‹ Confessions d'un journalisteChapitre 12 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M. Berryer en prison. — Son opposition à la guerre de la Vendée, — M. Guizot innocente M. Berryer. — Mon père compagnon de M. Berryer. — Le général Cambronne et M. Berryv. — Le salon de réception de la prison. — Le punch de la geôle. — Le tribunal présidé par M. Berryer. —M. Berryer lisant la messe. — La canne de M. Berryer. — Les vingt-cinq millions des Etats-Unis. — La mort de mon frère. — Un mot du fils de M. Berryer. — Jugement de Royer-Collard sur M. Berryer.

J'étais tout enfant lorsque j'eus le grand honneur de connaître M. Berryer et de vivre de sa vie même, c'està-dire de le voir tous les jours, à toutes les heures, à tous les repas, partageant son pain et Técoutant avec une attention passionnée comme avec une admiration précoce. Souvent je m'extasiais à l'entendre causer familièrement, mais toujours merveilleusement avec mon père, son confident et son ami. Jusque dans la convexTation la plus intime, on trouvait en lui l'ora-*

CONFESSIONS D*tJN JOURNALISTE

teur ; et cependant il semblait se complaire à se rendre simple à Texcès, employant des formules presque vulgaires et des locutions paysannes. Par exemple, il ne disait pas « cette femme », mais « cHe femme ». Une telle offense faite à la prononciation correcte des gens du monde me troubla d*abord ; mais elle finit par me plaire, et je Tadoptai pendant longtemps pour mon propre usage, rien que pour « imiter » Berryer.

J'ai oublié de dire que c'est à la prison de Nantes que je me suis, à Tâge de douze ans, trouvé jeté dans l'intimité de M. Berryer, incarcéré sous l'accusation d'avoir fomenté la guerre civile dans la Vendée, alors que, en réalité, il était venu, d'accord avec MM. de Chateaubriand et de Fitz-James, déconseiller la duchesse de Berry d'en appeler aux armes pour restaurer le trôné de son fils.

« Les grands conseillers du parti légitimiste, dit à ce sujet M. Guizot, les politiques clairvoyants qui vivaient à Paris n'étaient point d'avis de l'insurrection. M. Berryer se rendit, en leur nom, dans l'Ouest pour en détourner Madame la duchesse de Berry, qui venait d'y arriver. Parmi les chefs vendéens eux-mêmes, plusieurs des principaux avaient, dés l'origine, averti la princesse que l'entreprise leur semblait inopportune, que les armes et les munitions leur manquaient, qu'ils ne pouvaient promettre ni un grand soulèvement, ni de bonnes chances de succès. A plusieurs reprises, on délibéra, on hésita, on fut sur le point de renoncer.

Mais les passions oisives, et qui entrevoient un terme à leur oisiveté sont, de toutes, les plus ingouvernables ; d'Ecosse en Italie, d'Italie en France, entre le vieux roi Charles X à HoUyrood, Madame la duchesse de Berry à Massa et ses correspondants dans les départements du Midi et de TOuest, les fils du complot étaient noués, les plans formés, les agents en mouvement; bravant les périls de la mer et de la terre, se vouant avec courage à une vie errante et dure, la principale personne du parti et du dessein était arrivée sur les lieux au milieu de ses amis. Princesse, femme et mère, que de causes d'illusions pour elle et d'entraînement autour d'elle I Etre venue si légèrement, s'en retourner sans avoir rien fait, c'était pis que la défaite ; c'était une nouvelle et plus fatale abdication. Il y a des impressions qui décident de la conduite des partis et auxquelles se soumettent ceux-là mêmes qui les jugent et. les déplorent; préparée depuis longtemps, avortée à Marseille, déconseillée et presque décommandée dans l'Ouest à la veille de l'exécution, la prise d'armes légitimiste éclata enfin, avec la mère de Henri V à la tète, au moment même où le chef du cabinet du 13 mars descendait au tombeau. »

Ce qui n'empêcha pas M. Berryer d'être arrêté, sur l'ordre du cabinet dont M. Guizot était membre, et de comparaître, après plusieurs mois.de détention, devant

la cour d'assises de Blois, sous laccusialioa d'avoir fomenté et organisé la guerre civile î

