‹ Confessions d'un journalisteChapitre 13 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

M. Thiers chez lui. — L'hostilité de M. Thiers contre le Prince- Président. — M. Thiers et le prince de Joinville. — La réélection de Louis-Napoléon et M. Duvergier de Hauranne. — Mot do découragement. — La loi sur la presse de 1849. — M. Thiers et Gustave IIL — M. Thiers et la Duchesse de Berry. — M. Thiers et la loi sur la presse de 18C6. — M. Thiers Président de la République. — Les bibelots de M. Thiers. — Qu'est-ce que me voulait M. Thiers?— Le roi règne et ne gouverne pas. — La Chambre introuvable. — Opinions de MM. de Serre, Royer-Collard et Guizot sur la doctrine nouvelle. — Le régime parlementaire et ses dangers.

En novembre 1849, je passais quelques jours à Paris. Déjà en relations avec un grand nombre d'hommes politiques, j'avais le plus vif désir de fréquenter M. Thiers, à qui, d'ailleurs, mon nom et mes travaux n'étaient pas absolument inconnus. Je lui écrivis pour lui demander audience, et reçus immédiatement de M. Martin, son secrétaire, rendez-vous pour le lendemain^ à midi.

A rheure précise je me présentai à Thôtel de la place Saint-Georges, et fus immédiatement introduit dans le cabinet de Téminent écrivain, — un cabinet grand comme le monde, peuplé de livres, de globes, de cartes, d'albums à n'en plus finir, et garni d'objets dénotant un goût savant et chercheur.

M. Thiers, venant au devant de moi, m'accueillit avec une grande bienveillance ; mais je vis que je le dé'rangeais ; et, comme ce n'était point une simple visite que j'entendais lui faire, je m'excusai en lui demandant de me désigner un moment plus prppice.

— En effet, me dit- il avec une parfaite obligeance, je suis très occupé en cet instant, et cependant je souhaite de vous entretenir longuement, très longuement. Chaque soir, de neuf heures à minuit, mes amis viennent me voir; le nombre n'en est pas présentement considérable ; si vous voulez bien l'augmenter, vous me ferez srrand plaisir.

Et, en parlant ainsi, il regardait un à un les titres de quatre de mes livres, que je venais de lui offrir : Le Communisme^ — le Droit au Travail, — le Libre Échange^ — la Situation des classes ouvrières,

— Vous traitez des sujets fort sérieux, ajouta-t-il. Vous avez raison. Même quand on est jeune comme vous, mieux vaut être grave que léger. L'esprit y gagne sans que le cœur y perde. A ce soir, Monsieur. Je vous attends.

L'invitation était trop précieuse, surtout faite en ces termes, pour que je n'y répondisse pas.

Le soir même, je retournai donc chez M. Thiers, que je trouvai sommeillant dans un fauteuil, prés du feu, ainsi qu'il avait déjà l'habitude de le faire après son dîner.

Les salons de réception se trouvaient au rez-dechaussée, au nombre de trois ; c'est dans le troisième qu'on se tenait lorsqu'il y avait peu de foule. On entrait sans être annoncé, les domestiques ne figurant dans l'antichambre que pour prendre le pardessus du visiteur ou le lui rendre, comme dans un cercle bien tenu.

L'éclairage des deux premiers salons était presque nul ; celui de l'autre fort modeste. Sur une table se trouvaient groupés des verres, des carafes d'eau et du sucre, puis une bouilloire de thé. Ghapun se servait comme il voulait, à son moment et à son gi'é, sans que les valets ou les maîtres s'en occupassent aucunement.

Lorsque j'entrai, il n'y avait encore de réunis que M. Mignet, debout, le dos tourné contre la cheminée ; M. Fayolles, avocat, que j'avais connu en 1832, étant encore enfant, à la prison de Nantes; puis M°® Thiers, M"*® et M"® Dosne ; enfin M. Thiers, dormant.

J'avoue que je fus un peu embarrassé de moi, d'abord, obligé de me nommer et de m'annoncer à M"** Thiers, que je n'avais jamais eu l'honneur de voir. Heureusement M. Thiers se réveilla tout à coup, et, venant à

moi en hèle, me présenta avec la meilleure bonne grâce et dans des termes dont je me sentis vraiment un peu confus. Puis, me prenant par le bras, il me conduisit à un canapé, où il demeura toute la soirée auprès de moi, se levant pour saluer les arrivants, mais se rasseyant aussitôt et reprenant la conversation interrompue.

Ce qui se dit dans ce premier entretien fut tout politique.

