était aventuré jusqu'à placer la pause entre l'adjectif et le nom, mais ce ne fut que lorsque
Banville eut écrit ce vers : « Elle filait pensivement la blanche laine, » que la césure reçut le coup de grâce. Ce vers a probablement été imité plus que tout autre vers français. Pensivement a été remplacé par quelque adverbe semblable de quatre syllabes : « Elle tirait nonchalamment ses bas de soie, etc. » C'était le commencement de la fin.
Je lus les poètes français de l'école moderne : Coppée, Mendès, Léon Dierx, Verlaine, José Maria de Hérédia, Mallarmé, Richepin, Villiers de l'Isle- Adam. Coppée, comme on peut le penser, je n'étais capable de l'apprécier que dans son premier genre, quand il écrivit ces sonnets exquis, mais purement artistiques : la Tulipe et le Lys. Une chambre ornée de poignards, d'armures, de bijoux, de porcelaine, donne lieu à une description de toute beauté, et c'est seulement au dernier vers qu'est introduit le lys, qui anime et donne la vie au tout.
Noble et pur, un grand tys se meurt dans une coupe.
Mais la perception poétique exquise que Coppée montre dans ses poèmes modernes, la sûreté avec laquelle il élève un sujet vulgaire, le revêtant d'une dignité suffisante pour son dessein, m'échappèrent entièrement, et je ne pouvais m'empêcher de m 'éloigner avec horreur de poèmes comme la Nourrice et le Petit Épicier. Je ne pouvais comprendre comment quelqu'un pouvait se mettre à reconnaître
les détails vulgaires d'une époque déjà si vulgaire. La gloire de José Maria de Hérédia me remplissait au contraire d'enthousiasme; ruines et sable, ombres et silhouettes, de palmiers et de piliers, nègres, incarnats, épées, silences et arabesques. Le son éclatant des rimes ressemblait au bruit des grandes casseroles en cuivre.
Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne
Au somnolent soleil d'un midi monotone,
Tu songes, ô guerrière, aux vieux conquistadors.
Et dans l'énervement des nuits chaudes et calmes,
Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t'endors
Sous les palmiers, au long frémissement des palmes*
Catulle Mendès, il est la réalisation parfaite de son nom, de ses cheveux pâles, de sa figure fragile illuminée de l'idéalisme d'une femme dépravée. Il vous prend par le bras, par la main, il se penche sur vous, ses mots vous caressent, son ardeur vous charme, et l'écouter est agréable comme de boire un vin blanc bien parfumé. Tout ce qu'il pense est faux : le livre qu'il vient de lire et où il a trouvé un vers miraculeux, le poème qu'il compose mais qu'il se refuse de vous citer, par peur d'élever la voix dans le café, la femme qui l'aime.., il achète un paquet de bonbons dans la rue> il les mange, et c'est faux. Artiste exquis, il a incarné l'art physiquement et moralement; il est la muse elle-même, ou plutôt
un des mignons de la muse. Il va passant de fleur en fleur, toute sa nature est pleine de la volupté du papillon. Il a écrit des poésies aussi bonnes que celles d'Hugo, de Leconte de Lisle, de Banville, de Baudelaire, de Gautier, de Coppée. Il n'a jamais écrit un vers que ses brillants contemporains n'auraient pu écrire. Il a produit de bons ouvrages de toutes sortes, « et voilà tout ». Chaque génération, chaque pays a son Catulle Mendès. Robert Buchanan est le nôtre ; seulement, dans l'adaptation écossaise, le gruau a été substitué au vin blanc parfumé. Pas de causeur plus délicieux que Mendès, pas de littérateur plus accompli, pas de critique plus abondant et plus clair. Je me rappelle les beaux clairs de lune de la place Pigalle, quand, à la sortie du café, il me prenait par le bras, interprétait le dernier livre d'Hugo ou de Zola, transfigurant la place et nous en une Athènes et des sophistes.
Il y avait pour faire contraste les soirées du jeudi chez Mallarmé; quelques amis assis devant le foyer, la lampe sur la table. Je n'ai trouvé personne dont les conversations me fussent plus profitables, mais, à l'exception de ses premiers vers, je ne puis dire que j'aie éprouvé un vrai plaisir à lire ses poésies. Quand je le connus, il avait publié la célèbre Après- Midi d'un Faune, le premier poème écrit suivant la théorie du symbolisme. Mais quand on me l'eut donnée (cette merveilleuse brochure ornée d'illus-
trations étranges et de beaux glands), je la trouvai obscure jusqu'à l'absurdité. Depuis, cependant, c'est devenu une merveille de lucidité par le contraste avec l'énigme à faire cailler le cerveau que l'auteur a cultivée depuis, et si je la lisais maintenant, j'en apprécierais les nombreuses beautés. Il y a le même rapport avec le dernier ouvrage de l'auteur qu'il y a entre Rien^i et la Walkyrie. Mais en quoi consiste le symbolisme? Vulgairement parlant, à dire l'opposé de ce que vous voulez dire. Par exemple, vous avez besoin de dire que la musique, qui est l'art nouveau, se substitue à l'art ancien, qui est la poésie. Premier symbole : une maison dans laquelle il y a un enterrement, le drap mortuaire est étendu sur les meubles. La maison est la poésie, la poésie morte. Second symbole : « Notre vieux grimoire, » grimoire est le parchemin, le parchemin est employé pour écrire, par conséquent, grimoire est le symbole de la littérature « d'où s'exaltent des milliers ». Des milliers de quoi? de lettres sans doute. Nous avons entendu parler en Angleterre des obscurités de Bro^wning. Le Bonnet de nuit dé campagne en coton rouge est une pièce pour les enfants comparée à un sonnet d'un symboliste déterminé comme Mallarmé, ou mieux encore son disciple Ghil, qui a ajouté aux difficultés du symbolisme ceux de l'instrumentation poétique. Car, suivant M. Ghil et son organe, les Écrits pour l'Art, il
paraîtrait que les syllabes de la langue française évoquent en nous les sensations des différentes couleurs, par conséquent, le timbre de différents instruments. La voyelle u correspond à la couleur jaune, et, par conséquent, au son des flûtes.
Arthur Rimbaud fut, il est vrai, le premier à soutenir ces plaisantes et ingénieuses théories ; mais M. Ghil nous apprend que Rimbaud s'était trompé en bien des choses, particulièrement en rattachant le son de la voyelle « à la couleur verte au lieu de la couleur jaune. M. Ghil a corrigé cette bévue vraiment trop grossière e: bien d'autres ; et son instrumentation dans son dernier volume, le Geste ingénuy peut être regardée comme complète et définitive. L'ouvrage est dédié à Mallarmé, Père et seigneur des ors, des pierreries et des poisons. D'autres ouvrages doivent suivre : les six tomes de Légendes de rêves et de sang, les innombrables tomes de la Glose, et le tome unique de la Loi.
Et ce Gustave Kahn, qui prend la langue française pour un violon, et laisse courir l'archet de son émotion, produisant dès accords étrangement aigus, des harmonies inattendues comparables à rien de ce que je connais, si ce n'est à quelques rhapsodies hongroises. Des vers de dix-sept syllabes mêlés à des vers de huit et même de neuf, des rimes masculines recherchant une étrange union avec les rimes féminines, une musique douce, subtile et épicène,
d'un jeune anglais 75 !
comme dans la demi-note, l'inflexion mais non le ton entier. Comme « Se fondre, ô souvenir, des lys acres délices. »
Se penchant vers les dahlias, Des paons cabraient des rosaces lunaires, L'assoupissement des branches vénère Son pâle visage aux mourants dahlias.
Elle écoute au loin les brèves musiques,
Nuit claire au ramures d'accords,
Et la lassitude a bercé son corps
Au rythme odorant des pures musiques.
Les paons ont dressé la rampe ocellée Pour la descente de ses yeux vers le tapis De choses et de sens Qui va vers l'horizon, parure vermiculée.
De son corps alangui
En l'âme se tapit
Le flou désir molli de récits et d'encens.