A peine entré dans la prison de Nantes et mis au secret, M. Berryer vit un ami pénéti'er dans sa chambre et lui tendre une main cordiale. C'était mon père, qui, détenu depuis plusieurs mois, avait pris ses mesures pour voir les prisonniers royalistes aussitôt leur arrivée, en dépit des geôliers. Gela lui coûtait chaque fois une pièce de cinq francs ; mais combien, pour si peu d'argent, de papiers compromettants ont ainsi disparu ! Combien de têtes peut-être ont été sauvées 1

Mon père, lui aussi, s'était efforcé d'empêcher le mouvement armé qui devait si piteusement échouer. — « On nous croit forts, disait-il, et Ton nous suppose nombreux. Ne montrons pas, par une levée de boucliers dont l'issue désastreuse est certaine, que nous sommes faibles et que si notre phalange a des chefs, elle manque absolument de soldats. Nous tiendrons le pouvoir usurpateur en échec tant que nous lui semblerons redoutables ; il rira de nous dès qu'il aura des motifs pour ne pas nous craindre. »

Il avait bien raison, et M. Berryer tenait, de son côté et avec une bien autre autorité, un langage analogue *. Mais des conseils contraires prévalurent. La

* Voici le texte exact et authentique de la note communiquée à la duchesse de Berry par M. Berryer, au nom du Comité légitimiste de Paris :

« Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance n«

duchesse de Berry fut appelée dan» l'Ouest ; les Vendéens, auxquels s'étaient associés quelques braves gentilshommes du Midi, firent sur divers points des tentatives héroïques, mais folles, et Ton sait ce qui s'ensuivit.

C'est ainsi que la maison d'arrêt de Nantes s'emplit

« peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en «^ vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils ont a été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui ne « connaissaient ni Tétat actuel des choses, ni la disposition des « esprits.

« On se trompe quand on croit à la possibilité d*un mouvement a dans Paris ; on ne trouverait pas douze cents hommes, non mêlés a d'agents de police, qui, pour quelques écus, feraient du bruit dans a la rue, et qui auraient à y combattre la garde nationale et une tf garnison fidèle.

« On se trompe sur la Vendée, comme on s'est trompé sur le « Midi ; cette terre de dévouement et de sacrifices est occupée par « une nombreuse armée aidée de la population des villes, presque a toutes antilôgitimistes. Une levée de paysans n'aboutirait désora mais qu'à faire saccager les campagnes et à consolider le gouver a nement par un triomphe facile.

« On pense que si la mère de Henri V était eu France, elle dea vrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous les chefs a de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue organiser la « guerre civile, elle serait venue demander la paix ; elle aurait eu la « double gloire d'accomplir une action de grand courage et d'arréa ter refTusion du sang des Français.

a Les sages amis de la légitimité, que l'on n a jamais consultés « sur les partis hasardeux que l'on voulait prendre, qui n'ont connu « les faits que lorsqu'ils étaient accomplis, renvoient la responsad bilité de ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les aua teurs ; ils ne peuvent mériter l'honneur ni encourir le blâme dans

les chances de l'une ou l'autre fortune.

rapidement, et que, pour un temps du moins, nous eûmes de nombreux compagnons. A cette époque, je couchais en prison pour veiller mon père souffrant ; tous les matins je sortais, et comme on ne se défiait guère d'un petit enfant inoffensif et à Tair très candide, j'emportais au dehors des correspondances volumineuses et parfois fort graves. Le soir, je rentrais avec des lettres qu'on centralisait chez ma mère, pour les faire parvenir sûrement aux prisonniers. Ce manège n'a jamais été connu de ceux qui auraient eu intérêt à le déjouer, tant il fut pratiqué avec discrétion.

Du reste, la discipline intérieure de la prison était peu sévère — pas beaucoup plus que celle d'une hôtellerie d'où l'on ne pourrait sortir. Et encore y eut-il quelques évasions très aisément exécutées — celles, par exemple, de M. Guibourg et de M. de Puysieux, le premier qui se fit reprendre plus tard dans la cachette de la duchesse de Berry ; le second qui alla se faire tuer, à quelque Uemps de là, au service de don Miffuel.