M. Thiers n'était pas républicain; il n'aimait pas le Prince-Président, qui avait refusé d'obéir à son influence ; il n'ambitionnait pas encore pour lui-même le pouvoir souverain. Parlant avec un grand dédain des ministres, « dont nous n'aurions pas voulu, disaitil, pour nos secrétaires généraux, il envisageait Pavenir presque anxieusement, sans essayer même de le définir. Il avait bien ses projets, qull développait avec complaisance; mais il manquait d'un programme, a n'étant plus rien dans l'État, qu'un serviteur dévoué, qu'on ne consultait pas, mais qui était toujours prêt, si Ton avait besoin de lui. » J'écoutais bien plus que je ne parlais, sentant que j'avais là tout à apprendre ; toutefois j'en voulais un peu à mon illustre interlocuteur de se montrer plus amer contre les hommes qui s'efforçaient courageusement de raffermir la société encore chancelante, que contre les grands criminels dont l'effort terrible l'avait si cruellement ébranlée. Il redoutait sans doute le travail permanent du socialisme révolu-

lionnaire, qu'il venait de combattre avec une haute raison dans son beau livre de la Propriété; mais on devinait à son langage qu'il se sentait blessé de n'être pas consulté par l'Elysée, dont il contestait d'ailleurs la compétence et redoutait l'autorité « incertaine et nuageuse. »

On sait trop quelle fut l'hostilité de M. Thiers contre le Prince- Président pour que j'aie besoin d'insister sur les petits complots qui, sans précisément se tramer dans les salons de la place Saint-Georges, y trouvèrent au moins de l'écho. Je préfère raconter ce qui se passa le 30 novembre 1851, c'est-à-dire la veille même du jour où le coup d'État de Décembre fut résolu.

Ce soir-là, nous étions une douzaine au plus chez M. Thiers, devisant d'un vote qui avait séparé l'Assemblée législative en deux parties presque égales, et d'où ressortait nettement que, le pouvoir n'existant plus nulle part, le pays courait le plus grave des dangers si, d'un côté ou de l'autre, il n'était pris une initiative hardie et toute-puissante.

Un des assistants opinait pour que le Président fût saisi et enfermé à Vincennes. Celui-là, je dois le déclarer, trouva peu d'appui dans l'assistance; mais je ne fus pas peu surpris de le rencontrer, à quelques jours de là, parmi les membres de la Commission cousultative et, plus tard, parmi les sénateurs de l'Empire. Quantum muiatus! C'était M. de Ségur d'Aguesseau.

M. Thiers s'occupait presque uniquement, lui de

Télection présidentielle, qui devait avoir lieu en 1852. Il désirait beaucoup qu'on adoptât pour candidat le prince de Joinville, et disait avec infiniment d'éloquence les motifs qui l'avaient décidé à ce choix.

Seul légitimiste dans la réunion, où se trouvaient, entre autres, MM. Duvergier de Hauranne et Maurice Duval, je protestais contre les préférences de M. Thiers.

— Ce pays est essentiellement monarchique, objectais-je ; ne lui imposez pas une plus longue épreuve du régime républicain. Donnez-lui la Royauté ou TEmpire, Henri V ou Napoléon ; mais ne le jetez pas dans les bras d'un prince qui ne restaurerait rien, sinon le fait désormais évanoui de 1830. Jai une grande estime pour le caractère du prince de Joinville ; mais il ne saurait être Président de la République française. D'ailleurs, jamais nos populations de l'Ouest ne l'accepteront ; jamais elles ne consentiront à voter pour lui.

— Vous avez raison, interrompit M. Thiers : ce pays est monarchique, et il lui faut la royauté, la vraie, la bonne. Mais le comte de Ghambord ne peut être candidat. Or, entre lui et le pays il faut un pont. C'est ce pont que je propose en la personne du prince de Joinville.

— Ce pont, s'écria M. Duvergier de Hauranne, on ûe veut point y passer. Tenez, j'arrive du Cher, où tout le monde est socialiste, légitimiste ou napoléonien. Eh bien I il n'y a là qu'une voix en faveur de la réélection de Louis-Napoléon. Vous aurez beau faire,

VOUS n'empêcherez pas celle réélection. Elle sera illégale, inconstitutionnelle, tout ce que vous voudrez; mais elle se fera, et, une fois faite, il vous faudra bien l'accepter ou la subir.

— Et en Bretagne, que compte-t-on faire ? demanda M. Thiers en se tournant vers moi.

— En Bretagne et en Vendée on fera comme en Berry : on réélira unanimement le prince Louis-Napoléon, considéré comme la seule digue assez puissante pour empêcher les débordements de l'anarchie; et, s'il plaisait aujourd'hui au Président de se déclarer Empereur, toutes nos populations seraient avec lui pour acclamer l'Empire.

M. Thiers demeura quelques instants silencieux. Une ride plissa son front, et il murmura d'un ton semirésigné, semi-découragé :

— Eh bien, il ne nous reste qu'une chose à faire, à nous. Assemblée législative : c'est de chercher le moyen honorable de nous en aller.

On sait comment Pacte énergique du Deux-Décembre enleva cette peine à TAssemblée en la congédiant.