Je riais de toutes ces excentricités de langage, mais elles n'étaient pas sans avoir un effet, et cet effet était démoralisateur ; car elles aggravaient ma fièvre de l'inconnu et aiguisaient mon appétit pour ce qu'il y a d'étrange, d'anormal et de malsain dans l'art. Dorénavant, toutes les pâleurs de pensée et de désirs furent les bienvenues, et Verlaine devint mon poète. Jamais je n'oublierai le premier enchantement des Fêtes galantes.
Là, tout est crépuscule. Les magnificences
j6 CONFESSIONS
royales du coucher du soleil ont disparu, le calme solennel de la nuit est à sa fin ; mais pas encore ici. Les chemins sont voilés d'ombre, et éclairés par les vêtements blancs que l'heure a teintés de bleu, de jaune, de vert, de mauve et de pourpre indécise; les voix ? contraltos étranges ; les formes ? non pas celles d'hommes ou de femmes, mais des créatures mystiques, hybrides, avec des mains nerveuses et pâles, et les yeux chargés d'une clarté vive et enfiévrée « Un soir équivoque d'automne » « Les belles pendent rêveuses à nos
bras » et elles murmurent « des mots spécieux
et tout bas ».
Gautier chantait sur son antique lyre les louanges de la chair et le mépris de l'âme; Baudelaire sur un orgue du moyen âge exaltait son incrédulité et sa haine de la vie. Mais Verlaine allait plus loin ; la haine lui est lieu commun tout aussi bien que l'amour, l'incrédulité aussi vulgaire que la foi. Le monde n'est qu'une poupée qu'on doit habiller aujourd'hui d'une toilette de bal, demain d'auréoles et d'étoiles. La Vierge est une assez jolie chose, digne d'un poème ; mais ce serait trop sot que de parler d'incrédulité ou de foi. Nous avons trop entendu parler du Christ de bois ou de plâtre ; mais le Christ des vitraux et des liturgies est un sujet de poésie fort amusant.
Ce serait, semble-t-il, une licence plus curieuse-
ment subtile et plus pénétrante qu'aucune autre, que de cesser tout commerce avec la vertu et le vice. La licence du vers est égale à celle de l'émotion ; chaque instinct naturel du langage est violenté, et la simple cadence native du vers français est remplacée par les notes aigres d'un fausset. Le charme est celui d'une odeur d'iris s'exhalant de quelque tissu idéal, de quelque missel dans une boîte d'or, précieuse relique de la pompe et du rituel d'un archevêque de Persépolis.
Parsifal a vaincu les filles, leur gentil Babil et la luxure amusante et sa pente Vers la chair de garçon vierge que cela tente D'aimer des seins légers et ce gentil babil.
II a vaincu la femme belle au cœur subtil Étalant ses bras frais et sa gorge excitante ; Il a vaincu l'enfer et rentre sous la tente Avec un lourd trophée à son bras puéril,
Avec la lance qui perça le flanc suprême ; Il a guéri le roi, le voici roi lui -même Et prêtre du très saint trésor essentiel ;
En robe d'or il adore, gloire et symbole,
Le vase pur où resplendit le sang réel,
Et, oh ! ces voix d'enfants chantant dans la coupole !
Je ne connais rien de plus parfait que ce sonnet. L'hiatus du dernier vers était d'abord un peu embarrassant; mais j'appris à l'aimer; ni dans Baudelaire, ni même dans Poe, on ne peut trouver de
poésie plus belle. Poe, toi qui demeures non lu et non compris en Amérique et en Angleterre, ici tu fais partie intégrale de la vie artistique.
L'île deFay, Silence, Éléonore, étaient les esprits familiers de mon appartement orné de tapisseries et de palmiers; Swinburne et Rossetti étaient les poètes anglais que je lisais ; et dans ma captivité dorée, moi, unité dans la génération qu'ils avaient réduite en esclavage, faisais sonner mes fers et traînais ma chaîne. J'avais commencé une série de contes en mètres différents qui devaient s'appeler Roses de Minuit. Une des originalités de ce livre était que la lumière du jour en était bannie. A la lueur sensuelle de la lampe dans les boudoirs jaunes ou dans le clair de lune sauvage des forêts centenaires, mes fantastiques amours passaient leur vie, mouraient à l'aurore, qui était supposée être un éveil à la conscience de la réalité.
Une dernière heure de bleu éclatant et de lumière d'or; le crépuscule se répand mollement sur les geais miroitant, et seuls de petits cadres ovales saisissent les rayons flottants.
Je vais aux miniatures.
Parmi les figures parlementaires, toutes soigneusement enveloppées de mouchoirs plusieurs fois repliés, il y a un cadre de métal enchâssé de rubis et de quelques émeraudes. Ce chef-d'œuvre d'un travail antique entoure une figure moderne, fine et rusée et en même temps jolie. Elle est blonde et frêle.
C'est une femme de trente ans, — non, c'est la femme de trente ans. Balzac a écrit quelques pages admirables sur ce sujet ; le souvenir que j'en ai est vague et incertain, quoique durable, comme doit être tout souvenir de lui. Mais cette histoire, ou plutôt cette étuJe merveilleuse, a été gâtée dans
ma connaissance de cette toute petite figure avec les nattes de cheveux relevés du cou et arrangés artistement sur le haut de la tête.
Je n'ai pas la crainte d'être plagiaire ; Balzac ne peut avoir tout dit ; il ne peut pas avoir dit ce que je veux dire.
En regardant cette figure si mondaine, si intelligemment mondaine, je vois pourquoi un jeune homme d'un esprit raffiné, un célibataire qui dépense au moins une livre par jour, pour ses plaisirs et a dans sa bibliothèque quelques volumes de poésie moderne, cherche son idéal dans une femme de trente ans. '
Il est clair que, par l'essence même de son être, la jeune fille ne peut évoquer d'autre idéal que celui de la famille ; et la famille aux yeux du jeune homme est l'antithèse de ces mots : liberté, désir, aspiration. Il a soif de mystère profond et indéfini, et il est entraîné par une petite illusion folle, — mousseline, aquarelle, musique populaire. Il rêve du Plaisir et on lui offre le Devoir. Ne pensez pas que cette taille de sylphe ne lui suggère pas l'idée d'un mètre de cordon pour le tablier et de ce mot odieux « Papa ». Un jeune homme d'un esprit cultivé peut regarder ainsi à travers le verre des années.
Il est assis aux stalles, la lorgnette à la main ; il a rencontré des femmes de trente ans au bal, et s'est assis avec elles sous les rideaux qui les cachent;
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il sait que le monde est plein de belles femmes, attendant toutes d'être aimées et amusées. Le cercle de ses récentes années est rempli de figures de femmes; elles se groupent comme des fleurs d'un côté ou de l'autre, et s'évanouissent dans les espaces colorés ressemblant à des jardins. Combien peuvent l'aimer ! La plus jolie peut un jour sourire sur ses genoux. Renoncera-t-il à tout cela pour cette petite créature qui vient de chanter et offre les tasses de thé ? Tout célibataire songeant au mariage se dit : « Je serai obligé de renoncer à toutes pour une seule. »
La jeune fille est souvent jolie, mais sa beauté est vague et incertaine, elle inspire une sorte d'admiration mêlée de pitié, mais ne suggère rien. L'essence même de la jeune fille est de n'avoir rien à suggérer, voilà pourquoi la beauté de la jeune figure manque à toucher l'imagination. Aucun passé ne se trouve caché sur ces yeux transparents, aucune haine, aucun désappointement, aucun péché. Et il n'y a pas de doute dans neuf cent quatre-vingt-dixneuf cas sur mille que la main qui dépense au moins une livre par jour dans les restaurants et à des hansom-cabs réussira à cueillir la fleur de mousseline, s'il le veut; et, faisant cela, il réjouira tout le monde. Où est alors la lutte ? où est alors le triomphe ? Par conséquent, je dis que si le cœur d'un jeune homme n'est pas tourné du côté des
enfants et des soirées ennuyeuses, la jeune fille ne lui offre aucun idéal possible. Mais la femme de trente ans possède dès le début tout ce qui est nécessaire pour séduire le cœur d'un jeune homme. Je vois son petit salon particulier, et son beau salon de réception, entièrement composé par elle, et lui appartenant tout à fait. Sa chaise se trouve sous une plante grasse dont les longues feuilles s'inclinent comme pour frôler son cou. Les grandes roses blanches et rouges du tapis d'Aubusson sont semées d'une façon énigmatique auprès de son pied félin. Un grand piano tourne vers elle sa bouche mélodieuse ; c'est là qu'elle s'asseoit, quand les visites sont parties, et joue des sonates de Beethoven à la clarté rêveuse du foyer. La grande marée du printemps n'offre que fraîcheur inaltérable ; mais août a langui et aimé dans toute la force du soleil. Elle a l'air noble, elle est grande. Quels péchés, quels désappointements, quelles aspirations, se cachent dans ces yeux gris, mystérieusement tranquilles ? Ce sont eux que le jeune homme a hâte de connaître; ils sont sa vie. Il se représente assis à ses côtés, quand les autres sont partis, tenant sa main, appelant son nom ; quelquefois elle s'éloigne pour jouer la sonate du Clair de lune. Laissant languir ses mains sur les touches, elle cause avec tristesse, peut-être avec affection ; elle parle du dégoût de la vie, de ses désenchantements.
