EXTRAIT D'UNE LETTRE
« Pourquoi n'avez- vous pas écrit? Nous vous avons tous écrit ces derniers six mois; mais pas de réponse. Un mot, et j'aurais tout sauvé. La pauvre concierge était au désespoir ; elle disait que le propriétaire attendrait bien, si seulement vous aviez dit quand vous reviendrez, ou si vous nous aviez laissé connaître ce que vous désiriez que Ton fît. Trois termes étaient dus, et on ne pouvait obtenir de vous aucune nouvelle ; aussi a-t-on été obligé à une vente aux enchères. Cela m'a presque brisé le cœur de voir ces horribles hommes marcher sur tes tapis délicats, et leurs lourdes figures contre cette gentille cretonne anglaise... Et tout le temps le pastel de Manet, le grand chapeau mis comme une auréole autour de la tête, « les yeux baignés dans des ombres empourprées », « l'éventail tout grand ouvert sur le
sein » (vous voyez que je cite vos propres expressions) regardant autour d'elle, la maîtresse de ce petit paradis de tapisserie. Elle semblait ressentir cet envahissement. Je regardais une ou deux fois, espérant presque voir ces yeux « baignés dans des ombres empourprées » se remplir de larmes. Mais rien n'altéra sa fière dignité; elle semblait tout voir, mais comme Boudha elle restait impénétrable...
« J'y fus la veille au soir de la vente. Je parcourus les livres, prenant note de ceux que j'achèterais — ceux que nous avions l'habitude de lire ensemble quand la neige s'entassait autour des jambes du pauvre faune en terre cuite, qui riait au milieu des boulingrins gelés. Je trouvai un grand paquet de lettres que je détruisis aussitôt. Vous ne devriez pas être si peu soigneux ; je ne peux comprendre que les hommes soient peu soucieux de leurs lettres.
« La vente était annoncée pour une heure. Je portais un voile épais, car je ne voulais pas être reconnue; la concierge, cela va sans dire, me, reconnut, mais on pouvait compter sur elle. La pauvre femme était en larmes, tant elle était triste de voir tous vos jolis bibelots vendus. Vous êtes parti en lui devant cent francs ; mais je l'ai payée. En parlant de vous, nous attendîmes l'arrivée des commissaires-priseurs. Tout avait été décroché ; la
tapisserie des murs, le tableau, les deux vases que je vous avais donnés étaient sur la table, attendant le coup de marteau. Et puis, les hommes, tous les marchands de meubles montèrent l'escalier, crachant et parlant grossièrement ; leur langage insultant m'alla au cœur. Ils marchaient lourdement, crachaient, poussaient les objets, rien ne leur échappait. Un d'eux souleva en l'air la robe de chambre japonaise, et il fit d'horribles calembours ; et le commissairepriseur, qui avait de l'esprit, répondit : « S'il y a des hommes galants ici, nous allons avoir de l'entrain dans les offres. » Le pastel je l'achetai, et je le garderai, et je tâcherai de trouver quelque excuse pour satisfaire mon mari, mais je vous envoie la miniature ; et j'espère que vous ne la laisserez pas vendre de nouveau. Il y a bien d'autres choses que j'aurais aimé à acheter, mais je n'ai pas osé — l'orgue où vous jouiez des hymnes et moi des valses, la lampe turque sur laquelle nous ne pouvions nous entendre. . . Mais quand je vois les souliers de satin que je vous avais donnés à porter la nuit même de cet adorable bal, et que vous n'avez pas voulu me rendre, préférant les accrocher au mur de chaque côté de votre lit et y mettre des allumettes, je fus saisi d'une, envie irrésistible de les voler. Je ne sais pourquoi, un caprice de femme. Personne, si ce n'est vous, n'aurait jamais songé à changer des souliers de satin en boîtes d'allumettes. Je les portais à ce bal
d'un jeune 1 anglais 139
délicieux ; nous avons dansé toute la nuit ensemble, vous avez eu une explication avec mon mari. J'ai été pendant un moment fort effrayée; mais tout bien arrangé, nous sommes allés nous asseoir sur le balcon par un clair de lune doux et chaud. Nous regardions scintiller les épaulettes et le gaz, le satin des corsages, la blancheur des épaules qui passaient ; nous rêvions l'obscurité massive du parc, la lumière féerique que Ton voyait dans les espaces vides, le lourd parfum des fleurs, la couleur rose des camélias, et vous citiez : « Les camélias du balcon ressemblent à des désirs mourants. » C'était horrible de votre part : mais vous avez toujours eu le talent de taquiner les gens quand il ne faut pas. Puis ne vous rappelez-vous pas comme nous dansions dans une salle pendant que les domestiques mettaient le couvert sur de petites tables dans l'autre ? Ce souper fut charmant ! Je suppose que c'était ces souvenirs agréables qui me donnèrent envie d'avoir les souliers, je ne pus rassembler suffisamment mon courage pour les acheter, et les horribles gens me comparaient avec le pastel ; je suppose que je devais paraître un peu mystérieuse avec ce double voile attaché autour de la figure. Les souliers s'en allèrent avec une foule d'autres choses — et à qui ?