Ici se place un souvenir qui m'est précieux. Au cours B l'année 1849, j'ai fait, en compagnie de trois dé mes

confrères, MM. de Nouvion, de Gurzon et Leymarie, une sorte de petit coup d'État au profit de la presse politique. Depuis lors, j'en ai accompli plusieurs autres, ou du moins, je m'y suis efforcé, ainsi qu'on le verra plus tard. C'était à l'époque où l'Assemblée législative était saisie du projet de loi sur les cautionnements, le timbre et tout ce qui chargeait alors le budget des journaux. La rédaction présentée par le gouvernement avait un caractère funeste à la presse de province. Nous nous réunîmes en congrès, et, en même temps que nous rédigions une protestation énergique contre ce qui était proposé, nous établissions des conditions plus équitables et moins onéreuses aux grands intérêts dont nous nous faisions les mandataires et les organes. Une fois cela accompli, et c'est M. de Curzon, de Poitiers, qui formula en excellents termes nos critiques et notre contre-projet, nous demandâmes d'être admis au sein de la commission législative saisie de la question. Cette commission, présidée par M. le comte Mole, comptait parmi elle trente ou quarante députés influents. Nous fûmes reçus dés le lendemain, et, en qualité de plus jeune, je fus chargé de lire le travail délibéré et adopté par notre bureau. Je m'acquittai de ma tâche en accentuant tous nos griefs et en faisant ressortir avec une certaine énergie nos plaintes et nos désirs. Il paraît que j'eus dans cette lecture un succès complet : mes confrères furent satisfaits, et la commission» comme stupéfaite du fier langage que nous lui tenions.

eut besoin de se remettre des rudes coups que nous venions de porter aii projet de loi.

Voyant Tattitude très perplexe de l'Assemblée, j'avais terminé par ces paroles, que je m'étais cru autorisé à ajouter au texte écrit, sans en référer à mes honorables collègues :

« Messieurs, si vous croyez avoir des observations à nous adresser, nous les écouterons respectueusement, tout prêts d'ailleurs à y répondre. »

Pendant deux minutes, un silence de mort régna dans la salle. Évidemment la commission était mal à Taise, et elle hésitait à discuter avec nous sur un terrain tout nouveau pour elle. Enfin M. Ernest de la Rochette prit la parole, et une conversation générale s'engagea, au grand dépit de M. Léon Faucher, qui eût voulu nous congédier sans mot dire. L'avantage nous demeura toutefois si bien que l'économie du projet de loi fut complètement bouleversée. Nos propositions ne furent pas toutes admises; mais les plus essentielles inspirèrent les décisions de la commission et le vote de la Chambre.

C'était un vrai triomphe. Mais ce qu'il y a de piquant et de véritablement curieux dans l'affaire, c'est que le contre-projet rédigé par M. de Gurzon et adopté par les principaux journalistes de province, réunis en

congrès, se trouve presque tout entier et littéralement dans la loi qui a régi la presse de 1852 à 1868.

Le soir même de cette conférence, j'allai chez M. Thiers pour lui en rendre compte. Il s'intéressait à la question, et m'avait fort encouragé à m'en occuper.

Je trouvai l'illustre homme d'État confondu dans un groupe formé autour d'un petit vieillard à Tair fin, à la parole spirituelle, au geste sobre, au regard plein à la fois de douceur et d'autorité. C'était le comte de Lœvenkielm, ambassadeur de Suéde, qui racontait avec une grande force de sentiment le meurtre de Gustave III, auquel il avait assisté. Les noms des conjurés, les détails de la conspiration, le secret du crime, il rapportait tout en témoin oculaire; et je n'ai pas besoin de dire comme nous écoutions ce sincère langage de l'histoire, et comme nous étions tous suspendus aux lèvres du narrateur. Il n'y avait là, en outre de M. Thiers, que M. Mignet, M. Roger (du Nord), M. le baron de Heckeeren, M. de Ségur-d'AgUesseau, M. Maurice Duval, deux ou trois autres personnes et moi. Lorsque le comte de Lœvenkielm eut terminé, et son récit dura bien trente ou trente-cinq minutes, l'historien du Consulat et de l'Empire, qui n'avait cessé de se dandiner, les mains au dos, sans mot dire, observa : « Cher comte, tout ce que vous venez de raconter est parfaitement exact ; mais il me semble

que VOUS avez oublié quelque chose. » Et alors, de sa voix aiguë et grêle, M. Thiers recommença, à un autre point de vue et avec une infinité dé détails nouveaux et de circonstances ignorées, le récit que nous venions d'entendre. C'était d'une précision et d'une clarté merveilleuses. Quand il eut achevé, l'ambassadeur vint lui prendre la main en disant : « Cher ministre — quoiqu'il fût depuis dix ans hors des affaires, ses amis lui conservaient ce titre; cher ministre, voilà l'histoire, la véritable histoire! Je l'avais oubliée, vous m'en faites souvenir. C'est vous qui étiez témoin du crime d'Ankastroem, non pas moi. »

Je crus devoir, pendant presque toute la durée de l'Empire, ne pas retourner chez M. Thiers.

Cependant, en 1855, j'eus occasion de le défendre publiquement contre une calomnie dont il avait été l'objet de la part d'Alexandre Dumas, qui, racontant dans ses Mémoires l'arrestation de Madame la duchesse de Berry, avait mis à sa charge de petites infamies dont il n'était pas le moins du monde coupable. En ce moment, j'avais entre les mains la preuve écrite de l'erreur du grand fantaisiste, preuve qui m'avait été confiée par M. Maurice Duval. Je la produisis dans une lettre reproduite par quelques journaux du temps. M. Thiers me fit remercier par M. Gauja, en m'invitant expressément à l'aller voir. Soit insouciance, soit

préoccupation étrangère, je ne répondis point à ce bienveillant appel, et franchement je le regrette. M. Thiers était un de ces hommes avec qui on peut être en dissidence sans cesser de les connaître et de les cultiver.

