‹ Confessions d'un jeune anglaisChapitre 6 sur 11 · LA SYNTHÈSE DE LA NOUVELLE ATHÈNES · texte numérisé non relu

LA SYNTHÈSE DE LA NOUVELLE ATHÈNES

Deux notes dominantes dans mon caractère : une haine originelle de mon pays natal, un dégoût de la religion où j'ai été élevé. Tous les aspects de mon pays natal me sont violemment désagréables, et je ne peux songer aux lieux où je naquis sans éprouver une sensation de nausée. Ces sentiments me sont inhérents et invétérés. J'ai instinctivement de l'aversion pour mes compatriotes; j'éprouve immédiatement de l'éloignement et de la répulsion pour eux . Mais avec les Français j'ai conscience d'un sentiment de proximité ; je fais un avec eux dans leurs aspirations, et, quand nous sommes ensemble, j'éprouve un sentiment vif et profond d'intimité. Dois-je expliquer cela par l'atavisme ? S'est-il trouvé un Français ou une Française dans ma famille, il y a une demi-

douzaine de générations ? Je ne m'en suis pas informe. Les Anglais, je les aime, et d'un amour qui est insensé, fou, sans limites ; je les aime plus que les Français; mais je ne suis pas si près d'eux. Chère, douce, Angleterre protestante, les tuiles rouges de ta ierme, tes ormeaux, tes grandes haies, et tous tes riches champs ornés d'arbres qui déploient leurs larges branches, tes plaines, et tes monts, tes mots même the weild and the wold, sont passionnément beaux... Midi de l'Angleterre, non le Nord, — il y a quelque chose de celtique dans le Nord — Midi de l'Angleterre avec sa physionomie tranquille et constante ! Une blouse est pour moi une des choses les plus délicieuses du monde ; c'est si absolument anglais ! Les villages groupés autour des pelouses, les flèches des églises se montrant entre les ormeaux... Cela m'est sympathique, cela c'est le protestantisme. L'Angleterre est le protestantisme, et le protestantisme est fort, propre et occidental ; le catholicisme ressemble à un eunuque; il est sale et oriental... il y a même en lui quelque chose de chinois. Ce qui a fait la grandeur de l'Angleterre, c'est le protestantisme, et quand elle cessera d'être notre protestante elle tombera. Regardez les nations qui se sont attachées au catholicisme, des moonlighters mourant de faim, des brigands mourant de faim. Le drapeau protestant flottera la brise de tous les océans, la bannière catholique pend

flasque dans le silence plein d'encens du Vatican. Soyons protestants et révérons Cromwell.

Garçon, un bock! j'écris pour mon plaisir tout comme je commande mon dîner ; si mes livres se vendent, je n'y peux rien : c'est un accident.

Mais vous vivez de vos écrits.

Oui, mais la vie n'est qu'un accident; l'art est

éternel.

Ce que je reproche à Zola, c'est qu'il n'a pas de style ; il n'y a rien que vous ne trouviez dans Zola depuis Chateaubriand jusqu'au reportage du Figaro. Il cherche l'immortalité dans la description exacte de la boutique d'un marchand de nouveautés; si la boutique devait donner l'immortalité, ce serait au marchand de nouveautés qui a créé la boutique, non au romancier qui Ta décrite. Dans son dernier roman, VŒuvre, qu'il a si terriblement traîné en longueur dans le Gil Bios à un tranc la ligne, pas une seule observation nouvelle ni même exacte, et cette terrible phrase répétée à chaque instant, la conquête de Paris. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je n'ai jamais connu personne qui ait songé à conquérir Paris; — personne n'a jamais parlé de conquérir Paris, excepté, peut-être, deux ou trois provinciaux.

Il faut avoir des règles en poésie, même si seulement pour le plaisir de les violer; c'est comme il faut avoir des femmes habillées pour le plaisir de les

mettre en Èves.

Imaginez-vous ! un banquet fut ofiert à Julien par ses élèves ! Il fît un discours en faveur de Lefebvre et exprima son espérance de voir tous ceux qui étaient présents voter pour Lefebvre. Julien fut très éloquent. Il parla du grand art, du nu> et de la fidélité inébranlable de Lefebvre pour le nu... Élégance, raffinement, un écho de l'ancienne Grèce : et puis, — que croyez-vous ? Quand il eut épuisé toutes les raisons qui devaient faire décerner la médaille d'honneur à Lefebvre, il dit : « Je vous prie de vous rappeler, messieurs, qu'il a une femme et huit enfants. »

Mais c'est vous qui êtes monstrueux, vous qui espérez façonner le monde à l'image de votre esthétique... Vain rêve ! et s'il se réalisait, il en résulterait un monde impossible. Une femme et des enfants, c'est la base de l'existence et c'est une folie que de se récrier parce qu'un appel à des intérêts comme ceux-ci trouve une réponse... ce sera ainsi jusqu'à la fin des temps.