« Ainsi maintenant cette jolie petite retraite de la rue de la Tour-des-Dames est disparue à jamais pour
vous et moi; nous ne reverrons plus le faune en terre cuite; je songeais à aller le voir l'autre jour, mais la rue a une pente raide ; mon cocher me conseilla d'épargner les pattes de derrière de mon cheval. Je crois que c'est la rue la plus en pente de Paris. Et vos lunchs comme je les trouvais bons et comme Fay les trouvait bons aussi ! et tout ce à quoi je m'exposais, myope comme je suis, quand je descendais du tramway et que j'allais à pied dans cette petite rue latérale ! Les hommes n'apprécient jamais les risques que les femmes courent pour eux. — Mais laisser mes lettres éparses de tous côtés, je ne peux vous pardonner cela. Quand je l'ai dit à Fay, elle m'a répondu : « Que pouvez-vous espérer? je vous ai avertie de ne pas flirter avec des jeunes gens. » Je ne l'avais jamais fait avant, — jamais.
« Paris est maintenant exactement ce qu'il était quand nous avions l'habitude de nous asseoir sur le balcon, et que je vous lisais Browning. Vous n'avez jamais aimé sa poésie, et je ne puis comprendre pourquoi. J'ai trouvé un nouveau poème qui, j'en suis sûre, vous convertirait; vous devriez être ici. Il y a du lilas dans la chambre, et le Mont-Valérien est beau sous un ciel de citron, et la longue avenue se fond dans une vapeur violette.
« Nous avons déjà pensé où nous irions cette année. L'année dernière nous fûmes à P...; c'est un lieu enchanteur, tout à fait rural, mais à portée
d'un casino. J'avais fait vœu de ne pas danser, car pendant la saison j'étais dehors chaque soir, mais la tentation a été irrésistible, et j'ai bien fini par y céder. Il y avait ici deux jeunes gens, un le comte de B..., l'autre le marquis de B..., une des meilleures familles de France ; c'est un cousin éloigné de mon mari. Il a écrit un livre que tout le monde dit une des plus amusantes choses depuis des années, surtout très parisien. Il a fait beaucoup attention à moi, et a rendu mon mari jaloux. J ? avais l'habitude de sortir et de m'asseoir avec lui parmi les rochers, et peut-être a-ce été heureux pour moi qu'il s'en soit allé. Nous pouvons y retourner cette année; si nous le faisons, je voudrais bien que vous veniez passer un mois ; il y a un excellent hôtel où vous seriez très bien. Jusqu'à présent nous n'avons rien décidé. La duchesse de ... va donner un bal costumé. On dit que ce sera merveilleux. Je ne sais quelle somme on ne va pas dépenser pour le cotillon. J'ai justement chez moi une charmante toilette. J'irai habillée en Pierrette; vous savez, une chemise courte et un petit bonnet. La marquise a donné un bal, il y a quelques jours. J'ai dansé le cotillon avec L..., qui, vous le savez, danse divinement bien; il ma fait la cour, mais, cela va sans dire, bien inutilement, vous le pensez.