Du reste j'avais beaucoup appris à sa forte école, et je n'aurais pas dû oublier qu il me restait encore beau coup à y apprendre.

Néanmoins, en janvier 1868, alors qu'une nouvelle loi sur la presse menaçait jusqu'à l'existence des journaux politiques, je repris le chemin de la place Saint- Georges, en compagnie d'un de mes confrères, M. Moisand, de Beauvais, et je n'eus pas de peine à intéresser l'ancien rédacteur du National h notre cause, qui était aussi celle de la véritable liberté. M. Thiers nous reçut avec la plus grande bienveillance et nous promit son puissant concours. Seulement, dans une conversation fort longue, il prononça quelques paroles que je recueillis avec avidité, parce qu'elles venaient à l'appui de la thèse que je m'étais promis de développer devant l'Empereur, à rencontre même de la loi proposée. Ce n'était plus du timbre, des cautionnements, des droits de poste qu'il s'agissait, c'était de la portée politique elle-même de la législation nouvelle, que M. Thiers considérait, et il avait bien raison^ comme mortelle pour l'Empire. Ces paroles étaient si graves

que je. voulais m'en servir; toutefois, un scrupule m'arrêtait. Avais-je honnêtement le droit de répéter ce. qui m'avait été dit dans l'intimité d'un cabinet où j'étais reçu en confiance, presque en ami? Ne démériterais-je pas aux yeux des hommes probes en les révélant, même quand il s'agissait de Tinlérêt de l'État ? Je me le demandais d'un esprit troublé, hésitant à me répondre. Afin d'apaiser ma conscience et de m'indiquer le véritable devoir, j'assemblai un jury d'honneur et lui posai la question. A l'unanimité il déclara que ma susceptibilité s'était alarmée à tort et que le souci du bien public me prescrivait de ne pas conserver pour moi seul l'expression d'un sentiment qui m'avait été communiqué sans condition restrictive et secrète.

Plus tard je dirai comment l'Empereur fut frappé et très frappé des observations de M. Thiers, que j'eus occasion de lui faire connaître.

Je ne revis plus M. Thiers qu'au commencement de juin 1871, alors que, comme Président de la République, il venait d'écraser la révolution communaliste du 18 Mars. Je me trouvais à Versailles, où j'avais conduit mon fils Ernest, cruellement blessé dans la journée du 24 Mai, alors qu'il venait, à la tète d'un peloton d'infanterie, de sauver le palais des Beaux-Arts, en chassant les anarchistes. Je fis rencontre de M. Tronsin ^Dumersan, secrétaire intime de M. Thiers, que je con

naissais depuis plusieurs années. C'était un homme actif, remuant, intelligent, mais d'une délicatesse au moins douteuse, ainsi que le tribunal correctionnel en décida depuis, en lui infligeant une peine de cinq années d'emprisonnement. Le Président avait cette manie singulière de s'entourer de gens peu recommandables, qu'il employait à de bas emplois, comme Hugelmann, qui, lui aussi, fut condamné, pour des actions délictueuses, à faire un long séjour à Poissy. Cependant Tronsin Dumersan me dit : « M. le Président a appris que vous allez prochainement présider une réunion de journalistes. Il m'a chargé de me mettre à votre recherche ; venez le voir demain. » Je n'eus garde de négliger de répondre à l'invitation : dés le lendemain matin je me rendis à Thôtel de la préfecture, transformé en palais de la Présidence. M. de la Marinière, un galant homme, au moins, celui-là, m'introduisit immédiatement auprès de M. Thiers, qui « m'attendait. » Le Président vint au devant de moi, les deux mains ouvertes, et me fit le meilleur accueil. « Je vous ai fait demander, me dit-il, parce que j'ai bien des choses à vous dire. Vous me trouvez au milieu d'un grand désordre. Tous les objets qui encombrent mon cabinet proviennent de restitutions. De restitutions, vous m'entendez. On les avait dérobés pendant le pillage de ma maison, et Tronsin, qui a du flair, les retrouve un à un et me les fait rendre. Mais ce n'est pas là tout ce (ju'on m'a vplé. J^es pièces les plus précieuses, celles

auxquelles je tenais le mieux, ne me seront jamais restituées. Ce sont des coquins, oui, des coquins, qui ont fait le mal pour le mal, et ne consentiront jamais à le réparer. A leur égard ie serai inflexible, tout à fait inflexible. »