Il sait bien ce qu'elle veut dire; il a souffert comme elle ; mais pourrait-il lui dire, pourrait-elle comprendre qu'avec son amour la réalité se dissoudrait en un rêve, et que toutes les limites s'ouvriraient en un infini sans borne ?
Le mari, il le voit rarement. Quelquefois on entend le passe- partout vers six heures et demie. C'est un homme gros, fort commun ; ses mâchoires sont lourdes, ses yeux sans expression; il y a chez lui du fanfaron de caserne ; il suggère l'inévitable question : Pourquoi Ta-t-elle épousé ? — question que tout jeune homme à l'esprit raffiné se pose un millier de fois par jour et dix mille fois par nuit, et continue à se poser jusqu'à ce qu'il ait trentecinq ans et se soit aperçu que sa génération est passée dans l'âge mûr.
Pourquoi s'est-elle mariée avec lui? Ni la mer, ni les eaux, ni le grand et mystérieux minuit ne lui donnera de réponse quand il ouvrira sa croisée et regardera l'espace étoile, énigme qu'aucun Œdipe ne viendra déchiffrer jamais.
Ce sphinx ne se jette jamais du haut du rocher dans le vacarme des mouettes et des vagues ; elle ne révélera jamais son secret, et si elle est la femme, et non une femme de trente ans, elle a oublié.
Le jeune homme serre la main au mari, il s'efforce de ne pas paraître embarrassé, il parle de choses indifférentes, de la bonne santé qu'il (le
mari) paraît avoir, de ses amusements, de ses projets; et alors il (le jeune homme à l'esprit raffiné) éprouve ce plaisir étrange et très relevé : le bonheur dans le crime. Il ne connaît pas les détails sordides de sa vie; le mari est simplement un nuage noir qui remplit une partie du tableau, quelquefois intercepte les rayons du soleil ; une ombre qui à certains moments prend une consistance et se présente sous la forme d'un monstre menaçant sculpté dans le roc. Mais l'ombre, la forme et la menace sont magnétiques et dans un sentiment de danger la fascination est scellée...
Voyez le jeune homme à l'esprit raffiné, dans un bal ! Il est appuyé au chambranle d'une porte éloignée, il ne sait que faire. Il essaie de s'intéresser à la conversation d'un groupe d'hommes qui ont deux fois son âge. Je ne veux pas dire qu'on l'évite, mais ni les dames ni les jeunes filles ne lui font d'avances. Les jeunes filles à l'air si doux (dans l'unité de leurs cheveux frais, de leurs fleurs, de leur vêtement, de leurs regards) sont présentées et se préparent à danser; l'hôtesse cherche des cavaliers. Elle aperçoit le jeune homme à côté de la porte ; elle hésite et va trouver quelqu'un plus loin. Si vous l'interrogiez, elle ne pourrait vous dire pourquoi elle a évité le jeune homme. A ce moment la femme de trente ans arrive. Elle est vêtue de satin blanc, des diamants dans les cheveux; un
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bouquet d'orchidées dans les mains. Elle jette un regard circulaire, et, très calme, se possédant fort bien, elle va s'asseoir. Elle danse la huitième, douzième et quinzième valse avec lui.
L'amènera-t-il à visiter ses appartements ? Qu'ils soient, comme les miens, avec d'étranges débauches de couleur, des lampes de Turquie, c'est-à-dire au goût de Marshall ; ou avec un vieux cabinet, un pastel effacé qui embaume le souvenir d'un siècle bucolique, c'est-à-dire à mon goût ; ou que ce soit une bibliothèque, deux chaises de cuir, un large encrier;... que l'appartement ait été meublé avec l'extravagance d'une impulsion artistique, ou bien avec le goût raisonné de l'étudiant, elle, la femme de trente ans, sera là jour et nuit. Sa statue est là; et, même quand elle dormira dans les bras de son mari, les tempes fiévreuses, le jeune homme à l'esprit raffiné, seul et en silence, s'agenouillera et l'adorera.
Si les accidents variés et complexes de l'existence ont dirigé sa vie vers la vertu, si les changements nombreux du sentiment se sont tournés contre ce but, alors elle deviendra la tentatrice complète et impénétrable, — la Lilith d'autrefois; — elle ne mettra jamais en liberté son amant, et, à la fin, on trouvera sur son cœur « un unique cheveu doré ». Elle hantera le visage et la voix de son épouse (s'il venait à chercher à se débarrasser d'elle par le ma-
riage), satisfaction amère, plaisir presque bienvenu; elle consumera et détruira la force et le souffle qui anime sa vie, y laissant la désolation, un paysage dénudé, brûlé et faiblement parfumé de mer.
La renommée et la richesse glisseront entre ses mains comme le sable. Elle pourra être supplantée par la musique d'un vers, par le dessin de contours ondoyants; mais quand la passion de l'art sera épuisée, elle reviendra troubler la paix du travailleur.
C'est une terrible maladie, une maladie que les anciens connaissaient et appelaient nympholepsie, beau nom symbolique exprimant son aspect idéal, — le sein de la nymphe aperçu dans les bois. La maladie n'a. pas cessé d'être encore aujourd'hui, et elle ne cessera pas tant qu'il y aura un homme qui visera à l'idéal ; et les célibataires qui traînent leur t vie malheureuse de leur chambre à leur club connaissent et appellent leur maladie : — la femme de trente ans.
Une robe de chambre japonaise qui me charme par l'idéalité de son tissu, du miel frais et du lait placés auprès d'un divan bordé de franges royales. Après avoir pris de ce rafraîchissement parfumé, j'appelle Jack, mon grand python, qui rampe çà et là, après deux mois de jeûne. J'attache un cochon d'Inde au tabouret, pur style Louis XV ; la petite bête se débat et crie, le serpent fixe sur elle ses yeux noirs semblables à deux perles. Comme ses oscillations sont superbes !... Maintenant il frappe, et lentement, avec une gourmandise si exquise, il lubrifie et il avale.
Marshall est à l'orgue dans la grande salle, il joue un chant grégorien , cet hymne magnifique , le Vexillâ Régis de saint Fortunatus, le grand poète du moyen âge. Et moi, après avoir feuilleté les Fêtes Galantes, je m'assieds pour écrire.
Ma première intention était d'écrire environ trente
ou quarante contes ayant de trente à trois cents lignes. Il est facile de se figurer la nature de ces contes : il y avait le jeune homme qui, errant la nuit, allait au sabbat des sorcières, qui, jeunes et vieilles, se le disputaient. Il y avait la courtisane qui vaguait dans le désert pour tenter le saint homme ; mais celui-ci mourait, au moment de succomber, et ses bras, devenant comme par miracle rigides ainsi que le fer, elle était impuissante à se délivrer et mourait de faim, au moment où les liens se desserraient en se putréfiant. J'avais accru mes difficultés en adoptant, comme partie de ma tâche, l'introduction de toutes sortes de mètres, étudiés avec soin, et en bien des cas composés d'une façon extravagante.
J'avais commencé à sentir que je travaillais sur du sable ; je ne pouvais faire de progrès ; la maison que j'élevais s'émiettait et tombait de tous côtés.