« L'autre soir, nous sommes allés voir le Maître de Forges; c'est une pièce charmante ; je suis en train
de lire le livre ; je ne sais lequel des deux je préférerai; je pense que ce sera la pièce; mais le livre est aussi très bon. Voilà ce que j'appelle un roman; et je puis en juger, car j'ai lu tous les romans. Mais il ne me fout pas parler littérature : vous me diriez quelque stupidité. Je voudrais bien que vous ne fissiez pas de naïves remarques sur des hommes que tout Paris considère comme les plus forts. Cela m'importe peu, à moi qui vous connais; mais voilà, les gens se moquent de vous derrière votre dos, et ce n'est pas agréable pour moi. La marquise est venue l'autre jour, et elle a dit qu'elle désirerait presque que vous ne vinssiez pas la voir « ses jours » de réception, tellement les remarques que vous faisiez étaient extraordinaires. Et, à propos, la marquise a fait un livre. Je ne l'ai pas lu, mais j'ai entendu dire qu'il était réellement trop décolleté. C'est une femme d'esprit, mais la façon dont elle s'affiche est vraiment trop forte. Elle ne va jamais nulle part maintenant sans le petit D... C'est grand dommage.
« Et maintenant, mon cher ami, écrivez-moi une jolie lettre, et dites-moi quand vous reviendrez à Paris. Je suis sûre que vous ne pouvez pas vous amuser dans cette odieuse ville de Londres. Ce qu'il y avait de plus charmant en vous, c'est que vous étiez réellement très Parisien. Revenez et prenez un gentil appartement sur les Champs-Elysées. Vous pour-
riez revenir pour le bal de la duchesse. Je vous aurai une invitation, et je vous garderai le cotillon. Drôle d'idée que de s'enfuir comme vous l'avez fait, et de ne jamais dire à personne où vous alliez. J'ai toujours dit que vous étiez un peu timbré. Et laisser vendre toutes vos choses ! Si vous me l'aviez seulement dit ! J'aurais tant désiré avoir cette lampe turque. Votre... ».
— Comme cette lettre lui ressemble, — égoïste, vaine, folle ; non, pas folle — étroite, bornée, mais pas folle ; mondaine, oh ! quelle mondaine ! et cependant elle ne l'était pas jusqu'à l'antipathie ; car il y avait chez elle une certaine vivacité de sentiment qui la sauvait du commun et lui donnait un charme inexprimable. Oui, c'est une femme qui peut sentir, elle a vécu sa vie, et l'a sentie très vivement, très sincèrement — sincèrement?... comme un papillon de nuit pris dans un rideau de gaze ! Eh bien, est-ce que cela exclut la sincérité ? La sincérité semble entraîner avec elle une idée de profondeur, et elle n'était pas très profonde, c'est certain. Je ne pouvais jamais la comprendre, un petit cerveau qui tournait vite, et faisait entendre un joli bourdonnement. Mais non, il y avait quelque chose de plus en elle. Elle disait souvent des choses que je trouvais très bien, des choses que je n'ai pas oubliées, des choses que j'aimerais à mettre dans des livres. Mais ce n'était pas la puissance du cerveau ; c'était ner-
veux. Je ne sais... peut-être... Elle a vécu sa vie... oui, dans une certaine limite, elle a vécu sa vie. Aucun de nous ne fait davantage. Cest vrai. Je me rappelle la première fois que je la vis. Maligne, petite et enjouée, un gracile esprit changeant. Je pensais qu'elle avait les mains laides ; c'est vrai, et cependant je ne la connaissais pas depuis un mois que j'avais oublié les mains. Ilya maintenant sept ans de cela. Gomme le temps passe ! J'étais très jeune alors. Quelles disputes nous avons eues, quelles querelles! Cependant nous avons passé du bon temps ensemble. Elle ne me perdait jamais de vue ; mais pas d'importunité, elle était trop intelligente. Je ne l'ai jamais dominée qu'une fois... ! Ah ! cette fois ! Enfin ! Elle a regagné bien vite son autorité. Je me demande quel charme elle avait. Je ne la trouvais pas jolie^ je ne la trouvais pas intelligente. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai jamais su si se elle souciait de moi. Il y avait des moments où... Curieuse, fébrile, subtile, petite créature, oh ! infiniment subtile; c'était son charme, la subtilité. Je n'ai jamais su si elle m'aimait, je n'ai jamais su si elle aimait son mari. Personne ne la connaissait, — je ne savais jamais comment elle me recevrait. La dernière fois que je la vis... ce stupide Américain la fit descendre avec lui l'escalier ; pas moyen de se débarrasser de lui; j'étais caché derrière un des piliers dans la rue de Rivoli, ma main sur la
d'un jeune anglais 145
portière d'un fiacre. Cependant, elle ne put me blâmer cette fois. Et toutes les histoires qu'elle avait l'habitude d'inventer sur mes indiscrétions, je crois qu'elle les inventait pour me taquiner. Elle était souvent écervelée ; une fois qu'on l'avait lancée dans une direction, ce mariage, ce titre, — elle y pensait jour et nuit. Je n'oublierai jamais qu'elle porta le deuil du comte de Chambord. Et ses goûts, oh ! qu'ils étaient bourgeois î Ce salon ; cette pendule tout à fait moderne, achetée huit cents francs sur le boulevard Saint-Germain, ces objets de cuivre, le riche tapis brun, et les meubles placés tout autour de la chambre géométriquement, la grande glace dorée, le portrait d'un ancêtre, des armes et des cimiers de tous côtés, cette sensation bourgeoise de confort ; un peu grotesque sans aucun doute. — Cette admiration mécanique pour tout ce qui est autour d'elle, pour l'état général de l'atmosphère ; le Figaro, c'est-à-dire Albert Wolf, Vhomme le plus spirituel de Paris , c'est-à-dire dans le monde ; le succès de Georges Ohnet et le talent de Gustave Doré. Mais a^ec ces goûts vulgaires, certaines appréciations, certaines ébullitions de sentiments, certaines élévations et dépravations — dépravations dans le sens légitime du mot, c'est-à-dire une révolte contre ce qui est commun.
Ha ! ha ! ha ! j'étais en train de rêver ! j'aurais
voulu ne pas être réveillé de ma rêverie ; elle était agréable.
La lettre que l'on vient de lire indique, si elle ne le montre clairement, les changements qui ont eu lieu dans ma vie. Il est seulement nécessaire de dire qu'il y a quelques mois, quand ma domestique m'apporta au bord du lit du miel et un verre de lait, elle me tendit une lettre qui me donna une sensation désagréable. L'écriture de mon agent, même quand je sais que l'enveloppe contient un chèque, n'a jamais manqué de m'inspirer de la répugnance ; je hais tellement toute sorte de compte que j'évite le plus possible même de voir quel est l'état de mes affaires chez mon banquier. L'odeur du miel et du lait, qui rappelle tant les fleurs fraîches et les champs, fut donc gâtée ce matin-là pour moi ; et il s'écoula quelque temps avant que je ne misse ma robe de chambre japonaise et ne lusse l'odieux message.
Il me disait que quelques misérables termiers refusaient de mourir de faim, de telle sorte que j'allais être privé de ma demi-tasse chez Tortoni, et obligé d'abandonner cette chère retraite,- mon chat et mon python, — c'est monstrueux. Et ces misérables créatures trouveront un appui moral en Angleterre ; on aura pitié d'elles !
La pitié, cette vertu la plus vile de toutes les vertus viles, m'a toujours été inconnue. Le grand monde païen que j'aime ne la connaissait pas. Maintenant, le
monde propose d'interrompre l'application des lois austères de la nature qui ordonnent que le faible soit foulé aux pieds, soit moulu en poussière et réduit à mourir, et que le fort soit glorieux et sublime. Un peu de confort bourgeois, un peu de sentiment bourgeois de la justice, crient les modernes.