Et, comme s'il eût voulu justifier sa rigueur, il énumérait tous les morceaux de prix quon lui avait soustraits, racontant l'histoire de chacun d'eux, son origine, sa provenance, sa valeur, etc., etc. Cette énumération, qui m'intéressait fort, à tout prendre, mais ne me disait guère pourquoi j'avais été mandé, dura par-delà une heure et demie. Elle fut interrompue par le général Valazé, venant annoncer au Président que le conseil des ministres Tattendait dans la salle voisine. M. Thiers me congédia en me disant : « Revenez demain matin, de grand matin. J ai encore bien des choses à vous dire. Le lendemain, vers six heures du matin, j'étais de nouveau introduit dans le cabinet de M. Thiers, qui, avec le souci amer d'un collectionneur privé de ses collections, reprit son récit de la veille, faisant comme le catalogue de toutes ses richesses perdues. Gela devenait interminable, et je crois que « la nuit fût venue avant ma Hberté, » si le général Valazé ne s'était une seconde fois présenté pour dire au Président que le conseil des ministres était rassemblé. « PardQn|:ie?-moi si je vous quitte si brusquement, me

dit M. Thiers; mais j'ai un nouveau ministre de la guerre, le général de Gissey; je ne veux pas le faire attendre. »

Il était neuf heures.

N'ayant pas revu M. Thiers depuis ce jour-là, je n'ai jamais su ce qu'il pouvait bien avoir à me dire.

M. Thiers a produit un jour cette doctrine, où s'affirmait tout Torgueil du ministre parlementaire : « "Le roi règne et ne gouverne pas. » Il ne l'observa pas toutefois lorsqu'il devint Président de la République : il prétendit à la fois « régner et gouverner. » Peutêtre dans la pratique eùt-il plus raison que dans la théorie.

Seulement, cette théorie ne lui appartient pas. Elle fut introduite en France par les ultra- royalistes de la a Chambre introuvable. » Gela peut étonner ceux qui ne connaissent pas Thistoire politique de notre temps. Cependant telle est l'exacte vérité.

Oui, ce sont des royalistes plus royalistes que le Roi qui, en 1815, après la seconde Restauration, complotèrent d'enlever à la Royauté son prestige, sa responsabilité, son mandat, pour transférer aux Ghambres seules le pouvoir dirigeant, avec la faculté de faire et défaire les ministères ; — imposant leur volonté souveraine au Prince, et complétant de la sorte, aggravant pour ainsi dire les conséquences de la Révolution ter-

rible à laquelle avaient succombé un monarque et presque la monarchie.

Par contre, ce sont des modérés, des hommes dépourvus, de passions, des esprits calmes et enclins à l'apaisement, qui défendirent résolument les prérogatives royales et les firent triompher, — jusqu'au moment où, l'esprit d'anarchie prenant définitivement le dessus, la chute du trône trancha la question pendante au profit de la prépondérance turbulente du pavé parisien.

Le secret de la chose, c'est que les modérés étaient au pouvoir et que les ultra ne trouvaient pas, pour les mettre dehors, d'expédient meilleur que de destituer le Roi de toute autorité gouvernementale.

Les modérés résistaient naturellement et voulaient, pour garantir la Royauté, que le Roi conservât intact son pouvoir.

De là le conflit.

Je ne rappellerai pas les arguments des ultra ; ce sont à peu prés ceux des parlementaires, voire aussi des républicains d'aujourd'hui.

Je citerai uniquement les paroles de leurs adversaires, surtout parce que ces paroles sont en contradiction flagrante avec le langage que plusieurs d'entre eux ont tenu depuis.

M. de Serres disait :

En Angleterre, où les [ministres sont en quelque sorte les

fondés d« pouvoir des trois branches de la législation, Tinitiative appartient naturellement à la Chambre des communes. Aussi, Montesquieu a-t-il défini l'Angleterre : < une république sous les formes de la monarchie ». La France, au contraire, est une monarchie où le roi doit gouverner.

M. Royer-Gollard, qui devait plus tard présenter en personne au roi Charles X TAdresse fameuse des 221 , ajoutait :

Le jour oii le gouvernement n'existera que par la majorité de la Chambre, le jour où il sera établi en fait que la Chambre peut repousser les ministres du Roi et lui en imposer d'autres, qui seront ses propres ministres et non les ministres du Roi; ce jour-là, c'en est fait, non seulement de la Charte, mais de notre Royauté ; ce jour-là nous sommes en République... Et qu'on ne dise pas que c'est la nature du gouvernement représentatif qui entraîne ces conséquences. Quelle est donc cette nature mystérieuse qui veut tant de choses? qui l'a définie? qui oserait la définir? qui est-ce qui a autorité pour nous imposer une autre définition que celle de la Charte? Si on dit que le type du gouvernement représentatif est chez les Anglais, ne serait-il pas plus convenable de dire : le gouvernement anglais, au lieu du gouvernement représentatif? On gagnerait ainsi du moins, avec plus de clarté dans l'expression, plus de précision dans les idées.

Puis il terminait ainsi :

Si la France veut son Roi, comme vous l'avez souvent répété avec enthousiasme, la France veut aussi que son Roi le

soit véritablement et qu'il ait tout le pouvoir nécessaire pour la gouverner. Si la France a besoin de conseils publics pour éclairer l'autorité et pour la retenir dans les limites tracées par les lois, elle n'a pas moins besoin que son Roi soit assez puissant pour protéger son repos contre la turbulence et Tesprit d*innovation qui s'emparent si aisément des assemblées politiques.