Et ces grands intérêts qui doivent durer jusqu'à la fin des temps commencèrent, il y a deux ans, quand vos tableaux ne furent pas loués dans le Figaro autant que vous pensiez qu'ils devaient l'être.

Le mariage ! quelle abomination ! L'amour, oui, mais pas le mariage. L'amour ne peut exister dans le mariage, parce que le mariage est un idéal, c'està-dire quelque chose que Ton ne comprend pas tout à fait : transparences, couleur, lumière, sentiment de l'irréel. Mais une épouse ? vous savez tout ce qui la concerne, ce qu'était son père, ce qu'était sa mère, ce qu'elle pense de vous, et son opinion sur les voisins. Où donc alors est le rêve, l'au-delà ? Il n'y en a pas. Je dis que dans le mariage un au-delà est impossible. . . On chante le duo sans fin du marbre et de l'eau, l'avènement des odeurs brûlantes, la blancheur baptismale des femmes, la lumière, les tissus idéaux, des yeux étrangement noirs, des noms qui évoquent les palmiers et les ruines, des clairs de lune espagnols ou peut-être Persèpolis elle-même. Le monosyllabe qui résume l'ennui et la prose de notre vie n'est pas entendu là, mais seule l'harmonie, ressemblant à celle d'un rossignol, d'un oui éternel. Liberté sans limite, l'homme se tient sur le parvis du paradis, et les espaces de parfum et de couleur indéfinis l'invitent dans le murmure d'un

oui doux et éternel. L'inconnu, l'irréel... Ainsi l'amour est possible ; il y a une illusion, un audelà.

Grand Dieu ! et le monde croit encore à l'éducation, à l'enseignement de « la grammaire de l'art ». L'éducation est fatale à toute personne qui a une étincelle de sentiment artistique. L'éducation devrait être réservée aux commis, et même elle les pousse à boire. Le monde apprendra-t-il que nous n'apprenons rien que nous ne sachions auparavant ? L'artiste, le poète, le peintre, le musicien et le romancier vont droit aux aliments dont ils ont besoin, guidés par un instinct infaillible et indicible ; les instruire, c'est détruire en eux le nerf de l'instinct artistique, c'est fatal. Mais surtout en peinture... « dessin correct », « peinture solide »... est-il impossible d'apprendre aux gens, de leur fourrer dans la tête qu'il n'y a pas de dessin correct, et que si le dessin était correct, il serait mauvais ? Peinture solide ; grand Dieu !

Suppose-t-on qu'il y a un genre de peinture meilleur que tous les autres, et qu'il y ait une recette pour la faire comme il y en a pour faire le chocolat ! L'art ne ressemble pas aux mathématiques, c'est l'individualité. Peu importe que vous peigniez mal, pourvu que vous ne peigniez pas mal comme

tout le monde. L'éducation détruit l'individualité. Le grand atelier de Julien est un sphinx ; et le pauvre troupeau, qui va là pour son éducation artistique, est dévoré. Deux ans après, ils peignent et dessinent tous de la même façon ; cette vile exécution, la pâte, la peinture au premier coup. Je suis allé en Angleterre Tannée dernière ; je vis quelques portraits faits par un nommé Richmond. Ils étaient horribles, mais je les aimais, parce qu'ils ne ressemblaient pas à un tableau peint. Stott et Sargent sont d'assez bons artistes ; j'aime mieux Stott. S'ils étaient restés chez eux et n'avaient pas pris de leçons, ils auraient pu développer en eux un art personnel ; mais la trace du serpent se retrouve sur tout ce qu'ils font — cette vile peinture française, le morceau... Stott s'en débarrasse par degré. Il a exposé une nymphe cette année. Je savais ce qu'il voulait exprimer; c'était une intention intéressante. Je préférais ses petits paysages, si simplifiés qu'ils se réduisent à rien, quelques teintes primitives, avec une clarté et une lumière étonnante. Mais je doute qu'il trouve un public pour comprendre tout cela.