Le monde va à la dérive, depuis Tannée du pâle socialiste de Galilée. Et c'est pour cela que je le hais, et nie sa divinité. Sa divinité tombe, elle s'évanouit à la vue du but qu'il rêvait ; de nouveau il a été renié par ses disciples. Pauvre Dieu tombé ! Moi qui n'ai eu pitié d'aucune autre chose, j'ai pitié de toi, de ta figure ensanglantée, de tes mains, de tes pieds, de ton corps pendant ; tu es au moins pittoresque, et, en un sens, magnifique au milieu de la sombre médiocrité vers laquelle tu as marché comme un drapeau depuis deux mille ans, et où tu trouveras ta condamnation comme moi la mienne, moi qui ne veux pas t 'adorer et ne veux pas te maudire. Car, véritablement, ta vie, ta destinée a été plus grande, plus étrange et plus divine que celle d'aucun homme. Le peuple choisi, le jardin, la trahison, la crucifixion, et l'histoire, non de Marie, mais de Madeleine : Dieu descendant jusqu'à la courtisane ! Même le grand monde païen de marbre et de pompe, de vice et de cruauté, vers lequel mon âme s'envole et qu'elle salue comme le plus grand, n'a pas de" contraste comme celui-là à nous montrer.
Venez à moi, vous qui êtes faibles. Cette parole se répandit, cette terrible et désastreuse parole, et devant elle les anciens dieux tombèrent, et les vices qu'ils représentent, et que je révère, sont proscrits dans le monde des hommes; cette parole se répandit et le monde interpréta cette parole, aveuglément, avec ignorance et sauvagerie, pendant deux mille ans, mais néanmoins approchant chaque jour de la fin — de la fin que tu prévis dans ta divine intelligence, et qui trouve aujourd'hui sa voix (quelqu'énorme que puisse paraître l'antithèse) dans le Pall Mail Galette. Quelle destinée a ressemblé à la tienne ? Trahi par Judas dans le jardin, renié par Pierre avant que le coq ait chanté, crucifié entre deux voleurs, et pleuré par une courtisane, et ensuite placé, lié et nu, sans que rien n'ait été changé ni altéré dans ton état ignominieux, à l'avant-garde du monde comme la gloire et le symbole de l'idée nouvelle — la pitié ! Ton jour meurt, mais les cieux sont maintenant plus pleins qu'ils ne l'ont jamais été de Ta lumière, de Ta lumière que moi, payen, debout sur la limite de l'ancien monde, je déclare obscurité, nuit tombante de la pitié et de la justice, nuit qui est bien près, et qui est le vingtième siècle. Les porteurs ont laissé Ta croix, ils Te laissent à l'heure de Ton triomphe universel, Ta couronne d'épine tombe, Ta face est frappée de coups, et pas même un roseau n'est placé en guise de spectre
dans Ta main ; seuls moi et les miens nous sommes pour Toi, nous qui périrons avec Toi, dans la ruine que Tu as amenée.
L'injustice, nous la révérons ; tou^ ce qui nous relève des misères de la vie est le fruit sublime de l'injustice. Chaque action immortelle est un acte d'affreuse injustice ; le monde de la grandeur, du triomphe, du courage, des nobles aspirations fut bâti sûr l'injustice. L'homme ne serait pas l'homme si n'était l'injustice. Salut, donc, à la vertu, trois fois glorieuse, de l'injustice ! Que m'importe que quelques millions de misérables Israélites soient morts sous le fouet des Pharaons ou le soleil de l'Egypte ? C'était un bien qu'ils meurent, afin que je pusse contempler les Pyramides et remplir de rêverie une de mes heures, et d'admiration. Que me fait que la vertu de quelques vierges de seize ans ait été le prix payé pour la Source d'Ingres ? Que le modèle mourût à l'hôpital des suites de la boisson et de l'épuisement, cela n'est rien puisque ainsi je devais avoir la Source, ce poème exquis d'innocence, puisque j'allais pouvoir y penser jusqu'à ce que mon âme se fût rassasiée des délices de cette sainte vision. La connaissance qu'un mal a été fait, que des millions d'Israélites sont morts dans les tourments, qu'une fille, des milliers de filles sont mortes à l'hôpital pour cette chose virginale, c'est un surcroît de ce plaisir dont je ne saurais me pri-
ver. Oh ! pour le silence des cours de marbre, pour l'ombre des grands piliers, pour l'or, pour les dais brodés de lis, pour voir passer les grands gladiateurs, pour les entendre crier le fameux Ave Cœsar, pour voir le sang couler, pour remplir les heures languissantes avec les agonies des esclaves empoisonnés! Oh ! pour les excès, pour le crime ! Je donnerais bien des vies pour sauver un sonnet de Baudelaire ; pour l'hymne « A la très chère, à la très belle, qui remplit mon cœur de clarté » laissons massacrer le premier-né de chaque maison en Europe ; je suis prêt à décapiter tous les Japonais du Japon et d'autre part, pour sauver de la destruction un dessin d'Hokousaï. Tout ce que nous jugeons sublime dans l'histoire du monde n'est que des actes d'injustice; si l'humanité n'abandonne immédiatement, et pour toujours, son rêve vain, insensé et fatal de justice, le monde tombera dans la barbarie. L'Angleterre fut injuste, et le plus grand fils de l'Angleterre fut la personnification de Tin justice — Cromwell.