Dans un autre discours, l'éminent orateur alla même jusqu'à nier ouvertement, hardiment, péremptoirement, la doctrine de la représentation :

Entre plusieurs pouvoirs qui concourent, la force des choses et le besoin de l'unité font prédominer plus ou moins l'un de ces pouvoirs, qui acquiert sur les autres une influence ouverte ou cachée. î^ul doute que, dans notre gouvernement, le pouvoir royal ne soit celui auquel doit appartenir cette influence de direction.

De son côté, le cardinal de la Luzerne disait :

On s'arme d'un faux respect envers la majesté du Roi pour tuer l'autorité du Roi; on le fait disparaître de son gouvernement pour se donner !e droit de le juger; on le cache derrière ses ministres pour attaquer plus librement les actes d'administration qu'il fait exercer, ou plutôt que lui-môme exerce par des ministres.

M. Guizot, qui n'avait pas encore, pour défaut d'âge, abordé la tribune, écrivait du moins, et, d'accord avec l'illustre chef de la Doctrine, il formulait dans sa brochure intitulée : Du Gouvernement représentatif et de

36 CONFESSIONS d'dN JOURNALISTE

VÉtat actuel de la France, une profession de foi qu il n'est pas inutile de signaler. Pour mieux faire com- , prendre l'importance du rôle qu'ils assignaient au ministère dans le gouvernement représentatif, MM. de Vitrolles et de Chateaubriand, après Benjamin Constant, en avaient fait, en quelque sorte, un quatrième pouvoir dans l'État. Profitant habilement de cette exagération de langage, M. Guizot leur demandait dans quel article de la Charte ils avaient trouvé l'origine, les titres, les attributions de ce pouvoir nouveau.

« Les institutions représentatives ont, disait-il, pour objet de contenir le pouvoir royal dans des bornes légales, et de lui ôter la puissance de mal faire; mais, après avoir ainsi assigné à l'autorité souveraine des conditions et des limites, elle la place entre les mains du Roi seul, dans toute sa liberté, dans toute sa plénitude. »

M. Guizot ne voyait, d'ailleurs, ni dans le principe de la responsabilité ministérielle, ni dans celui de l'inviolabilité royale, aucune raison de considérer le Roi comme étranger aux actes du ministère, et les actes du ministère comme étrangers à la volonté du Roi. «C'est, disait-il, le Roi qui veut et qui agit, qui seul a le droit de vouloir et le pouvoir d'agir. Les ministres sont chargés d'éclairer sa volonté; c'est pour eux, non- seulement un devoir, comme dans tous les gouvernements possibles, mais une nécessité qui leur est imposée par leur situation. Sans sa volonté, ils ne sont rien, ne

peuvent rien; et quiconque prétend distinguer les ministres du Roi ne travaille en fait qu'à les désunir. »

Il y a loin de tout cela , comme on voit, à cette maxime révolutionnaire : « Le Roi régne et ne gouverne pas. )) J'ajoute que l'opinion exprimée, en 1816, par M. Guizot était entièrement partagée par M. Villemain, également et très nettement opposé à la doctrine parlementaire. Il est vrai qu'à cette époque les a libéraux » redoutaient de voir le « parti de l'ancien régime » remettre la main sur la France, et que ce parti était dominant dans la Chambre de 1815. D'où l'on peut conclure que le libéralisme est une affaire d'bommesjde situation et d'influence, et non une affaire de principes. Si le parlementarisme doit être contraire aux c< libéraux, » ils le répudient et le condamnent; si, au contraire, il peut leur devenir favorable, ils l'encensent et s'efforcent d'assurer son triomphe. Et, dans ce dernier cas, leurs arguments, tout en n'étant que subtils, semblent plus décisifs que dans le premier. Tant il est vrai que cette parole de M. de Ronald est toujours exacte : « Jamais les hommes d'esprit n'ont plus d'esprit que quand ils soutiennent une mauvaise cause. L'erreur est comme ces aliments insipides qui n'ont de saveur que par l'assaisonnement. »

M. Guizot, d'ailleurs, ne demeura pas longtemps dans les idées de sa brochure de 1816, et, en 1819, il publia un nouvel écrit, sous ce titre : Du Gouvernement de la France^ qui marqua de sa part un pas très en

avant dans le sens « libéral. » L'homme de Gand disparaissait : celui de la monarchie de Juillet commençait à percer déjà. Une idée dominait le livre :

En donnant la Charte à la France^ disait M. Guizot, le Roi adopta la Révolution. Adopter la Révolution, c'était se porter Taillé de ses amis, l'adversaire de ses ennemis. Je me sers de ces mots» parce qu'ils sont clairs et vrais. La Révolution a été une guerre... Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du vainqueur. Notre histoire est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été livrée. Elle s'appelle la Révolution.