L'art démocratique ! L'art est l'antithèse directe de la démocratie... Athènes! quelques milliers de citoyens qui possédaient plusieurs milliers d'esclaves, appeler cela une démocratie ! Non ! ce dont je parle,

c'est la démocratie moderne' — la masse. La masse ne peut apprécier que les émotions simples et naïves, la grâce puérile, surtout ce qui est conventionnel. Voyez les Américains qui viennent ici; qu'admirent-ils ? Est-ce Degas ou Manet? Non, Bouguereau et Lefebvre. Qu'est-ce qu'on admirait le plus à l'exposition internationale ? — le Dirty Boy. Et si la médaille d'honneur avait été décernée par un plébiscite, le Dirty Boy aurait eu une majorité écrasante. Quelle est la littérature du peuple ? Les histoires idiotes du Petit Journal. Ne parlez pas de Shakespeare, de Molière, et des grands maîtres; on les accepte sur l'autorité des siècles. Si le peuple pouvait comprendre Hamlet, le peuple ne lirait pas le Petit Journal ; si le peuple pouvait comprendre Michel- Ange, il ne regarderait pas notre Bouguereau, ou votre Bouguereau, sir Frédéric Leighton. Car, pendant ces derniers cent ans, nous avons rapidement marché vers la démocratie, et quel est le résultat ? la destruction des différents métiers. Qu'il y ait encore de bons tableaux peints et de bons poèmes écrits, cela ne prouve rien; on trouvera toujours des gens qui sacrifieront leur vie à un tableau ou à un poème. Mais les arts décoratifs que l'on exécute en collaboration et qui s'appuient sur le goût général d'un grand nombre ont cessé d'exister. Expliquez cela si vous pouvez. Je vais vous donner cinq mille, dix mille francs, pour acheter une

belle pendule, qui ne soit pas une copie et ne soit pas ancienne, et vous ne pourrez pas le faire. Cela n'existe pas.

Écoutez; je montais l'autre jour l'escalier du Louvre. On était en train de placer une mosaïque ; c'était horrible; et tout le monde sait que c'était horrible. Eh bien! je demandai qui avait donné l'ordre de placer cette mosaïque, et je ne pus arriver à le découvrir ; personne ne le savait. Un ordre avait passé de bureau en bureau, et personne n'était responsable ; et ce sera toujours ainsi dans une République, et plus vous serez républicain, pire ça sera.

Le monde meurt de la machine ; c'est le grand mal, c'est la plaie qui balayera et détruira la civilisation ; tôt ou tard l'homme sera obligé de s'élever contre elle... Capital, travail non payé, esclaves à gages; et tout le reste, bâtisses... Regardez ces assiettes ; elles sont peintes à la machine ; elles sont abominables. Regardez-les. Jadis les assiettes étaient peintes à la main, et la fabrication était limitée à la demande ; une assiette de porcelaine dans laquelle il y avait quelque chose de plus ou moins joli était enlevée. Mais maintenant on fait des milliers, des milliers d'assiettes, beaucoup plus qu'on en a besoin; et il y a une crise commerciale ; c'est inévitable. Je

dis que la seule grande et raisonnable révolution aura lieu quand l'humanité se mettra en révolte, écrasera la machine et rétablira les métiers.

Goncourt n'est pas un artiste, malgré toute son affectation et ses prétentions. Ce n'est pas un artiste. // me fait l'effet d'une vieille femme qui pousse des cris perçants, en quête de l'immortalité, et essaye d'en abattre quelques fragments avec un balai.

Autrefois c'était un duo, maintenant c'est un solo. On écrivait des romans, des histoires, des pièces; on faisait collection de bric-à-brac; on écrivait sur. ses bric-à-brac; on faisait des aquarelles, des gravures à Peau-forte ; on faisait un livre sur ses aquarelles et ses eaux-fortes; on avait fait un testament prescrivant de vendre après sa mort les bric-à-brac et avec le produit de cette vente de fonder un prix pour le meilleur essai ou le meilleur roman, je ne sais lequel; on écrivait sur le prix qu'on allait fonder ; on tenait un journal, on mettait en écrit tout ce qu'on entendait, sentait ou voyait; radotage de vieille femme ; on ne devait rien laisser échapper, pas même le plus petit mot ; ce pouvait être précisément ce mot qui donnerait l'immortalité; tout ce qu'on entendait, ou disait, devait avoir une valeur inestimable. Un véritable artiste ne s'inquiète pas de l'immortalité, de tout ce qu'il

entend, sent ou dit ; il traite les idées et les sensations comme de l'argile avec laquelle il peut créer.

Et puis la fameuse collaboration ; comme on parlait, comme on écrivait sur elle, comme on faisait des vœux pour elle ; et quand Jules mourut, quel sujet de conversation et d'articles ! Tout s'en est allé en pot-bouille. Hugo avait une vanité de Titan ; celle de Goncourt est enfantine.