Mais l'ancien monde de héros est mort. Les cieux au-dessus de nous sont obscurcis par le sentimentalisme, le sable monte, nous courons toutes voiles dehors à la ruine, les idéals ont disparu ; rien ne nous reste à vénérer, si ce n'est la Masse, l'aveugle, l'incohérente, l'insatiable Masse; devant nous le brouillard et les marécages ; nous nous effondrons en une boue putride, les êtres qui vivent dans la
vase et les joncs se précipiteront sur nous, sur le grand vaisseau de l'ancien monde, navigateur si orgueilleux. Oh ! pour l'ancien monde, pour ses passions, ses joies dans la mer où le Triton soufflait un cri plaintif, et la forêt où l'on voyait s'échapper la blanche nymphe! Nous sommes fatigués de pitié, nous sommes fatigués d'être bons; nous sommes fatigués de larmes et d'effusion, et notre refuge, le British Muséum, est le large rivage de la mer et le vent de l'océan. Là, il y a une joie de la chair ; nos statues sont nues, mais nous sommes honteux, et notre nudité n'est qu'indécence ; une âme belle et franche se reflète dans ces faunes et ces nymphes ; et comme l'âme de l'ancien monde est étrangement énigmatique, cette âme nue et barbare, de la beauté et de la puissance !
Mais ni Apollon ni Bouddha ne pouvaient me porter secours. L'un, dans un balancement exquis de corps, avançait légèrement; l'autre était assis, d'un air sombre, calme comme un beau soir. Je cherchai une expression de chagrin dans le pastel — ce superbe pastel qui souriait entre les riches feuilles d'automne parmi les geais criailleurs. Les colonnes torses du lit se dressaient, chargées de franges et de rideaux, le python dévorait un cochon d'Inde, le dernier que je lui donnai; le grand chat blanc venait près dé moi. Tout cela doit fuir, doit être dès lors rêves abandonnés, quelque chose sans autre réalité qu'une méditation estivale. Qu'il en soit ainsi; et, comme cela m'était particulier, je rompis brusquement avec Paris, sans avertir personne. Je savais, au fond de mon cœur, que je ne reviendrais jamais, mais je ne dis pas un mot et je continuai à me faire gaiement illusion ; je dis à ma
-• concierge que je reviendrais dans un mois, et je ; laissai tout vendre, vendre brutalement aux enchères, - m comme la lettre que j'ai lue le conte d'une façon si * tendre et si touchante.
Je ne confiai même pas à Marshall mon pressentiment que Paris allait disparaître de ma vie, qu'il ne serait plus pour moi qu'un beau souvenir, mais jamais plus un plaisir effectif. Lui et moi nous ne vivions plus ensemble ; nous nous étions séparés ur.e seconde fois, mais cette fois sans amertume d'aucune sorte; il avait appris à comprendre que j'avais besoin de vivre seul, et il était allé au quartier Latin, où je faisais quelquefois des expéditions.