Ces contes avaient un seul mérite ; ils étaient tous, autant que je puis me le rappeler, parfaitement construits. Ce qui concerne l'art de raconter une histoire d'une façon claire et dramatique, « selon la façon de M. Scribe », je l'avais appris à fond du vieux M. Du val, l'auteur de cent soixante pièces écrites en collaboration avec plus de cent des meilleurs auteurs de son époque, y compris le maître lui-même, Gautier. Je rencontrais fréquemment M. Duval à déjeuner dans un café voi-
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sin, et notre conversation roulait sur : « l'Exposition de la pièce, Préparez la situation, Nous aurons des larmes, etc. » Un jour, comme je m'étais assis en l'attendant, je pris le Voltaire. Il renfermait un article de M. Zola. Le naturalisme, la vérité, la science étaient répétés une demi-douzaine de fois. Pouvant à peine en croire mes yeux, je lus qu'on devait écrire avec aussi peu d'imagination que possible, que l'intrigue dans un roman ou une pièce était* une marque d'ignorance et de puérilité, et que l'art de M. Scribe était un art de ficelles et de cordes... Mon déjeuner fini, je me levai de table, commandai mon café, et je remuais le sucre, un peu étourdi, comme quelqu'un qui a reçu un violent coup sur la tête.
Echo prophétique ! Mot entendu dans un endroit inattendu, mais s' appliquant d'une façon merveilleuse aux difficultés actuelles. Le lecteur qui m'a suivi jusqu'ici se rappellera l'effet instantané que produisit sur ma jeunesse le mot « Shelley » et comment il donna le jour à une suite de sentiments qui illuminèrent les vicissitudes et les passions de bien des années, jusqu'à ce que finalement il s'assimilât à mon être et en devînt une partie ; le lecteur se rappellera aussi comment la simple mention, à un certain moment, du mot « France »
éveilla en moi une impulsion vitale, et même un sentiment d'ordination, comment j'obéis à ce mes-
sage irrévocable, et comment cela me conduisit à la création d'une existence mentale.
Et maintenant pour la troisième fois, j'éprouvais la souffrance et la joie d'une lumière soudaine et intérieure. Le naturalisme, la vérité, le nouvel art, surtout ces mots « le nouvel art », me pénétrèrent comme d'un sentiment soudain de lumière. Je fus ébloui et je compris vaguement que mes Roses de Minuit étaient de stériles excentricités, des fleurs mortes auxquelles il était impossible, par le galvanisme, de donner aucune apparence de vie, sans passion, malgré toute leur passion.
J'avais lu quelques chapitres de Y Assommoir, lorsqu'il avait paru dans la République des Lettres ; je m'étais écrié : « Ridicule, abominable, » simplement parce que c'est un trait caractéristique de ma nature d'immédiatement me faire une opinion et prendre une attitude violente.
Mais maintenant j'achetai les derniers numéros du Voltaire, et j'examinai l'exposition hebdomadaire de la nouvelle doctrine avec une ardeur fébrile. Le grand zèle avec lequel le nouveau maître continuait à faire sa propagande et la façon merveilleuse avec laquelle les sujets les plus divers, les événements du jour, politiques, sociaux, religieux étaient saisis au passage et changés en arguments pour le naturalisme, me stupéfia.
L'idée d'un art nouveau basé sur la science,
D UN JEUNE ANGLAIS <)l
opposé à l'art de l'ancien monde, qui était basé sur l'imagination, d'un art qui devait expliquer toute chose et embrasser la vie moderne dans son entier, dans ses ramifications sans fin, qui était, pour ainsi dire, une nouvelle croyance dans une nouvelle civilisation, me remplit d'étonnement, et je restai muet devant la grandeur de la conception et la prodigieuse hauteur de l'ambition. Dans mon imagination vaillante, je vis qu'une nouvelle race d'écrivains allait se lever, et qu'à l'aide du roman ils amèneraient à une conclusion plus glorieuse et plus légitime l'œuvre que les prophètes avaient commencée.
A chaque développement de la théorie du nouvel art et de son application universelle, mon étonnement augmentait et l'admiration me suffoquait. Si quelqu'un était- tenté de se reporter aux livres eux-mêmes pour y chercher une explication de cette étrange extase, il ne trouverait rien. Un de ces livres est devant moi, et, tout en le feuilletant négligemment, je me dis : « Des idées bien crues, les théories d'un homme doué d'un esprit puissant, mais des vues singulièrement étroites. Les œuvres seules résistent au temps ; la critique passe; comme le vent, elle apporte le pollen ; la fécondation faite, sa mission est accomplie.
Cependant, bien que plein d'ardeur et d'anxiété pour la lutte, je ne voyais pas comment je pourrais
y prendre part. Je n'étais pas romanciçr, pas encore auteur dramatique, et la possibilité d'un poète naturaliste me semblait douteuse. J'avais clairement compris que le lyrisme devait être banni pour toujours. Il ne devait y avoir dans notre ciel ni harpes, ni luths, seulement des tambours, et quant à conserver les éléments essentiels de la poésie par la simple énumération des ustensiles d'une cuisine, cela, je ne puis m'empêcher de le croire (et ici il devient nécessaire de parler bas), me semblait du galimatias. J'attendais que le maître parlât. Il avait déclaré que la République tomberait si elle ne devenait sur-le-champ naturaliste; il ne passerait pas, il ne pouvait passer sous silence une branche de la littérature aussi importante que la poésie, quelque méprisable qu'il pût la juger. S'il ne pouvait rien trouver à louer, il devait tout au moins condamner. Enfin, l'article attendu arriva. C'était tout ce que pouvait désirer un esprit fébrile comme le mien. Les prétentions d'Hugo avaient été auparavant désapprouvées ; mais maintenant on déclarait que Banville et Gautier n'étaient que des plats réchauffés de l'ancien monde ; Baudelaire était un naturaliste, mais il avait été gâté par l'influence romantique de sa génération. Cependant, il y avait des indications sur le mouvement naturaliste même en poésie. Je tremblais d'excitation, je ne pouvais lire assez vite. Coppée avait essayé de simplifier la
langue ; il avait mis en vers les cris des rues : « Achetez la France, le Soir, le Rappel; » il avait cherché à exprimer des sentiments humbles comme dans le Petit Épicièï de Monirouge, lé petit épicier « qui cassait le sucre avec mélancolie » ; Richepin avait hardiment et franchement adopté le langage du peuple dans toute sa superbe crudité. Tout ceci n'était, cependant, que préparation et tentative. Nous attendons notre poète, celui qui nous chantera sans crainte la rude industrie du boueur et les gloires comestibles de la halle. Les sujets sont tout prêts, la formule était seule à trouver. .
La perspective était éblouissante : j'essayai de me calmer. Avais-je en moi l'étoffe nécessaire pour gagner et supporter ces lauriers, cette énorme couronne ? — laurier, couronne, souvenir bien évident du Parnasse, mais il n'y a pas d'équivalent moderne; il me faut tâcher d'en inventer un : en attendant, laissez-moi y réfléchir. Il est vrai que Swinburne était avant moi avec les Romantiques. L'hymne à Proserpine et à Dolorès sont d'étonnantes versions lyriques de Mademoiselle de Maupin. Pour la forme, le Leper est du vieil anglais, le coloris est de Baudelaire; mais la rude industrie du boueur et les comestibles de la halle seront à moi. A bas les Roses de Minuit !
Je sentis que la « naturalisation » des Roses de Minuit serait une tâche difficile. Je trouvai bientôt
qu'elle était impossible ; je mis le poème de côté et je commençai un volume plein des délices de Bougival et de Ville-d'Avray. Le livre devait avoir pour titre : Poèmes de Chair et de Sangl -
Elle mit son plus beau chapeau, son chapeau bleu .