C'était aller bien trop loin. Cette théorie, renouvelée de celle du comte de BoulainvilUers, était excessive. Aussi les louanges et les critiques qui l'accueillirent furent-elles exagérées. Suivant les journaux de la gauche, M. Guizot venait d'effacer « toutes ses fautes », et, en disant « le mot vrai de la situation, il avait bien mérité du pays et de l'humanité. » Selon les autres, il venait de passer dans les rangs des révolutionnaires, et il n'y avait plus avec lui de ménagements à garder* « La position de M. Guizot, disait le Journal des Débats^ est irrévocablement fixée. Quand on est descendu aussi bas, le retour est désormais impossible. » La Quoti" dienne déclarait M. Guizot « atteint et convaincu d'avoir voulu sciemment exciter la guerre civile, » et M. de Bonald allait^ dans le Défenseur, jusqu'à le com-

parer à Louvel. « Je ne sais, disait-il, si le lecteur se rappelle les monstrueuses réponses de l'assassin de notre infortuné prince. Il y démêlera quelque chose qui ressemble à l'opinion de M. Guizot. » Et il ajoutait que, dans ce cas, ce serait à M. Guizot à défendre contre M. Louvel la priorité de son invention.

Ce n*est pas par plaisir frivole que je rappelle ces choses, non plus pour la puérile satisfaction d'établir le désaccord qui se manifeste, à quelques années seulement de distance, dans les opinions produites et les principes professés par des hommes qui ont occupé une place considérable parmi leurs contemporains. J'ai seulement voulu démontrer que ceux-là mômes qui ont introduit en France le « gouvernement représentatif », repoussaient ce qu'on a appelé depuis « le gouvernement parlementaire ; » qu'ils ne voulaient pas voir le pouvoir dirigeant remis directement ou indirectement aux mains des Chambres ; qu'ils entendaient enfin que la souveraineté du Prince demeurât supérieure et s'exerçât dans toute sa plénitude. Depuis lors, ils ont changé, et je ne le nie pas; mais les principes qu'ils développaient d'abord ne m'en semblent pas moins préférables aux doctrines qu'ils appliquèrent depuis ; et je n'en demeure pas moins convaincu que leur œuvre, en se modifiant sous leur propre inspiration, est devenue la source de tous les troubles qui ont depuis si long-

temps agité le pays, Torigine des trois révolutions qui, en 1830, en 1848 et en 1870, ont engendré de si terribles malheurs.

Le régime parlementaire, c'est-à-dire la prépondérance politique des Assemblées, a toujours été funeste à la France. Impuissant pour le bien, il s*est montré infatigable et prodigieusement fécond pour le mal, allant même jusqu'à ébranler Pédifice social pour la satisfaction de ses appétits, de ses calculs et de son orgueil. Quelque page de notre histoire que Ton consulte, on acquiert la démonstration et la preuve de cela. Un écrivain, qui a fait une étude remarquable et très consciencieuse de cette question, dit :

En proie à l'esprit de parti, on voit les assemblées souveraines, devenant ambitieuses, omnipotentes, s^enivrant de leur souveraineté: dans leur ivresse, se transformant en une arène ouverte aux luttes personnelles, prétendant à toutes les usurpations, à l'absorption de tous les pouvoirs, à la dictature; réclamant, pour ainsi dire, une réforme par jour, et toujours ardentes à se servir de la réforme accordée la veille, non point pour mieux discuter les intérêts généraux, pour mieux faire les affaires du pays, mais pour réclamer incontinent une réforme nouvelle ; passionnant sans cesse, de la sorte, l'opinion, l'exaltant jusqu'à un paroxysme qui use et mine vite tous les ressorts du gouvernement ; l'excitant au mépris de toutes les institutions, de tous les prin-

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CONFESSIONS d'uN JOUl^NALISTE 41

cipes d'autorité, de tout ce qui, enfin, a besoin de respect et de prestige ; compromettant, dès lors, et perdant successivement toutes les causes, tous les gouvernements. L'histoire les montre tombant ainsi sous la domination de Tesprit de parti, depuis le jour où, par une coupable folie, on impose à la France un système qui, d'une part, crée des libertés excessives de tribune et de presse, et, d'autre part, concentre toute l'activité politique de la nation sur un point, à Paris, contre un seul but, le chef de l'État; qui appelle toutes les forces vives du pays, non point sur lui-môme, sur ses propres intérêts, mais sur la discussion permanente et à outrance des droits de l'homme et du citoyen, c'est-à-dire sur les discussions les plus irritantes, les plus dissolvantes, les plus stériles, les plus capables de semer et d'entretenir, dans la société, la défiance, le trouble, l'agitation, les ferments de division et de guerre civile. Sous l'action de ce système, qui ne fait que surexciter outre mesure le sentiment de l'ambition, la passion de soi-même, les Assemblées ne servent plus qu'à faire naître et grandir dans leur sein de puissantes personnalités, qui s'emparent de l'opinion, en deviennent les chefs, s'attaquent au pouvoir exécutif qu'elles jalousent et tiennent en échec, font dépendre la tranquillité publique, le sort de toute une nation, de lears mobiles résolutions, de leurs amitiés, de leurs haines, de leurs alliances, de leurs coalitions, de leurs ruptures, de leurs réconciliations, jusqu'au jour où, sur le bord de l'abîme, ces dictateurs et les majorités qui les ont suivis s'étonnent, s'effrayent, font un acte de contrition en s'apercevant, trop tard, qu'ils n'ont fait que produire le deuil des gouvernements qu'ils ont prétendu fonder, servir et sauver!