J'allai avec lui une fois voir les lieux que nous fréquentions jadis ; mais nos amis étaient dispersés, et je ne pus de nouveau y trouver de l'intérêt. Marshall ne m'intéressait plus comme autrefois. 11 était devenu un peu banal. Mon affection pour lui était aussi profonde et aussi sincère que jamais. Si je le rencontrais aujourd'hui, je saisirais sa main avec une amitié solide et loyale. Mais j'avais fait à la Nouvelle-Athènes des amis qui m'intéressaient passionnément, et mes pensées étaient tournées vers de nouveaux idéals pour lesquels Marshall n'avait aucune sympathie, ou qu'il ne comprenait même pas. Je l'avais présenté à Degas et Manet, mais il avait parlé de Jules Lefebvre et de Bouguereau, et il s'était montré incapable d'une éducation plus élevée ;
il ne pouvait entrer où j'entrais, et c'était là une cause (Téloignement. Nous ne pouvions même plus parler des mêmes personnes. Quand je parlais d'une certaine marquise, il répondait par un indifférent « Vraiment, vous croyez ?» et m'arrachait à l'éclat des satins pour me traîner dans les indiennes.
C'était plus que Téloignement, c'était presque une séparation ; mais il restait toujours mon ami. Il était l'homme, et il le sera toujours, auquel ma jeunesse, avec toutes ses aspirations, était étroitement unie. J'allai lui dire adieu ainsi que Tannée passée...
— Pan ! Pan !
— Qui est là ?
— Moi, — Moore.
— J'ai un modèle chez moi.
— Tant pis pour votre modèle ! Ouvrez la porte. Comment ça va-t-il? Qu'est-ce que vous êtes en train de peindre ?
— Ceci ; qu'en pensez-vous ?
— C'est joliment composé. Je crois que cela réussira fort bien. Je suis .peur aller en Angleterre; et je venais vous dire adieu.
— Pour aller en Angleterre ! Qu'est-ce que vous ferez en Angleterre ?
— Je suis obligé d'y aller pour affaires d'argent, c'est très ennuyeux. J'avais réellement commencé à oublier qu'il existait un pays de ce nom.
— Mais vous n'allez pas y rester ?
— Oh ! non !
— Vous serez juste de retour pour voir l'Académie.
La conversation alla sur l'art, et nous fîmes de l'esthétique pendant une heure.
Enfin Marshall dit : « Je suis vraiment fâché, mon vieux; mais il faut vous mettre à la porte; il y a le modèle. »
La fille attendait, ses cheveux pâles sur le dos, le vrai tableau du mécontentement.
— Renvoyez- la.
— Je lui ai demandé de venir dîner avec moi ce soir.
— Le diable l'emporte... Eh ! bien, cela ne fait rien, il me faut passer cette dernière soirée avec vous, vous dînerez tous deux avec moi. Je quitte Paris demain matin , peut-être pour longtemps; je voudrais passer ma dernière soirée avec mon ami ; alors, si vous voulez bien me permettre, mademoiselle, je vous invite tous les deux à dîner ; nous passerons la soirée ensemble, si cela vous est agréable?
— Je veux bien, monsieur. »
Pauvre Marie ! Marshall et moi nous étions absorbés l'un par l'autre et par l'art ; nous fûmes dîner dans une gargote et après nous allâmes à un bal d'étudiants ; il me semble que c'est hier.
Je puis voir la lune surnageant dans un nuage-
clair, et sur le bord du trottoir Marshall, svelte et mâle, et la grâce exquise de Marie. Elle était la Chloé de Lefebvre ; ainsi tout le monde la voit maintenant. Sa fin fut tragique. Elle invita ses amis à dîner, et avec les quelques sous qu'il lui restait elle acheta quelques boîtes d'allumettes, les fit bouillir et but. Personne ne sait pourquoi ; quelques-uns disent que c'est par amour.