Et puis ? Eh bien, relevant sa jupe, elle s'en va à travers les rues encombrées de monde, lit les annonces sur les murs, hèle l'omnibus, s'informe à la loge du concierge, murmure en montant les escaliers : « Que c'est haut, le cinquième ! » Et puis ? Eh bien, la porte s'ouvre et elle s'écrie : « Je t'aime ! »
Mais c'était l'idée de la nouvelle esthétique — l'art nouveau correspondant à la vie moderne, comme l'art ancien correspondait à la vie ancienne — qui me captivait, et non une connaissance substantielle de l'œuvre accomplie par les naturalistes. J'avais lu Y Assommoir et j'avais été très frappé par ses dimensions pyramidales, sa force, sa hauteur, sa grandeur décorative, et aussi par l'immense développement harmonique de l'idée ; la façon de traiter les différentes scènes m'avait semblé étonnamment nouvelle, — le lavoir, par exemple : le motif du combat est indiqué, puis suit l'exposition des conséquences latérales, puis le motif du combat est développé; cette explication est hachée, elle flotte
à travers une trame de détails progressifs; le motif du combat est repris de nouveau, et maintenant il est développé dans son entier ; il est développé crescendo, une autre conséquence latérale est introduite et le thème est de nouveau repris. J'étais émerveillé par le cours majestueux de la narration, semblable a celui d'une rivière, quelquefois s'élargissant en lacs, en bassins peu profonds, mais jamais ne croupissant en marais ou en marécages. La langue aussi — alors je n'avais lu ni Chateaubriand ni Flaubert — me surprenait comme une chose sans racine, tombée du ciel, et me charmait par sa nouveauté, sa richesse et sa force. Je ne soupçonnai pas que ces mêmes qualités, qui mettaient mon admiration en un feu plus violent qu'un teu grégeois, étant précisément celles qui avaient gagné la victoire en faveur de l'École romantique quarante ans auparavant, ne pouvaient manquer d'être très opposées à celles que revendiquait le nouvel art. Je fus trompé, comme le fut toute ma génération, par un certain dehors, une apparence, une proximité, un approchcmcnt ; en un mot, par la substitution de Paris au fond lointain et exotique si aimé de l'École romantique. Je ne savais pas, comme je le sais, que l'art est éternel, qu'il n'y a que l'artiste seul qui change, et que les deux grandes divisions — les deux seules divisions possibles — sont : ceux qui ont du talent et ceux qui n'en ont pas. Mais je ne
regrette pas mes erreurs, mes folies ; il n'est pas bon de connaître immédiatement les limites de la vie et des choses. J'aurais été moins que rien sans mes enthousiasmes; ils étaient, dans ma vie, la clause qui me sauvait. .
Mais, bien que je sois porté à aimer trop tendrement l'art de mon époque et au préjudice de l'art des temps passés, je ne commis pas l'erreur fatale de placer les écrivains réalistes de 1877 à côté du grand Balzac et sur le même plan pour la vision intellectuelle; je sentis que ce vaste génie inoubliable les dépassait tous, comme une montagne dépasse la plus haute tour.
Chose curieuse, ce fut Gautier qui me présenta à Balzac ; car, dans l'étonnante préface de Mademoiselle de Maupiriy on fait mention de Sépharita, Sépharitus ; lequel est-ce ? — homme ou femme ? Serait-ce Wilfred ou Mona qui deviendraient le possesseur? Une nouvelle M lle de Maupin, avec le lys royal et l'auréole, des montagnes couronnées de nuages, de grands golfes réfléchissant les flancs escarpés des falaises ; des pieds blancs se posent dessus; le voile obscurcissant de la chair est déchiré, et l'âme pure, étrange, continue ses exhortations mystiques. Puis la vision radieuse, une blanche gloire, la dernière vision, la dernière manifestation, les trompettes de l'apocalypse, la couleur du ciel, et la fin de l'extraordinaire allégorie quand Sépharita
est étendue morte aux rayons du premier soleil du xix e siècle.
J'avais donc commencé, pour ainsi dire,, à lire Balzac au rebours. Au lieu de commencer par la tragédie du père Goriot, nette, simple et terrestre, je m'agenouillai d'abord dans un coin magnifique, mais éloigné, du grand monde de son génie : Sépharita. Certaines nuances de l'âme sont les caractères distinctifs de certaines latitudes. Quel subtil instinct le conduisit en Norvège pour y chercher cette âme fervente ? Les instincts du génie sont insondables ; mais celui qui connaît la blanche femme du nord, avec ses yeux spirituels et purs, avouera que l'instinct le conduisit dans la vraie direction. J'en ai connu une, une que j'avais l'habitude d'appeler. Sépharita. Coppée la connaissait aussi, eç ce volume exquis, YExilée, si semblable à Séplwrtia par l'ardente passion de ses vers, lui était adressé, et chaque poème lui était envoyé quand il était écrit. Où estelle maintenant, cette fleur de la neige du nord, vue jadis à Paris, pendant une saison ? Est-elle revenue dans ses solitudes natales du nord, dans les vastes golfes de la mer, parnii les rochers des montagnes et les pins ?
Le génie de Balzac est dans ses titres comme le ciel est dans ses étoiles : Nelmoth réconcilié, Jésus- Christ en Flandre, le Revers d'un grand Homme , la Cousine Bette. J'ai lu quelque part, il n'y a pas
très longtemps, que Balzac était le plus grand penseur qui ait paru en France depuis Pascal. Du droit de Pascal à être un grand penseur, je ne peux juger. Aucun homme n'est plus grand que l'époque où il vit, et, par conséquent, nous parler à nous, les enfants légitimes du xix e siècle, des preuves logiques de l'existence de Dieu, c'est nous frapper juste autant qu'en nous donnant la preuve logique de l'existence de Jupiter Ammon. Les Pensées ne pouvaient me paraître qu'infiniment puériles ; la forme en est sans doute superbe, mais fatigante et stérile pour quelqu'un d'un goût si moderne et si exotique que le mien. Cependant, j'accepte avec reconnaissance, dans son sens d'il y a deux cents ans, le compliment adressé à Balzac ; mais je voudrais ajouter qu'il me semble avoir montré une envergure plus large d'esprit qu'aucun des artistes qui ont jamais vécu. Je sais bien que cette dernière affirmation me fera appeler imbécile, et qu'on m'accablera aussitôt de Shakespeare. Mais je ne présente pas ces critiques comme des axiomes, simplement au contraire comme l'expression d'un goût personnel, et intéressantes en tant qu'elles révèlent les différents développements et les progrès de mon esprit. Sans aucun doute, rien ne «ferait bien » — dans le même sens qu'aller à l'église « fait bien » — comme dix pages de louanges à l'adresse de notre barde nationale. Je dois cependant résister à la ten-
tation de « faire bien » ; une confession est intéressante en proportion de la vérité qu'elle renferme; je dirai donc, franchement, que je n'ai tiré aucun profit, quel qu'il soit, et très peu de plaisir à la lecture des grandes pièces de Shakespeare. La beauté du vers : oui ; celui qui aime Shelley ne peut manquer d'entendre la mélodie de ces vers :
Écouter la musique, pourquoi Técoutes-tu avec tristesse ? Le doux ne se met pas en guerre avec le doux. La joie se plaît dans la joie.