— Et Daudet ?

— Oh ! Daudet, c'est de la bouillabaisse.

De tous les artistes, Whistler est le moins impressionniste. Le peuple le croit impressionniste ; cette opinion prouve l'incapacité absolue du public à comprendre les mérites ou les défauts d'une œuvre artistique. L'art de Whistler est absolument classique ; il pense h la nature, mais il ne voit pas la nature ; il est guidé par son esprit et non par ses yeux, et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il le dit. Oh ! il s'en rend assez compte ! Quiconque le connaît doit l'avoir entendu dire : « La peinture est absolument scientifique ; c'est une science exacte. » Et ses œuvres sont d'accord avec sa théorie; il ne risque rien, tout est atténué, ar-

rangé, pesé, réuni en un tout, une conception mentale bien déterminée.

J'admire son travail ; je montre simplement comment on comprend mal cet artiste, même ceux qui pensent le comprendre. Est-ce qu'il cherche une pose qui soit particulière au modèle, une pose que le modèle a plus souvent qu'aucune autre ? — Jamais. Il avance le pied, met la main sur la hanche, etc., afin de rendre son idée.

Prenez son portrait de Duret. Est-ce qu'il a jamais vu Duret en habit de soirée ? Je suis sûr que non. Est-ce que Duret a l'habitude d'aller au théâtre avec des dames ? Non, c'est un littérateur qui est toujours dans la société des hommes, rarement des femmes. Mais Whistler ne se préoccupe pas de ces détails, comme s'en préoccupent Degas ou Manet. Whistler a enlevé Duret à son milieu, il l'a habillé, il a conçu un plan, — en un mot, il a peint son idée sans se préoccuper le moins du monde du modèle. Remarquez, je n'insiste pas sur un vice ou un défaut, je dis simplement que l'art de Whistler n'est pas de l'art moderne, mais de l'art classique et beaucoup plus classique que l'art du Titien ou de Velasquez.

Il est aussi classique qu'Ingres, mais en se plaçant à une extrémité opposée. Aucun poète dramatique grec n'a jamais cherché la synthèse des choses aussi fermement que Whistler. Et il a raison. L'art

n'est pas la nature. L'art est la nature digérée. L'art est un excrément sublime. Zola et Goncourt ne pourront, ou ne voudront pas comprendre qu'on doit laisser l'estomac artistique faire son ouvrage à sa façon mystérieuse. Si un homme est réellement artiste, il se rappellera ce qui est nécessaire, oubliera ce qui est superflu ; mais s'il prend des notes, il interrompra sa digestion artistique, et le résultat sera une foule de petites touches sans cohésion, dépourvue du rythme élégant de la synthèse.

Je suis dégoûté d'art synthétique, c'est l'observation directe et non raisonnée qu'il nous faut. Ce que je reproche à Millet, c'est que c'est toujours la même chose, le même paysage, le même sabot, le même sentiment. Il vous faut admettre que c'est quelque peu stéréotypé.

Qu'est-ce que cela prouve, que ce soit plus stéréotypé que l'art japonais? Mais cela n'empêche pas ses tableaux d'être toujours très beaux.

On parle de l'originalité de Manet ; c'est précisément son originalité que je ne puis arriver à voir. Ce qu'il possède, et ce que Ton ne peut lui enle-

ver, c'est une exécution magnifique. Un morceau de nature morte par Manet, c'est la chose la plus charmante du monde; vivacité de couleur, largeur, simplicité et précision de touche merveilleuse.

La traduction française n'est qu'une traduction ; en Angleterre on continue à traduire en vers, au lieu de traduire en prose. Nous avions l'habitude de faire ainsi; nous avons renoncé depuis longtemps à de telles folies. De deux choses l'une, — si le traducteur est un bon poète, il substitue son vers à celui de l'original ; ce n'est pas son vers que je veux, c'est celui de l'original; — si c'est un mauvais poète, il nous donne un mauvais vers, ce qui est insupportable. Où le poète original met un effet de césure, le traducteur met un effet de rime; où le poète original met un effet de rime,' le traducteur met un effet de césure. Prenez le « Dante » de Longfellow. Est-ce qu'il donne une aussi bonne idée de l'original que notre traduction en prose ? Est-ce uiie lecture aussi intéressante ? Prenez la traduction de « Gœthe » par Bayard Taylor ? Est-elle lisible par quelqu'un qui a l'oreille du vers ? Dirat-on que la traduction de Taylor serait lue si l'original n'existait pas ? Le passage traduit par Shelley est magnifique ; mais alors c'est du Shelley. Regardez les traductions de Villon par Swinburne. Ce sont de

beaux poèmes composés par Swinburne, mais c'est tout ; il fait dire à Villon une « bouche superbe de baiser ». Villon ne pouvait écrire cela, à moins d'avoir lu Swinburne. Heine traduit par James Thomson ne diffère pas des poèmes originaux de Thomson ; Heine traduit par sir Théodore Martin est fait de vers sans mesure.