Je fus à Londres avec une cravate aux couleurs voyantes et un petit chapeau ; je portais des pantalons à patte d'éléphant et la barbe à 1^ Capoul ; je ressemblais aussi peu à un Anglais qu'un dessin de Grévin. Dans le fumoir de l'hôtel Môrely je rencontrai mon agent, un immense nez, une mèche de cheveux rabattue sur un crâne chauve. Il m'expliqua après quelques hésitations, que je lui devais quelques milliers de livres et qu'il avait les comptes dans sa valise. J'eus l'idée de les porter à un avocat pour les faire examiner. L'avocat me conseilla vivement de les contester. Je ne suivis pas son conseil, j'empruntai de l'argent à mon agent, et ainsi l'affaire fut arrangée, du moins pour le moment.
Les années les plus impressionnables, vingt à trente, quand les sens et l'esprit sont le plus éveillés, moi, le plus impressionnable des êtres humains, je les avais passées en France, non pas au milieu d'Anglais y résidant, mais au milieu de ce qui est la quintessence de la nation, moi qui n'étais pas un
spectateur indifférent, mais un enthousiaste essayant, de toute la force de son cœur et de son âme, de s'identifier avec ce qui l'entourait, de se débarrasser de sa race et de sa langue, et de se recréer, pour ainsi dire, dans le sein d'une nouvelle nationalité, en m'appropriant son idéal, ses mœurs, et ses façons de penser. J'y avais réussi à merveille, et quand je revins chez moi, l'Angleterre était pour moi un pays nouveau ; j'avais, pour ainsi dire, tout oublié. Chaque rue et chaque jardin des faubourgs avaient un aspect nouveau ; de la manière de vivre des Londoniens, je ne savais rien. Cela paraît incroyable, et cependant c'est ainsi; je voyais sans comprendre; tout me semblait éloigné, — un rêve, un pressentiment, rien de plus; je n'étais en contact avec rien; les sentiments et les pensées de ceux que je rencontrais, je ne pouvais les comprendre, ni sympathiser avec eux. A cette époque, un Anglais était aussi hors de mon esprit qu'un Esquimau le serait maintenant. Les femmes étaient plus rapprochées de moi que les hommes. Je ne sache pas qu'on ait observé que la différence entre les deux races se trouve dans les hommes et non dans les femmes. Les femmes françaises et anglaises se ressemblent beaucoup au point psychologique ; leur façon d'envisager la vie est la même, les mêmes ôdées les intéressent et les amusent. Mais l'esprit d'un Français est absolument opposé à celui d'un
Anglais; ils se trouvent de chaque côté d'un vaste abîme ; ce sont deux animaux différents de couleur, de forme et de tempérament, deux idées destinées à rester irrévocablement distinctes.
J'ai entendu citer des gens qui écrivaient et parlaient deux langues ; cela m'était impossible et je suis convaincu que si j'étais resté deux années de plus' en France je n'aurais jamais été capable d'identifier mes pensées avec la langue dans laquelle j'écris maintenant, et j'aurais écrit ma langue maternelle comme une langue étrangère. Comme les choses se passèrent, j'échappai juste à temps à ce malheureux sort. Ce fut dans les deux dernières années, quand je commençai à écrire des vers français et quelquefois des Chroniques dans les journaux, que se fit le mal ; je me rappelle très bien qu'un jour, en arrangeant un acte d'une pièce que je composais en collaboration avec un ami, je m'aperçus tout à coup que je pensais plus aisément et plus rapidement en français qu'en anglais ; mais avec tout cela je n'appris pas le français. Je pouvais causer dans cette langue et je m'y trouvais tout à fait chez moi ; je pouvais écrire un sonnet ou une ballade presque sans faute, mais ma prose réclamait beaucoup de corrections, car il faut posséder davantage la langue pour écrire en prose que pour écrire en vers. Je me suis aperçu de cela en français et aussi en anglais. Car lorsque je revins de Paris, mon anglais terrible-
ment corrompu par les idées et les formes de pensée françaises, je pouvais faire des vers anglais convenables, mais même la prose ordinaire des journaux était hors de ma portée ; et une tentative que je fis alors pour écrire un roman échoua misérablement. Mais les poésies que voici m'ouvrirent les portes d'un journal de Londres de premier ordre et Ton me chargea immédiatement d'un important travail de critique.