Est-ce qu'une musique comme celle-ci ne suffit pas ? Sans doute, mais je suis un sensualiste en littérature ; je puis voir parfaitement que tel ou tel livre est une œuvre de génie, mais s'il ne « me touche pas », il n'a rien à faire avec moi et j'oublie jusqu'à son existence. Ce qui me laisse froid aujourd'hui me rendrait fou demain. Avec. moi la littérature est une question de sensation, de sensation intellectuelle si vous voulez, mais de sensation malgré tout, et réglée par des caprices aussi violents que ceux qui gouvernent la chair. Nous entrons là dans des distinctions très subtiles. Certes il y a le jugement du cerveau, et le jugement de la sensation, dans une œuvre d'art. On remarquera que ces deux forces de discernement existent quelquefois presque indépendamment l'une de l'autre ; dans certains cas rares et marquants, elles se mêlent et se confondent
en un immense et unique amour. Qui n'a pas été, sauf peut-être quelque vieux pédant poudreux, touché par l'action d'un livre qui vous pénètre et vous parle de vos émotions présentes et intimes ? Ceci est du pur sensualisme. Prenons un exemple. Pourquoi Marlowe m'enchanterait-il ? Pourquoi me charme-t-il et éveille-t-ilen moi l'enthousiasme, tandis que Shakespeare me laisse froid ? L'esprit qui peut comprendre l'un peut comprendre l'autre; mais il y a des affinités en littérature correspondantes et très analogues aux affinités sexuelles, les mêmes attractions inexplicables, les mêmes plaisirs, les mêmes lassitudes. Ceux que nous avons le plus aimés, ceuxlà nous sont le plus indifférents. Shelley, Gautier, Zola, Flaubert, Goncourt ! comme je vous ai aimés tous ! et maintenant je ne pourrais pas, je ne voudrais pas vous relire. Comme nous ressemblons aux femmes, comme nous sommes capricieux ! Mais même une femme capricieuse est constante, sinon fidèle, à son amant de cœur. Moi de même ; de tous ceux que j'ai profondément aimés, il n'en est qu'un qui puisse m'inspirer l'ancienne passion, l'extase d'autrefois, — c'est Balzac. Sur ce rocher j'ai bâti mon église et son grand et valide talent m'a sauvé souvent de la destruction, m'a gardé des eaux envahissantes de la nouvelle esthétique, de la boue putride du naturalisme et de l'écume acre et malsaine du symbolisme. En pensant à lui, je ne pou-
vais oublier que c'est l'esprit et non la chair qui est éternelle ; et de même que l'esprit a donné le langage à l'homme, il rendra toujours le langage beau et digne de mémoire. La sublimité des pensées de Balzac me semble s'élever aux plus grandes hauteurs et son domaine n'a pas de limite. Il n'y a pas de passion qu'il n'ait touchée et, ce qui est plus merveilleux, il a donné dans l'art à chacune une place équivalente à celle qu'elle occupe dans la nature ; sa sympathie vive et pénétrante pour la vie humaine et tout ce qui la concerne lui permet d'entourer de respect ses plus humbles sujets, de les couronner de la lumière de la tragédie. Des gens, particulièrement ceux qui ne sont capables de comprendre ni l'un ni l'autre et ne peuvent lire qu'un des deux, critiqueront toute comparaison faite entre le poète dramatique et le romancier. Mais j'avoue — si la supériorité inhérente de la poésie sur la prose, supériorité que j'admets sans hésiter, est mise de côté — qu'il m'est littéralement impossible de voir en quoi Shakespeare est plus grand que Balzac. Le champ de la pensée nécessairement n'est pas si large pour le poète, et il y a besoin de plus de concessions pour le romancier. Sur ces points nous nous déclarerons d'accord, et nous en viendrons immédiatement à la question vitale : la création. Lucien est-il inférieur à Hamlet ? Eugénie Grandet est-elle inférieure à Desdemona ?
Le père Grandet est-il inférieur à Shylock, Macbeth à Vautrin ? Peut-on dire que l'apothicaire de la Cousine Bette ou le Baron Hulot ou la Cousine Bette elle-même, sont inférieurs à quoi que ce soit que le cerveau humain ait jamais conçu ? On ne doit pas oublier que Shakespeare a eu trois cents ans et l'avantage de la représentation scénique pour imprimer ses personnages dans l'esprit indolent du monde ; et comme les impressions mentales sont gouvernées par les mêmes lois de gravitation que les atomes, notre réalisation de Falstaff doit être nécessairement plus vive que celle d'aucun autre caractère de la littérature contemporaine, quoique l'un et l'autre soient peut-être également grands. Sous le rapport de l'épigramme et de l'aphorisme, — et ici je parle avec une sincérité et une conviction absolues — l'œuvre du romancier me semble plus riche que celle du poète dramatique. Qui oublierait ces terribles paroles de la pauvre orpheline fatiguée de la vie, au pensionnat? En parlant de Vautrin, elle dit : « Son regard m'effraye comme s'il mettait la main sur mes vêtements. » Et une autre épigramme du même livre : « La vertu de la femme est la plus grande invention de l'homme. » Trouvez-moi dans La Rochefoucauld quelque chose qui pénètre d'une façon plus incisive dans la vérité des choses. Encore un ; ici je peux donner les termes exacts : « La gloire est le soleil des morts. »
Il sera facile de faire des mots de Balzac un livre qui ferait paraître triviales et superficielles toutes les Maximes et Pensées, même celles de La Rochefoucauld ou de Joubert.
Balzac fut la grande influence morale de ma vie ; le point culminant de mes lectures fut la Comédie humaine. Sans doute, je voltigeai à travers quelques vingtaines d'autres livres en prose et en vers, suçant un peu de miel ; mais lui seul laissa quelque impression profonde et durable sur mon esprit. Le reste était, comme les noix et le vin, un agréable arrière-goût.
Malgré toutes ces lectures, je ne veux prétendre à aucune érudition; sauf la vie, je n'ai jamais pu rien apprendre correctement. Je ne suis qu'un étudiant de bals, de cafés, de rues et d'alcôves. J'ai très peu lu ; mais tout ce que j'ai lu, j'en tire parti, et je me le rappelle. Lire librement a toujours été mon ambition, et ma complète incapacité à étudier a toujours été pour moi le sujet d'une grande inquiétude; j'entends par étude le contraire d'un assemblage d'idées prises au vol. Le désir de fréquenter les lieux où se porte la foule m'est si naturelle qu'il est irrésistible ; la conversation est le souffle de mes narines; j'épie le mouvement de la vie, et mes idées jaillissent sans que je les appelle, comme les bourgeons des branches. Chez moi, le contact du monde est la force génératrice; sans lui,
toute invention est stérile, elle devient rapidement de plus en plus faible, jusqu'à ce qu'elle meure, comme dans mes malheureuses Roses de Minuit.
Hommes et femmes. — Oh I la puissance des figures vivantes ! conversation, oh ! la magie que ce mot renferme! C'est une rivière d'or fabuleuse où le précieux métal est charrié par les eaux ; tout le monde peut en prendre, en prendre autant qu'il peut en porter. Deux vieilles discutant sur la prairie ? On peut beaucoup apprendre ; c'est de l'or. Les poètes et les grands esprits, ce sont les fontaines dont les gouttelettes se solidifient en joyaux, et chaque brin d'herbe, chaque plante brille de l'éclat du diamant et des reflets du rubis.
Je ne suis allé ni à Oxford ni à Cambridge, mais je suis allé à la Nouvelle Athènes. Qu'est-ce que c'est que la Nouvelle Athènes ? Celui qui désire connaître quelque chose de ma vie, doit connaître quelque chose de l'académie des Beaux-Arts. Non pas cette stupide institution officielle dont on parle dans les journaux quotidiens, mais la véritable académie française, le café. La Nouvelle Athènes est un café de la place Pigalle. Ah ! les paresses du matin, les longues soirées alors que la vie n'est qu'une illusion estivale, les rayons grisâtres de la lune sur le trottoir où nous avions l'habitude de nous tenir, les fermetures grinçant derrière nous, cette peine à se séparer, en pensant à ce que nous avions dit, en nous disant
que nous aurions pu rendre nos arguments beaucoup plus forts ! Morts ou dispersés, ceux de là ! et c^s années, ce home, notre home, ne revivent plus que dans quelques tableaux et quelques pages de prose. Toujours la même vieille histoire ! les vaincus seuls sont victorieux ; et bien que méconnue, bien qu'inconnue, l'influence de la Nouvelle Athènes est enracinée dans la pensée artistique du xix e siècle.