Mais en vers blanc anglais vous pouvez traduire aussi littéralement qu'en prose ?

J'en doute, même s'il en était ainsi, le rythme du vers blanc vous détournerait de celui de l'original.

Mais si vous ne connaissez pas l'original?

On peut, en se servant de la prose avec discernement, donner une idée du rythme de l'original; et même si c'est impossible, votre esprit reste au moins libre. Tandis que le rythme anglais détruit forcément la sensation de quelque chose d'étranger. Il n'y a pas de traduction, si ce n'est la traduction mot à mot. La traduction de Poe par Baudelaire et la traduction de Shakespeare par Hugo sont merveilleuses à cet égard; un calembour ou un jeu de mots qui est intraduisible est expliqué dans une note.

Mais c'est la façon dont traduisent les jeunes filles — mot à mot !

Non; c'est précisément ce qu'elles ne font pas; elles se figurent traduire mot à mot, mais elles ne le font pas. Tous les noms propres, quelque diffi-

ciles qu'ils soient à prononcer, doivent être conservés exactement; il ne faut jamais transposer les verstes en kilomètres, ou les roubles en francs ; je ne sais pas ce qu'est une verste ou ce qu'est un rouble, mais quand je vois ces mots je suis en Russie. Chaque proverbe doit être rendu littéralement, même s'il n'a pas beaucoup de sens; s'il n'a pas de sens du tout, il doit être expliqué dans une note. Par exemple, il y a en allemand un proverbe : « Quand le cheval est sellé, il faut le monter; » en français il y a un proverbe. « Quand le vin est tiré, il faut le boire . » Eh ! bien, le traducteur qui voudrait traduire quand le cheval... par quand le vin... est un âne. Dans la traduction, un langage strictement classique devrait seul être employé, on ne devrait se servir d'aucun mot d'argot, et même d'aucun mot d'origine moderne; le but du traducteur devrait être de ne jamais enlever l'illusion d'une oeuvre étrangère. Si je traduisais « l'Assommoir » en anglais, je m'efforcerais d'employer un langage fort, simple, mais sans couleur, quelque chose comme — que dirai-je? — le langage d'une sorte d'Addison moderne.

Quoi, ne connaissez-vous pas l'histoire de Mendès ? Quand Chose voulut épouser sa sœur ? La mère de Chose, paraît-il, s'en fut vivre avec un prêtre.

Le pauvre homme fut terriblement affecté ; il avait le cœur brisé; il alla trouver Mendès, le cœur gonflé de chagrin, décidé à s'en décharger la conscience et à tout laisser en venir au pis. Après avoir battu longtemps les buissons, il finit par parler. Vous connaissez Mendès, vous pouvez le voir souriant et regardant Chose avec cette pâle figure de camée; il lui dit : « Avec quel meilleur homme voulieç-vous que volve mère se mît? Vous tiave% donc, ieune homme, aucun sentiment religieux ?

Victor Hugo, c'est un peintre sur porcelaine ; son vers est un pur décor, de longs rameaux et des fleurs; et toujours, toujours la même chose.

Comment faire pour être heureux ! — Ne pas lire Baudelaire et Verlaine, ne pas entrer à la Nouvelle Athènes, si ce n'est peut-être pour jouer aux dominos comme le bourgeois qui est là, ne faire rien qui puisse éveiller une conscience trop vive de la vie, vivre dans un pays endormi, avoir un jardin pour y travailler, avoir une femme et des enfants, jaser tranquillement tous les soirs sur les détails de l'existence... Il faut sortir les azalées et les bien nettoyer ; elles sont dévorées par les insectes; les corneilles apprivoisées se sont envolées; mère a perdu

d un jeu:;e anglais 135

son livre de prière en revenant de l'église, elle pense qu'on l'a volé... Un bon, un honnête paysan, qui ne sait rien de la politique, doit être très près d'être heureux; — et penser qu'il y a des gens qui voudraient les instruire, les arracher à la paisible satisfaction de leurs instincts et leur donner des passions ! Le philanthrope est le Néron des temps modernes.

Page 1