Ce tableau est douloureux ; mais il est rigoureusement vrai .

Voilà à quoi Ton arrive infailliblement avec la maxime de M. Thiers ; voilà à quoi aboutit ce régime parlementaire dont la France a essayé avec une entière bonne foi, une confiance aveugle, pour ainsi dire, et dont elle a eu tant à souffrir.

Puisque je suis en veine de citations, qu'on me permette d^emprunter ce passage aux Mémoires de M. Guizot :

Notre politique, en 1816 et 1817, acceptait trop facilement les déchirements du parti monarchique, et s'inquiétait trop peu des retours possibles du parti révolutionnaire ; nous ne mesurions pas l'étendue de l'un, et le danger de l'autre. C'est l'erreur des hommes engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités diverses dont ils devraient tenir compte, et de ne se préoccuper que de celles qu'ils ont iûscrites avec éclat sur leur drapeau.

En d'autres pages, Téminent homme d'État dit, pour établir que ce qu'il appelle plus haut « l'erreur des hommes engagés dans les liens des partis, » est véritablement l'erreur des institutions :

Le désaccord naturel est grand entre le gouvernement représentatif institué par la Charte et la monarchie administrative fondée par Louis XIV et Napoléon. Là où Tadminis-

tration est libre comme la politique, les affaires locales se traitent et se décident par des autorités ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que Texigent absolument les affaires générales de TËtat : en Angletrre et aux Etats-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif qui n'en dépend que dans d'importantes et rares oocasions. Mais quand le pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et d'administrer avec la centralisation ; quand il a à lutter au sommet pour les grandes affaires de l'Etat, et en même temps à régler partout, sous sa responsabilité, presque toutes les affaires d'un pays, deux inconvénients graves ne tardent pas à éclater : ou bien le pouvoir central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre défense, néglige les affaires locales et les laisse tomber dans le désordre et la langueur; ou bien il les lie étroitement aux affaires générales, les fait servir à ses propres intérêts ^ et l'administration tout entière^ depuiê le hameau jusqu^au palais^ n'est plus qu'un moyen de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent le pouvoir.

En réalité, le système parlementaire est uniquement le régime d'une lutte ouverte entre les ministres gouvernants et les hommes qui aspirent à les remplacer. Tout se résume en une guerre d'ambitions qui se défendent et de convoitises qui veulent être satisfaites. L'honneur du trône, l'intérêt du peuple, la gloire du pays, ne sont comptés presque pour rien par les belli-

gérants, qui ont seulement une chose en vue : Texercice du pouvoir, — qu'ils possèdent ou qu'ils veulent gagner. Mais, pendant qu^ils combattent, le danger se^ manifeste, les événements marchent, la révolution ressuscite et les dynasties s'écroulent. Écoutez plutôt cet aveu tardif et presque confus de M. Duvergier de Hauranne :

Je me suis associé, quelquefois peut-être avec trop d'ardeur, aux luttes constitutionnelles des partis et aux passions que ces luttes tendent à développer. Quand on considère le résultat auquel ont abouti nos anciennes luttes parlementaires, personne n'a lieu d'être bien fier, et, s'il était un parti ou un homme qui se vantât de n'avoir point commis de faute, ce parti ou cet homme ferait preuve de plus d'orgueil que de bon sens. Pourquoi ne pas dire toute la vérité? Le gouvernement de 1830, ministère et opposition, ne s'est point assez inquiété de ce que sentaient, de ce que voulaient les masses populaires. C'est ainsi que le terrain s'est trouvé miné sous nos pieds, tandis que nous combattions à armes courtoises, et que nous sommes arrivés, les yeux fermés, à une catastrophe inattendue pour tout le monde, pour ceux-là mômes qui l'ont faite et en ont profité... Même dans les gouvernements libres, on est quelquefois enclin à se laisser aveugler par le succès et à s'endormir au sein de la puissance. Il arrive alors que, de peur d'aller trop vite, on prend le parti de ne pas marcher du tout, et qu'entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés , on finit par mettre une distance telle qu'ils se perdent de vue. Il suffit alors

d*un accident et d'une étincelle pour que l'explosion ait lieu.

Que dirais-je de plus que ne sachent tous les hommes désireux de voir le sort du pays confié définitivement aux mains des parlementaires, royalistes ou républicains, et subordonné aux compétitions ardentes et funestes des partis ? La question est jugée, et, sauf des entêtés, des rêveurs ou des fanatiques, il n'est plus personne en France qui veuille affermir le système où le prince règne sans gouverner, c'est-à-dire où tout se trouve soumis aux oscillations, aux soubresauts et aux efforts de l'esprit d'intrigue. Ce système n'a jamais produit que des malheurs et des désastres. Laissons-le mourir dans ses fautes ou dans ses crimes; mais ne travaillons pas à lui assurer un triomphe qui serait la perte irrévocable de la patrie.

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