En 1815, M. Berryer avait eu le bonheur de sauver la tête du général Gambronne, traduit devant un Conseil de guerre pour crime de fidélité à l'Empereur. En 1832, le général Gambronne, qui habitait Nantes, omit d'aller visiter M. Berryer, prisonnier pour crime de fidélité à la Royauté. Etait-ce oubli de sa part? Il est

difficile de l'admettre. Mais il répugne de croire que ce fût crainte ou calcul. Le héros du fameux mot de Waterloo était, il est vrai, bien déchu, à cette époque, de son ancienne gloire. Son livre de dépenses, tout chargé de dessins ridicules à force d'être puérils, en est la triste démonstration. Ce livre, très curieux d'ailleurs, se trouve chez quelque collectionneur obscur ; mais plusieurs de ses feuillets, publiés par VAuiographef ont excité le rire du public et en même temps sa douloureuse pitié.

Toutefois, si le général Gambronne s'abstint, tout le monde ne Timita pas, Dieu merci ! et le salon de réception de la maison d'arrêt était constamment rempli, de midi à trois heures, par une foule de visiteurs distingués, filles, femmes, mères, fils, pères, frères ou amis des prisonniers. Ce salon était très vaste, mais peu brillant ; ses principaux ornements consistaient en images d'Épinal représentant Geneviève de Brabant, le Juif-Errant, etc., clouées dans la muraille; comme il servait de dortoir, la nuit, il était garni de quatre grands lits avec couvertures de laine d'un vert écœurant; quelques chaises de paille et trois ou quatre bancs de bois crasseux complétaient l'ameublement. Le luxe était absent, mais on ne s'en montrait pas moins gai ; surtout l'on avait d'autant plus de reconnaissance à qui venait là distraire les détenus de leurs préoccupations ou de leurs inquiétudes.

La plupart des prisonniers conservèrent toujours

leur fermeté et leur courage. Quelques-uns pourtant se désespéraient tout le long du jour, et déploraient bruyamment leur sort. Même j'en ai vu plusieurs verser des larmos lâches et désolées, comme si un cœur d'homme avait cessé de battre dans leurs poitrines.

M^^* Stylite de Kersabiec, prisonnière aussi après la capture de la duchesse de Berr3^, montrait, elle, un calme, une présence d'esprit, une énergie, une force d'âme, une virilité de cœur, qui eussent du faire rougir plus d'un pusillanime.

Chaque soir, on se réunissait dans la salle à manger de la geôle, pour prendre du punch, accompagné de gâteaux et de friandises. On buvait tout haut, et devant le gardien chef, à la chute du trône de Juillet et à la santé d*Henri V. C'est en prison qu'on avait, à cette époque, le plus de liberté. Cependant le bruit du dedans finit par avoir son écho au dehors, et des ordres arrivèrent pour interdire aux prisonniers toute manifestation politique. Toutefois, comme on continuait à prendre du punch, il fallait bien trouver un moyen de porter des toasts sans effaroucher les guichetiers, contraints de faire respecter leur consigne. Je trouvai, moi, bambin de douze ans, une formule qui rallia tous les esprits et tous les cœurs.

— A la santé de celui qui nous manque ! m'écriai-je.

un soir, par une allusion facile à saisir, mais difficile à incriminer.

On acclama cette parole ; je crois même qu'on me porta un peu en triomphe ; en tout cas, on ne but plus que sous cette forme à Henri V dans la prison de Nantes.

— Nous autres hommes, disait M. Berryer à mon père, enorgueilli de mon petit succès, nous cherchons vainement l'esprit, tandis qu'il vient tout seul aux enfants.

Lorsque chaque prisonnier eut offert sa soirée de punch, on éprouva le besoin de recourir à un expédient pour prolonger une série de réunions intimes qui aidaient beaucoup à maintenir la gaîté et le courage parmi tous ces hommes destinés à comparaître, d'un jour à l'autre, soit devant la cour d'assises, soit même devant le conseil de guerre.