Comme ces souvenirs de jeunesse sont vifs, magnétiques et vivifiants ! avec quelle clarté étrange, presque surnaturelle, je vois la figure pâle de^e café, le nez blanc de ce bloc de maisons arrivant à la place, entre deux rues. Je vois jusqu'au fond de la pente de ces deux rues, et je sais les boutiques qui s'y trouvent. J'entends la porte vitrée du café grincer sur le sable quand je l'ouvre. Je me rappelle l'odeur de chaque heure ; le matin, celle des œufs cuisant dans le beurre, celle de l'acre cigarette, du café et du mauvais cognac ; à cinq heures, l'odeur végétale de l'absinthe ; bientôt après, on monte de la cuisine la soupe fumante, et à mesure que la soirée s'avance, ce sont les odeurs mêlées des cigarettes, du café et de la petite bière. Une cloison s' élevant de quelques centimètres au-dessus des chapeaux sépare la devanture vitrée du corps principal du café. Les tables de marbre habituelles sont Là ; là nous avions l'habitude de nous asseoir et de faire de l'esthétique jusqu'à deux heures du matin. Quel est cet homme,
dont les yeux proéminents brillent d'excitation ? C'est Villiers de l'Isle-Adam, le dernier rejeton de la grande famille, ou que Ton suppose tel. Il raconte à cette fille une histoire, — à cette blonde fille, aux paupières lourdes, à l'air stupide et sensuel. Elle est naïvement étonnée et intéressée ; il essaye de s'amuser de son ignorance. Écoutez-le : « L'Espagne, — la nuit est embaumée des senteurs de la mer et du parfum des orangers, — un minuit d'étoiles et de rêves, — çà et là, le silence est rompu par le qui-vive des sentinelles, — c'est tout. Mais les quivive sont en français et non en espagnol ; la ville est aux mains des Français ; elle est soumise à la loi martiale. Maintenant, un officier passe au bas d'un certain jardin, un Espagnol déguisé en officier français ; du haut d'un balcon la famille — une des plus nobles et des plus vieilles familles dont l'Espagne puisse se vanter — qui date de mille ans, bien avant la conquête des Maures — le guette. Alors... » Et Villiers relève avec sa main, d'une blancheur féminine, ses longs cheveux qui tombent sur sa figure. Il a oublié à moitié, il s'est un peu embrouillé au commencement de l'histoire, et il essaye, en anglais, to scamp, en français, d'escamoter. « La iamille l'épie, il est mort s'il est pris, s'il n'arrive pas à tuer la sentinelle. Le cri d'un ciseau, quelque bruit vague attire l'attention de la sentinelle, elle se retourne ; tout est perdu. On saisit l'Espa-
gnol. La loi martiale doit être appliquée. Le général français est un homme de fer. » Villiers se met à rire, d'un rire bref et hésitant qui lui est propre, puis il continue, d'une façon incertaine et saccadée : « Un homme de fer... non seulement il déclare que l'espion doit être décapité, mais que la famille entière doit l'être aussi — en voilà un homme de fer celuilà, ha ! ha ! — et puis, vous ne pouvez pas comprendre, cela vous est impossible, la gravité de ce malheur — ■ mille ans avant la conquête des Maures ! un Espagnol seul pourrait... — mais il n'y en a pa*s un ici, ha ! ha ! ha ! j'oubliais — l'extinction complète d'une si grande famille, de la plus grande et de la plus vieille de toutes les familles de l'Espagne. Ce n'est pas facile à comprendre cela, pas facile du tout ici, à la Nouvelle Athènes — ha ! ha ! il faut appartenir à une grande famille pour comprendre cela, ha ! ha ! — Le père demande instamment, supplie qu'on épargne un membre de la famille, pour perpétuer le nom — le plus jeune fils — c'est tout; si celui-là pouvait être sauvé, qu'importe le reste ; la mort n'est rien pour un Espagnol, mais la famille, le nom, mille ans de nom, c'est tout. Le général est, vous le savez, un homme de fer. — Oui, on épargnera un membre de votre famille, mais à une seule condition. — Pour la famille agonisante les conditions ne sont rien. Mais ils ne savent pas que l'homme de fer veut faire un terrible exemple et ils
s'écrient : — A n'importe quelle condition! — Celui qui est épargné doit servir de bourreau pour les autres. — C'est un arrêt bien cruel, vous comprenez; mais après tout, il faut sauver le nom. Alors, au conseil de famille, le père s'avance vers son plus jeune fils et lui dit : — J'ai toujours été un bon père pour vous, mon fils; j'ai toujours été un excellent père, n'est-ce pas ! répondez-moi ; je ne vous ai jamais rien refusé. Allons, vous ne nous manquerez pas, vous vous montrerez digne du grand nom que vous portez. Souvenez-vous de votre grand ancêtre qui vainquit les Maures, souvenezvous-en. » Villiers essaie de donner un peu de couleur locale à son récit, mais sa connaissance des noms et de l'histoire espagnole est assez restreinte, et il échoue. « Puis, la mère s'avance vers son fils et lui dit : — Mon fils, j'ai toujours été une bonne mère, je vous ai toujours aimé ; dites que vous ne nous abandonnerez pas i cette heure où nous avons si besoin de vous. — Puis les petites sœurs s'approchent, et toute la famille" s'agenouille et supplie l'enfant glacé d'horreur...
— Il ns se montrera pas indigne de notre nom, s'écrie le père. Allons, mon fils, courage, tenez la hache d'une main ferme, faites ce que je vous demande, courage et frappez droit. — La tête du père tombe dans la sciure, le sang couvre sa barbe blanche ; puis vient l'aîné des frères, puis un autre
frère, et puis, oh ! la petite sœur, c'était presque plus qu'il ne pouvait supporter ; la mère fut obligée de lui dire à voix basse : — Rappelez-vous la promesse que vous avez faite à votre père, à votre père qui est mort. — La mère mit la tête sur le billot, mais il ne put frapper. — Ne soyez pas le premier lâche de votre nom, frappez ; souvenez-vous de la promesse que vous nous avez faite à tous, — et sa tête fut tranchée.
« Et le fils, » demanda la iemme, « qu'est-ce qu'il devint ? »
« On ne le vit plus, sauf la nuit, se promenant solitaire, en bas des murs de son château de Grenade. »
« Et avec qui se maria-t-il ? »
« Il ne se maria jamais. »
Alors, après un long silence, quelqu'un dit :
« De qui est cette histoire ? »
« De Balzac. »
A ce moment, la porte vitrée grinça sur le sable du plancher, et Manet entra. Bien qu'essentiellement Parisien, par la naissance et par l'art, il y avait dans sa physionomie et ses manières quelque chose qui le faisait ressembler à un Anglais. Peut-être était-ce ses vêtements — ses habits à la coupe élégante — et sa tournure.
Cette tournure!... ces épaules carrées qui se balançaient, quand il traversait la salle, et sa taille
IIO CONFESSIONS
élancée, et cette figure, ce nez, cette bouche, dirai-je ressemblant à celle d'un satyre ? Non, car je voudrais évoquer une idée de beauté de lignes unie à celle de l'expression intellectuelle — paroles franches, passion franche dans ses convictions, phrases loyales et simples, claires comme l'eau pure, quelquefois un peu dures, quelquefois, dans leurs parcours, amères, mais douces et pleines de lumière près de la source. Il s'assied à côté de Degas, cet homme aux épaules raides, vêtu d'un costume poivre-sel. Il n'y a rien chez lui qui soit français d'une façon bien tranchée excepté sa cravate. Ses yeux sont petits, ses paroles sontincisives, ironiques, cyniques. Ces deux hommes sont les deux chefs de l'école impressionniste. Leur amitié a été ébranlée par une rivalité inévitable. « Degas peignait Sémiramis quand je peignais le Paris moderne, » dit Manet. « Manet est au désespoir parce qu'il ne peut peindre d'atroces tableaux comme Durant, et qu'il ne peut être fêté et décoré. Il est artiste non par inclination, mais par force. C'est un esclave de galère enchaîné à la rame, » dit Degas. Leurs méthodes diffèrent aussi. Manet peint tout son tableau d'après nature, se fiant à son instinct pour le conduire droit à travers le labyrinthe du choix ; et cet instinct ne le trompé jamais ; il a devant les yeux une vision qu'il appelle la nature, et qu'il peint inconsciemment comme il digère son repas ; il pense et il déclare avec force que l'artiste
ne doit pas chercher une synthèse, mais qu'il doit peindre simplement ce qu'il voit. Cette unité extraordinaire de nature et cette vision artistique n'existe pas chez Degas, et même ses portraits sont composés d'après des dessins et des notes.
Vers minuit ou une heure, Catulle Mendès arrivera, quand il aura fini de corriger ses épreuves. Il viendra avec ses fins paradoxes et son éloquence cherchée. Il se penchera vers vous, il vous prendra le bras. Sa présence est un plaisir nerveux. Et quand le café sera terme, quand le dernier bock aura été bu, nous irons nous promener au grand clair de lune de la place Pigalle et dans l'ombre épaisse des maisons ; nous parlerons du dernier livre paru, lui se suspendant à mon bras, avec cette voix pénétrante qui le caractérise, ses phrases lumineuses, aériennes, comme la lune qui plane et les nuages capricieux. Duranty, un Stendhal inconnu, viendra aussi passer une heure ou deux. Il parlera peu, et s'en ira tranquillement ; il sait, et toutes ses manières prouvent qu'il le sait, qu'il est un homme tombé ; et si vous- lui demandez pourquoi il n'écrit pas un autre roman, il vous répondra : « A quoi bon, on ne le lirait pas ; personne n'a lu les autres, et je pourrais ne faire même pas si bien, si j'essayais encore. » On voit souvent aussi Paul Alexis, Léoi DidÊ, Pissaro, Cabaner, à la Nouvelle Athènes.