Cet expédient, ce fut M. Berryer qui le trouva. Il institua un tribunal présidé par lui, devant lequel étaient appelés, à tour de rôle, pour des délits imaginaires, ceux des prisonniers que le hasard ou le caprice avait désignés à la rigueur des lois. Mon père et M. Clemenceau étaient juges assesseurs, et M. Guilbourg remplissait les fonctions de procureur général. M. Bernier de Maligny était généralement nommé avocat d'office. M. La Roche, ancien officier de gen-

darmerie, commandait la force publique. Le tribunal siégeait gravement sur Tunique banc du préau consacré aux prisonniers de la pistole, et Taffaire s'expédiait conformément aux usages mêmes du palais. Seulement, reconnu coupable ou non, l'accusé était toujours condamné, soit à un punch entier, soit à un demi-punch. Je me souviens d*un jugement ainsi libellé:

« Attendu que les faits ne sont pas prouvés ;

« Attendu que le prévenu est innocent du délit qui lui est imputé ;

« Mais attendu que le tribunal a soif,

« Condamne, etc. »

On devine quelle hilarité accueillait ces folies, et comme, au milieu des inquiétudes dont chacun était assiégé, on passait avec elles d*heureux moments !

Alors la chapelle de la prison était fermée. Chaque dimanche, on se réunissait dans la plus grande chambre de la pistole, et M. Berryer lisait la messe. L'illustre orateur lisait comme il parlait, c'est-à-dire à merveille. Il s'était tu qu'on l'écoutait encore.

Cependant, parmi les prisonniers on comptait quatre ecclésiastiques : l'abbé Pineau, un habile diplomate qui eût vendu de la finesse à M. de Talleyrand ; le curé Louvel, esprit méridÎQnçil^ c'est-à-dirç très ar-

CONFESSIONS d'uN JOURNALISTE H

dent, mais plein d'un rare bon sens ; Tabbé Baudet, un prêtre assez vulgaire; enfin, l'abbé Biré, un homme du meilleur monde, portant d'une âme haute la dignité du sacerdoce. -

Aucun de ces quatre ministres de Dieu n'eût pu lire les prières pieuses avec l'accent supérieur et l'onction nspirée qu'y mettait le maître de la tribune.

Au nombre des prisonniers figuraient, en outre de ceux que j'ai déjà nommés : MM. Joseph Bascher, un caractère droit, ferme et loyal ; de Puylaroque, un parfait gentilhomme venu de Toulouse pour prendre part au soulèvement vendéen ; le comte de Retz, un aventurier de Marie Galande, dont le rôle n'a jamais été clairement défini ; le vicomte de Kersabiec, père de la compagne fidèle de la duchesse de Berry; du Guiny, de Nacquart, Guignard, Le Lieurre de l'Aubépin, de la Pinière, Arthur et Amédée Maublanc, de Landemont, Guilloré, Dubois de la Patellière, du Fretay, de la Barbelais, de la Serrie, du Doré, de la Roberie, de Fleuriot, Espivent, etc.

En quittant la prison de Nantes pour aller se faire juger et acquitter à Blois, M. Berryer m'offrit sa canne, une canne qu'il avait longtemps poî*tée et qu'il avait fait réduire à ma taille, C'était un présent dottt je qq

sentis pas tout de suite Timportânce, mais qui me sembla, plus tard, fort considérable. Malheureusement, j'ai perdu ce morceau d'ébène, qui serait aujourd'hui pour moi un souvenir précieux.

Je n'ai entendu qu'une fois le grand orateur à la tribune ; mais, jusqu'en 1852, j'ai conservé avec lui des relations que son amitié pour mon père rendaient faciles, confiantes et affectueuses. Le jour où je le vis à la Chambre, c'était en avril 1835 ; il parlait dans la question des 25 millions réclamés comme indemnité par les États-Unis. Son discours, bourré de chiffres et de faits, dura plusieurs heures, pendant lesquelles il tint les députés et les auditeurs des tribunes passionnément attentifs. Il eut un succès prodigieux; mais, si injuste qu'on la connût, l'indemnité n'en fut pas moins votée, tant on avait peur de la guerre, à cette époque. Le lendemain matin, comme noi;s allions le féliciter, je me rappelle avoir entendu le duc de Glermont-Tonnerre lui dire :

— Mon ami, pour huit jours, vous voilà roi de Paris.

Le fait est que je n'ai jamais vu de popularité plus grande que la âienne en ce moment.