Cabaner ! Le monde ne connaît pas les noms de
ceux qui méprisent ce monde ; quelque part, dans un des grands et populeux cimetières de Paris, se trouve une tombe oubliée; c'est là que repose Cabaner. Cabaner ! Depuis l'origine des temps il y a eu des Cabaner, jusqu'à là fin des temps il y en aura ; ils vivront misérablement, et ils mourront malheureux, et ils seront oubliés ; il ne paraîtra jamais un romancier assez grand pour faire vivre dans l'art cet éternel esprit de dévotion, de désintéressement et d'inspiration, qui, à chaque génération s'incarne dans une âme de héros. Tu étais meilleur que ceux qui marchaient à l'opulence et à la renommée en te foulant aux pieds, meilleur, plus noble, plus pur ; ta destinée était de tomber afin que d'autres pussent s'élever sur toi ; tu étais un soldat de cette noble légion des vaincus. Adressons des louanges au vaincu, car l'éclat de la victoire est dû à la résistance du vaincu. Enfant de la rue, dont les poèmes étaient si étranges et la musique plus étrange encore, je me rappelle tes chemises de soie, tes quatre sous de fromage italien, ton petit pain et ton verre de lait. La rue était ta salle à manger. Et les cinq kilomètres que tu faisais pour aller dans les environs de Paris à un concert où tu gagnais cinq francs en accompagnant des chansons comiques ! Et cette étonnante chambre au cinquième étage, qui fut meublée quand arriva ce fameux héritage de dejix mille francs ! Je me rappelle la fontaine qui fut
achetée pour la garde-robe, et l'orgue américain avec tous les instruments de l'orchestre pour gardemanger, et les moules de plâtre sous lesquels dormaient les malheureux sans famille à qui tu n'as jamais refusé un abri et une croûte de pain. Je me rappelle tout cela, et l'achat de la Vénus de Milo, de grandeur naturelle. Je savais que quelque chose d'extraordinaire devait être fait avec cette statue, mais le résultat dépassa mes plus grandes espérances. De toute nécessité la tête dut être enlevée, de sorte que les transports de ton admiration fussent à l'abri de toute réminiscence discordante des rues.
Puis, l'histoire étonnante du ténor, le charcutier, qui lançait des notes si sonores que les saucisses pendues au-dessus de sa tête étaient mises en mouvement! Tu le nourrissais, l'habillais, et faisais son éducation avec les cinq francs que tu gagnais chaque jour au concert de l'avenue de la Motte-Piquet, et quand il fit ses débuts au Théâtre-Lyrique, tu étais à la dernière période de la phtisie, et trop malade pour aller entendre les succès de ton élève. Il fut immédiatement engagé par Mapleson et emmené en Amérique.
Je me rappelle ton visage, Cabaner ; je puis l'apercevoir maintenant, — ce visage long et pâle, qui était terminé par une barbe brune, ces yeux profonds, ces bras maigres couverts de la chemise de soie, qui faisait un contraste étrange avec le
reste des vêlements. Au milieu de toutes les privations et de la pauvreté, tu n'oublias jamais ta chemise de soie. Je me rappelle les paradoxes et les aphorismes, sinon exactement les mots, le charme et le sentiment d'un esprit qui était tout entier de toi. Jamais tu ne riais, non, même quand tu discutais comment le silence pouvait être rendu en musique ; tu disais avec ton accent pyrénéen : « Pour rendre le silence en musique y il me faudrait trois orchestres militaires. » Et quand tu parlais de ton père : « Mon père était un homme dans le genre de Napoléon I er , mais plus fort , plus fort. » Et quand je te montrais quelques pauvres vers, des vers français que j'avais faits, car à cette époque je haïssais et j'avais oublié en partie ma langue maternelle : « Mon cher Moore, vous écrivez toujours sur l'amour ; ce sujet-là donne des nausées. »
« C'est vrai, c'est vrai ; mais après tout Baudelaire écrivit sur l'amour et les amoureux; son meilleur poème... »
« Cest vrai, mais il s'agissait d y une charogne, et cela relève beaucoup la chose. »
Je me rappelle aussi quelques fragments épars de ta musique extraordinaire, « musique que Wagner pourrait juger un peu trop avancée, mais que Liszt ne manquerait pas de comprendre » . Je me rappelle aussi cette suite de sonnets où la mélodie se continuait sans cesse depuis le premier vers jusqu'au
dernier ; et cet exploit encore plus étonnant : la mise en musique, également remplie d'une mélodie ininterrompue, de la ballade de Villon : Les dames du temps jadis ; et cette oeuvre de Cabaner qui dépassait Cabaner lui-même : la mise en musique du Hareng saur de Cross.
Et pourquoi es-tu demeuré toujours pauvre et inconnu ? Etait-ce parce que tu avais quelque chose de trop, ou quelque chose de moins ? Quelque chose de trop ! Je le crois, du moins ; ton cœur était trop plein d'un idéal trop pur, trop éloigné de tout contact possible avec la foule vulgaire.
Mais, Cabaner, tu n'as pas travaillé en vain ; ta destinée, bien qu'obscure, a été vaillante et fructueuse"; et de même qu'alors tu vécus pour les autres, de même maintenant que tu es mort tu revis dans les autres. Tu parus à une heure de merveille et d'étrange splendeur, quand les dernières teintes du romantisme et ses dernières grâces languissaient dans l'occident assombri, quand de l'orient en feu surgissait le réalisme , avec un puissant éclat de couleur et de lumière sans loi, quand, se détachant tout en haut, dans la pâleur morne du zénith, comme un drapeau blanc flottant à peine, symbolistes et décadents apparurent. Jamais jusque-là il n'y avait eu de flux et de reflux si soudains de désirs artistiques, de telles aspirations
Il6 CONFESSIONS
dans l'âme humaine, une telle rage de passion, une telle fièvre, un tel éréthisme cérébral. Le grondement et la poussière de la bataille que livrait tous les jours le réalisme continuèrent sous les rayons rouges du couchant ; les armes des romantiques brillèrent, les symbolistes pâles et spirituels se mirent aux aguets et attendirent, personne ne connaissant encore leur présence. Tu fus à cette heure de convulsion des arts et de renouvellement de la pensée, et tu devins un magnifique point de ralliement pour ceux qui arrivaient ; ce fut toi qui mis en théorie nos aspirations confuses et qui par le saint exemple nous sauva de tout commerce bas, de toute prostitution odieuse; tu fus toujours notre grand prêtre et du haut de l'autel tu tournas vers nous la blanche hostie d'idéal, le dieu vivant, Tunique vrai dieu de tous les hommes.
Cabaner, je vous vois entrer à la Nouvelle Athènes ; vous êtes un peu fatigué de votre longue route, mais vous ne vous plaignez pas, et vous ne vous récriez jamais contre le public qui ne veut ni de votre musique, ni de vos vers. Mais, bien qu'accablé de lassitude et souffrant des pieds, vous êtes prêt à parler d'esthétique jusqu'à ce que le café se ferme : car vos abandonnés vous attendent. Ils sont là trois ou quatre, vous allez les emmener dans votre étrange chambre où se trouve l'orgue américain, la fontaine et la Vénus décapitée ; vous leur donne-
rez à chacun un morceau de pain, vous les couvrirez des vêtements que vous avez, et, lorsque les vêtements vous manqueront, de moules en plâtre ; et, bien que vous ne deviez prendre vous-même qu'un verre de lait, vous trouverez quelques sous pour leur donner de la bière, et leur permettre de rafraîchir leurs gosiers altérés. C'est ainsi que vous avez toujours vécu; — vie irréprochable que la vôtre, aucune pensée basse n'y est jamais entrée, pas même l'amour d'une femme ; l'art et les amis, voilà tout.
Lecteurs, connaissez-vous quelque chose de plus angélique ? Vous seriez plus heureux que moi.