C'est en qualité de journaliste que mon père précéda en prison ses amis de la Vendée et d'ailleurs; il devait

les voir tous partir avant de recouvrer lui-môme sa liberté. Voilà ce qu'il en coûta à ce Vaillant incomparable pour avoir, pendant une année et quatre mois de journalisme, cru que les promesses de la Charte de 1830 étaient sérieuses :

Quarante mois d'emprisonnement;

Trente mille francs d'amende ;

Les scellés mis sur ses presses ;

Son journal supprimé ;

Sa maison saccagée ;

L'émeute assiégeant sa demeure durant trois iours et trois nuits ;

Son fils aîné, arraché à cette émeute affolée, et succombant, loin du foyer de la famille, sans avoir reçu le baiser paternel, arrêté au passage par d'impitoyables verrous.

C'est là, en toute sincérité, toute la récolte que mon père a faite dans le champ de la presse, de janvier 1831 à mai 1832.

Lorsqu'on est venu annoncer à mon père la mort terrible de son fils aîné, j'ai cru que, dans l'excès de sa douleur, il allait briser les barreaux épais de sa fenêtre. Il me semblait voir un lion dans sa cage, s'agiter et rugir au spectacle de ses petits emportés furtivement par une main ennemie. Tous les geôliers demeuraient stupéfaits devant lui. Mais, à la parole du Père

André, un exilé de la Trappe de Meilleraie, il s'apaisa tout à coup, et, se jetant à genoux devant l'image adorée de Tenfant ravi à sa tendresse, image tracée par lui-même sur le mur blanchi de la prison, il se mit à fondre en larmes et à prier le bon Dieu. Consolation suprême pour Tesprit malade comme pour l'âme meurtrie ; recours unique pour Thomme qu'a frappé l'aile impitoyable du Destin. J'élais là, avec Olivier, mon jeune frère, tous les deux atterrés par cette infortune immense, mais tous les deux débordés bientôt par nos propres sanglots. Ma mère, courageuse comme la femme de l'Évangile, arriva à son tour, après avoir fermé, d'une main désolée, les yeux de l'aîné de ses entrailles, et un embrassement mêlé de pleurs amers confondit pendant longtemps notre cruel désespoir. Pourquoi rappeler ces choses? Pourquoi? Parce que je les ai toujours présentes à la pensée, et que leur souvenir m'a souvent aidé à supporter les tristesses de la vie et à modérer quelquefois les élans exagérés d'un bonheur éphémère.

Cependant, j'aime à constater que si mon père épuisa en prison toutes les condamnations prononcées contre lui, ce ne fut pas la faute de M. Edmond Blanc, son ami intime et dévoué, alors secrétaire général du mipislèi'e de l'Intérjeur^ qui, plusieurs fois, lui offrit se;

liberté sans condition. Chaque tentative faite dans ce sens trouva le prisonnier ferme et inflexible.

« Si le pouvoir, écrivait-il un jour, avait résolu de proclamer une amnistie, je lui demanderais comme unique faveur de m'en excepter. Je ne prétends lui vouloir jamais que cette reconnaissance. »

A cause de Tamitié qui liait M. Berryer et mon père, j'étais entré en commerce d'intimité avec le fils de l'illustre orateur, qui, malheureusement, ne ressemblait à son père que par un certain côté défectueux, dont rien chez lui n'atténuait le désordre et ne rachetait le dommage.

Le 2 décembre 1851, nous nous trouvions ensemble sur la place du Carrousel lorsque le prince-président entra aux Tuileries, aux acclamations de la foule, qui saluait en lui un sauveur. Constant Berryer me quitta soudain en me disant :

— Je rejoins mon père : il est temps qu'il se fasse arrêter.

Le prince Louis-Napoléon épargna cet ennui à son ancien défenseur, pour qui il avait conservé les sentiments les plus reconnaissants et les plus affectueux.

Poyer-GoHard^ fin connaisseur ep fait d'éloquence et

très éloquent lui-même, était interrogé, un jour, au sujet de Mirabeau et de Berryer.

— Lequel, lui demandait-on, placez-vous le plus haut, c'est-à-dire le premier, vous qui les avez entendus tous les deux?

— Mirabeau, répondit-il, était magnifique; Berryer, lui, est superbe. Mirabeau était une puissance; Berryer est une domination. Mirabeau remuait les foules; Berryer les soulève, tout en charmant les délicats. Mirabeau était un orateur; Berryer est excellemment l'orateur. Groyez-moi, jamais, au grand jamais, réloquence n'a été poussée aussi loin que par Berryer, qui a atteint la perfection de l'art oratoire.

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